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21 avril 2009 2 21 /04 /avril /2009 00:00

Parmi les nombreux polars nordiques qu'il nous ait donné de lire depuis quelques années, ceux du norvégien Jo Nesbo figurent parmi les plus intéressants et les plus aboutis, notamment en ce qui concerne le style, nerveux, enlevé, et en cela plus proche de celui des anglo-saxons.

S'il délaisse cette fois son personnage favori Harry Hole, on retrouve, intacts, ce sens remarquable du rythme et ce soin apporté à la construction et au déroulement de l'intrigue. Nesbo maîtrise parfaitement les accélérations soudaines et les virages au cordeau. Comme d'habitude, il nous ballade par le bout du nez, et, comme d'habitude, on se laisse prendre au jeu !
Un jeu de dupes, pour le coup, entre deux espèces de chasseurs - quand l'un recrute, l'autre exécute ! - dans un roman qui tient beaucoup du thriller psychologique, si on tient absolument à le classer, ce qui serait dommage.


Roger Brown n'est pas un simple chasseur de têtes : il est le meilleur. Celui qu'on s'arrache pour recruter les patrons des plus grandes entreprises norvégiennes. Respecté, envié, craint, il est le mâle dominant. Le chef de meute, à l'instinct sûr.
Sa méthode de chasse ? Soumettre les candidats à une méthode d'interrogatoire en neuf points, inspirée du FBI. Intimidation, séduction, pression... Tout y passe. Un exercice de psychologie appliquée dont Roger est passé maître.
Au cours de l'entretien, il se débrouille aussi pour savoir si le candidat ne possède pas par hasard quelque oeuvre d'art... dont il pourrait le soulager.
Car si Roger présente bien, il vit quand même bien au-dessus de ses moyens : la galerie d'art qu'il a payé à sa femme Diana pour lui faire oublier, au moins pour un temps, son désir d'enfanter, représente aussi un sacré gouffre financier !

Alors Roger attend le gros coup, celui qui le mettra définitivement à l'abri. Et il survient en la personne de Clas Greve, candidat idéal pour une grosse boîte industrielle de la ville et, surtout, surtout, heureux possesseur d'un Rubens.


A partir de là, bien-sûr, tout se détraque, et la jolie petite vie de ce cher Roger Brown, trahi, trompé, manipulé, va voler en éclats. Clas Greve, loin du parfait pigeon, s'avère être un sociopathe particulièrement redoutable - comme les aime Nesbo -, ancien commando et rompu aux méthodes de traque et de guérilla. Voilà Brown traqué comme une bête. La question est : pourquoi s'acharne t-on tellement sur lui ?

Nesbo reprend le thème classique du chasseur pris à son propre piège et dans un engrenage infernal dont il ignore tous les mécanismes.

Et on se surprend à apprécier peu à peu cet individu pourtant méprisable et antipathique, l'encourageant à surmonter les obstacles qui se dressent devant lui (et il passe par toutes les couleurs, vous verrez !).
Car si Brown n'est au début que le produit manufacturé du monde cynique des grandes entreprises et des chasseurs de têtes, il devient, au fil des épreuves qu'il traverse, plus proche et plus intéressant ; il s'humanise et se rend même sympathique !


C'est l'une des nombreuses qualités de ce chasseurs de têtes. Pas un grand Nesbo, mais un intermède non moins plaisant où alternent habilement moments de tension et d'humour. Un Nesbo plus léger qu'à l'accoutumée (comparé aux "Harry Hole") et teinté d'ironie. Disons un sourire suivi d'un grincement de dents.


Chasseurs de têtes / Jo Nesbo (Hodejegerne, trad. du norvégien par Alex Fouillet. Gallimard, Série Noire, 2009)

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18 avril 2009 6 18 /04 /avril /2009 00:00
"Je voulais, comme je l'ai déjà dit, spéculer sur la naissance du Mal, après avoir accumulé quelques connaissances philosophiques, littéraires et existentielles..."

