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28 septembre 2009 1 28 /09 /septembre /2009 10:00

"Que voulez-vous savoir d'autre ?
- J'ai cru comprendre qu'on le suspectait d'avoir des idées de gauche.
- Aujourd'hui la moitié du pays en est suspectée.
- Et vous ?"

Dégoter du bon polar dans l'énorme production éditoriale revient parfois à trouver L'aiguille dans la botte de foin. L'argentin Ernesto Mallo nous facilite le boulot avec ce bien nommé premier roman qui en annonce d'autres, nous dit-on sur la quatrième de couverture. J'en salive déjà.


Pas facile d'être un flic intègre à Buenos Aires sous le régime Videla, alors que les militaires contrôlent le pays et pourchassent, torturent et assassinent sans vergogne des milliers d'opposants politiques. Nous sommes en Argentine à la fin des années 70 et la "guerre sale" bat son plein.
Lascano "Pero" - le "chien", le flair - n'est ni un justicier ni un preux chevalier, mais un simple enquêteur qui veut simplement bien faire son job, dans lequel il s'investit corps et âme depuis la mort de sa femme, un an plus tôt, qui ne cesse de le hanter.

On l'appelle un matin, après qu'un passant ait signalé deux cadavres abandonnés dans un recoin de la ville. Quand Lascano arrive sur place, ils sont trois : deux jeunes ayant reçu plusieurs balles dans la tête - la signature des militaires - et un homme plus âgé, bien vêtu, blessé à l'abdomen. Ça ne colle pas. S'il ne peut rendre justice aux deux premières, Lascano tient à remonter la piste de la troisième victime.


Si la mécanique de l'enquête est bien huilée, la résolution de l'intrigue n'en est pas moins secondaire, occupant l'arrière-plan d'un tableau bien plus grand : l'Argentine sous dictature militaire, où règne une politique de terreur et de répression instaurée par l'Etat contre ce qu'il nomme vaguement "la subversion". Rafles, exécutions sommaires, cadavres abandonnés et anonymes, disparus dont on ne retrouvera jamais les corps.

Au milieu de ce chaos et des raclures en tous genres, Mallo met en scène une paire de personnages absolument magnifiques et particulièrement touchants. Et malgré les morts, les injustices et la peur permanente qui suinte de ces pages, on s'efforce de vivre malgré tout, de célébrer l'amitié, la complicité, de faire l'amour et, pourquoi pas, d'espérer.

Mais ce qui m'a particulièrement saisi dans ce roman, c'est l'impression qu'il donne d'avoir été écrit pendant les événements, si bien qu'on ne ressent à aucun moment "l'a posteriori" du récit, l'empreinte du recul historique. C'est peut-être dû à l'empathie d'Ernesto Mallo pour ses personnages, qui donne à son texte une force d'évocation assez incroyable.
S'il ne se prive pas d'une réflexion politique, il n'essaye pas non plus de dresser un panorama précis et objectif de la situation, ni de décortiquer les rouages de la barbarie. Non, il nous plonge tête la première dans ce quotidien de peur, de suspicion et de violence irrationnelle. C'est oppressant, révoltant, et donc parfaitement restitué. C'est difficile à exprimer, mais on en garde comme une impression de vérité brute.


Voilà un bon et beau roman noir, relevé à la sauce hard-boiled mais gardant une fibre toute latine, entre sensualité et mélancolie.
Vous m'avez compris, inutile de chercher plus loin l'aiguille dans la botte de foin.


L'aiguille dans la botte de foin /
Ernesto Mallo (La aguja en el pajar, trad. de l'espagnol (Argentine) par Olivier Hamilton. Rivages/Noir, 2009)

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25 septembre 2009 5 25 /09 /septembre /2009 00:00
Ron Rash. Rrrron Rrrrashhhhh. Un nom râpeux comme la pierre, à l'image de ce premier roman qui se déroule dans les années 50 dans un comté rural des Appalaches.

