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20 décembre 2008 6 20 /12 /décembre /2008 00:00

J'ai eu l'occasion il y a quelques semaines d'évoquer le dernier roman de Nicolas Michel, Corsika, une vraie bonne surprise, et un auteur qui m'était jusque-là inconnu ; raison de plus pour lui poser quelques questions...



Avant d’écrire des polars, vous avez publié trois romans chez Gallimard, dans la collection « blanche ». Comment êtes-vous passé au « noir » ?

Je ne pense pas pouvoir dire que je suis « passé au noir » : mon premier roman chez Gallimard, Un revenant, était beaucoup plus sombre que Naevi ou Corsika. Et s’il n’y avait pas de commissaire, il y avait néanmoins une intrigue entièrement construite dans la perspective d’une révélation finale. Seule la couverture était blanche ! De même pour Le Dernier voyage d’Emilie. En réalité, ce que je cherche à provoquer chez le lecteur, c’est un désir fort de « savoir la suite ». Peu importe la forme, polar ou roman « classique ». Mais pour répondre plus précisément à la question, je me souviens que l’intrigue de Naevi, mon premier polar, s’est imposée un jour où je cogitais dans une chambre d’hôtel, au cours de je ne sais plus quel voyage à l’étranger. Ce n’était pas une intention réfléchie de ma part. Seulement une histoire qui était soudain là et prenait la forme d’une enquête policière.

 

Sur le blog polar du journaliste Philippe Lemaire (Planète Polars), il est dit que Naevi serait une sorte de pastiche de polar. Corsika marque donc votre véritable entrée dans le genre ?

Naevi relève en effet un peu de la parodie – sans pour autant être une caricature. L’intrigue reste, je crois, crédible. Cela dit, pour être tout à fait honnête, je me suis beaucoup plus pris au jeu du polar avec Corsika, sans doute parce que les problématiques abordées sont plus actuelles et plus politiques (le colonialisme, le racisme, le grand banditisme, la Françafrique…). Sans doute aussi parce que j’y aborde un sujet que je n’avais cessé de contourner jusque là : l’Afrique.

 

Vous êtes journaliste à Jeune Afrique ; quelles sont vos prérogatives, votre champ d’action au sein de cette revue ?

J’écris principalement sur les trois pays d’Afrique que je connais un peu pour y avoir séjourné : l’Ouganda, le Kenya et l’Ethiopie. Mais aussi sur des sujets culturels liés à l’Afrique (littérature, arts plastiques…).

 

Vous connaissez bien ce continent, ce qui ressort particulièrement dans Corsika. Le lieu de l’action – l’Ouganda –, et l’intrigue qui tourne autour d’un trafic lié aux médicaments sont-ils directement inspirés de votre expérience professionnelle ?

Oui et non. J’ai habité en Ouganda pendant un peu plus d’un an, quand je faisais mon service civil comme coopérant au sein de l’Alliance Française de Kampala. C’est à ce moment que j’ai découvert l’Afrique. En rentrant en France, en 2001, j’ai commencé à travailler pour l’hebdomadaire Jeune Afrique et j’ai découvert une autre réalité africaine, plus politique. Ensuite, ma curiosité m’a poussé à creuser d’autres sujets liés au Continent noir – et que je n’aborde habituellement pas en tant que journaliste. La manière dont la France reste liée à ses anciennes colonies et la façon dont certaines anciennes colonies gardent contact avec la France m’intéresse particulièrement. L’Ouganda, bien entendu, était un protectorat britannique…

 

Votre roman, sur fond de Françafrique, dénonce aussi la corruption des régimes africains, l’implication du pouvoir politique français aussi, les trafics internationaux, le rôle obscur d’intermédiaires, sortes de néo-mercenaires ayant abandonné le treillis pour le costume trois-pièces…

Un tueur en série qui assassine huit jeunes femmes est vite considéré comme le pire monstre que l’on puisse imaginer. Un responsable politique qui s’achète un Hummer et se fait construire un palais climatisé alors que la plupart de ses concitoyens n’ont pas accès à l’eau potable est reçu avec tous les honneurs, tapis rouge, champagne, foie gras. Combien de victimes du choléra ? C’est plus que huit, franchement ! Et les corrompus ne valent pas mieux que les corrupteurs.

 

Le fait d’écrire un roman vous donne une certaine liberté dans la manière d’aborder ces thèmes. C’est une façon de dire et de dénoncer des choses que vous ne pouvez vous permettre dans un article de journal ?

Exactement.

 

On comprend aussi au fil du roman que la ressemblance avec des situations existantes ou ayant existé, comme on dit, ou avec des personnages réels (un dénommé « Pasqualini » ! fait une courte apparition dans votre roman…) n’est pas fortuite...

A vrai dire, personne ne croirait au roman que l’on écrirait en utilisant l’Affaire Elf ou l’Angolagate ! C’est tellement gros ! Pour être crédible, la fiction doit sans cesse minorer la réalité.

 

On trouve aussi dans Corsika de très belles pages sur l’Afrique, ses gens, ses rues, ses odeurs… Un continent qui semble plein d’énergie et de sensualité…

C’était très important pour moi de rendre hommage à l’Ouganda et aux Ougandais, à l’inventivité, la culture, la richesse de ces femmes et de ces hommes qui m’ont beaucoup appris. Quand un président ose dire que « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire », quand un réalisateur ose proposer à des milliers de gens un film bourré de contrevérités débiles sur un pays (Le cauchemar de Darwin, pour ne pas le nommer), et quand dans leur ensemble les médias ne veulent voir de l’Afrique que des « tribus au rites ancestraux » ou des massacres interethniques, ça donne envie de montrer autre chose. L’énergie vitale, la beauté… Sans bien sûr occulter une réalité parfois sordide.

 

Une chose qui m’a bien plu à la lecture de Corsika, c’est la construction du récit, avec cette alternance de points de vue et puis aussi cette entrée en matière africaine, qui démarre sur les chapeaux de roue si on peut dire…

Merci. Il y a une question, là ? Le premier chapitre est fondamental. J’ai eu du mal à l’aborder parce qu’une question me taraudait : puis-je me mettre dans la peau d’un Ougandais alors que je n’ai pas sa culture et que je suis un muzungu blanc comme un cachet d’aspirine ? J’ai trouvé la réponse, ce n’était pas si compliqué : un être humain est un être humain !

 

Dernière question : avez-vous un autre roman en préparation ? Plutôt « noir » ou « blanc » ?

Je viens d’en terminer un. Il est plutôt blanc, mais avec un ornithologue qui est un peu un enquêteur… A vrai dire, la distinction roman noir – roman blanc est à mon avis dépassée depuis longtemps, sauf du point de vue marketing… Je ne réfléchis qu’en termes d’histoires à raconter. Vous croyez qu’il faut choisir un camp ?


[Choisir un camp ? Mmmh, non... Mais la littérature policière a quand même des caractéristiques propres, non ?] 

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18 décembre 2008 4 18 /12 /décembre /2008 00:00
Les polars français évoquant le monde ouvrier ne sont pas légion, ce que je trouve personnellement assez étonnant (si vous avez des théories, n'hésitez pas...). Dernièrement, j'évoquais ce point avec Patrick Pécherot, qui a notamment mentionné Dominique Manotti et Nan Aurousseau.

On peut aussi rajouter François Muratet.
Stoppez les machines
, paru en 2001, traite d'un thème encore et toujours d'actualité : les 35 heures.