Premier roman du brésilien Mario Sabino, Le jour où j'ai tué mon père revisite d'une certaine façon le mythe et le complexe d'Oedipe. "Tuer le père" pour continuer à vivre. Seulement, le narrateur - dont on ne saura jamais le nom - ne s'est pas contenté de la portée symbolique mais lui a tout bonnement défoncé le crâne.

Dans son long monologue - on comprend qu'il est désormais enfermé et s'adresse à un psychiatre -, il déroule notamment l'histoire familiale : la mort de sa mère alors qu'il est encore enfant, une disparition dont il ne fera jamais le deuil. Les rapports exécrables avec son père, d'aussi loin qu'il s'en souvienne. Son père, son rival, son tortionnaire, pour qui il n'éprouve que haine, jalousie et crainte.

Au fil de ses souvenirs, il n'hésite pas à mentir, en omettant certains motifs ou en brodant quelques épisodes fictifs. S'installe alors un jeu entre l'auteur-narrateur et le lecteur : où se situe la vérité ? Quelle est la part de mensonge et d'exagération ?
Dommage malgré tout que Sabino n'ait pas poussé la manœuvre un peu plus loin, peut-être a-t-il eu peur de semer son lecteur ? Cela dit, il fait le portrait d'un parricide, pas d'un schizophrène.

Pour expliquer son geste, il se lance aussi dans de vastes considérations philosophico-mystiques, afin d'explorer plus globalement la genèse du Mal. Je dois avouer que ces passages m'ont semblé particulièrement nébuleux : je n'y ai vu qu'un galimatias d'idées creuses et anesthésiantes. Mais peut-être les dizaines d'heures de cours de philo lycéennes m'ont-elles brûlé la cervelle, désormais définitivement insensible à cette discipline ?!


Bien vu, par contre, le choix de faire du sujet le narrateur, puisque tous les personnages, tous les événements sont vus à travers son seul regard et qu'il souffre justement - parmi sa palette de névroses - d'un narcissisme exacerbé.


Voilà un texte assez dérangeant et profondément sombre, ce qui lui a peut-être valu d'être édité dans une collection "noire", mais il aurait pu tout aussi bien en être autrement.
En tout cas, ne vous attendez pas à un festival de péripéties trépidantes - si l'on excepte le terrible dénouement -, il s'agit au contraire d'une longue introspection psychologique, une visite dans les dédales d'un esprit malade, dont on ne sait plus si on doit le considérer d'abord comme un assassin ou une victime.

Je suis à la fois un peu déçu et curieux. Déçu car Sabino n'a pas su, selon moi, exploiter complètement quelques bons filons. Et curieux de voir ce qu'il va écrire à l'avenir, après ce singulier - et plutôt réussi, il faut quand même le dire - premier roman.


Le jour où j'ai tué mon père / Mario Sabino (O dia em que matei meu pai, trad. du brésilien par Béatrice de Chavagnac. Métailié, Noir, 2009)
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14 avril 2009 2 14 /04 /avril /2009 00:00

On connaît les sud-africains Deon Meyer et L.F. Despreez, le sénégalais Abasse Ndione, le malien Moussa Konate (dont un nouveau roman doit sortir le mois prochain) ainsi que l'algérien Yasmina Khadra et son commissaire Llob. J'en oublie certainement, mais toujours est-il que les auteurs africains de polars ne sont guère nombreux.

On peut désormais ajouter Kwei Quartey, jeune médecin ghanéen désormais installé aux Etats-unis et auteur d'un bon premier roman.


Darko Dawson, inspecteur de la police d'Accra, est chargé de se rendre à Ketanu, un village éloigné au bord de la Volta - en pleine brousse, pour le coup - afin d'élucider le meurtre d'une jeune étudiante qui participait à un programme de lutte contre le sida.
Une enquête particulière pour lui, puisque Ketanu est aussi le village natal de sa mère, disparue 25 ans auparavant dans des circonstances jamais éclaircies.


