Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
8 juillet 2009 3 08 /07 /juillet /2009 00:00

A mon père, John Fante - 
Merci, fils de pute sublime.
(en exergue de Régime sec)


Pas toujours facile de suivre les traces de son père, surtout quand celui-ci est un écrivain culte qui a pour nom John Fante. Demande à la poussière, Bandini, Mon chien stupide... Des romans à l'humour féroce, bouleversants et pleins de vie qui vous marquent au fer rouge. 

Alors forcément, quand vous apprenez que son rejeton s'est aussi planté devant la machine à écrire, vous n'avez qu'une envie, c'est d'aller voir de quoi il retourne. Eh bien, Fante junior n'a pas à rougir de la comparaison, il n'y a qu'à lire Les anges n'ont rien dans les poches ou En crachant du haut des buildings pour s'en rendre compte.

C'est un peu plus trash, un peu moins drôle et émouvant que chez le papa, mais on retrouve cette prose limpide, cet alliage étonnant de grâce, de pathétique et d'autodérision, et le même univers (autofictif) : la déglingue, la picole, les petits boulots, les éternels refus des éditeurs, les amours déchues, et plus largement le monde des laissés-pour-compte ou des réfractaires de l'american way of life.


On avait laissé Dan Fante La tête hors de l'eau, en 2001. Aujourd'hui, et à travers son alter ego romanesque - Bruno Dante -, il se rappelle à notre bon souvenir avec ces quelques nouvelles tirées de son expérience, à l'époque où il conduisait un taxi à Los Angeles. 
Ecumant les rues de La cité des Anges au volant de son tacot, Bruno se coltine quelques déjanté(e)s, de la femme en pleine crise de nerfs qui s'épanche sur son épaule au type qui nourrit son python d'animaux domestiques, en passant par le portier de l'hôtel qui se fait tabasser par sa femme.

Des histoires d'inspiration tarie et de gosier sec, de folie douce et de rémission passagère, de gueules de bois matinales, de programmes de désintox' et d'écriture salvatrice...

Des récits moins corsés que ses romans (c'est dire...) mais qui exhalent le même parfum de dèche et de rage de vivre, sans une once d'auto-apitoiement.

Que dire de plus ?
Si vous n'avez jamais lu Dan Fante, commencez plutôt par ses romans (Les anges n'ont rien dans les poches est malheureusement épuisé, tentez votre chance à la médiathèque), mais vous pouvez tout aussi bien inverser la posologie, selon que vous préférez y aller crescendo ou non.
Et si vous ne connaissez pas Fante père, alors laissez tomber ce que vous êtes en train de lire et procurez-vous illico un de ses livres ! N'importe lequel fera l'affaire.

Attention : risque probable d'addiction !


Régime sec / Dan Fante (Short Dog, trad. de l'américain par Léon Marcadet. 13e Note, 2009)

Repost 0
Published by jeanjean - dans un peu de blanche
commenter cet article
5 juillet 2009 7 05 /07 /juillet /2009 00:00
"Les romans policiers (...) sont souvent d'une valeur morale, humaine et même littéraire très douteuse." (Le Monde, déclaration de Jean-Paul II, 18 juillet 1972)


Les éditions du Cavalier bleu viennent de publier un petit livre sur le polar, dans sa collection idées reçues.
Première réflexion : le polar y a toute sa place !, tant les préjugés concernant cette littérature (ferroviaire, comme disait Manchette) sont tenaces, et même si le genre a gagné en respectabilité (tiens, on pourrait encore parler de Manchette...).

La chasse aux clichés a été confiée à Audrey Bonnemaison - "directrice d'une agence de communication éditoriale spécialisée dans les cultures populaires", nous dit-on, et "amatrice de catch mexicain" ! - et Daniel Fondanèche, auteur notamment il y a quelques années d'un ouvrage de référence sur les "paralittératures".


En une centaine de pages, les deux auteurs reprennent et arrangent toute une série de refrains bien connus, parmi lesquels :
"Le polar est sexiste"
"Le héros trouve toujours le criminel à la fin de l'histoire"
"Les polars sont pour les détraqués" (je l'avais jamais entendue celle-là !)
"Les polars sont mauvais pour les enfants"
"Le polar, c'est du sexe et du crime"
etc...

Ils décortiquent, développent, synthétisent, argumentent, exemples à l'appui (dommage qu'il n'y ait pas davantage de références récentes) et, finalement, remettent quelque peu les pendules à l'heure en même temps qu'ils donnent quelques repères historiques.