La Métallique, une usine de sous-traitance automobile, en Seine-Saint-Denis. L'accord sur les 35 heures passe mal : gel des salaires, primes revues à la baisse, et un p'tit tour de passe-passe sur le temps de travail. Allez, je vous explique, ça vaut le coup, même si certains d'entre vous connaissent peut-être ce régime.
Voilà l'équation : 39h - 2h30 (temps de pause hebdomadaire) = 36h30. Ne reste plus qu'à enlever 1h30 de temps de travail par salarié pour arriver aux 35 heures... Résultat des courses : les temps de pause ne seront plus comptés dans le temps de travail. Astucieux, non ?!

Forcément, ça commence à grincer parmi les salariés, et c'est toute la machine qui se met à grincer, jusqu'à l'arrêt total et le vote de la grève avec, en prime, l'occupation de l'usine. Pas à l'initiative des syndicats, qui auraient bien signer, mais de la "base", conduite notamment par Pascal et
Mona, qui le soir refont le monde derrière une guitare et un micro.

Tandis que derrière les grilles la lutte s'organise autour du piquet de grève, ça s'agite en coulisses : un "conciliateur" est engagé par la direction (méthode douce), un raid nocturne est organisé pour "libérer" l'usine (méthode musclée), une société financière tente de faire échouer les négociations... Au gré des manigances et des règlements de compte, la situation dégénère et l'usine prend bientôt des allures de camp retranché.

A l'instar d'un de ses personnages, Muratet, caméra à l'épaule, multiplie les points de vue, saisit sur le vif des instantanés de la vie à l'usine, révèle les personnalités.
L'obstination de la direction, le zèle des petis chefs, les frictions entre salariés, tantôt unis tantôt divisés, les tâches répétitives et abrutissantes... Il décortique, à vif, les rapports de classe, de force, de production, dans un roman très sombre qui dresse un constat accablant du monde du travail et des relations entre salariés, patronat et syndicats.

Muratet sait aussi multiplier les personnages (à double-fond, bien souvent) et superposer plusieurs intrigues sans que cela n'alourdisse le récit, qui gagne plutôt en consistance.
Enfin, ces pages recèlent quelques très beaux portraits, comme ceux de l'enthousias(man)te et révoltée Mona et de Manu, le vieil ouvrier déglingué qui sort de son mutisme et de son goulot pour se joindre à la grève (ah, j'aurais aimé que l'auteur peaufine encore un peu les contours de celui-là...).

Voilà donc un texte qui redonne modestement un peu de visibilité à ces travailleurs de la chaîne et du cambouis.
Voilà un roman salutaire.



Stoppez les machines / François Muratet (Le Serpent à plumes, 2001 ; rééd. Actes Sud, Babel noir, 2008)
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16 décembre 2008 2 16 /12 /décembre /2008 00:00

 

                                                                                  © Elyse Grynbaum

...

Justement, vous situez votre roman au printemps 17, c'est l'offensive Nivelle, un vrai carnage. Ce général sera remplacé juste après et il est resté comme un exemple d'incompétence, enfin même si c'est facile de dire cela avec le recul...

Il a sans doute agi comme on joue aujourd’hui aux jeux vidéo ou aux échecs, sauf que les pions étaient des petits soldats vivants. Des erreurs stratégiques absolument incroyables, une obstination à toute épreuve et le commandement suprême…ça produit ça... Une offensive stupide dans une guerre inutile.

 

On est très proches des combattants dans ce roman. Et vous cernez bien leur quotidien et la psychologie, leurs états d'âme, entre l'épuisement physique et moral, la camaraderie, le groupe qui agit comme ciment... Et vous apportez des éléments de réponse à la question « Mais comment ont-ils pu tenir le coup dans cet enfer ? ». Vous vous êtes beaucoup documenté ?

Pas spécialement. Les périodes historiques sur lesquelles j’écris sont des époques qui m'ont toujours intéressé. Les ressentis que j'en ai, la documentation, ce sont des choses que j'ai accumulées chez moi au fil des années. Après je vérifie, ma mémoire étant ce qu’elle est, il vaut mieux ne pas faire d’erreurs. Mais surtout j’aime bien me placer dans la situation des gens. Il se produit une sorte d’empathie… J’ai travaillé beaucoup sur des toiles. Notamment celles de peintres qui travaillaient pour le journal L’Illustration, et qu’on envoyait sur le front avec leur chevalet et leurs pinceaux.… J’ai trouvé étonnant de voir un peintre en train d’immortaliser des morts, si on peut dire… Quand je travaille sur peintures, j’ai une petite capacité médiumnique. Je finis par rentrer dans la toile, je m’imprègne de l’atmosphère et à partir de là, ça ne devient pas trop compliqué de ressentir ce que pouvaient ressentir les gens. Enfin… dans une certaine mesure, parce qu’on ne ressentira jamais à leur place, c’est évident. C’est aussi pour ça que j’ai pris parti de ne pas traiter des scènes de guerre sous formes de témoignages. Les combattants en parlent peu tant cela touche à l’indicible. Faire raconter par un soldat, de façon détaillée, l’horreur d’un combat, aurait sonné faux. J’ai préféré rythmer le récit de scènes narratives, comme une caméra recule du gros plan au travelling arrière sur une scène d’ensemble. On passe de l’individuel au collectif.

 

D’ailleurs vous pointez aussi la caméra sur l’arrière, loin des tranchées, et on se rend compte là qu’il y a un fossé grandissant entre la vie à l’arrière et le quotidien des combattants. Le Front semble être un autre pays…

Oui, il y a de ça. Surtout en 17 chez les soldats qui ont survécu et qui tiennent depuis trois ans. A l’arrière, la vie continue, même perturbée, chaotique, douloureuse, et ses préoccupations ne peuvent pas être celles des hommes directement confrontés à l’horreur. Quand ils rentraient, beaucoup de soldats en étaient déstabilisés, surtout quand ils avaient été privés de permission pendant longtemps.

 

Une forme de décalage s’installe…

Oui. Il y avait le cafard du front (sans vouloir dire de bêtise, je crois que ce mot est né là, justement). Puis l’excitation quand la permission arrivait, et puis pouf, subitement, la redescente… Comme une fête triste parce qu’il lui manque quelque chose.

 

Une incompréhension qui a duré bien après la fin de la guerre d’ailleurs...

Sur ce point, on peut faire un parallèle avec des guerres plus récentes. Celle de 40 avec la captivité, Hyvernaud a écrit là-dessus ou la guerre du Vietnam avec une situation radicalement différente (guerre extérieure, soldats stigmatisés…) De retour chez eux, les hommes n’avaient plus leur place. Un spécialiste me l’a confirmé: les soldats de 14/18 se sentaient souvent davantage « chez eux » avec leurs camarades de tranchées que dans leur propre foyer. Quand il y avait des grèves à l’arrière, contre l’augmentation du coût de la vie, des choses comme ça, ils ne comprenaient pas. Eux étaient confrontés à des questions essentielles qui touchaient à la mort, à la vie, et à leur survie.

 

Vous vous intéressez un peu au débat historiographique autour de cette guerre, qui produit beaucoup d’études parfois contradictoires ?

Un peu, de loin. Pour expliquer les poilus aient pu tenir comme ça dans les tranchées, on a longtemps insisté sur le patriotisme, puis on  les a victimisés en en faisant des moutons qu’on envoie au casse-pipe. C’est vrai, mais c’est bien plus complexe. Il y avait un esprit de groupe, on était là avec les copains, on ne voulait pas les laisser. Ca entre très fort en ligne de compte.