Là, des paysans se crèvent à cultiver leurs maigres terres en espérant que la pluie vienne et que la récolte soit bonne. Des taiseux, des bourrus, à l'image de Billy Holcombe, qui soigne ses plants de tabac en se demandant si la sécheresse ne va pas tout bousiller. Au mois d'août, la terre est dure et le soleil cogne. "C'est la saison où les serpents deviennent aveugles (...). C'est l'époque où les renards et les chiens tournent enragés (...). Parfois à cette époque de l'année, un gars agira pas autrement. (...) Il fera quelque chose que personne, même pas lui, pensait possible. Il ira jusqu'à tuer un homme."

Un homme a bien disparu. Holland Winchester : une forte tête qui revient de Corée avec de drôles de souvenirs. Sa mère a entendu un coup de feu, près de chez les Holcombe. Elle est persuadée que Billy l'a tué, rapport à ce qu'il fricotait avec sa femme.

Le shérif Will Alexander, lui, a préféré porter l'étoile plutôt que la binette, et c'est sa voix que nous écoutons d'abord, dans ce roman choral où chacun - Billy, sa femme, leur fils, l'adjoint du shérif - relate sa version des événements et surtout, évoque la réalité qui l'entoure en exprimant ses espoirs, ses difficultés et ses regrets, dans ce coin reculé et pauvre où des lambeaux de superstitions s'accrochent encore à la crainte du Seigneur.

Un petit monde qui va bientôt disparaître, littéralement englouti : depuis plusieurs années, une compagnie d'électricité rachète la vallée parcelle par parcelle, pour laisser place à un barrage et un immense lac artificiel. 


La construction du récit, les paraboles bibliques (entre le Déluge et l'Exode), le langage de péquenot utilisé par l'auteur - sans que ce soit trop "forcé" -, la confusion des sentiments orchestrée avec finesse, l'évocation d'une époque et d'un mode de vie révolus : autant de qualités qui font d'Un pied au paradis un excellent roman et l'une des belles surprises de cette année.

Cela dit, si je partage au moins en partie l'enthousiasme de nombreux lecteurs, bloggeurs et critiques, je ne vois pas pour autant en Ron Rash un égal de de Larry Brown, Cormac McCarthy ou même William Faulkner.
On retrouve certains thèmes, d'accord, et le sens de la tragédie est un trait propre aux écrivains du Sud, mais il manque tout de même un souffle, une langue, et ce petit quelque chose qui vous étreint et vous questionne. Bref, Oconee n'est pas Yoknapatowpha, et ici, le Deep South ne me paraît pas si profond que ça, quand même. Si ?


Un pied au paradis / Ron Rash (On Foot in Eden, trad. de l'américain par Isabelle Reinharez. Editions du Masque, 2009)


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24 septembre 2009 4 24 /09 /septembre /2009 10:10

C'est Hervé Delouche, le président de l'association 813 qui l'annonce sur la liste de diffusion : le Grand Prix de littérature policière vient d'être décerné à Hervé Le Corre pour Les coeurs déchiquetés (éditions Rivages). Je ne l'ai pas lu, c'est mal je sais, mais je vais me rattraper et vous en parle bientôt !


Ensuite, pour vous indiquer que les éditions Omnibus ont créé un site consacré entièrement à Simenon, disparu il y a vingt ans. Bibliographie complète, adaptations pour le cinéma et la télévision... et un tchat avec Pierre Assouline, le grand spécialiste de l'écrivain qui vient aussi de publier l'Autodictionnaire Simenon.

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20 septembre 2009 7 20 /09 /septembre /2009 00:00

"Tu sais, Chicano, dans ce bled il ne faut compter sur personne."

Aujourd'hui, onze recours ont été déposés auprès du Conseil Constitutionnel gabonais, en vue d'invalider la victoire d'Ali Bongo - fils du défunt président Omar Bongo - aux dernières élections présidentielles du 30 août. Scrutin litigieux. Soutien discret du gouvernement français au pouvoir en place. Manifestations. Une quinzaine de tués selon un député de l'opposition. Litanie.

Qui sait, le nouveau chef de l'Etat va peut-être accorder une grâce présidentielle à un certains nombre de prisonniers.
Comme celle dont profite Chicano, par procuration : portant quasiment le même nom qu'un co-détenu, il est libéré à sa place ! 
Quatre ans plus tôt, le braquage d'un commerçant libanais avait mal tourné : un mort, deux complices qui se font la malle et lui sur le carreau à payer pour les autres. Alors Chicano ne se fait pas prier et saisit sa chance pour repartir de zéro et mener une vie honnête, à Libreville.