Ils prêchent à des convaincus, me direz-vous ! D'accord, mais ce bouquin s'avère aussi intéressant et instructif pour le connaisseur. Personnellement, je n'en savais pas autant sur les paperbacks et les illustrateurs de couverture, par exemple.

Et puis, ce qui ne gâche rien, le ton souvent léger, ironique, ou même provocateur, rend la lecture bien agréable. On sent que les auteurs se sont amusés à écrire ce livre, et leur plaisir est communicatif.


En fin d'ouvrage, on trouvera quelques outils : une bibliographie "pour aller plus loin", une autre sur le film noir, ainsi que quelques adresses utiles - bibliothèques spécialisées et sites internet.
Une liste de références un peu légère, mais l'essentiel n'est pas là : voilà un livre qui remplit très bien son office, et contribuera certainement à rétablir quelques vérités, à dissiper des malentendus et à redorer l'image du roman noir.


Le polar / Audrey Bonnemaison & Daniel Fondanèche (Le Cavalier bleu, Idées reçues, 2009)

PS : à l'occasion de la parution de ce livre, l'infatigable Bernard Strainchamps de Bibliosurf réalise une enquête auprès des lecteurs. C'est ici.
Repost 0
Published by jeanjean - dans monde du polar
commenter cet article
1 juillet 2009 3 01 /07 /juillet /2009 17:06

J'ai déjà eu l'occasion de vous parler de la collection Suite noire dirigée par Jean-Bernard Pouy, créée en hommage à la Série Noire et publiant des textes courts (une centaine de pages) d'auteurs ayant eux-même été édités dans la prestigieuse collection.
La collection rassemble actuellement 32 titres, aux titres détournés (et parfois fleuris) tels que The big slip, Tirez sur le caviste ou Les fans sans balance.

Marc Villard (qui a aussi publié dans cette collection) m'en avait parlé il y a peu : 12 textes de Suite Noire vont être adaptés pour la télévision et diffusés cet été sur France2 (vive le service public !), le dimanche en seconde partie de soirée. 
Chaque film dure 1 heure, "un petit noir bien serré puisant dans les codes de la série B, déclinant les nuances du film de genre, du grand-guignol à la critique sociale en passant par la fable morale (ou immorale), le macabre ou le sentimental."
Alléchant. Pour en avoir lu quelques-uns - sans jamais avoir été déçu, même s'ils sont de qualité inégale -, j'ai hâte de voir ce que ça va rendre à l'écran.

Et ça commence
dès dimanche prochain, avec On achève bien les disc-jockeys, texte de Didier Daeninckx, réalisation d'Orso Niret.
Suivront notamment : Vitrage à la corde (Colin Thibert/ réal. Laurent Bouhnik), Quand la ville mord (Marc Villard/ réal. Dominique Cabrera), La reine des connes (Laurent Martin/ réal. Guillaume Nicloux), Envoyez la fracture (Romain Slocombe/ réal. Claire Devers)...

Toutes les informations (castings, synopsis, interviews...) sont sur le site des éditions La Branche.


Avant-goût : bande-annonce de Tirez sur le caviste (Chantal Pelletier, réal. Emmanuelle Bercot)

 

Repost 0
Published by jeanjean - dans monde du polar
commenter cet article
30 juin 2009 2 30 /06 /juin /2009 00:00

Charles Willeford n'a pas eu la reconnaissance littéraire qu'il méritait, ni la vie facile. Orphelin très jeune, il part sur les routes, vagabonde et "brûle le dur" à l'âge de douze ans, à l'époque de la Grande Dépression. Engagé dans l'armée une première fois à seize ans (en mentant sur son âge), il troquera plus d'une fois l'habit civil contre l'uniforme. En 1943, il combat en Europe et reçoit la Silver Star. On le retrouve ensuite au Japon, au Pérou, où il étudie les Beaux-Arts, avant de revenir en Californie et de commencer à écrire.

Les pulps magazines publient ses premiers textes dans les années 50, mais il ne connaitra jamais le succès, si ce n'est à la fin de sa vie, avec la série des Hoke Moseley, un flic peu ragoûtant de Miami dont les enquêtes nous font voir les recoins sombres de la Floride, loin des clichés bling-bling. Mais il n'a guère eu le temps de profiter des à-valoir conséquents de son éditeur : il meurt en 1988, à l'âge de 68 ans, emporté par une crise cardiaque et quelques excès. La dépression, la poisse, de nombreux échecs, et des petits bijoux de romans noirs.