 

Tranchecaille se préoccupe du sort d’un seul homme, peut-être accusé à tort, alors qu’autour de lui on s’entretue à tour de bras et dque es centaines de soldats tombent tous les jours. Une façon de rester humain, malgré le carnage et l’horreur…

Pour l’autorité militaire, il s’agit d’un procès exemplaire, non de la pureté de la justice, mais au sens de l’exemple qu’il faut faire en coupant une tête. Pour le capitaine Duparc, en revanche, comme vous l’avez dit, la justice a un sens et doit être rendue dans tous les cas de figures. C’est une valeur à laquelle il s’accroche, qu’il ne faut pas abandonner, même dans les pires circonstances.

 

J’ai trouvé sympathique le clin d’œil à Bohman, ce personnage qu’on retrouvera quelques années plus tard dans Les brouillards de la Butte. A propos de ce livre justement, et des deux autres qui complètent la trilogie, ce qui m’a plu, hors le fait que vous mêlez habilement la fiction à des événements réels – l’épisode Sacco & Vanzetti, la Guerre d’Espagne, l’Occupation…-, c’est que vous évoquez cette époque et ce Paris populaire sans aucune nostalgie. On a l’impression de regarder des pages en noir et blanc mais certainement pas couleur sépia…

Ah non, je n’ai pas de nostalgie pour ce Paris-là. J’ai pour lui une grande tendresse, je l’aime beaucoup, il m’intéresse, mais « nostalgie » au sens où je regretterais l’époque dont je parle, non certainement pas. [intervention de la serveuse…ce sera 2 fromages blancs, merci !] D’abord parce qu’une ville doit vivre et donc changer au fil du temps, et puis aussi parce que les conditions de vie dans l’entre-deux guerre étaient, il faut le rappeler, infiniment plus dures qu’aujourd’hui. On y intégrait le monde du travail bien plus tôt, les conditions de travail étaient beaucoup plus pénibles, les acquis sociaux moins importants, l’accès à l’habitat plus compliqué, les logements vétustes, sans sanitaires, la durée de vie plus courte… Non, je ne suis absolument pas nostalgique de ce temps-là. Par contre je suis quelqu’un qui ne se coupe pas des racines parce qu’en « oubliant le passé, on est condamné à le revivre ». Et puis je suis très fidèle à la mémoire, qui est un de mes thèmes de prédilection.

 

Oui c’est quelque chose de très prégnant dans vos textes…

… non seulement la mienne mais celle des gens, les petites gens qui ont fait l’histoire tout autant que les autres. [la serveuse revient : il n’y a plus de fromages blancs ! C’est pas possible ! Vous dîtes ça pour rire ?! Patrick choisit finalement une tarte Tatin, un peu dépité…] …Oui, la mémoire… J’adore le cinéma de l’entre-deux-guerres, certains photographes…

 

Ça fleure bon les photos de Willy Ronis, les premiers Gabin ou les films d’Arletty…

Tout à fait, je me sens complètement à l’aise là-dedans. Après il faut faire la différence entre un intérêt sentimental ou culturel pour quelque chose, un climat dans lequel on se sent bien et les regrets. Des regrets, je n’en ai pas. J’aime beaucoup certains auteurs de cette époque, Eugène Dabit, par exemple, Poulaille et des tas d’autres qui avaient un rapport fort avec le monde ouvrier. Je me suis beaucoup baladé dans Paris, des coins sont encore très évocateurs du Paris de l’époque, il suffit d’ouvrir les yeux.

 

A propos de Boulevard des Branques : le roman se termine en 1941, Nestor est arrêté par les Allemands puis envoyé au Stalag. Un autre Nestor en sort dans 120, rue de la gare, le premier roman de Léo Malet avec Burma. La boucle est bouclée ?

J’ai fait une petite entorse historique, parce que le personnage qui se fait piquer dans les conditions de mon Nestor n’aurait pas été envoyé au stalag, mais en taule, enfin bon, ce n’est pas bien grave, c’est une façon de boucler la boucle…Mais Nestor va peut-être revenir sous forme d’un clin d’oeil. 2009 est l’année du centenaire de Léo Malet.

 

Les Brouillards de la butte remporte le Grand Prix de littérature policière en 2002. Ca change beaucoup de choses  pour un auteur ?

Oui, c’est important. Pour autant, il ne faut pas généraliser, des livres primés se sont ramassés. Les Brouillards a eu la chance de bénéficier d’un tir croisé de bonnes critiques. Je pense que la critique a été sensible au fait que le livre est un peu en dehors des clous, de la mode… Il n’est pas « sex, drug and rock’n’roll », ce n’est pas un thriller… Et puis il y a des critiques qui n’ont pas oublié Malet et Burma, le côté hommage du roman les a sans doute touchés Le bouche-à-oreille a suivi et le Prix est venu là-dessus. Le bandeau « Grand Prix… » sur le livre joue sur sa diffusion. Tout ça vous met une sacrée pression. Positive, bien sûr. Mais elle peut aussi être trop forte, il y a des auteurs qu’un prix a « plombés ».

 

Une question anecdotique : Belleville-Barcelone se déroule en 1938, à la veille de la Seconde Guerre Mondiale et en pleine Guerre d’Espagne ; Boulevard des Branques en 1940, pendant l’Occupation. Tandis que Les Brouillards de la butte est situé en 1926. Pourquoi cette année-là ?

Ah, je me suis embêté avec ça parce qu’en fait il ne s’est rien passé de vraiment notable en 26 ! Mais c’est l’année où Malet est monté à Paris. J’ai voulu être fidèle au projet qu’il avait eu et qu’il n’a jamais concrétisé : faire une jeunesse de Nestor Burma qui aurait emprunté des éléments de sa propre jeunesse. J’aurais préféré qu’il arrive à un autre moment, parce qu’effectivement, avec 1926, j’ai un peu ramé… Mais ça fait aussi partie du jeu.

 

Si ce n’est la condamnation de Sacco & Vanzetti, que vous évoquez dans le roman…

Ah oui, bien sûr il s’est quand même passé ça, hélas…

 

Vos romans reposent beaucoup sur la langue, les dialogues et notamment sur l’argot. C’est quelque chose qui vient de loin, ce goût pour l’argot et ces « mots marginaux » ?

Je n’ai pas été rechercher l’argot de l’époque, je me méfie des romans historiques où il ne manque pas un bouton de guêtre, où on les astique pour montrer qu’on sait combien il y en avait à l’époque… C’est hyper chiant, absolument pas intéressant.

Plus que l’argot, j’ai utilisé le parler populaire. L’argot est une langue faite pour ne pas être comprise. C’était la langue des truands, un des premiers argots, d’ailleurs, est celui des Coquillards. Villon a laissé des poèmes en langue d’Argot, ils sont incompréhensibles quand on n’a pas les clés. Cette langue était conçue ne pas être comprise du commun des mortels, et surtout pas de la police. Evidemment, la police s’y est mise très vite, les flics ne sont quand même pas idiots !… Et puis il y a eu des argots de métiers, comme celui des bouchers, le louchebem, qui n’était décryptable que par eux. L’argot des jeunes de banlieue fonctionne sur le même principe : être compris par un groupe, voire par la « cité », mais pas par l’extérieur. Il a une dimension  générationnelle : ne pas être entendus des plus vieux.

