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1 septembre 2009 2 01 /09 /septembre /2009 13:57

Après quelques semaines en mode veille, c'est reparti ! Mais avant de me pencher sur la (satanée) rentrée littéraire, je vais d'abord vous parler de quelques lectures estivales, à commencer par le roman du dénommé Gerard Donovan.


Si Jim Harrison et Cormac McCarthy décidaient d'écrire un roman à quatre mains, leur progéniture pourrait bien ressembler à ce Julius Winsome, qui m'a fait à la fois penser au personnage de Joseph dans Nord-Michigan et au glaçant et terrifiant enfant de Dieu.


Julius vit seul avec son chien, dans un chalet situé dans le Nord du Maine. L'hiver approche et s'avère particulièrement rugueux, comme toujours dans cette région, la plus septentrionale des Etats-Unis.
Entouré de vastes étendues sauvages et de "trois mille deux cent quatre-vingt-deux livres", légués par son père, Julius s'est fait reclus volontaire, sans pour autant sombrer dans la misanthropie.

Un matin, il entend un coup de feu résonner un peu trop près de chez lui, avant de découvrir, un peu plus tard, son chien agonisant. Abattu à bout portant, probablement par un chasseur.

Face à cet acte de malveillance, Julius, avec la même pondération dont il fait preuve pour choisir une lecture ou réciter ses gammes shakespeariennes, décroche son fusil - une arme rapportée de la Grande Guerre par son grand-père, et ayant appartenu à un tireur d'élite anglais ayant fait de nombreuses victimes - et s'enfonce dans la forêt enneigée, tuer des hommes comme on va couper du bois.


Comment un homme cultivé, sensible, affable, à qui on a inculqué le goût de la connaissance plutôt que celui des armes, se transforme-t-il en tueur psychotique ? Par esprit de vengeance ? Sous le coup d'une déception amoureuse ? Suite aux effets d'un isolement prolongé ?
Non. L'auteur ne nous offre pas de réponse et balaye d'un revers les explications rationnelles et rassurantes. Alors, "Peut-être que les évènements n'ont pas de cause, que les choses se passent ainsi uniquement parce que les gens les font."

Peu importe le pourquoi du comment, d'ailleurs, la clé de voûte du roman réside plutôt dans la complexité et la dichotomie du personnage.  
Donovan place son lecteur au plus près de Julius Winsome, et on se surprend à adopter sans ciller ou presque le point de vue et les raisonnements en apparence logiques du meurtrier !, cet homo civilisé qui obéit soudain à un besoin impérieux et se met à tuer ses semblables avec un sang-froid policé et un détachement à toute épreuve.

Sa vengeance et sa violence sont d'autant plus terribles qu'elles sont dénuées de toute rage, de toute colère, de tout emportement. En ce sens, Julius est à l'image de son environnement, cette contrée froide et hostile. Et tel un animal, ni méchant ni bon, mais qui peut s'avérer intrinsèquement dangereux.


Pour un premier essai, Gerard Donovan a mis en plein dans le mille et nous offre un bien beau roman, épuré, âpre et inquiétant.


Julius Winsome / Gerard Donovan (Julius Winsome, trad. de l'américain par Georges-Michel Sarotte. Seuil, 2009)

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8 août 2009 6 08 /08 /août /2009 10:43

Je sors quelques instants de ma "retraite" lotoise pour vous dire un mot du hors-série polar du Magazine littéraire. J'ai suffisamment critiqué le dossier du magazine Lire pour ne pas saluer maintenant l'excellent travail réalisé par leurs confrères !

Plutôt qu'un dossier un peu chiche, la revue a monté un hors-série approfondi, riche et cohérent, qui passe en revue l'histoire du genre - des fondateurs, "classiques", néopolar...-, puis dresse un état des lieux de la littérature policière aujourd'hui, en soulignant notamment son caractère multiforme et la capacité d'innovation - stylistique, narrative,  "d'un genre toujours en mouvement".

Le magazine a su bien s'entourer : Serge Quadruppani, Claude Mesplède ou encore Hubert Prolongeau ont collaboré à ce numéro, et nous parlent du giallo, le polar italien, des pistes asiatiques ou de la somme "balzacienne" que représente les enquêtes du 87e district d'Ed McBain.