Les éditions Rivages, qui ont traduit tous ses romans, nous donnent maintenant à lire quelques-unes de ses nouvelles, parues aux Etas-Unis il y a presque 50 ans mais inédites en France.
Et c'est loin d'être des fonds de tiroir, si vous vous posiez la question !


Six nouvelles dont trois épisodes de la vie de Jake Blake, jeune réalisateur surdoué qui se retrouve enfermé dans un hôpital psychiatrique après une tentative de suicide. Nous assistons à sa lente désintégration psychique et aux méthodes pour le moins brutales du corps médical (nous sommes dans les années 50, les électrochocs sont à la mode...).

Suit le témoignage de son producteur, un type fat et prétentieux qui raconte à un plumitif chargé de rédiger sa biographie les circonstances dans lesquelles il a connu Jake, et la manière dont il a immédiatement repéré son talent.
En remontant encore un peu dans le temps, nous apprenons que l'expérience militaire de Jake a laissé des stigmates. Passer de longs mois seul sur une base et sans jamais croiser âme qui vive, avec comme seule mission de changer les ampoules d'une piste d'atterrissage au milieu de nulle part, est susceptible de faire tanguer quelque peu l'équilibre psychologique.

Les trois nouvelles suivantes ne manquent pas de sel non plus.
Un type qui se rêve indic après avoir trop regardé des feuilletons de détectives privés. Autodidacte original, pour le coup.
Un autre, écrivain en vacances, embobiné par un marabout local. De quoi retrouver l'inspiration.
Un alcoolique renvoyé à son vice par... une oeuvre de bienfaisance. Charité bien ordonnée ?!


Si ces histoires sonnent si juste, c'est peut-être parce que Willeford sait de quoi il parle, qu'il a dû s'inspirer de ses diverses expériences - de boisson, de dépression, de troufion.
Chez lui, on a souvent affaire au type ordinaire, dans la moyenne de la bêtise et de la méchanceté humaines, ou tout simplement dépassé par les événements. Chroniques de l'absurde ordinaire, pour paraphraser Desproges.

On retrouve aussi cette concision, cette faculté de vous poser un décor, une ambiance, des personnages, en quelques phrases bien tournées, et de vous embringuer illico dans l'histoire. D'autant plus que chaque nouvelle adopte un point de vue ou une forme différente (journal de bord, monologue, interrogatoire, correspondance...) et qu'il se crée ainsi une belle dynamique. Ce qui n'entame en rien l'unité du recueil, au contraire : quelques modulations sur les courts-circuits de nos vies et de nos sociétés.


Il est grand temps de (re)lire Charles Willeford. Voilà une bonne entrée en matière et un condensé de son immense talent ; et de continuer, pourquoi pas, avec Une fille facile ou les enquêtes de Hoke Moseley (dans l'ordre : Miami blues, Une seconde chance pour les morts, Dérapages, Ainsi va la mort).


La machine du pavillon 11 / Charles Willeford (The Machine in ward eleven, nouvelles trad. de l'américain par Christophe Mercier. Rivages/Noir, 2009)

Repost 0
Published by jeanjean - dans amérique du nord
commenter cet article
28 juin 2009 7 28 /06 /juin /2009 00:00

Helen, une schizophrène victime d'hallucinations et condamnée pour un double infanticide ; sa psychiatre, le Dr Forrest, dont la santé mentale laisse apparaître quelques lignes de faille ; Ike, ex-flic reconverti comme gardien de prison ; et enfin Angie, jeune starlette hollywoodienne frivole.
Ces quatre personnages vont tisser des liens plus ou moins solides et dessiner un paysage pour le moins accidenté des relations humaines.


Un récit à plusieurs voix qui nous plonge de suite dans l'univers carcéral : privations, commerce sexuel avec les gardiens, homosexualité, astuces diverses et variées pour améliorer le quotidien...
Darla, Keesha, Wanda, Shirley, LizAnn, Aida... Meurtrières, dépressives, psychotiques, droguées, prostituées... Derrière les crimes, parfois atroces, se dissimulent des traumatismes graves et, souvent, l'empreinte d'un homme. La plupart ont été abandonnées, violées, maltraitées, et perpétuent une violence qui leur a été infligée très tôt.

Le Dr Forrest les écoute. Séances de groupes, entretiens individuels. Et leur témoigne une profonde sympathie. Question confusion mentale, elle n'est d'ailleurs pas en reste. C'est l'un des principaux ressorts du récit : l'empathie excessive du docteur pour ses patientes et qui altère son jugement, un processus d'identification assez malsain dont on pressent dès le début le danger.