Mais dans un "pays gangréné par la corruption", on ne peut vraiment compter sur rien ni sur personne, et le pauvre Chicano, pourtant pas plus méchant qu'un autre, va l'apprendre à ses dépens. En se faisant d'abord rabrouer par la femme qui ne l'a pas attendu, puis en se laissant entraîner par ses anciens "copains" dans un nouveau casse qui devrait leur rapporter un max : braquer un camp militaire et empocher l'argent sensé payer la garnison.
Ca fait bientôt vingt briques dans la nature, et beaucoup de monde à le renifler, à commencer par les deux flics chargés de l'affaire...


Otsiemi connaît ses classiques et son triptyque braquage-partage-bidonnage est bien servi, avec ce Chicano dans le rôle du mouton qu'on envoie à l'abattoir.
Le style est nerveux et bourgeonne d'expressions locales bien senties. Otsiemi ne se prive pas non plus d'épingler au passage le "népotisme de l'armée gabonaise", "la brutalité de chiens mal nourris" des flics et l'injustice du système, quand on arrête les "petits délinquants pendant que les ouattara vident les caisses de l’État sans être inquiétés."

Malgré cela, je suis un peu resté sur ma faim, déçu que l'auteur n'allonge pas davantage ses 130 pages, en densifiant son intrigue et son propos, d'autant plus qu'il y avait matière à jeter du pavé dans la mare plutôt que quelques ronds dans l'eau (même croupie).


La vie est un sale boulot / Janis Otsiemi (Jigal, 2009)

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15 septembre 2009 2 15 /09 /septembre /2009 00:00


Washington, de nos jours.
Alex Pappas, depuis bientôt 40 ans et la mort de son père, gère le coffee-shop. Il a eu deux fils : John s'apprête à prendre la suite, Gus a été tué en Irak. Alex est un type travailleur et généreux qui mène une vie normale et s'inquiète pour ses proches.
Il porte sur son visage les stigmates d'une erreur de jeunesse. Trente cinq ans plus tôt, "par une chaude journée d'été, trois jeunes garçons avaient "pour rigoler" pénétré en voiture dans Heathrow Height (...) et jeté une tarte à la cerise sur trois jeunes Noirs qui se trouvaient devant l'épicerie Chez Nunzio, en employant un langage raciste."
En face d'eux se trouvaient un dénommé Charles Baker ainsi que les jeunes frères Monroe. La situation a dégénéré, l'un de ses copains a été tué et lui-même a été grièvement blessé à l'oeil. Au procès, James Monroe a été condamné à dix ans de prison pour meurtre. Ce jour-là, Alex n'a injurié ni agressé personne, mais il était dans la voiture et n'a rien fait pour dissuader ses copains."L'incident" a marqué sa vie et il n'est jamais parvenu à le surmonter tout à fait.

Un jour, Alex rencontre par hasard Ray Monroe. Kinésithérapeute dans un hôpital militaire, il a un fils soldat en Afghanistan et son frère James, sorti de prison, se débrouille comme mécanicien. Ils décident de discuter ensemble et d'essayer de comprendre ce qui s'est passé ce jour-là.
Seulement, ils vont trouver sur leur chemin Charles Baker, bien décidé à profiter de la situation, et à se venger de sa misérable vie. 


Si on trouve souvent chez Pelecanos le méchant de service, on trouve surtout des gens comme vous et moi, ni pires ni meilleurs que les autres, mais que les circonstances de la vie et de mauvais choix ont entraîné sur la mauvaise pente. C'est un thème récurrent chez lui, comme celui du rachat et de la "seconde chance". Pas tant celle que la communauté veut bien vous laisser que celle, plus difficile à saisir, qu'on veut bien s'accorder soi-même.


Une autre constante chez lui : cette narration à plusieurs voix et ces histoires entrecroisées qui finissent par se télescoper avec plus ou moins de violence.
Avec Un jour en mai, Pelecanos revient aussi à ses fondamentaux, puisqu'il n'est jamais aussi bon que lorsque qu'il parle des siens, ces immigrés grecs arrivés aux Etats-Unis dans les années 20 et 30 ainsi que les générations suivantes. Comment ont-ils trouvé leur place dans ce pays, vécu, que sont devenus leurs enfants et leurs petits-enfants ?
Et il y a chez lui une profondeur de jugement, une empathie - voire de la compassion - envers ses personnages qui nous les rend proches à nous aussi, familiers, attachants. 