Des interviews, inédites ou repêchées : Simenon, Vargas, et celle passionnante de Marcel Duhamel, le fondateur de la Série Noire. On croise aussi Faulkner, ADG, Manchette, Simenon, Ellroy, Leroux, Chandler...

Mention spéciale, pour ma part, à Bernard Fauconnier pour son article pertinent sur les enjeux romanesques du polar.

Vous trouverez enfin des conseils de lectures estivales - une trentaine de polars explorant tous les genres -, ainsi qu'une liste des "cinquante auteurs qui comptent aujourd'hui". Evidemment, ma liste n'aurait pas été la même, et celle du voisin non plus !, mais cela permet d'avoir déjà un bon panorama.

En un mot : un hors série à acheter et à conserver !




Toujours côté presse, je vous signale aussi la parution du n°3 de L'indic, avec un dossier Polar et alcool, à consommer bien frais !

N°3 TOUT JUSTE SORTI !


A bientôt !

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1 août 2009 6 01 /08 /août /2009 00:00

Vive les congés payés, et je vais bien en profiter ! On se retrouve donc dans quelques semaines. D'ici là, portez-vous bien, bonnes vacances pour les veinards, et bon courage pour les autres...

J'emporte quelques bouquins dans mon baluchon, dont je parlerai certainement à la rentrée : Souvenez-vous de moi de Richard Price, Contrebande du cubain Enrique Serpa (et non Serna...), ou encore un roman de chez Gallmeister intitulé Comme la grenouille sur son nénuphar !

A bientôt !

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31 juillet 2009 5 31 /07 /juillet /2009 21:21
L'auteur de Dérive sanglante et de Casco bay, édités chez Gallmeister, est mort cette semaine des suites d'une leucémie, à l'âge de 69 ans.

Situés dans le Maine, ces deux romans mettent en scène le personnage de Stoney Calhoun, amateur de pêche à la mouche et détective à ses heures ; l'une des réussites de la série tenant au fait qu'on ne sait pas ce qu'était Calhoun - un espion, un flic, un tueur... ? - avant son accident et son amnésie.

Le troisième livre de la série paraîtra aux Etas-Unis à la rentrée et devrait logiquement l'être en France par la suite. Le mystère Calhoun sera t-il résolu ? Rien n'est moins sûr, mais je me renseignerai.

En tout cas, c'est une triste nouvelle pour les amateurs de l'écrivain, très nombreux vu le nombre de billets qui lui ont été consacrés ici ou là, et notamment sur le net.
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31 juillet 2009 5 31 /07 /juillet /2009 00:00

Il s'agit bel et bien d'un événement littéraire : Gallimard vient de rééditer Moisson rouge, en grand format s'il vous plait, et surtout, dans une nouvelle traduction, débarrassée des scories argotiques qui parasitaient la première version ("un bon zigue", "tubard", "pèze"...). Précisons que le recours abusif à "l'argot parigot" était monnaie courante.

Il aura donc fallu attendre 80 ans pour lire ce texte dans une traduction digne de ce nom, qui "a pour seule volonté de respecter l'esprit, le ton, le rythme, le vocabulaire, les sonorités dans la mesure du possible, le cadre culturel et historique du roman de Dashiell Hammett." Mission accomplie, et il faut saluer l'excellent travail de Nathalie Beunat et de Pierre Bondil. Plus fidèle, plus proche du texte original, cette traduction donne la pleine mesure du premier roman d'Hammett, qui marque tout simplement la naissance du roman noir.


Le narrateur, détective privé anonyme de l'agence Continental Op. - dans laquelle a longtemps travaillé l'auteur -, vient de débarquer à Personville (ou "Poisonville"), appelé par le fils Willsson, quand ce dernier est assassiné.
Il rencontre bientôt Willsson père, un vieil homme exécrable qui a beaucoup perdu de son pouvoir depuis que des hommes de main se sont installés dans cette petite ville minière. Ironie du sort, c'est lui-même qui avait fait appel à eux quelques années auparavant, pour réprimer les grèves et les manifestations qui secouaient alors la ville.

Chargé de démasquer l'assassin, l'Op décide aussi de "nettoyer" la ville. De front ou par la ruse, il monte les gangsters les uns contre les autres, tandis que les têtes tombent et que la lutte pour le pouvoir fait rage.