Si j’écrivais en argot seules certaines personnes pourraient me lire. Le langage populaire comporte des mots d’argot mais ils ont été assimilés et sont devenus compréhensibles. Je n’ai pas recherché les termes employés spécifiquement à l’époque, même si j’essaie de ne pas faire d’anachronismes. Certains termes, disparus aujourd’hui paraîtraient artificiels… comme un bouton de guêtre verni, quoi… J’emploie le langage populaire que j’ai entendu dans les années 50-60 quand j’étais môme. Ma grand-mère était teinturière, mon oncle inspecteur de police… Ce sont ces mots que j’utilise en gardant ceux qui me semblent vivants. Même quand j’écris un polar contemporain, comme Soleil noir, j’évite les mots tout neufs. C’est comme un jean, il faut le casser un peu avant de le porter  sinon on a l’air d’être dans ses fringues de premier communiant. Et puis on risque d’être vite démodé. Trois jours après, il est des mots nouveaux qui sont déjà passés à la décharge.

 

Vous évoquiez Soleil noir. C’est une approche très différente d’écrire un polar contemporain par rapport à un roman d’époque comme Tranchecaille ou votre trilogie ?

Oui, forcément. Lorsque j’écris sur une époque révolue, il y a une part de dépaysement que je ne retrouve pas dans un roman contemporain. En ce sens, oui, il m’est peut-être plus facile d’écrire ce genre de roman, par goût de m’y transporter. L’aujourd’hui... je suis dedans, voilà. Peut-être ai-je une crainte de dire des choses, aussi, sur cet aujourd’hui… J’y suis trop impliqué, je manque de recul. Et puis ce n’est pas forcément à moi de le faire, il y a des plus jeunes… En fait, je ne sais pas vraiment… Je ne pourrais pas trop répondre à cette question. Mais même dans Soleil noir, j’ai ressenti le besoin de faire des allers-retours avec le passé, puisque qu’une partie du récit se rapporte à l’immigration polonaise des années 30.

 

Vous avez aussi écrit des romans pour la jeunesse, notamment L’affaire Jules Bathias. C’est une respiration dans le travail d’écriture ? Et est-ce des travaux de commande ?

Non, je prends peu de commandes - à part quelques nouvelles pour des amis ou des choses qui m’intéressent vraiment - , par manque de temps. Je pensais que je serais incapable d’écrire un roman pour la jeunesse, donc j’ai voulu essayer avec Le voyage de Phil. Après, je me suis dit « Plus jamais ça, c’est trop difficile ! ». Mais effectivement, après la trilogie, j’ai eu besoin d’une respiration. Je voulais revenir au contemporain mais je n’arrivais pas à m’embarquer sur autre chose que de l’historique. Alors il y a eu L’affaire Jules Bathias, qui fait des allers-retours entre notre époque et la guerre de 14. Ca m’a permis d’avoir à la fois un pied dans le passé et un dans le présent.

 

Une dernière chose : vous indiquez sur votre site un projet de recueil collectif, avec des nouvelles de Dominique Manotti, Didier Daeninckx, Abdelkader Djemaï… Vous pouvez nous en dire un peu plus ?

Il doit sortir au début de l’année. Il s’agit d’un recueil sur la ville de Montreuil (93) qui a déjà édité plusieurs ouvrages en lien à la fois avec son histoire sociale ou industrielle et la création littéraire contemporaine. Les livres sont beaux avec une iconographie assez riche… Et il y a toujours le fil conducteur de la mémoire sociale.

 

La mémoire sociale… eh bien la boucle est bouclée, on peut finir là-dessus… Merci Patrick Pécherot.



J'éteins le dictaphone, vérifie qu'il a bien fonctionné (ouf, c'est le cas !). Un thé, un café. On discute de choses et d'autres... le festival de Montigny, les collègues du polar, Daeninckx en tête, le recueil de nouvelles sur Paris (Paris noir) publié aux Etats-Unis et des difficultés de traduction....
En partant, Patrick laisse
Boulevard des Branques à la patronne, qui a déjà lu les autres (la relation Nes-Yvette a l'air de beaucoup lui plaire). En sortant, il remarque, sur la vitrine du restaurant, une affiche présentant le dernier concert (jazz & blues) de Guy Marchand. Ah, dommage, c'est déjà passé... Tant pis. Fait demi-tour, pousse la porte, demande quelque chose à la patronne qui hoche la tête, puis il ressort l'affiche roulée sous le bras. Guy Marchand, Nestor Burma. On y revient toujours !

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15 décembre 2008 1 15 /12 /décembre /2008 00:00

Je retrouve l'auteur de Tranchecaille Boulevard de la Villette, dans le XIXème - quand on arrive en métro, un peu avant avant Stalingrad, on aperçoit le Sacré-Coeur, je repense aux Brouillards de la butte, à Nes et à l'agence Bohman, qui se trouve non loin d'ici. Patrick Pécherot connait un p'tit resto, à deux pas, y vient souvent. Salue la patronne. Ambiance sympathique, radio réglée sur une station jazzy. On s'installe, formule midi. C'est parti.

                                                                                © Elyse Grynbaum

Patrick Pécherot, vous avez travaillé dans le « social » et vous êtes journaliste pour la CFDT. Ca consiste en quoi exactement ?

J'ai été rédacteur en chef de l'hebdomadaire de la CFDT, Syndicalisme hebdo. J'ai arrêté car ça me prenait beaucoup trop par rapport à mon écriture personnelle. Durant  le  temps que j'ai été rédac'chef, je n’ai quasiment pas écrit pour moi. J’ai pensé qu’il fallait faire un choix : l’hebdo ou les bouquins. J’ai hésité un certain temps et j'ai décidé d’abandonner le journal. Aujourd'hui je m'occupe d'un mensuel de la CFDT qui couvre - vous saurez tout - les champs de la protection sociale, du travail et de l'emploi. La périodicité me permet d'aménager mon temps. Et puis j'ai la chance d'être dans une organisation où mes activités littéraires sont perçues comme une forme de reconnaissance collective. C’est le côté « auteur de la maison ». Une dimension sympa.

 

A la lecture de vos romans, notamment la « trilogie de l'entre-deux guerres », je vais l'appeler comme ça (Les Brouillards de la Butte, Belleville-Barcelone, Boulevard des Branques), on n'est pas vraiment étonné que vous travailliez dans le social. Vous parlez beaucoup des aspects sociaux de cette époque, notamment les luttes syndicales, le Front populaire...

Chaque auteur travaille avec son vécu. J'ai arrêté mes études en seconde, après ça été le monde du travail. Quand j'ai été embauché à la Sécurité sociale, je me suis syndiqué, j’ai milité dans mon entreprise, puis j’ai pris d’autres responsabilités. Ca fait partie de ma culture et ça a aussi été mon école. Il est logique que j’y trouve une part de mes inspirations.

 

L'écriture, c'est un prolongement de votre métier ?

Non, simplement on est formé par un certain nombre de choses, il est logique d’y puiser ensuite une partie de son inspiration. Elle vient de son trajet personnel, affectif, social, intellectuel, professionnel... Je suis content d'avoir ce parcours, parce qu’on s'enferme vite dans l'écriture. Il y a des auteurs - qui par ailleurs peuvent écrire de bons bouquins, avoir pignon sur rue, etc... - qui parlent de choses qu'ils voient de loin, comme on descend de sa tour voir les gens d'en bas. Ca fausse un peu la vision. Voilà, moi je reste en bas, j'aime bien...

 

La « France d'en bas », quoi...

Expression à la con ! (rires)

 

Vous avez écrit un article pour Sciences Humaines, intitulé « Le polar, miroir du social » ; la dimension sociale du polar, c'est important pour vous.