L'auteur poursuit de belle façon sa chronique de Washington, de ses habitants et de leurs collisions, en y adjoignant aussi son goût pour les histoires familiales. Seule fausse note : un dénouement qui verse un peu trop dans le sentimentalisme.


Un jour en mai /
George Pelecanos (The Turnaround, trad. de l'américain par Etienne Menateau. Seuil policiers, 2009)


Pelecanos émaille toujours ses romans d'innombrables références musicales. Il y en a que ça agace et d'autres qui apprécient de retrouver à chaque fois dans ses histoires cette espèce de paysage sonore.
Un jour en mai ne fait pas exception à la règle, voilà donc une p'tite play-list (loin d'être exhaustive) pour se mettre dans l'ambiance.


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11 septembre 2009 5 11 /09 /septembre /2009 00:00

"Le positivisme, le désir de tout comprendre, de tout expliquer, telle est la maladie de l'époque. La tour, d'où on voit la ville entière, et l'Exposition, qui prétend montrer tout ce qui existe, ne sont que les signes majuscules d'un monde sans secrets. Et vos détectives encouragent les constructeurs, encouragent les scientifiques. Ils ne savent pas qu'eux aussi vivent parce que le secret existe et que quand le secret disparaîtra eux-mêmes s'éteindront."


En cette année 1889, alors que l'Exposition universelle s'apprête à ouvrir ses portes, les plus grands détectives du monde, accompagnés de leur assistant, se réunissent à Paris.

Le détective argentin Renato Craig, affaibli et miné par sa dernière enquête, envoie l'un de ses élèves assister Arzaky, son homologue parisien, en vue de l'Exposition à laquelle doivent participer le Cercle des Douze, du nom que se sont donnés les fameux enquêteurs.
Sigmundo Salvatrio, bercé depuis son enfance par les récits narrant leurs exploits, est impatient de rencontrer ses héros.
Mais il se rend bientôt compte que le club est le lieu de rancœurs et de rivalités profondes, qui s'accentuent quand Darbon, l'un des détectives, est retrouvé mort au pied de la tour Eiffel, dont la construction vient de s'achever. 


Aux ordres d'Arzaky, Sigmundo participe à l'enquête, qui l'entraine vers des personnages inquiétants et fantasques, adeptes d'occultisme, satanistes et autres illuminés. Sans le savoir, c'est lui qui va précipiter les événements et bouleverser l'ordre établi parmi le Cercle des Douze. Un conclave qui s'est mué en véritable théâtre des passions humaines, le rationalisme dont se réclament les détectives laissant place à l'envie, la jalousie, l'orgueil et l'ambition.

Comble de l'ironie, le Cercle a des relents sectaires, enclavé dans sa propre croyance de la "Méthode", l'art de l'enquête et de la déduction. Un art bientôt obsolète face aux changements du monde, comme le pressent l'un des détectives face à ses coreligionnaires: "Nous nous sommes perdus depuis longtemps déjà. Nous essayons vainement d'appliquer nos méthodes dans un monde de plus en plus chaotique. Nous avons besoin de criminels ordonnés pour que nos théories fonctionnent, mais nous ne trouvons que des douleurs sans fin et des malheurs sans raison."

De la même façon, l'effervescence ésotérique de l'époque diminue tandis que se profilent les temps modernes, incarnés par l'Exposition, ses machines extraordinaires et la fée électricité.
D'ailleurs, l'auteur évoque de belle façon et avec une langue discrètement surannée le Paris de l'époque, et en particulier les préparatifs de l'Exposition universelle, où règne une folle agitation et où se côtoient hommes, bêtes, objets et curiosités de tous horizons.
J'aurais d'ailleurs aimé qu'il s'attarde un peu dans les rues de la capitale et aux abords du Champ-de-Mars, quitte à ajouter quelques dizaines de pages supplémentaires...