En surimpression, Hammett nous donne à voir les ravages d'une industrialisation effrénée, d'une corruption galopante et de la collusion entre le pouvoir politique et la pègre, dont la montée en puissance est concomittante à la perte de pouvoir et d'influence des organisations syndicales.

C'est aussi un roman sur la figure du Mal, auquel le héros lui-même n'échappe pas. Car, s'il ne s'encombre pas de scrupules dans sa croisade, sa conscience finit tout de même par le rappeler à l'ordre devant tant de violence et de coups bas, quand il n'est pas tout simplement en proie au délire, seul et désorienté dans une chambre d'hôtel - on peut aussi y voir une image de l'individu perdu dans un monde chaotique.
Notons au passage qu'Hammett, tout en faisant de son détective un franc-tireur - voire un justicier -, occulte totalement le rôle historique dévolu aux agences de détectives : soutenir les industriels et participer activement à la répression anti-grévistes et anti-communistes.


L'écriture précise et minimaliste, sans un gramme de graisse dirais-je, est un modèle du genre, qui a inspiré nombre d'écrivains, à commencer par le grand Hemingway, adepte de cette écriture dite behavioriste. Les faits, rien que les faits, faire sec sans être aride, aller à l'essentiel et éviter tout détour ou atour psychologique. Ce qui n'empêche pas le lecteur, loin de là, d'en connaitre un rayon sur les personnages, leurs motivations et leur caractère. 


La langue d'Hammett, c'est la langue américaine, celle de la rue, directe, vivante, en rupture avec le ton compassé des romans d'énigme à la Van Dine, en rupture plus largement avec les circonvolutions et sophistications de la langue anglaise.




Parrallèlement - et en attendant un recueil de 5 romans à paraître en octobre dans la collection Quarto -, les éditions Rivages rééditent le livre de Jo Hammett consacré à son père, tandis que les éditions Allia publient Interrogatoires, un petit livre qui contient les témoignages d'Hammett devant la commission sur les activités anti-américaines chargée de lutter contre "la menace communiste".

"- Mon premier livre était Moisson rouge. Il a été publié en 1929. Je crois que je l'ai écrit en 1927 ; 1927 ou 1928.
- A l'époque où vous l'aviez écrit, étiez-vous membre du Parti communiste ?
- J'invoque mes droits garantis par le Cinquième amendement de la Constitution américaine, et je refuse de répondre car la réponse pourrait me porter préjudice."

Nous sommes en 1953 et l'écrivain témoigne pour la seconde fois devant la commission d'enquête, et le tristement célèbre sénateur McCarthy. Accusé de propagande, tous ses livres seront retirés des bibliothèques et interdits à la vente.
Deux ans auparavant, en 1951, Hammett avait été interrogé une première fois, à propos de son rôle comme Président du Civil Right Congress, une organisation communiste qui venait notamment en aide aux prisonniers politiques, en versant une caution pour leur libération. Refusant obstinément de répondre, il fut condamné à 6 mois de prison pour outrage à magistrat.


Ces "minutes" illustrent parfaitement le climat nauséabond de l'époque - ce qu'on appellera par la suite "la chasse aux sorcières" -, la folie furieuse et la paranoïa anticommuniste aïgue et complètement irrationnelle qui s'était saisi du gouvernement américain, des juges et d'une partie du pays.

Dans son livre, Jo Hammett écrit : "Papa avait beaucoup de défauts (...). Mais balancer des gens qui lui avaient fait confiance en lui donnant et leur argent et leur identité ne lui ressemblait pas." Malgré une santé précaire et la promesse de la prison. Hammett ? Un dur-à-cuire, certainement.


Moisson rouge (Red harvest, nouvelle trad. par Nathalie Beunat et Pierre Bondil. Gallimard, Série noire, 2009)
Dashiell Hammett, mon père / Jo Hammett (Rivages/Noir, rééd. 2009)
Interrogatoires (trad. par Nathalie Beunat. Allia, 2009)

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30 juillet 2009 4 30 /07 /juillet /2009 00:00

C'est la couverture qui a attiré mon regard. Ces trois jeunes types, jeans retroussés, penchés sur le capot d'une bagnole, ça fleure l'Amérique des années 50, le rockabilly et la fureur de vivre.