On repère assez vite les fausses pistes de l'auteur, qui reprend les schémas classiques du roman policier, mais comme souvent avec le polar, l'intérêt est ailleurs. Loin de tout pittoresque, Quartey dresse un tableau en clair-obscur de la société ghanéenne et nous donne un bon aperçu de la vie quotidienne d'un pays tiraillé entre des pratiques ancestrales et l'avènement d'une certaine modernité. En abordant les questions de la polygamie, des liens familiaux, du sida, de la condition des femmes, ainsi que du poids des traditions et des superstitions.

D'ailleurs, Dawson est lui-même le fruit de cette société en pleine mutation. Quand il règle seul et à sa manière un problème domestique sans en discuter avec sa femme, celle-ci lui rétorque : "Tu es censé être un homme moderne et progressiste, en faveur de l'égalité des femmes, tout ça, mais, en fin de compte, est-ce que ce n'est pas cette bonne vieille phallocratie qui pointe le bout de son nez ?".


Un style direct, léger et sans fioritures stylistiques pour une intrigue policière simple et efficace, des personnages bien campés : il n'y a pas grand-chose à reprocher à ce polar, sans grande prétention sur le plan littéraire certes, mais dépaysant, intéressant et agréable à lire. On poursuivra avec un certain plaisir cette exploration de la société ghanéenne, microcosme de l'Afrique noire.


Épouses et assassins / Kwei Quartey (Wife of the Gods, trad. de l'anglais (Ghana) par Michèle Valencia. Payot suspense, 2009)

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11 avril 2009 6 11 /04 /avril /2009 00:00
"Mais si ça tournait mal, le malheur ne serait pas réparti équitablement. Les justes ne sont jamais épargnés, alors imagine ceux qui ont pêché." (Punchlines)

Les éditions Sarbacane lancent une nouvelle collection, Exprim'Noir. Ça peut surprendre venant d'un éditeur publiant surtout des albums pour enfants, mais on trouve déjà des romans noirs dans sa collection Exprim', destinée aux adolescents. D'ailleurs, les deux premiers romans de cette collection peuvent aussi s'adresser à un public ado (enfin, plus proche de la majorité que de l'entrée au collège, hein ?!, c'est quand même assez cru et violent).

Je vais commencer par faire mon grincheux (avant de revenir à de meilleurs sentiments), à propos du terme "roman noir urbain" sur le bandeau. Ce qu'on appelle les cultures urbaines, ok, je situe à peu près. Mais le roman noir urbain, là je ne vois pas. Ça voudrait dire qu'il existe donc un "roman noir rural" ?! Tiens, et pourquoi pas le "polar néo-rural" (et quid du néo-polar rural ?)... Bon, passons.

Christophe Gros-Dubois et Guillaume Secalati viennent tous deux du monde du hip-hop (le premier a collaboré au magazine L'affiche, le second a crée le groupe Mortal Kombat), ce qui explique sans doute l'omniprésence de la musique dans leurs textes (ainsi que le choix des titres). Une bande-son (ou bande originale de livre, pourrait-on dire) est même indiquée au début de chaque livre, plutôt rap pour Scratch, Funk et Soul pour Punchlines, afin de répertorier les multiples références musicales des protagonistes (surtout celui de Scratch) ou/et donner une ambiance au roman, pour peu que vous vous passiez, pourquoi pas, votre p'tite play-list en tournant les pages. Surtout, ils sont très attentifs au rythme qu'ils impriment à leur récit et à la musicalité de leur texte.


Dan a juré de se venger du caïd qui a bousillé sa vie alors qu'il n'était qu'un gosse, en humiliant son père et en détruisant l'image idéalisée qu"il avait de lui. Fini les tubes d'Otis Redding ou de James Brown fredonnés en voiture avec son père quand il l'accompagnait sur les champs de courses. Fini les joies simples, la complicité et l'affection paternelle. Le pater est parti loin cuver sa honte et sa déchéance, le fils reste seul avec sa mère, et puis bientôt tout a fait seul. La rue comme foyer d'accueil et banc d'école, à se forger de nouvelles armes mentales, pour ce jeune homme qui s'est "promis de ne plus laisser le danger et la peur [l'] écraser".

Dans un récit intimiste, au style sec, lapidaire, vif, Guillaume Secalati nous raconte l'ascension d'une petite frappe dans le Milieu. Ou comment un enfant gentil et réservé devient un homme dangereux, mû seulement par l'idée de vengeance et de pouvoir. 