Cela doit tenir au plaisir enfantin qu'on éprouve à la lecture de ce très bon roman d'aventures - qui nous offre aussi une énigme à résoudre -, dans une atmosphère qui rappelle les romans de Conan Doyle, de Gaston Leroux ou d'Eugène Sue.

On aurait presque envie de parcourir les pages à la lumière d'une lampe de poche, dans son lit, quand vient l'heure de se coucher...



                                           Affiche pour l'Exposition universelle de Paris, 1889



Conseil(s) d'accompagnement : l'excellent Fromental et l'Androgyne, de Alain Demouzon et Jean-Pierre Croquet, qui se déroule à Paris à la même époque, évoque aussi l'avènement d'une nouvelle société marquée par la révolution industrielle.


Le Cercle des Douze / Pablo de Santis (El enigma de París, trad. de l'espagnol (Argentine) par René Solis. Métailié, 2009)

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8 septembre 2009 2 08 /09 /septembre /2009 00:00
Si je voulais jouer au petit jeu du "roman de la rentrée", je dirais que je l'ai déjà trouvé. Voilà quelques semaines que j'ai refermé le bouquin de Richard Price, et la forte impression qu'il m'a laissé demeure non seulement intacte, mais elle a même tendance à s'accentuer. Un signe qui ne trompe pas.


Eric Cash, gérant d'un restaurant new-yorkais, se fait braquer un soir alors qu'il traine avec un collègue. Téméraire ou inconscient, ce dernier s'avance vers le flingue, le coup part, il meurt sur le coup.
Les flics, Matty Clark et Yolanda Bello, notant quelques incohérences dans le témoignage de Cash, commencent à l'asticoter et à monter leur petite théorie. Cash accuse deux jeunes voyous, mais des témoins assurent n'avoir vu personne dans la rue à cet instant. La déposition se transforme en garde à vue, mais les preuves tardent à venir et l'enquête s'embourbe.

Bien entendu, Souvenez-vous de moi va bien au-delà d'un simple roman policier. A partir d'un fait divers, Richard Price éclaire tout un pan de la société américaine, avec une acuité rare.
Adoptant le point de vue de différents protagonistes - Cash, Clark, Marcus le père de la victime, de jeunes voyous, la brigade d'intervention "Qualité de la vie" (!) et bien d'autres -, Price nous offre une vision en kaléidoscope et dresse un tableau hyper-réaliste de New-York et du Lower East Side, quartier juif à la sociologie mouvante, qui voit arriver de nouveaux habitants : bobos installés dans des lofts flambants neufs, latinos, noirs parqués dans les cités avoisinantes, clandestins chinois entassés dans les squats avec location de matelas... Autant de mondes parallèles qui se superposent sans jamais se rencontrer.

Si Price dresse la typologie d'un quartier, il donne surtout à voir, sans parti pris ni jugement de valeur, les frontières invisibles qui séparent les communautés et les individus, et la déliquescence d'une société.

Mais s'il évoquait déjà dans Ville noire, ville blanche les clivages entre les communautés blanche et noire, ici il donne à voir un malaise plus profond qui dépasse la question raciale : la décomposition des liens sociaux, l'atrophie des relations humaines. Que ce soit l'inspecteur Matty avec ses fils, Marcus avec son ex-femme, Eric cash avec le reste du monde, chacun des personnages semble enfermé dans sa solitude et son isolement.

Ce sont les dialogues - des modèles du genre, sur lesquels repose une grande partie du roman - qui soulignent le mieux cette incapacité chronique des personnages à communiquer avec autrui. A la surface des mots affleure de façon quasi-systématique cette espèce d'incompréhension mutuelle permanente, qui frise par moments l'absurde ou le pathétique.



Si on ajoute à tout cela une construction impeccable, une parfaite maîtrise de la tension romanesque, l'empathie et le soin apporté à des personnages criants de vérité, nous sommes en face d'un grand roman, plein d'intelligence et de finesse. Du travail d'orfèvre.


Conseil(s) d'accompagnement : les romans de Richard Price ne sont pas sans rappeler ceux de George Pelecanos : du roman noir qui passe au crible la société américaine et notamment les questions raciales et d'inégalités sociales. Avec un peu plus de psychologie du côté de Price, à mon sens.