Outsiders a connu dès sa parution en 1967 aux Etats-Unis un immense succès, avant d'être adapté au cinéma par Francis Coppola en 1983 (vu la bande-annonce, ça a l'air d'avoir bien vieilli quand même...). Le livre sort en France la même année, avant de s'épuiser gentiment jusqu'à cette réédition en poche.


1966, Tucson, Oklahoma. Ponyboy Curtis, 14 ans, vit avec ses frères, Darry et Sodapop. Quand leurs parents sont morts dans un accident de voiture, ils ont eu l'autorisation de rester ensemble à condition de "bien se tenir". Darry, l'aîné, a pris le rôle du père, et bosse comme un fou pour permettre à son jeune frère de continuer l'école.

Ils vivent dans les quartiers pauvres de la ville et sont des greasers, autrement dit des voyous, des loubards. Enfin, plus turbulents que délinquants. A part peut-être Darry, qui a déjà fait de la prison et qui "hait le monde entier".
La vie n'est pas rose tous les jours pour Ponyboy, mais il y a les copains - Steve, Grain-de-sel, Johnny... -, et il sait qu'il peut toujours compter sur eux. Ensemble, ils traînent dans les rues, refont le monde, et surtout, se bagarrent contre l'ennemi juré, les Socs, "les mecs du gratin, les richards des quartiers ouest, quoi".
Jusqu'au jour où... tout bascule, quand l'un des Socs est tué.


Outsiders n'évite pas certains écueils mélodramatiques mais témoigne quand même d'une grande maturité quand on sait qu'il fut écrit par une fille de... 16 ans, "révoltée par les injustices sociales dont elle est témoin au lycée".
 
Dans la tradition du roman d'initiation, voilà un beau récit sur la jeunesse, l'amitié et la différence, à travers la voix de cet adolescent confronté très tôt à la violence et à l'injustice du monde.

Passez donc un moment avec Ponyboy Curtis, il mérite qu'on l'écoute.


Conseil(s) d'accompagnement : en plus dur et plus costaud, Les seigneurs de l'américain Richard Price raconte aussi des histoires de bandes, dans le Bronx des années 60. Price, on en parle bientôt d'ailleurs, avec un nouveau roman à paraître à la rentrée.


Outsiders /
Susan Heloise Hinton (Outsiders, trad. de l'américain par marie-Josée Lamorlette. Le Livre de poche, 2009)

 

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28 juillet 2009 2 28 /07 /juillet /2009 00:00

Antonin Varenne a déjà écrit deux romans, mais c'est avec Fakirs qu'il commence à faire parler de lui, si on en croit les nombreux - et élogieux - articles de presse. Désormais publié chez Viviane Hamy, il signe un polar subtilement décalé et, ma foi, franchement réussi.


D'un côté, deux flics qui enquêtent sur une vague de suicides spectaculaires. De l'autre, un américain à Paris venu identifier le corps d'un vieil ami, et qui se retrouve au coeur d'une machination.
Deux intrigues parrallèles qui finissent par se rejoindre. La trame classique.

Le reste l'est beaucoup moins, à commencer par les personnages : le lieutenant Guérin, placardisé à la section suicides du Quai des orfèvres, sa silhouette frêle toujours recouverte d'un douteux pardessus jaune, est sujet à de violentes crises d'automutilation. Il est aussi flanqué d'un perroquet neurasthénique - qui s'arrache les plumes comme Guérin le cuir chevelu - et d'un adjoint, Lambert,
grand échalas un brin naïf toujours vêtu d'un survêtement.
Alan Mustgrave, un fakir qui fait fureur dans les cabarets du Paris underground, est aussi un ancien
membre des forces spéciales américaines en Irak, spécialisé dans les interrogatoires (ou torture, dans le langage courant...).
John, son ami et compatriote, est un ermite qui a planté son tipi au bord d'une rivière lotoise - autrement dit en pleine cambrousse - et s'entraîne au tir à l'arc dans la forêt avoisinante.
Il finira par se réfugier chez le dénommé Bunker (clin d'oeil à l'écrivain du même nom), un ancien taulard du genre taiseux, et son chien répondant au nom de... Mesrine !