Oui, c'est ce qui m'intéresse. Je me réclame d'une filiation d'auteurs qui sont sur la même ligne. Qu'ils l'aient choisi comme mon petit camarade Didier Daeninckx, ou qu'ils l'aient fait plus en creux comme certains des les auteurs qui sont à l'origine du genre…. On n’a rien inventé, dès le départ le polar, enfin le roman noir, aux Etats-Unis, a été marqué par le social, même si cette thématique n’était pas abordée directement. Deux des pères du genre [Dashiell Hammett et Raymond Chandler] ont commencé par se taper la guerre 14…
 
 

Vous en parlez sur votre site d'ailleurs, vous vous posez la question de savoir si sans la Grande Guerre et les tranchées, on aurait eu le roman noir tel qu'on le connaît aujourd'hui.

Oui. Surtout qu'à leur retour ils ont trouvé une société américaine en pleine décomposition. Il y a eu la crise, la prohibition, rien de tel pour encourager le pourrissement d'une société que d'interdire un truc comme l'alcool. Corruption de la police, d'une partie de la magistrature, gonflement des réseaux mafieux...  Les auteurs d’alors ont été confrontés à ces problèmes. [à point nommé, un vieil air de jazz, trompette en avant, vient souligner ses mots] Quand on lit les bouquins de Chandler, d'Hammett, de Thompson, de Goodis… On y trouve des photographies de la société américaine, le social est très présent. Quand dans Moisson rouge, Hammett décrit l'uniforme d’un flic de Poisonville, il brosse, dès le début du bouquin, le tableau de la corruption dans la police. Un thème éminemment social et politique.  En France beaucoup d'auteurs se réclament des écrivains du XIXème siècle qui affrontaient directement la question sociale : Emile Zola, Eugène Sue, Maupassant,  Hugo. En l'occurrence Hugo n'était pas un naturaliste, mais enfin bon...

 

Vous voyez des héritiers parmi les écrivains français actuels ? Par exemple, j'ai l'impression qu'on ne trouve pas en France comme c'est le cas aux Etats-Unis des livres qui traitent directement du monde ouvrier et qui en décrivent les rouages...

En France, Jean Amila a fait d’emblée la jonction entre la littérature prolétarienne et la littérature noire. Il a transposé dans le monde du noir des problématiques qu'ils développait quand il écrivait dans la « blanche » sous le nom de Jean Meckert, notamment les difficultés de rapports et de communication entre des individus qui ne sont pas de la même classe sociale. Cela a été un fil rouge de ses bouquins, même si on n'y trouve pas de descriptions très précises du monde ouvrier. Plus près, Didier Daeninckx a abordé ces questions de front. Ou Dominique Manotti avec Sombre sentier et dernièrement Lorraine connection. Il y en a d’autres. Un qui me vient immédiatement à l'esprit, c'est Nan Aurousseau avec Bleu de chauffe, c’est à la fois un livre d'une écriture remarquable, tendre et drôle, et qui traite d’un monde ouvrier dont on parle peu : celui des PME. On résume souvent le monde du travail à ce qui a fait sa mythologie : les grosses usines, les bastions, 36, les gars, le combats durs,  les gueuloirs, etc. Il s’est diversifié, féminisé, il passe à travers une multitude de PME, de TPE…

 

Le problème, c'est peut-être que le monde ouvrier semble être devenu « invisible ». On a l'impression qu'il n'y a plus d'ouvriers quand on regarde les informations, enfin dans les grands médias en tout cas...

Oui, mais de son côté, le salariat a bougé. Le modèle dominant n'est plus l'ouvrier tel qu'on le concevait à l’époque des grosses concentrations industrielles. De nouvelles catégories sont apparues. Ce ne sont pas forcément des « prolétaires » au sens où ils ne produisent pas de biens, mais des services. La figure dominante du salariat, ce n'est plus le prolo de chez Renault, même s'il existe toujours. On est très souvent polarisé sur cette image mythique, y compris moi, c'est le Gabin du Jour se lève. Du coup, on oublie un peu les gens qui sont moins visibles parce que plus atomisés, moins organisés collectivement, soumis à des fermetures de boîtes qui ne font pas la une des médias car ce sont de petites boîtes où il n'y a même pas de plan social mais des licenciements secs, etc. Le salariat aujourd'hui, c'est aussi la fille qui travaille chez ED, le type qui vient vous livrer votre pizza, l'auxiliaire de vie qui ne fait pas parler d’elle mais qui va s'occuper de votre grand-mère dépendante…

 

Vous vous situez  dans cette lignée d'auteurs qui explorent les chausse-trappes de l'histoire. Vous avez cité Amila, Daeninckx... Ce sont vraiment des influences majeures.

Oui, et il y en a d'autres. Dans la mesure où j'ai une culture d'autodidacte, j'en découvre tous les jours. Mais Amila et Daeninckx, oui, bien sûr. Je n’aurais pas écrit ce que j'ai écrit si je ne les avais pas lus. Je citerai aussi Léo Malet, évidemment. Il n’est pas pour rien dans mon succès de librairie. Malet, c'est le côté populaire, roman-feuilleton, mystères de Paris, poésie surréaliste et gouaille qui font partie de moi. Je l’ai découvert quand des gens comme Phil Cazoar, Jean-Patrick Manchette ou Jean-François Vilar l’ont  fait redécouvrir au début des années 80. Et puis il y a aussi des américains dans mes influences... Chandler, Hammett, Brautigan et Crumley, beaucoup.

 

J'ai lu que votre attachée de presse vous reprochait de n'aimer que les morts !

Christine dit pire que ça : « Patrick, tu ne fréquentes que des morts ».

 

Il doit bien y avoir des auteurs vivants que vous appréciez ? Bon, Crumley est mort récemment...

Ah oui, mais ça c'est pas de ma faute ! C’est vrai, j'aime bien les morts... et puis comme j'ai pas mal de trous dans ma culture, il y a des auteurs que je découvre longtemps après les autres. Je me dis qu'avec les vivants, j'ai le temps. Tandis que les morts, il faut vite les rattraper parce qu'ils tombent parfois rapidement dans l'oubli. Mais je lis aussi des vivants ! Rassurez vous, Didier n’a pas l'intention de passer l'arme à gauche ! J’adore Ken Bruen. Dernièrement j'ai découvert un petit jeune, Antoine Chainas. Son Versus m'a assez impressionné.

 

On va parler un peu de Tranchecaille, qui vient de paraître. Pourquoi écrire un polar sur la Guerre 14-18, je suppose que ce n'est pas pour l'aspect commémoratif ?

Non, même si, tant qu'à faire, je me suis dit que j'allais l'écrire pour le 90ème anniversaire de l’armistice... C'est un sujet que je porte depuis longtemps. Je l'avais abordé par la bande avec Les brouillards de la Butte - dont une partie de l'intrigue trouve son origine dans la guerre de 14 - et plus frontalement avec un roman pour la jeunesse : L'affaire Jules Bathias...

 

… où vous abordez déjà les thèmes des mutineries, des fusillés pour l'exemple, à travers le regard d'un enfant sur l'histoire de son arrière grand-père et plus généralement sur le phénomène de la guerre...

Ca fait aussi partie de mon parcours. Dans ma famille, j’appartiens à la première génération qui n’a pas connu de guerre. Mes deux grands-pères ont fait 14, mon père celle de 40, mes cousins les guerres coloniales... Dieu merci, depuis il y a eu la décolonisation et l'Europe... Quand j'étais jeune, j’ai milité dans les milieux pacifistes. J’y ai côtoyé des gens qui faisaient partie de l'ancienne génération et qui avaient été très marqués par la guerre de 14. Elle a façonné toute une génération, toute une mentalité. La seconde guerre mondiale plonge une partie de ses racines dans les suites de 14… Sur le plan géostratégique, il en reste des pans qui font la une de l'actualité, la question Kurde par exemple, qui remonte aux traités qui ont « soldé » l’hécatombe. C'est quelque chose qui a toujours été présent pour moi, cette guerre...