Tandis que Scratch attaque le lecteur de manière frontale, Punchlines tourne autour de lui, préparant ses assauts. Après quelques dizaines de pages, au moment où l'on craint de le voir tourner en rond, plutôt inoffensif, il parvient à nous cueillir de quelques coups bien placés, pour ne plus nous lâcher.

Il était une fois Debbie-the-slut (je vous laisse traduire) porno star unijambiste partagée entre un producteur de X et Nine, culturiste accro aux poids et à la Bible.
Il était une fois John, scénariste dépressif apprenti boxeur qui défendra l'honneur de son père, éternel sparring-partner du noble art, au tournoi Son's of Jack Johnson, qui voit les rejetons des anciens champions s'affronter à leur tour sur le ring.
Des trajectoires aléatoires et des histoires déjantées pour des personnages au bord de l'abîme et d'autant plus vivants.

Christophe Gros-Dubois a choisi de situer son roman aux Etats-unis, "où il se passe une histoire étonnante par jour". Un pays plus habitué à l'excès, c'est vrai, et dans lequel il est sûrement plus facile de mettre en scène des personnages outranciers comme ceux cités plus haut (enfin, nombre d'auteurs ont montré qu'il n'y a pas besoin de traverser l'Atlantique pour écrire de bons polars, heureusement).
D'ailleurs, j'ai eu peur un moment que Punchlines ne tombe dans le grotesque, mais l'auteur maîtrise assez bien, finalement, les virages inattendus et souvent loufoques qu'il fait prendre à son intrigue. Et nous offre, en prime, quelques belles pages sur la boxe.


S'ils n'évitent pas quelques effets de manche stylistiques et manquent tout de même de consistance, de coffre, ces deux textes compensent avec un sacré punch et une belle énergie, un sens du rythme et de la réplique bien sentie.
On est donc agréablement surpris par la qualité de ces deux "premiers romans" - c'est à souligner - qui laissent une bonne impression et augurent de belles choses pour la suite. 

 
Scratch / Guillaume Secalati
Punchlines / Christophe Gros-Dubois
Ed. Sarbacane, Exprim'Noir, 2009
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Published by jeanjean - dans france
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4 avril 2009 6 04 /04 /avril /2009 00:00

La BD, c'est un peu comme le polar : il en sort tellement qu'on passe forcément à côté de quelques bons livres. Mais parfois, le hasard fait bien les choses. Là, c'est la couverture qui m'a attiré, et notamment ce visage qui me rappelait vaguement quelqu'un. Vous le remettez ? Non ? Indice chez vous : acteur américain deux fois marchand de tabac. Il s'agit de... de... Harvey Keitel ! 


Le voilà dans une version BD de Bad Lieutenant, le film d'Abel Ferrara avec Keitel dans le rôle d'un flic pourri jusqu'à la moëlle, endetté jusqu'au cou et camé jusqu'aux sinus sur le chemin tortueux de la rédemption. Si ce n'est déjà fait, je ne saurais trop vous conseiller de le voir, mais choisissez plutôt un moment où vous êtes bien dans vos baskets (et pensez à éloigner les enfants !).
Sombre, dérangeant, voilà un film qui pénètre par effraction dans vos tripes avant de les fouiller jusqu'au fond. Dans ces conditions, difficile de rester sur son quant-à-soi. 

 

Jake est flic à L.A.. La cité des Anges. Ou plutôt ce qui reste de Jake. Un type à la dérive, qui se détruit consciencieusement, toujours entre deux lignes de coke, deux paris sportifs foireux et des virées à Tijuana pour mater les fesses des strip-teaseuses mexicaines.
Le boulot l'éloigne de sa fille, la coke de lui-même, tandis que les paris et les prostituées se pointent avec les problèmes, et des gros.