Sur le mode intimiste et avec compassion, Susanna Moore brosse le portrait de femmes à tendance dépressive, à l'enfance traumatisante, à la sexualité entravée, et en extirpe peu à peu les angoisses, les phobies, les secrets, les espérances.


Malgré ses nombreuses qualités, Adieu, ma grande m'a laissé un léger sentiment d'inachevé. Peut-être à cause de l'intrigue, plutôt maigre, du manque de tension dramatique (la crispation ne se mue jamais en appréhension ni inquiétude).
En fait, ce roman possède plusieurs ressorts narratifs - le rôle d'Ike (un personnage assez peu fouillé, ce qui crée un léger déséquilibre par rapport aux autres voix), l'attitude ambigue du Dr Forrest, les tendances suicidaires d'Helen - mais pas de véritable fil conducteur.

Pas la force escomptée, donc,  mais beaucoup de finesse : Adieu, ma grande reste un beau roman, à l'atmosphère troublante. Il décrit non seulement un univers largement méconnu mais nous livre surtout une réflexion tout en nuances sur la violence intrinsèque des rapports humains, le poids du vécu et des déterminismes.


Adieu, ma grande / Susanna Moore (The Big Girls, trad. de l'américain par Laëtitia Devaux. L'Olivier, 2009)

Repost 0
21 juin 2009 7 21 /06 /juin /2009 19:00

De temps à autre, un éclair illumine le paysage littéraire.
On ne sait pas grand-chose de Margot D. Marguerite, sinon qu'il fut clown au cirque Archaos et artiste de cabaret à Berlin !, et qu'il signe là un premier roman survolté et un brin foutraque.

Une petite bombe parue chez La Manufacture de livres, un nouvel éditeur qui se propose d'"explorer le monde criminel français et international à travers des romans, des documents et des essais". Pour le coup, ils ont eu le nez creux (soit dit en passant, ils viennent aussi de rééditer Le Hotu d'Albert Simonin, un polar truffé d'argot paru à la fin des années 60 et qui a marqué son temps).


Une histoire de vengeance. Un plat somme toute classique (qui se mange chaud dans le cas présent) mais sacrément relevé par des personnages haut en couleur et un mélange des genres détonnant.

Distribution des rôles (loin d'être exhaustive !):
Pauline Verdi, 80 ans passés, révolutionnaire dans l'âme, qui s'est battue sur tous les fronts (Espagne 36, France 40, Indochine années 50), et n'a rien perdu de sa saine colère et de son exubérance.
Son petit-fils Paul, patron de Verdi Exotico, société spécialisée dans les fruits et légumes, en banlieue parisienne.
Agamemnon Rosenberg, ami de Paul, médecin rayé de l'ordre et imprésario improvisé d'un couple de dansuers de tango.
Charles Zampieri, parrain mafieux aux nombreuses et douteuses accointances.
Stan-le-Slave, jeune truand précoce, chef de gang impitoyable aux activités multiples et très lucratives - trafic de drogue, réseaux de prostitution...

Et quand l'une de ses filles a des envies de liberté, il s'empresse de la récupérer et de la torturer à mort devant les autres. C'est ce qui va arriver à Princesse, la petite fille chérie de Pauline et soeur de Paul. Le bout du tunnel n'était pourtant pas loin et elle commencait, grâce à ses proches, à décrocher de la drogue.
Pauline décide alors de reprendre le sentier de la guerre. Avec son complice Xiang, un vieux compagnon de la lutte indochinoise rompu à la lutte armée, elle fourbit ses armes et son plan : venger la mort de Princesse, énième victime de la barbarie humaine. 
Ca défouraille, ça dézingue à tout va, et les morts s'amoncellent. Aidés de Paul, nos deux octogénaires vont foutre une sacrée pagaille dans les trafics bien rôdés des truands qui, d'abord médusés, finissent par complètement s'affoler !


Derrière la truculence, Marguerite ne se prive pas de conspuer les puissants et les oppresseurs, le colonialisme et toutes les formes de racisme. Avec un certain manichéisme tout de même - les bons d'un côté et les vraiment méchants de l'autre, politiques sado-corrompus, hommes d'influences intouchables, super-fliquette bouffée par l'ambition mais pas étouffée par ses scrupules -, mais son récit est si rageur, si plein d'énergie qu'on lui pardonne aisément son manque de nuance.

Dialogues savoureux, rebondissements à foison servis à un train d'enfer (pas de chapitres mais des scènes courtes à chaque fois sous-titrés), moments de calme avant la tempête, tout s'enchaîne avec souplesse, et les pages défilent sans qu'on y pense, à peine alourdies par quelques longueurs (vite digérées) et discours un peu mous sur la dégueulasserie du monde.