 

… qu'on peut considérer comme la matrice la XXème siècle.

Même sur le plan culturel. Des choses très fortes en sont sorties. On ne peint plus pareil quand on a vu les tranchées, on n'écrit plus, on ne compose plus de la musique de la même façon sans doute.

 

Je reviens à Amila et Daeninckx, qui ont écrit des romans ayant aussi pour cadre cette guerre, que ce soit Le boucher des Hurlus ou Le der des Ders.  Quand vous commencez à écrire Tranchecaille, vous les sentez penchés votre épaule ? N'est-ce pas un peu intimidant ?

Non, pas intimidant. Je pouvais me dire « pourquoi écrire un livre sur 14 puisqu'il y en a de si beaux ? » mais bon... Un musicien qui compose un requiem, va-t-il se dire « non, il y en a déjà eu tellement et de magnifiques » ? A ce niveau là, ça ne représente pas une pression. Plutôt une émulation saine, dans le genre : « il faut que je fasse un peu honneur aux gens dont je me réclame ».

 

Je vous rassure, c'est le cas ! Alors ce qui m'a interpellé en premier, c'est la l'architecture du récit, en forme de mosaïque, chaque voix venant éclairer le fil des événements et la personnalité du soldat Jonas. Vos romans, jusque-là, suivaient plutôt un rythme linéaire...

J'aime bien me renouveler, me lancer des petits défis parce que j'ai une crainte, c'est de me redire. C'est d'ailleurs pour cette raison que j'ai décidé que les aventures de mon Nestor s’arrêteraient après la trilogie. Et puis, je voulais traiter de la fatigue humaine. Il y a eu beaucoup de romans magnifiques sur la guerre de 14, mais ce thème a été moins abordé que d'autres. Il m'a semblé intéressant que des voix différentes expriment chacune à leur façon une facette de cette fatigue.

 

Oui, c'est quelque chose de très bien rendu. On a ces témoins qui se succèdent devant le capitaine chargé de défendre Jonas, les camarades de tranchées, les gradés, des personnages de l'« arrière »... Ils ont chacun leur vocabulaire, leur façon de s'exprimer, ce qui rend très vivant ce roman justement...

Eh bien, merci, c'est ce que j'ai essayé de faire. Faire entendre un petit concerto à plusieurs voix dont la tonalité est la fatigue. On ne l'exprime pas de la même façon, selon qu'on est un gradé ou un paysan du Languedoc. Et puis ces différentes voix permettent que chacun donne sa vision de la guerre et de Jonas, le personnage central, l’accusé, qui est pour le moins ambigu. J'ai voulu faire quelque chose de gris pour...

 

… pour ne pas dire : les gradés tous pourris, les soldats tous braves...

Voilà. C'est une image d'Epinal, même si effectivement le haut commandement était au chaud dans ses bureaux. Mais là en l'occurrence je ne traite pas de cela.

 

 

La suite demain...!

 

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9 décembre 2008 2 09 /12 /décembre /2008 00:00
"Je vais lancer une réflexion pour voir si on ne pourrait pas rendre obligatoire l'hébergement des personnes sans-abri quand la température devient trop froide en France, lorsqu'on sera en dessous de moins 6 degrés". Christine Boutin
L'exclusion, ce n'est pas une question d'hiver : elle est là pour longtemps, elle est structurelle”. Xavier Emmanuelli, fondateur du Samu social
Si on en croit Météo France, la température à Paris, au cours des 30 dernières années, est tombée en moyenne... 2 nuits par an en dessous de -6 degrés.

Cécile bosse au Samu social. 21h-5h du matin. La maraude dans les rues parisiennes, par équipe de trois. Repérer et secourir les sans-abris, ceux "de passage" et les autres, sur le bitume depuis si longtemps qu'on ne peut pas faire grand-chose, sinon leur donner un peu de réconfort, un sandwich, un café ou un toit pour la nuit, s'ils acceptent.
Cécile est aussi là pour trouver son père. Dix ans auparavant, on lui a dit qu'il était mort, elle vient d'apprendre qu'il a passé tout ce temps dans la rue, où on le surnomme Bird. Un oiseau de nuit, mais celui-là a les ailes collées au goudron. Musicien de jazz déchu, la spirale et la rue.
Bird emprunte un sax à l'occasion et souffle quelques notes, Coltrane ou Dexter Gordon, pour ramasser un peu de monnaie.

Un soir, alors qu'il va retrouver un couple d'amis en bordure du périh', il arrive en pleine bagarre. Une bande de jeunes friqués en voiture 4X4 est en train de se défouler à coups de batte de base-ball. La femme reste sur le carreau. Dans la bousculade, l'un des jeunes a laissé tomber son portable, avec lequel il a filmé la scène. Bird le récupère.
Problème : c'est le fils d'un député et les élections sont pour bientôt. Ce genre de film ferait mauvais genre auprès des électeurs, alors on fait appel à un gros bras, chargé de retrouver le téléphone et de faire en sorte qu'on ne retrouve pas, par contre, le type qui l'a ramassé. Avec un clochard, ça ne devrait pas être trop difficile, non ?

On retrouve dans ce court roman - plutôt une novella d'ailleurs - les thèmes chers à Marc Villard : la filiation (Cécile et son père me font d'ailleurs penser aux personnages de Rouge est ma couleur), l'errance, le Paris nocturne et la faune des exclus, des marginaux, des écorchés, le désespoir et la poisse qui leur colle à la peau. Et en bande-son, le jazz bien-sûr, éternel compagnon de Villard et de ses personnages. Qui s'en plaindrait ? Pas moi en tout cas !

Traînées rouges sur le bitume.
Jazz de nuit.
Des ombres et, parfois, la mort, la mort.

Villard dit bien ce monde parallèle des sans-abris et la détresse qui l'accompagne. Bird, une plongée en apnée. En apnée libre : pas de matériel, ici on ne déploie pas les grandes phrases, on laisse tomber la broderie et les longues descriptions. Simplement le mot juste, l'économie de moyens, le sens du rythme.
Voilà, ça suffit.


Bird / Marc Villard (Joëlle Losfeld, 2008)

On reparle bientôt de Marc Villard, avec Coeur sombre, un de ses grands bouquins.
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5 décembre 2008 5 05 /12 /décembre /2008 00:00

Les lampions clignotent sur les lampadaires, les catalogues de jouets s'entassent dans votre boîte aux lettres, le Père Noël (l'intérimaire, pas le lapon) a déjà commencé sa tournée des hypermarchés... Noël approche dangereusement... et vous ne savez toujours pas quoi (vous) offrir ?

Plus que 3 semaines. Lentement l'angoisse s'empare de vous. D'ici une dizaine de jours, on vous retrouvera blotti dans un coin sombre, les yeux hagards, vous écorchant la peau.

Plus que 3 jours. En plein dans l'oeil du cyclone. La télévision, les journaux, les collègues vous harcèlent. Noël-noël-noël. Il vous faudra vous jeter à l'abordage, défier la foule qui se répand dans les galeries marchandes, avaler ce grand déballage de marchandises, lutter contre la frénésie, écouter des vendeurs vous vanter leurs crédits payez-en-36-fois-TEG-fixe-19,8%-profitez-en-vite-!  Trouver un cadeau, vite-vite-vite. Sans compter qu'il faut consommer, mon brave monsieur ! Relancer la consommation, endiguer la crise ! 