L'histoire ? La longue et irréversible descente aux enfers d'un homme dont on ne sait plus très bien s'il s'agit d'un ange égaré ou d'un pauvre pêcheur voué à la damnation. La victime propitiatoire, dans tous les cas. Et il y a quelque chose dans ce personnage de si désespéré, de si essentiellement humain qu'on en vient à le plaindre et à l'aimer, à compatir même, malgré les saloperies dont il se rend coupable.
La dimension mystique est moins présente, ou en tout cas moins prégnante que dans le film, mais l'auteur l'a heureusement gardée, et nous offre d'ailleurs quelques passages assez réussis, comme celui ou Jake se retrouve seul, enfermé dans une cabane en plein désert, muni seulement d'un bidon d'eau et d'une bible.


Si Will Argunas reprend l'amorce du film - une nonne est violée et laissée pour morte par deux jeunes voyous -, il imagine ensuite un tout autre scénario (non moins terrible). Exercice plutôt risqué, d'autant plus qu'il puise son inspiration dans d'autres films américains du même genre, mais réussi : on n'a jamais l'impression de voir le story-board du film ni de nager dans des morceaux épars d'histoires.

Côté illustration, le trait nerveux, hachuré d'Argunas illustre à merveille la confusion mentale et la personnalité torturée du personnage, tandis que le découpage de la BD - toutes les planches ou presque comportent huit cases de même taille - accélère encore la mécanique implacable du récit, l'inéluctabilité d'un dénouement funeste.

Si Black Jake, par ses multiples sources d'inspiration et ses références affichées, est dénuée d'effets de surprise et ne brille guère par son originalité, on est tout de même en face d'un exercice de style diablement réussi, efficace et convaincant. On rentre tête la première dans cette histoire, pour ne plus la lâcher.




Black Jake
/ Will Argunas (Casterman, 2009)


extrait du film d'Abel Ferrara (1993)
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Published by jeanjean - dans polarabulles
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26 mars 2009 4 26 /03 /mars /2009 00:00
...de parler bientôt de BD, de Chandler, et de deux romans d'une nouvelle collection polar, Exprim'noir, aux éditions Sarbacane.


Ce week-end se déroule à Lyon la 5ème édition du festival Quais du polar. Une programmation toujours aussi riche et une multitude d'auteurs. Peut-être LE festival polar.



Fayard lance son blog consacré aux polars de la maison, Fayard en Noir.



L'association Les Habits Noirs vient de récupérer des archives d'émissions radiophoniques des années 80 sur le polar. Déjà en ligne, notamment : une interview de Pierre Siniac, un auteur malheureusement un peu oublié aujourd'hui.

Une autre interview, sur Bibliobs, celle du grand Jim Harrison dont un nouveau roman vient de sortir en France.
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Published by jeanjean - dans polarenvrac...
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24 mars 2009 2 24 /03 /mars /2009 00:00
"New York City abritait trois cents bandes organisées. Beaucoup d'entre elles n'étaient au départ que des milices visant à protéger leur quartier de la petite délinquance des héroïnomanes, et de la vague de violence qui avait déferlé avec la consommation de poussière d'ange. Les loteries clandestines, les usuriers, les macs et les petits truands recherchaient la protection des bandes et les payaient grassement pour défendre leurs intérêts. (...) Les bandes avaient fini par avoir soif de pouvoir et s'étaient mises à envahir le territoire des autres. Des affrontements sanglants s'en étaient suivis, provoquant la formation de nouvelles bandes pour protéger les quartiers et rester maître chez soi."


Années 70. Le jeune Danny Palmer, récemment débarqué de Jamaïque, vit à Brooklyn avec sa mère. Confronté à la violence extrême des gangs et au racisme des "Yankees", ces jeunes afro-américains qui prennent les antillais pour cibles, il trouve protection auprès de Dave Green, une star du foot respectée de tous. Quand ce dernier est envoyé au Vietnam (qui va complètement le bousiller), Danny se tourne vers les Rastafariens, au sein desquels il va connaître une ascension fulgurante, au gré des guerres de territoires et des luttes pour le trafic de drogues.


Rasta Gang est un roman d'une extrême violence, où l'aspect répétitif des fusillades et des multiples règlements de compte a même un effet désamorçant, un peu comme ces images de guerre à la télévision qu'on voit sans plus les regarder vraiment...