Tour à tour léger, grave, épique, intimiste, sanglant, tendre... Margot joue sur tous ces registres avec une facilité déconcertante et nous livre un roman-feuilleton inventif et gouailleur - survitaminé aux - bonnes - séries américaines (?) et aux films de Kusturica auquels fait référence l'un des personnages.

Mémé Pauline nous emmène en balade, de quoi nous remplir les poumons, les tripes, le coeur. On en revient ragaillardi !


La vieille dame qui ne voulait pas mourir avant de l'avoir refait / Margot D. Marguerite (La Manufacture de livres, 2009)

Repost 0
Published by jeanjean - dans france
commenter cet article
19 juin 2009 5 19 /06 /juin /2009 00:00

"Trop de notes, Mozart !" (l'Empereur autrichien, dans Amadeus de Miloš Forman)

Son premier roman m'était tombé des mains et j'avais fait l'impasse sur Versus. Intrigué par ce j'ai pu lire au sujet d'Antoine Chainas, considéré par beaucoup comme l'un des jeunes auteurs les plus talentueux du polar hexagonal, je me suis donc attelé à la lecture de son dernier roman, Anaisthêsia. J'ai bien fait.


Désiré Saint-Pierre est un flic noir dans une ville blanche. Méprisé par ses collègues, manipulé par sa hiérarchie. Il s'en fout.
Il habite le même quartier pourri depuis l'enfance et fait figure de traître aux yeux des habitants. Dans sa boite à lettres, il retrouve quotiennement des lettres de menace , un rat mort, des excréments. Il s'en fout.
Désiré n'a pas la vocation, son insigne facilite les choses, c'est tout. Comme d'arroser le quartier en poudre. L'ennui c'est qu'il a "égaré" un kilo de cocaïne et qu'il va avoir des comptes à rendre. Il s'en fout.
Désiré a une balafre qui court du menton jusqu'au front, à la lisière du cuir chevelu. Défiguré et atteint d'une singulière pathologie depuis l'accident de voiture : une indifférence totale à la douleur. Cause neurologique. Cas unique, choyé par son psychiatre. Un cobaye en puissance. Un monstre de foire. Il s'en fout.

Désiré se fout de tout. Ou plus exactement : il ne ressent plus rien. L'absence de douleur physique annihile aussi les émotions, les sentiments. Capacité d'empathie nulle. Compassion, colère, frustration, joie, peur... Tout s'évapore. Ne subsiste que quelques sensations fugaces et l'impression d'être déjà mort. Jusqu'à son chemin croise celui de la Tueuse aux bagues, qui met la police et les huiles politiques dans tous leurs états.

 
"Ils disent que quand tu meurs, on t’enferme dans une housse biodégradable Hygéral 100 avec une fermeture en nylon et drap absorbant conforme au décret numéro 8728 du quatorze janvier quatre-vingt-sept, article vingt-neuf, agréée par le ministère de la Santé et de l’Action humanitaire."
Dès les premières pages, Chainas nous projette dans un univers aseptisé, vaguement déshumanisé. Aucune indication sur le lieu où se déroule l'histoire, aucune donnée temporelle, et pourtant nous voilà de plein pied dans une réalité à la fois familière et lointaine, comme une version hypertrophiée de notre société actuelle. Et c'est pas beau à voir. Genre coupe longitudinale d'une tumeur.

D'ailleurs, Chainas semble s'intéresser de près à la chose médicale, versant neurologie, dont il nous donne un aperçu assez éloquent. Troubles psychiatriques, syndromes, comportements déviants, camisole pharmacologique, altération des sens, dérèglements. Observer les phénomènes marginaux pour mieux rendre compte de la réalité. Evoquer plutôt, dit-il, "...les laissés-pour-compte, les déviants, les marginaux... Tous ceux qui, à la périphérie de la société, définissent bien mieux que n'importe quel discours pontifiant, la normalité".

On dit que les livres de Chainas ne sont pas à mettre entre toutes les mains. Dérangeants, hyperviolents. Dans ce roman, en tout cas, il traite la violence avec une précision clinique, et l'effet est saisissant. Un peu comme si vous teniez fermement un morceau de glace jusqu'à ce qu'il vous brûle.