Bref, si vous vous reconnaissez un tant soit peu ces symptômes (et même dans le cas contraire),

Zinc éditions a ce qu'il vous faut !  

 

Cette petite maison d'édition débordante d'imagination propose, entre autres, plusieurs "polarobjets".
On peut y trouver des Polars Postaux (7 cartes postales pour 7 chapitres), des Polaromètres (3,55 m de polar, qui
peut "se loger dans la poche ventrale d'un bleu de travail, dans la trousse de couture, et même dans la bibliothèque ; déplié, il peut faire le tour de votre appartement, relier la terre à la lune, ou prendre la mesure de votre perspicacité."), ou encore des Polars sous-bocks !, à déguster seul ou entre amis (seule contrainte : il faut lever son verre pour lire l'histoire, mais c'est un moindre mal...).

                                                exemple de Polar sous-bock (© Nathyi)

 
Sympa, non ?
Bref, voilà quelques cadeaux originaux - à des prix tout ce qu'il y a de raisonnable - qui devraient faire plaisir aux amateurs du noir, et aux autres aussi...

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2 décembre 2008 2 02 /12 /décembre /2008 00:00

En décembre, c'est calme plat côté nouveautés, l'occasion de sortir un peu de l'actualité et de revenir sur quelques polars et auteurs marquants. Alors ce mois-ci, je vous parlerai notamment du trop méconnu Andrew Vachss, du talentueux mexicain Guillermo Arriaga et d'autres histoires de Sévices, d'Enfant de Dieu ou encore de Coeur sombre...

___________________________________________________________________________________

En attendant, et comme promis, un petit mot sur Bone, que j'ai préféré relire pour ne pas dire trop de bêtises !  

Qui est Bone ? Un simple sans-abri new-yorkais parmi des milliers ou le tueur psychopathe qui s'attaque aux clochards de la ville ? Lui-même n'en sait rien. Il a perdu la mémoire et s'est réveillé dans la peau d'un "inconnu" après être resté trois jours durant sous la pluie, assis dans la boue de Central Park, avant qu'Anne et Barry, des services d'aide sociale de la ville, ne lui viennent en aide.

Les meurtres ont commencé un an auparavant, à l'époque où Bone est apparu dans la rue. De l'inspecteur Lightning aux psychiatres, tout le monde le croit coupable. Sauf Anne, irrésistiblement attirée par cet homme énigmatique. Pour recouvrer la mémoire et découvrir la vérité, Bone retourne vivre dans les rues de Manhattan. Les meurtres recommencent.

Chesbro, dans ce terrible plaidoyer (tristement d'actualité...), fait un portrait terrible de la rue new-yorkaise et de la situation tragique de ses milliers de sans-abris, ces âmes perdues qui errent et meurent dans une quasi-indifférence.

 

 

Alors, verdict après cette relecture ? Eh bien Bone reste un excellent polar, même si le deuxième service lui fait perdre un peu de saveur.

Voilà un roman toujours consistant, mais aussi affadi par certains ingrédients superflus, comme cette relation sentimentalo-charitable entre Anne et Bone, dont le goût de guimauve se marie mal avec les relents nauséabonds des souterrains new-yorkais.

 

Et si Chesbro est parfaitement à l'aise pour nous décrire les bas-fonds new-yorkais, la terrible condition des sans-abris à qui il prête sa voix avec beaucoup de justesse et de pudeur, il est plutôt maladroit dans le registre amoureux, commettant des phrases comme : "... ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre et leurs deux corps se fondirent comme deux ruisseaux attirés par la gravitation de la passion pour former un fleuve tumultueux de plaisir." Un peu dégoulinant, non ?

De la même manière, le dénouement me laisse aussi un peu... tiède. Au happy-end brasdessus-brasdessous-youpi-on-a-triomphé-du-méchant, j'aurais préféré une fin moins ingénue, et plus en adéquation avec le déroulement et la tonalité sombre du récit.

 

Voilà pour les bémols, mais je ne voudrais pas paraître trop sévère ni vous dissuader de lire ce roman, car Bone reste un texte d'une grande puissance, doublé d'un thriller bien emmené, d'où émerge le spectre de la métropole new-yorkaise, véritable personnage à la fois fascinant et répugnant.

 

Bref, Chesbro nous a servi-là un p'tit noir rudement fort, quoique un peu trop sucré. A mon goût.

 

Conseil(s) d'accompagnement : paru en France il y a quelques années, Un hiver à New York, de Lee Stringer, est un récit (vécu) hallucinant et d'une grande qualité littéraire sur la vie quotidienne d'un sans-abri dans la métropole américaine.

 

 

Bone / George Chesbro (Bone, trad. de l'américain par Jean Esch. Rivages, 1991, rééd. 2007, Rivages/Noir)

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28 novembre 2008 5 28 /11 /novembre /2008 00:00

"Le passé, ce sont des braises sous la cendre" (L'affaire Jules Bathias)

 

Après avoir lu Tranchecaille de Patrick Pécherot, j'ai continué sur ma lancée, me (re)plongeant dans le Paris des années 20-30, magnifiquement évoqué avec Les brouillards de la Butte, Belleville-Barcelone et Boulevard des Branques. Une trilogie dans l'esprit de Léo Malet que je vous incite d'ailleurs à lire dans l'ordre.

S'il rend un hommage (non dissimulé) à Burma - son personnage, surnommé Nestor, en est directement inspiré -, Pécherot ne tombe pas dans le pastiche ou la paraphrase, mais a su trouver sa propre voie (voix ?) pour nous conter, de façon saisissante, cette période si mouvementée de l'Entre-deux-guerres.

 

L'ambiance. Ce qui interpelle d'abord chez Pécherot, c'est cette faculté déconcertante qu'il a de restituer une époque, d'en raviver les couleurs comme sur une photographie jaunie. A tel point qu'on arrête parfois la lecture pour vérifier, sur la 4ème de couverture, qu'il est bien né au début des années 50 et non au début des siècle, tant il semble avoir vécu l'époque qu'il raconte ! 

Le Paris populaire, le monde ouvrier, les luttes syndicales, les grandes espérances et les désillusions, le carré de zinc le matin avant d'aller au turbin... De la Butte-aux-Cailles aux Buttes-Chaumont en passant par Châtelet où résonnaient encore les Halles, on y retrouve le petit peuple et le sirop de la rue.

On y croise aussi André Breton et les surréalistes, la Goulue, la môme Piaf et Jean Moulin, dans des récits qui mêlent avec beaucoup de talent les petites histoires à la Grande, fiction et réalité.

 

Si elles fleurent bon les photos de Willy Ronis, les premiers Gabin et les dialogues d'Audiard, ces pages n'exhalent pas cependant la nostalgie douceâtre du "c'était mieux avant". Aucune impression de "figé" chez Pécherot, dont l'argot et le bagout donnent à ses romans une incroyable vitalité.

Ajoutez à cela des intrigues bien ficelées, des personnages haut en couleurs - Leboeuf le lutteur de foire, Gopian le réfugié arménien qu'a ouvert son bistrot, Corback le croque-mort-prédicateur de pacotille... -, et vous avez là une fameuse triplette de polars.   

 

Les brouillard de la Butte (Grand prix de littérature policière en 2002, peut-être le meilleur de la série) débute en 1926. Huit ans que la guerre est finie, mais elle a laissé des traces et la vie est dure. Monté à Paris, Pipette - qui n'est pas encore surnommé Nestor -, multiplie les p'tits boulots : laveur de bouteilles, grouillot pour un journal à scandales ; le soir, il récite des poèmes à Montmartre ou joue de la cambriole dans les maisons bourgeoises avec trois compères. Les ennuis commencent - et sa vocation de détective - quand en ouvrant un coffre il tombe sur un cadavre.