Alourdi par quelques longueurs, ce polar (qui frise les 600 pages) aurait sans doute gagné à être un peu effeuillé, d'autant plus que de nombreux passages, (et notamment les 150 dernières pages du texte) sont un modèle d'écriture resserrée, nerveuse et efficace à souhait.
Comme les protagonistes, Phillip Baker ne s'embarrasse pas, et on assiste, en quasi-continu, à un feu nourri désordonné mais d'une ampleur et d'une puissance considérables : si on a pu se lasser à certains moments des coups de feu, des tueries, du sang qui coule et gicle sans discontinuer, il n'en reste pas moins que ce roman est plein d'une énergie brute qui emporte tout sur son passage et laisse des traces qui s'effaceront peut-être, mais dans un certain temps.

Et puis, comme le dit Thierry Marignac dans sa préface, "le roman de Phillip Baker éclaire la parenté entre les événements de l'histoire post-coloniale en Jamaïque et la dérive sanglante des gangs de trafiquants de Brooklyn, nés de l'immigration massive des années 60-80."
Un éclairage intéressant, c'est vrai, sur des événements méconnus (en tout cas de nous autres européens). Seulement, Baker se concentre sur le monde des gangs et de la rue (ainsi que sur sa propre expérience, certainement) sans situer ces événements dans un contexte plus général, ce qui est un peu frustrant, car n'ayant pas toutes les clés, on aimerait en apprendre davantage. Vous me direz, libres à nous ensuite de chercher d'autres sources et de nous y intéresser.


Conseil(s) d'accompagnement
: un autre roman, justement, évoque la guerre¨des gangs jamaïcains, cette fois à Londres. Il s'agit de Yardie, de Victor Headley, un texte rare et d'une grande force. Edité il y a quelques années dans la collection Soul fiction (ce qui ne trompe pas...), il sera suivi de Yush. Vous pouvez y aller les yeux fermés.


Rasta Gang / Phillip Baker (Blood Posse, 1994, trad. de l'américain par Thierry Marignac. Fleuve Noir, 1997, rééd. Moisson Rouge, 2009)
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21 mars 2009 6 21 /03 /mars /2009 00:00

Les détectives privés sont rares dans le polar français. Question de culture. Parfois, le rôle est confié au quidam moyen (comme chez Pouy, pour ne citer que lui), mais c'est la figure du flic qui prédomine.

Dominique Sylvain a justement choisi un détective, féminin qui plus est. Double contrainte, pourrait-on dire... Pari risqué question vraisemblance, mais pari réussi. Ceux qui ont lu les précédents opus (Strad, Baka !, Techno bobo, Soeurs de sang, Travestis) ne me contrediront sûrement pas. A ce propos, cette Nuit de Géronimo se suffit à elle-même et vous pouvez faire connaisance avec Louise Morvan sans avoir lu les autres.
L'intérêt de la série ne faiblit pas et l'héroïne - orgueilleuse, têtue, énervante, déterminée, indépendante, entre autres... - gagne en épaisseur à chaque roman.

Enquêtes & filatures, planques & patience, voilà le quotidien de Louise Morvan, qui en a parfois assez de crapahuter dans la boue ou de constater des adultères. Elle prendrait bien un adjoint, mais les fins de mois sont déjà difficiles (elle n'est pas la seule d'ailleurs, surtout en ce moment...).

Ce qui ne l'empêche pas de bien réfléchir avant d'accepter une enquête. Celle que veut lui confier Philippine Domeniac notamment. Les deux femmes se connaissent et ont un ami commun, en la personne du commissaire Clémenti, qui partageait encore la vie de Louise il y a peu (les tergiversations amoureuses des uns et des autres ont tendance à m'ennuyer dans les polars, mais ce n'est pas le cas ici, soit dit en passant).
Philippine vient de recevoir un e-mail anonyme, à propos de son père : Thierry Domeniac, surnommé Géronimo dans son enfance, était un brillant scientifique, spécialiste de chimie moléculaire, qui s'est suicidé 24 ans auparavant. 
 