"Ils disent que ce seront les dernières choses qui resteront de toi. Des numéros.Statistiques, échantillons. Audimat, sondage. Cobtrat. TVA. Compte bancaire, carttes. Enregistrement, numéro de casier. Dossier, téléphone. Numéros de décrets, normes. Poids, taux, mesures.
Ils disent tous ça, mais aucun d'eux n'est mort.
Moi,si
."
Suivant un rythme lancinant, Chainas accélére soudain, coupe, hache, raccourcit ses phrases. Répétitions, accumulations, césures. Au point de forcer le trait parfois, de marteler, se s'éparpiller. Un peu plus épuré, le texte aurait encore gagné en impact, je trouve. Mais tout de même, l'ensemble est d'une belle virtuosité. Original, inspiré, fulgurant à certains moments.


Pour reprendre un procédé du roman, on peut dire qu'Anaisthêsia vous laissera, au choix :
a/ stupéfait
b/ choqué
c/ circonspect
d/ enthousiaste

Mais pas indifférent.


Anaisthêsia / Antoine Chainas (Gallimard, Série Noire, 2009)

Repost 0
Published by jeanjean - dans france
commenter cet article
17 juin 2009 3 17 /06 /juin /2009 14:26



Ce mois-ci (et comme chaque printemps), le magazine Lire consacre un dossier au polar. Tant mieux !, me direz-vous, d'autant plus que la revue touche quand même un public assez large.
Seulement, et au risque de paraître rabat-joie ou grincheux, je trouve ce dossier à la fois plutôt pauvre, maladroit et représentatif, hélas, du traitement infligé à cette littérature par les médias traditionnels (attention, je ne dis pas qu'internet est la panacée) : au pire, ignorée ou réduite à une quelconque paralittérature ; au mieux, traitée de façon superficielle et souvent réductrice.


Au programme de Lire ce mois-ci, on a donc :
- un article intitulé "polar polaire" et consacré au... polar nordique, évidemment. Rien à dire sur la qualité de l'article - Christine Ferniot donne quelques repères historiques et dresse un panorama des auteurs majeurs (Mankell, Nesbo, Edwardson, Indridason...) -, mais il serait peut-être temps de regarder un peu ailleurs. Ça fait déjà un moment que le succès du polar nordique n'est plus un phénomène nouveau et qu'au lieu de nous pondre une énième enquête sur le genre, on pourrait nous proposer quelque chose sur le polar latino-américain ou asiatique !

Après avoir révisé ses désormais "classiques", on passe au clou du dossier : le " Nouveau Polar Nihiliste" français (avec majuscules s'il vous plait, genre formule estampillée-certifiée-décrétée). On y croise pêle-mêle DOA, Jérôme Leroy, Mathias Bernardi, Thierry Marignac et Antoine Chainas. Ces derniers, donc, tenteraient "de se démarquer du courant social, fortement marqué à gauche, autour (notamment) de Jean-Bernard Pouy, Didier Daeninckx et Patrick Raynal."
On sent arriver la question-tarte-à-la-crème : y a t-il une écriture politique du polar ? Untel serait de droite, parce ses romans sont truffés de barbouzes ? A moins que sa critique implicite du système néo-libéral n'en fasse en réalité un homme de gauche ? Mais qu'est-ce qu'on s'en f... ! Et si on va par là, Céline avait beau être un fieffé salaud, son Voyage au bout de la nuit reste un chef d'oeuvre. Bref, ça me semble un débat un peu stérile.

Et le nihilisme ? Je viens de terminer le dernier roman d'Antoine Chainas, et si l'on peut dire effectivement qu'il y a quelque chose de nihiliste dans ses histoires, je doute qu'on puisse le réduire à cela ni mettre tous les auteurs mentionnés plus haut dans le même sac. Il aurait été plus utile à mon sens de tenter d'expliquer l'originalité et le talent novateur de ces écrivains plutôt que d'inventer (encore !) une pseudo nouvelle école. D'ailleurs, je me demande bien ce qu'ils en pensent de cet article...


Le dossier se poursuit avec "Les 10 meilleurs polars de l'année". Bon, ça sonne bien comme formule, c'est court, clair, net. Juste une précision : il s'agit plutôt d'une sélection 2009 établie à partir des différents genres du polar : on y trouve du roman noir (Stephen Carter, Carlos Salem), du policier (Connelly), du polar historique (Tran-Nhut), de l'espionnage (Philippe Kerr, Otto Steinhauer), du suspense (Ruth Rendell)...
Sinon, quid de Lehane, de Bialot, de... Chainas ? Ok, si on commence à discuter du choix des titres, on en a pour la nuit...

On continue avec Iain Rankin. Lire est parti à sa rencontre dans sa ville d'Edimbourg, en a ramené quelques photos (Rankin devant son ordinateur, Rankin au pub, Rankin devant sa bibliothèque...) et quelques renseignements sur la vie et les goûts du créateur de l'inspecteur Rebus. Rien de transcendant, mais une visite plaisante pour les amateurs de Rankin ou ceux qui aiment à découvrir un peu la personnalité des écrivains.