Quand la police lui apprend qu'Alan vient de mourir sur scène après s'être vidé de son sang, John pense immédiatement à un suicide, d'autant que son ami était un vrai... écorché vif, pour le coup. Mais une fois sur place, et après avoir croisé un diplomate américain à l'attitude suspecte et les poings de quelques types, il va avoir tendance à réviser son jugement. Complot politique ou banale affaire de drogue ? Sa route croisera bientôt celle du lieutenant Guérin.


On est rapidement pris par cette histoire, d'autant plus qu'on ne sait pas du tout où l'auteur va nous emmener. Et on se laisse agréablement balader dans les méandres d'une intrigue assez riche et dans celles plus retorses encore de l'esprit humain.
Perversion, sado-masochisme, troubles obsessionnels... Varenne nous donne à voir quelques spécimens humains assez singuliers, mais plutôt que d'explorer de façon plus ou moins racoleuse les thèmes de la déviance ou du voyeurisme, il fait un pas de côté et adopte un point de vue différent pour nous parler du Corps, comme révélateur de la personnalité et comme dernier territoire à explorer, à dompter. Ou à détruire.


Récit à la fois très sombre et un brin fantaisiste, peuplé de personnages insolites et attachants, Fakirs dégage une atmosphère trouble et singulière, parfois envoûtante. De quoi séduire de nombreux lecteurs, notamment ceux qui aiment à s'éloigner un peu des balises habituelles (sociales, policières...) du polar.
 

Fakirs / Antonin Varenne (Viviane Hamy, 2009)

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24 juillet 2009 5 24 /07 /juillet /2009 00:00

"Arizona Bill n'avait plus remis les pieds à Paris  depuis l'affaire du parlementaire jeté dans une auge à cochons. Un soir, il entra au crépuscule par la porte de Versailles, conduisant deux mille têtes de bétail. C'étaient de superbes normandes, qu'il avait accepté de convoyer depuis les plaines de l'Ouest vers le ranch du nouveau propriétaire du troupeau, du côté de la gare Montparnasse."


Enfant, vous avez joué aux cow-boy et aux indiens, non ?
William Larue, lui, continue. Un grand enfant passionné de western, collectionnant tout un tas d'objets, incollable sur toute la panoplie cinématographique et la tête encore pleine d'exploits du vieil Ouest.
Tout va plutôt bien pour cet acteur de seconde zone, entretenu par sa femme, et il a même décroché le rôle principal dans un film, un western à l'ancienne, made in France.

C'est là que les ennuis arrivent : sa femme le jette dehors, lassée par ses enfantillages et ses infidélités ; du jour au lendemain il se retrouve à la rue et sans le sou, se réfugiant dans un hotel de passe, dormant sous les ponts de Paris parmi les SDF, en "plein territoire comanche", ou dans un squat avec des sans-papiers. 
Se mêlant aux parias de la société, tous les sans-grade, parqués, oppressés, méprisés. Pour les indiens d'aujourd'hui, la loi (de l'ouest) peut être impitoyable.

Il est temps alors pour William alias Arizona Bill de sonner la charge, et de retrouver l'esprit chevaleresque de ses héros - les James Coburn, Gary Cooper, Henry Fonda... - pour vaincre ses ennemis. Encerclé par la cavalerie, le squat prend le nom de Fort Apache, sus aux coyotes et aux foies jaunes !

C'est la conquête de l'Ouest version citoyenne, le mythe de la Frontière version intra-muros.
La métaphore de Rutés est bluffante à certains moments. Ce qu'il a réussi à faire en partant du western, un genre bien moins codifié qu'on ne le pense, est assez ingénieux. Comme quoi une imagination débordante doublée d'une bonne dose de fantaisie peut être le meilleur moyen de montrer et de dénoncer une réalité peu reluisante.

Car s'il semble bien s'amuser à nous raconter cette histoire, l'auteur ne se prive pas pour autant de ruer dans les brancards et d'égratigner au passage le pouvoir actuellement en place - on croise un ministre de l'intérieur aux dents longues, suivez mon regard -, le règne de la communication, de l'information-spectacle. Et de nous livrer aussi une réflexion clairvoyante sur cette rhétorique et ce ressort de la peur dont se servent allègrement certains politiciens pour manipuler l'opinion publique ou détourner son attention.


Le tir est d'autant plus précis que Rutés n'a pas confondu fiction et tract politique. Il s'agit avant tout d'un roman, et d'un bon ! L'un des plus originaux que j'ai lus ces dernières années. Un vrai régal, et que vous appréciez le western ou non, ce serait vraiment dommage de s'en priver.