Au sein de cette famille bourgeoise, encore traumatisée par cette disparition et qui cultive ses secrets comme le grand-père cultive ses orchidées, Louise est chargée de découvrir l'auteur du message. Elle se heurte aussitôt à l'animosité de certains membres du clan et notamment à Hadrien Domeniac, le frère cadet de Philippe, magnat de la grande distribution et PDG d'un laboratoire de génie génétique. Certains, semble-t-il, n'ont pas intérêt à voir déterrer cette vieille histoire.

Tandis qu'un dénommé Rotko, un ex-flic de choc aux motivations nébuleuses, entre en scène, les événements se précipitent, avec la mort violente du garde-malade, qui demeurait le seul suspect de l'affaire.


Dominique Sylvain déroule habilement une intrigue assez complexe, là où d'autres auraient fini par s'emmêler les pinceaux. Famille névrotique, mafia russe, génie génétique... Des ingrédients épars qu'on ne s'attend pas à trouver ensemble, mais qui chez elle forment un plat bien équilibré, relevé par la personnalité de Louise Morvan et plus généralement par le soin apporté aux personnages.
Comme souvent, elle s'intéresse aussi à des problématiques actuelles, ici les OGM, dont elle nous fait un exposé intéressant sans être pontifiant. De quoi réfléchir et donner envie de se pencher un peu plus sur le sujet.

La nuit de Géronimo, sorte de film d'espionnage tourné par un Chabrol (!), est une pierre supplémentaire à l'édifice romanesque de Dominique Sylvain, dont les polars atypiques sont néammoins susceptibles de plaire à un large public, à l'instar d'une Fred Vargas, publiée aussi chez Viviane Hamy. Qu'elle connaisse le même succès que sa "collègue", c'est tout ce qu'on peut lui souhaiter.


La nuit de Géronimo / Dominique Sylvain (Viviane Hamy, Chemins nocturnes, 2009)

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17 mars 2009 2 17 /03 /mars /2009 00:00
"Dans les couloirs des offices centraux et autres grands services, et jusque dans les commissariats d'arrondissements, les gens bien informés murmuraient qu'il était chargé en quelque sorte des intouchables, des délinquants protégés par leur statut ou par leur célébrité, et que le pouvoir lui accordait tacitement le droit d'allumer son feu de bois avec le Code de procédure pénale."

Cette fois, le commissaire Lediacre, assisté de ses fidèles Pommérieux, un ancien des RG qui a gardé pas mal de contacts, et Hélène Vermeulen, jeune capitaine prometteuse, prend pour cible une figure de l'humanitaire : Pierre-Guillaume Heuzé, quand il n'arbore pas son éternelle chemise rouge délavé sur les plateaux-télé, siphonne les comptes de son ONG théoriquement dédiée aux orphelins du Sud-Est asiatique. S'il a déjà été dans le collimateur de la justice, PGH comme on l'appelle, s'est depuis refait une virginité et compte sur l'appui tacite de personnalités ayant eu recours à ses services pour "faciliter" des procédures d'adoption.

Détournements de fonds, corruption, trafics d'enfants, paradis fiscaux... Le charity business peut rapporter gros.
Lentement, minutieusement, Lediacre et son équipe tissent leur toile, referment leur emprise sur PGH. Au détour de l'enquête, ils vont aussi retrouver la trace de La flûte enchantée, le surnom que s'est donné l'un des pédophiles les plus recherchés d'Europe.


Hormis une intrigue solide, le principal intérêt de ce roman réside dans les personnages, et notamment celui de Lediacre, très réussi. Imprévisible, malin comme un singe, farouchement déterminé, voilà un personnage atypique et diablement attachant. Pour moi qui le découvre, je retournerais volontiers sur ses pas, pour le retrouver dans ses trois enquêtes précédentes, Les intouchables, Les deux amis et Les voitures vides.

Bien-sûr, les méthodes du commissaire et la simple existence de cette brigade des "intouchables" relèvent de l'improbable et on nage... en plein polar. Cela ne gêne en rien, quant au reste tout est parfaitement crédible, hélas, il n'y a qu'à se rappeler le scandale de L'ARC et de Jacques Crozemarie.