Viennent enfin, comme c'est l'habitude - tant mieux - dans cette revue, quelques extraits de textes : on peut se faire une idée de la nouvelle traduction de Moisson rouge d'Hammett, du nouveau roman de Mo Hayder et du Dashiell Hammett mon père, réédité chez Rivages.


J'ergote, diront certains. Peut-être avec raison.
Lire s'intéresse tout de même à une nouvelle génération d'auteurs. Oui, c'est vrai.
Voici un dossier qui va amener des lecteurs à découvrir des textes intéressants. Sans nul doute.
Il ne s'agit pas non plus d'une revue spécialisée polar, et elle s'adresse au "grand public". D'accord.

Mais je persiste à penser que ce dossier aurait pu être plus approfondi, riche et nuancé sans pour autant être trop spécialisé, trop pointu. Et qu'il aurait pu, surtout, éviter les slogans creux, les chemins rebattus et les raccourcis faciles...


Allez, on se retrouve bientôt pour parler d'Anaisthêsia, du nihiliste d'Antoine Chainas, qui serait parait-il un "anti-Olivier Besancenot" ! Edifiant, non ?!

Repost 0
Published by jeanjean - dans monde du polar
commenter cet article
14 juin 2009 7 14 /06 /juin /2009 20:06

Au Festival Etonnants Voyageurs, Moussa Konaté racontait cette anecdote : des amis (blancs, c'est important) venus le voir au Mali, faisant du stop après être tombés en panne de voiture, ont constaté que les conducteurs accéléraient à leur passage. Finalement parvenus à destination, ils s'en sont étonnés auprès de Moussa, qui leur a rappelé qu'en Afrique, le blanc est la couleur des esprits. Une blanche au bord de la route, à la nuit tombée qui plus est, avait donc peu de chance de voir une voiture s'arrêter !

Des esprits, il en est aussi question dans cette malédiction du Lamantin. Après L'Empreinte du renard, situé en pays Dogon, Moussa Konaté nous fait découvrir une autre ethnie, les Bozos, surtout présente au Mali. Semi-nomades, ils vivent principalement de la pêche le long du fleuve Niger.

Quand Kouata, leur chef, ainsi que sa seconde épouse Nassoumba sont retrouvés morts, les Bozos invoquent la colère de Maa, l'esprit des eaux.
Le commissaire Habib et son fidèle adjoint Sosso, chargés de l'enquête, se mettent eux à la recherche d'un assassin de chair et d'os.
Le pragmatisme d'Habib, "élevé à l'école des blancs", se heurte rapidement aux superstitions et aux traditions des Bozos - et aussi d'une bonne partie de ses concitoyens -, qui entretiennent un rapport au monde où la magie occupe une grande part.


Konaté sait conter une histoire, et si on peut lui reprocher d'être un peu trop didactique - les dialogues ressemblent parfois à de courts exposés -, ses descriptions et ses observations de la vie quotidienne, des coutumes et des croyances de ses compatriotes (et ceux notamment appartenant à des ethnies au mode de vie traditionnel et séculaire) sont toujours pertinentes.
 
Il montre certaines réalités de son pays : le frottement constant (et plus ou moins grinçant) entre le respect des traditions et une société qui se modernise, l'importance de la religion - ce mélange étonnant d'animisme et d'islam - et des castes, la corruption généralisée qui infeste en premier lieu les rangs de la police...


Lire Moussa Konaté, c'est en quelque sorte un remède contre l'occidentalo-centrisme. Au lieu des pseudo-réponses définitives et simplistes qu'on nous assène si souvent sur l'Afrique, ses romans, eux, donnent à voir, et font naître des questions, que personnellement j'ai plaisir à laisser flotter un peu sous la surface apparente des choses... Sur la part de vérité contenue dans les légendes, sur l'idée de progrès et celle de modernité, associée trop souvent peut-être aux seules capacités techniques et technologiques, sur l'altérité...

Bref, on en ressort un peu moins ignorant et un peu plus ouvert sur le monde. C'est loin d'être toujours le cas, non ?