Souvenez-vous de moi / Richard Price (Lush Life, trad. de l'américain par Jacques Martinache. Presses de la Cité, 2009)

PS : Ville noire, ville blanche et Le samaritain viennent d'être réédités chez 10/18.
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7 septembre 2009 1 07 /09 /septembre /2009 00:00

"Voici 100 ans Chester Himes naissait à la vie qui ne sera pas très amicale avec lui". Marc Villard a écrit une courte nouvelle en hommage à l'écrivain.
"Septembre 1960. Chester Himes descendit du train en provenance de Milan. Il balaya la gare de Naples d’un oeil fatigué et se tourna vers Lesley Packard, sa nouvelle amie."
Pour lire la suite, c'est
ici.


Le Nouvel Obs cherche jury pour attribuer son Prix Bibliobs du roman noir - 2ème édition. Si ça vous intéresse, vous avez jusqu'au 31 octobre pour envoyer votre candidature.
Renseignements/précisions sur le
site du Nouvel Obs.


Pour les hispanophones :
Il y a quelques mois, les éditions L'Atinoir et
Sébastien Rutés lançaient le blog Diez negritos, regroupant une dizaine d'auteurs latino-américains, parmi lesquels Paco Ignacio Taïbo II, ou Lorenzo Lunar... Ils sont désormais douze et s'attèlent à un roman collectif.
Le premier chapitre de "un cadáver asqueroso" est signé Carlos Salem (il va falloir que je le lise celui-là, on en dit beaucoup de bien...).

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5 septembre 2009 6 05 /09 /septembre /2009 00:00

Troisième opus de la série Michael Forsythe, ancien voyou/affranchi/contractuel du FBI imaginé par l'irlandais Adrian McKinty, Retour de flammes fait suite à A l'automne je serai peut-être mort et Le fils de la mort (prochainement réédité en Folio policier) - que je n'ai pas lus, je précise.

Depuis qu'il a témoigné contre la mafia une dizaine d'années plus tôt, Forsythe a beaucoup voyagé grâce au FBI et un programme de protection des témoins.

Il se trouve à Lima, chargé de la sécurité d'un grand hôtel, quand deux balèzes lui tombent dessus. Mais ô surprise, au lieu de lui coller une balle dans la tête, ils lui collent un téléphone dans la main. Au bout du fil, Bridget Callaghan, une vieille connaissance et la grande prêtresse de la pègre bostonienne qui a placé un contrat sur sa tête depuis que Michael a tué son petit ami. Désespérée, elle le supplie de rentrer en Irlande pour l'aider à retrouver sa fille disparue, en échange d'une ardoise toute propre.

Forsythe craint un piège mais se laisse séduire par Bridget et la possibilité d'une vie normale après toutes ces années de cavale. Il débarque donc à Belfast, où il a grandi, en pleines festivités du Bloomsday - du nom de Léopold Bloom, le personnage de James Joyce dans Ulysse qui se déroule à Dublin le 16 juin 1904 - et s'apprête lui-même à vivre une folle journée - nous sommes le 16 juin 2004 -, disons un peu plus... musclée : parodie sans prétention et sympathique hommage au chef d'oeuvre de la littérature irlandaise.

L'ennui, c'est que la terre entière semble lui en vouloir, à commencer par la mafia, l'IRA et un tas de p'tits truands. Mais il a la peau dure le bonhomme, et s'il est doué pour s'attirer les ennuis, il parvient toujours à s'en tirer à peu près entier. A la fin du récit, Forsythe aura survécu à plusieurs tentatives d'assassinat, un accident de voiture, des agressions au démonte-pneu, au fusil-mitrailleur, et même au... lance-grenade !, tout en zigouillant au passage un certain nombre de méchants garçons.


A croire que les irlandais ont le chic de nous pondre des personnages complètement déjantés - là je pense à Ken Bruen ou Hugo Hamilton. Dur-à-cuire bravache et frondeur, toujours une bonne vanne en réserve (de préférence pour les situations désespérées), Forsythe n'en est pas moins un homme impitoyable qui n'hésite pas à tuer de sang-froid. Un personnage plus complexe qu'il n'y paraît et auquel on s'attache avant même de s'en rendre compte.