Pas le roman de l'année, comme on dit, mais un bon roman policier, nerveux, distrayant, où l'ironie mordante de Sénécal allège un peu la noirceur du propos. Ma seule réserve concerne le choix peu inspiré selon moi du titre et de l'illustration de couverture.


Les petites filles et les petits garçons / Didier Sénécal (Fleuve Noir, 2009)
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13 mars 2009 5 13 /03 /mars /2009 00:00
"Pour ceux qui ne connaissent pas Chicago, sachez que la ville est séparée en deux sociétés tribales disctinctes par la rivière (...) : les habitants de la rive sud, le South Side, travaillent dur pour vivre, tandis que ceux de la rive nord, le North Side, paient un café cinq dollars et s'adressent à la bonne pour ouvrir la fenêtre."

L'agent Patti Black, 38 ans, fait partie des premiers. Elle appartient à la brigade d'intervention du 6ème district, un des plus pauvres et violents de la ville. Au cours d'un assaut, deux Noirs appartenant à un gang sont tués. De quoi raviver les tensions raciales, surtout après l'attentat manqué contre le Maire, imputé à la communauté noire pour mettre à sa place son leader, l'activiste Alderman Gibbons.
Lors de l'intervention, on retrouve aussi un cadavre emmuré. C'est celui d'Annabelle Ganz, la femme qui a élevé Patti, à Calumet City, dans la banlieue de Chicago. Les époux Ganz recueillaient de jeunes orphelins et leur faisaient subir des sévices sexuels. Un traumatisme que n'a pas vraiment surmonté Patti, ni la fugue et les années d'errance qui ont suivi.
Pour couronner le tout, le substitut du procureur est enlevé et assassiné ; jeune garçon, il a fait partie des enfants recueillis chez les Ganz.

Menacée par les gangs, soupçonnée de malversations par sa hiérarchie, rattrapée par un passé douloureux, Patti Black subit une pression énorme. La question est : va-t-elle exploser en vol ?

Commençons par les points faibles :
Calumet City souffre de quelques longueurs, notamment quand Charlie Newton s'apesantit sur les états d'âme et les obsessions de son personnage, dans une enquête qui comporte déjà beaucoup de "tiroirs" et de rebondissements.
D'autre part, s'il nous plonge dans son histoire la tête la première, il a tendance à nous maintenir fermement le nez dans le bassinet, si bien qu'on finit parfois par s'essouffler. Je m'explique : ce polar est mené tambour battant mais manque de changements de rythme, et la tension continue qu'il installe finit par perdre un peu de son effet. Un peu comme s'il accélérait sans cesse en omettant de passer les vitesses, ce roman est en sur-régime.

Sans ces quelques défauts, ce coup d'essai aurait pu être un coup de maître. Dommage. Mais il n'en reste pas moins un bon polar, oppressant à souhait et doté d'un bel impact. Porté à la fois par un style lapidaire et sec qui sied parfaitement au contexte, et par la figure centrale de Patti Black, femme flic dure au mal, que l'auteur n'essaie pas à tout prix de nous rendre sympathique, et qui du coup, gagne plutôt en vraisemblance et en épaisseur.

La 4ème de couv. indique que Charlie Newton a beaucoup travaillé avec des policiers avant d'écrire ce livre. Rendues avec beaucoup de réalisme, ses descriptions et observations sur le monde des flics - pression des médias, luttes intestines, "cuisine" politico-judiciaire - et celui des ghettos font froid dans le dos ! J'ose même espérer, sans trop y croire, qu'il ait un peu forcé le trait...

S'il aurait, selon moi, gagné en puissance avec une ou deux ramifications et 50 pages de moins, ce premier roman très noir n'en est pas moins prometteur, et j'attends donc le second de pied ferme.


Calumet City / Charlie Newton (Calumet City, 2008, trad. de l'américain par Philippe Loubat-Delranc. Presses de la Cité, Sang d'encre, 2008)
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Published by jeanjean - dans amérique du nord
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