La malédiction du Lamantin / Moussa Konaté (Fayard Noir, 2009)

Repost 0
Published by jeanjean - dans afrique
commenter cet article
30 mai 2009 6 30 /05 /mai /2009 00:00

"D'origine suisse, le personnage est connu, et reconnu. C'est un médecin ambitieux, brillant, spécialisé dans la recherche sur le système nerveux sympathique et les tissus vivants. (...) C'est un savant, donc.Il n'a rien d'un fou ni d'un agité. J'insiste : c'est un homme raisonnable, intelligent, sensible aussi.J'ai pu apprendre par exemple qu'il était un grand amateur de Richard Strauss, de ses opéras et de ses lieder." (p.21)

Il n'y a pas longtemps, Joseph Bialot écrivait sur le camp de concentration de Neuengamme et la tragédie du Lübeck. Des histoires pas forcéments connues, comme celle que nous raconte à son tour Gérard Streiff, à propos d'une collection pour le moins macabre que se constituait un médecin SS (encore que la juxtaposition de ces deux mots soit incongrue). Il s'appelait August Hirt et officiait à l'institut d'anatomie de Strasbourg pendant l'Occupation quand lui est venue cette idée - comment dire... aberrante ? monstrueuse ? - d'un musée du juif, dont les pièces principales seraient des restes humains. Une façon "scientifique" de sauvegarder des "spécimens" de cette "race" vouée à disparaître par la grâce du IIIème Reich.

Près de Strasbourg, au camp de concentration de Struthof, une centaine de juifs (des Stücken : des "morceaux") seront gazés pour servir les ambitions du nazi et ses thèses eugénistes, puis acheminés vers les caves de l'institut, où leurs corps subiront les pires atrocités avant d'être abandonnés quand les Alliés libèrent la ville, fin 44.
Aux militaires s'offrira une véritable vision d'horreur, les restes d'un carnage sans nom. Le récit s'articule autour du journal de l'un d'eux (un personnage fictif), chargé de rendre un rapport concernant cette affaire, et d'une enquête policière : de nos jours, des scientifiques à la retraite sont sauvagement assassinés. Le capitaine Cesare Borelli tente de trouver les liens qui les unissent. Bien-sûr, passé et présent vont se rejoindre.

On ne va pas chipoter sur l'intrigue qui sert essentiellement de prétexte à nous raconter cet épisode glaçant de notre histoire récente. Sachez tout de même qu'il n'est pas recommandé de réunir dans un village fantôme une bande de néo-nazis et des ex-soixante huitards...


Certes, ce court roman n'a pas la force et l'émotion contenues dans le livre de Bialot, celui-ci ayant été lui-même témoin et victime des événements, mais n'en reste pas moins un bon polar, bien documenté et qui nous met devant une terrible réalité. Voyez ce que l'homme est capable d'infliger à son semblable. La littérature sert aussi à ça, à méditer sur cette question et à se souvenir. Gérard Streiff l'a bien compris, qui revisite bien souvent l'histoire à travers le polar, et qui inaugure de façon salutaire la nouvelle collection L'Ecailler de l'Est (après L'Ecailler du Sud et du Nord).

On connait depuis 2003 l'identité des 86 juifs massacrés. Leurs noms figurent en fin d'ouvrage.

La collection / Gérard Streiff (L'Ecailler de l'Est, 2009)


 

On se retrouve dans une dizaine de jours (c'est-à-dire après mes vacances à St Malo où je vais humer l'air marin et celui du festival Etonnants voyageurs !), je vous parlerai notamment du premier roman d'un jeune auteur inconnu qui ne devrait pas le rester longtemps : ça s'appelle La vieille dame qui ne voulait pas mourir avant de l'avoir refait (!), et c'est publié chez un tout nouvel éditeur de polar qui a eu le nez creux.

Je vous dirai aussi deux mots de la rencontre (d'aujourd'hui) avec Marc Villard, mais sachez déjà que j'ai eu le plaisir de voir Bob Garcia hier soir pour un concert-lectures. Entre deux standarts de jazz (The man i love, Basin street blues...), on écoute des lectures d'extraits de polars, qui récapitulent un peu l'histoire du jazz et du polar, deux univers qui sont proches.
Bob, quand il ne plaisante pas, assure comme un beau diable à la contrebasse (et au banjo), et Flore, sa femme, a une voix magnifique. Bref, on a passé un sacré bon moment en leur compagnie, d'autant plus qu'ils sont tous les deux adorables.
Si certains parmi vous (et je sais qu'il y en a !) travaillent en médiathèque, je vous conseille vivement d'accueillir ce duo très complice - baptisé Harlem nocturne : vos lecteurs auront droit à une chouette "conférence en musique", avec la pédagogie sans le pontifiant. C'est pas beau, ça ?

Repost 0
Published by jeanjean - dans france
commenter cet article

Rechercher