Côté intrigue, rien que de très banal, mais efficace, d'autant plus que McKinty démarre sur les chapeaux de roue et multiplie les péripéties et retournements de situation, ménageant plutôt mollement le suspense - mais c'est secondaire - et digressant à notre grand plaisir pour mieux nous parler, sur un ton ironique mais dénué de nostalgie, de son île, du caractère et des moeurs de ses compatriotes, du nouveau Dublin remodelé à coup de fonds européens et de parcours touristiques, de Belfast et des stigmates de la guerre civile, de la haine et du ressentiment qui couvent.


Retour de flammes est un curieux mélange, assez détonnant je dois dire, et très réussi, entre une bonne dose d'humour, une mise en scène digne d'une série B avec pétards, courses poursuites et gros dégâts, et, surtout, le talent de conteur et de dialoguiste de McKinty. Tout à fait recommandable, donc.


Retour de flammes / Adrian McKinty (The Bloomsday dead, trad. de l'anglais par Patrice Carrer. Gallimard, Série noire, 2009)

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3 septembre 2009 4 03 /09 /septembre /2009 20:00

Cézembre ? Un îlot au large de Saint-Malo. Inhabité. Visité par Saint-Maclou (pas le décorateur...) au VIème siècle. Et bombardé allègrement (au napalm) par les Alliés en 1944 pour déloger les derniers soldats allemands. Dangereuse - toutes les bombes n'ont pas explosé. Si vous voulez plus de renseignements, je vous laisse vous débrouiller en allant voir Mr Wikipédia ou autre...


On vient d'assigner au commissaire Workan (déjà présent dans Hortensia Blues, le précédent polar de l'auteur, que je n'ai pas lu...) une drôle de mission : rejoindre Cézembre pour surveiller deux scientifiques américains appartenant à la CIA qui étudient soi-disant la flore.
Un week-end de novembre, en pleine tempête !

On vient d'assigner à Berty une drôle de mission : pour rembourser ses dettes au jeu, il s'improvise "tueur à gages, sans gages". Sa cible : il le saura quand il sera à destination. La destination ? Cézembre, bien-sûr. Un calvaire pour ce vieux rocker-looser parigot : "...les Rennais étaient à peu près civilisés, mais plus loin c'était le Far-West. Des vaches, des pourceaux, des chapeaux ronds, des épagneuls, des bagads de tueurs : il allait se faire défoncer la gueule à coups de biniou."

Après avoir vomi tripes et boyaux durant la traversée, en compagnie d'un capitaine Haddock local, il débarque enfin sur l'île, où il retrouve : cinq flics, deux américains, le patron de l'hôtel-restaurant, sa fille et son petit-fils, une famille en séminaire marketing à la c... Bref, ça commence à faire beaucoup de monde sur le récif et notre apprenti-tueur se dit que la tâche s'avère moins facile que prévue.
D'autant que la tempête fait rage et que toute communication vers l'extérieur est coupée. 

A peine le temps de faire les présentations que le premier cadavre apparaît !


Hugo Buan nous joue donc un huis-clos un peu loufoque, peuplé d'une belle brochette d'hurluberlus. Qui a tué, donc ? Et pourquoi ? On se doute bien qu'il y a anguille sous roche coque sous granit d'ailleurs, à voir tout ce beau monde réuni comme par hasard le temps d'un week-end. S'agit de faire remonter les secrets à la surface...

Jean-Marc, sur Actu-du-noir, regrette que l'auteur "évite systématiquement l'émotion et s'en détourne (et en détourne le lecteur) par une blague au moment où la noirceur pourrait pointer son nez". C'est vrai, Hugo Buan a tendance à désamorcer la tension et l'inquiétude qu'il vient de faire naître, par une digression, un bon mot (et ils font souvent mouche !) ou un épisode des amourettes du commissaire avec sa sensuelle subordonnée, une idylle qui confine d'ailleurs au vaudeville - pour du polar de boulevard ?!

Enfin, je me suis bien amusé sur Cézembre. Le tout est enlevé, drôle et prenant. Une sympathique virée donc, à placer de préférence entre deux destinations plus "noires".


Cézembre noir / Hugo Buan (Pascal Galodé éditeur, 2009)

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