Comme tout western qui se respecte, La loi de l'Ouest s'achève sur un duel, bien-sûr, mais je ne vous en dis pas plus, pour ne pas gâcher le plaisir. Sachez juste que la Grand Rue est remplacée par les travées du Festival de Cannes et que vous serez entouré d'une belle bande de bagarreurs ! Quant au fameux duel, il a disons des vertus... cathartiques.

Allez, faites-moi confiance, ou à Jean-Hugues Oppel alors, qui signe la préface du présent ouvrage, ou encore à Jean-Marc Laherrère, qui ne me contredira sûrement pas.


La loi de l'Ouest
/ Sébastien Rutés (L'Atinoir, 2009)

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18 juillet 2009 6 18 /07 /juillet /2009 00:00
Après le marathon Citoyens clandestins (700 pages tout de même, et Grand Prix de Littérature policière en 2007), DOA (pour "Dead On Arrival", tout un programme...) s'essaye au demi-fond avec ce Serpent aux mille coupures, 200 pages qui vous tiennent en haleine tout du long. 


Nous sommes à Moissac, Tarn-et-Garonne. Ses vignes, ses vergers. On dirait le sud, mais ça n'a rien de joli. Pas d'enfants qui se roulent sur la pelouse ici, et à la place du linge sur les terrasses, quelques affreux étendus au bord d'une route, descendus par un mystérieux tueur professionnel alors qu'ils avaient rendez-vous pour affaires.

Un jour ou l'autre il faudra qu'il y ait la guerre, avait prévenu Nino Ferrer. On y est. Dans ce petit coin du sud-ouest vont se croiser - et se télescoper - des trafiquants de drogue sud-américains, des mafieux napolitains, un pandore avisé qui cherche à comprendre, une brochette d'abrutis locaux, un couple (mixte) de vignerons harcelé par des voisins racistes, un "terroriste" réfugié chez eux après avoir abattu trois gangsters et s'être blessé.


Une fois les rôles distribués commence alors un grand jeu du chat et de la souris. Chacun cherche sa proie, tandis qu'un psychopathe appartenant au cartel colombien taillade tout ce qu'il trouve sur son chemin, selon un ancien rituel chinois appelé... le serpent aux mille coupures, qui consiste à dépecer méthodiquement la victime à l'aide d'un grand couteau effilé.
La tension monte irrésistiblement jusqu'au dénouement, une explosion de violence, de vengeance et de scènes d'action mémorables parfaitement rendues. On s'y croirait !


Sur le fond ? La 4ème de couverture nous donne quelques indices et la définition des termes suivants : chasselas, cocaïne, mondialisation. A partir de ces souches, DOA a fait sa petite mise en culture, mis le tout dans une fiole et secoué.
La réaction est immédiate et hautement toxique ! Ce sont deux systèmes de valeurs qui se percutent : d'un côté celui de la globalisation effrénée que symbolise un trafic de drogue à grande échelle, de l'autre un p'tit coin de terroir replié sur lui-même et foncièrement méfiant vis-à-vis de l'étranger et de ce qui est différent.
Ne cherchez pas la morale de l'histoire, mais sachez simplement que le dosage est parfait et l'expérience fort concluante.

Car DOA possède une grande maîtrise du rythme et un sens impeccable de la narration. Tout au plus peut-on lui reprocher quelques effets de manche stylistiques, et cette coïncidence improbable (c'est un euphémisme) au début du texte, mais on passe facilement outre pour apprécier pleinement ce polar nerveux et vif.


Une interview croisée de l'auteur sur Bibliosurf.

Conseil(s) d'accompagnement : pour cette histoire de mercenaire solitaire trahi par ses employeurs, on pense à La position du tireur couché de Manchette ainsi qu'au Chaton : trilogie de Jean-Hugues Oppel. Du très recommandable, donc.


Le serpent aux mille coupures / DOA (Gallimard, Série noire, 2009)
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14 juillet 2009 2 14 /07 /juillet /2009 00:00

Né en 1917, David Goodis fait des études de journalisme et commence à publier dans les pulps. Son second roman, Cauchemar, paru en 1946, connait un succès retentissant et est adapté dans la foulée sous le titre Les passagers de la nuit (avec Humphrey Bogart & Lauren Bacall). Deux ans comme scénariste à Hollywood puis retour au bercail, à Philadelphie, où il meurt dans l'indifférence générale en 1967.

Si Goodis connut le succès commercial dans son pays (grâce notamment à l'apparition du livre de poche), la reconnaissance littéraire lui vient plutôt de la France. Au début années 50, Marcel Duhamel publie deux de ses textes dans l'éphémère Série blême de Gallimard, parmi lesquels La nuit tombe, aujourd'hui réédité - avec une nouvelle traduction - aux éditions Rivages sous son titre original, Nightfall.
Et comme un bonheur ne vient jamais seul, les éditions Moisson Rouge, de leur côté, rééditent Cassidy's girl - épuisé depuis quelques années - avec, en prime, une préface de James Sallis.


Les romans de Goodis suivent peu ou prou le même schéma et racontent la même histoire, celle d'hommes ordinaires sombrant peu à peu dans la déchéance, entrainés et broyés dans la roue du destin malgré toute leur bonne volonté. Gesticulant dans un sable mouvant et allant inexorablement vers leur destruction.

Dans Cassidy's girl, James Cassidy, ex-pilote d'avion devenu chauffeur de car après un accident qui a coûté la vie à ses passagers, habite un taudis sur les docks et noie son malheur dans le whisky. Entre les virées d'ivrognes et les bagarres avec son épouse Mildred, une garce sensuelle et perfide, il rencontre Doris, une jeune femme fragile et douce accrochée à son verre comme on l'est à sa vie.
Cassidy se met en tête de la sauver et de repartir à zéro. L'espoir renaît un court instant, avant qu'un événement dramatique vienne tout détruire.

Cassidy's girl contient tous les thèmes "goodisiens" : l'alcool, la solitude, la ruine et la quête improbable d'un amour idéal et rédempteur.


Moins désespéré mais tout aussi aigre, Nighfall reprend la trame de l'homme pris dans un engrenage meurtrier et livré à lui-même.
James Vanning, dessinateur publicitaire sans histoires, s'est enfui avec les 300 000 dollars d'un hold-up après avoir été pris en otage et tué un homme en légitime défense. Il se réfugie à New-York où il tente d'échapper aux gangsters et à la police, convaincue de sa culpabilité. Atteint d'amnésie, il ne se rappelle plus ce qu'il a fait de la mallette et revoie de façon obsessionnelle l'image d'un revolver "d'un noir lugubre".

Plus que l'action, c'est l'étude psychologique qui prime. A travers une écriture simple et dépouillée, Goodis nous fait partager l'angoisse de cet homme et son projet chimérique de revenir en arrière, de reprendre le cours normal de son existence. 


Ces variations autour d'un même thème font résonnance avec la propre vie de l'auteur, qui connut l'apogée à 29 ans avant de sombrer dans l'alcoolisme, le désespoir et la solitude. E
rrant dans les bas-fonds de Philadelphie pour y puiser le matériau de ses romans. Ainsi est née la légende d'un écrivain maudit, dont la sombre destinée ressemble à celle de ses personnages.


Toujours est-il que David Goodis fait aujourd'hui figure de classique du roman noir, dans la lignée des Horace McCoy, James Cain ou encore Jim Thompson, dont les romans empreints de pessimisme et à l'issue souvent fatale prennent la dimension de tragédies grecques.



Conseil(s) d'accompagnement : en lisant Goodis, on a toujours cette impression tenace de voir se dérouler de longs plans-séquences en N&B. Pas étonnant qu'il ait inspiré plusieurs réalisateurs, dont François Truffaut (Tirez sur le pianiste !) et Jean-Jacques Beinex (La lune dans le caniveau).
Et puis, il y a quelques années, l'éditeur Philippe Garnier a consacré un livre à Goodis, intitulé David Goodis, la vie en noir et blanc, qui apporte un éclairage intéressant sur un écrivain dont la biographie est un vrai gruyère .


Cassidy's girl (Cassidy's girl, trad. de l'américain par Jean-Paul Gratias. Moisson Rouge, 2009)
Nightfall (Nightfall, trad. de l'américain par Christophe Mercier. Rivages/Noir, 2009 - paru précédemment sous le titre La nuit tombe)

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