Dehors, les anars défilent pour protester contre la condamnation de Sacco et Vanzetti, l'Internationne résonne sur les boulevards. Anarchistes, communistes, cégétistes : ça s'agite dans les cerveaux et dans les journaux libertaires, ça réclame la révolution prolétarienne. En attendant le grand soir, ce sont les gendarmes qui chargent...

   

Nous retrouvons Nestor quelques années plus tard, en 1938. Détective à l'agence Bohman, Enquête, recherche et surveillance (Bohman que nous retrouvons d'ailleurs dans Tranchecaille).

Le Front populaire n'est bientôt plus qu'un souvenir, le Temps des cerises va laisser place aux chants guerriers. L'Europe va s'embraser. A Paris, tandis que les fachistes de la Cagoule multiplient les attentats pour un barroud d'honneur, Nestor est chargé de retrouver une fille de bonne famille qui s'est enfuie avec son fiançé. Pas vraiment du même monde le soupirant. Et puis bientôt plus du tout de ce monde. De fil en aiguille, la piste va mener jusqu'en Espagne, où les Républicains jettent leurs dernières forces dans la bataille.

 

La "trilogie" se termine avec Boulevard des Branques. Paris, juin 40. Les bruits de bottes se font entendre sur les Champs-Elysées. C'est la Débâcle sur le Front, et à Paris, l'Exode. Tout un peuple sur les routes qui fuit la capitale. Les prisonniers de droit commun libérés par les allemands quittent leur cellule pour rejoindre la rue Lauriston et la gestapo française, les premières persécutions contre les juifs ne vont pas tarder.

Nestor est resté à Paris, garde-chiourme d'un éminent psychiatre suicidaire, qui finit par parvenir à ses fins... avec un peu d'aide. Un de ses patients lui aurait fourni des informations sur un butin espagnol, détourné au moment de rejoindre les banques russes. La fièvre de l'or est contagieuse et Nes trouve beaucoup de monde sur son chemin, qui passe par les hôpitaux psychiatriques, où les théories eugénistes gagnent du terrain, soutenues par les nazis. 

Le récit s'achève en 1941. Nes, emprisonné au stalag, s'évadera quelque temps plus tard. Là commence 120 rue de la gare, le premier roman de Léo Malet mettant en scène le fameux détective.  

 

Les brouillards de la Butte (Gallimard, Série noire, 2003 ; rééd. Folio Policier, 2006)

Belleville-Barcelone (Gallimard, Série noire, 2003 ; rééd. Folio Policier, 2007)

Boulevard des Branques (Gallimard, Série noire, 2005 ; rééd. Folio Policier, 2008)

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23 novembre 2008 7 23 /11 /novembre /2008 00:00

Séance de rattrapage pour ce polar paru le mois dernier, 7ème enquête du privé norvégien Varg Veum.

Les amateurs de Staalesen peuvent aller de ce pas cueillir ces Fleurs amères sans passer par la case Moisson Noire (je ne leur en voudrais pas !), ce nouvel opus étant du même tonneau (d'aquavit) que les précédents.


Ah si, il y a tout de même un petit bonus sympathique : le livre est accompagné d'un CD, comprenant les morceaux de jazz préférés de Veum (eh oui, encore un détective amateur de jazz !, mais ses standards manquent un peu de "jus" je trouve, comme l'extrait que vous êtes en train d'écouter...) ainsi qu'une interview de l'auteur, très intéressante.

Il évoque - en français SVP - l'influence des américains sur son travail, le ressort criminel chez Ibsen, sa relation à la France, ainsi que son personnage :

"Mon héros (...) a pour modèles les américains Philip Marlowe et Lew Archer, mais en même temps il est norvégien et appartient à la démocratie sociale, de sa coupe de cheveux à ses confortables chaussures. Sa profession d'origine est assistant social chargé de la protection des enfants. Il est divorcé mais ne manque pas d'esprit solitaire et combatif [!] ; et dans le tiroir de son bureau, tout en bas à gauche, dans son agence de détective privé à deux pas du port de Bergen, il y a non pas une bouteille de whisky mais l'alcool norvégien qu'on tire des pommes de terre, l'aquavit..."

 


Les polars de Staalesen reposent  d'ailleurs beaucoup sur le sympathique Varg, un loup solitaire (Varg signifie loup), un proscrit, bien qu'un peu "tendre" d'après moi pour soutenir la comparaison avec les personnages de Chandler et de Ross McDonald.

 

Sinon, quoi de neuf sous le pâle soleil de Bergen ? Eh bien, Varg sort justement de désintox tandis que Staalesen continue de sonder la société norvégienne, en abordant cette fois la question écologique (avec un bon train d'avance, ce roman ayant été écrit au début des années 90).

Staalesen affectionne les puzzles : les pièces, qui semblent d'abord ne pas sortir de la même boîte, s'emboitent finalement les unes dans les autres (en forçant un peu, parfois...). Vous voyez le tableau ? Il est sombre la plupart du temps.


Là, nous avons donc : une usine chimique qui déverse ses déchets aux quatre vents, une fillette disparue mystérieusement huit ans plus tôt, des militants écologistes, la vénérable famille Schroder-Olsen et un cadavre dans une piscine comme dénominateur commun.

Avec ce promeneur et fouineur patenté de Varg,  on avance à pas (trop ?) lents dans l'intrigue comme dans les rues de Bergen - 2ème ville Norvège, située sur la côte ouest -, s'arrêtant régulièrement pour constater à quel point la ville, et le pays tout entier, ont changé. Pas forcément en bien.

La modernisation de la société norvégienne, l'industrialisation et la productivité, n'ont pas apporté que des bienfaits, mais aussi un individualisme latent, le reniement des principes et l'appât du gain.

 

Un autre thème dominant chez cet auteur, ce sont les relations entre individus, et notamment le terrain si fertile de la famille. Chez Staalesen, elle est minée par les non-dits et les secrets honteux qu'elle tente de dissimuler derrière le jeu des apparences.

 


Fleurs amères,
à travers une intrigue bien construite, exprime bien la complexité de la société norvégienne, ses paradoxes et ses contractions.

Et s'il s'agit bien d'un roman noir, Staalesen s'offre cependant un dénouement (un peu "tiré par les cheveux" quand même...) à la Hercule Poirot !, Veum réunissant tout son petit monde dans un salon cossu pour livrer ses conclusions et démasquer l'assassin.


Fleurs amères / Gunnar Staalesen (Bitre blomster, trad. du norvégien par Alexis Fouillet. Gaïa, 2008)

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20 novembre 2008 4 20 /11 /novembre /2008 09:25

C'est l'hécatombe... L'année 2008 est duraille pour les écrvivains du noir : après James Crumley, Tony Hillerman, Frédéric Fajardie, Grégory McDonald et Van de Wetering, c'est au tour de l'auteur américain George Chesbro de tirer sa révérence. Il est mort hier à l'âge de 68 ans.

Auteur d'une trentaine de romans (une vingtaine traduits en France), il est surtout connu pour sa série consacrée au détective Mongo le Magnifique, un nain, ancienne vedette de cirque, docteur en criminologie au QI exceptionnel !
Mais c'est Bone, l'un des seuls où n'apparait pas Mongo, qui est peut-être son meilleur roman. Je vous en parle bientôt, c'est promis.

En attendant, vous pouvez trouver plus d'informations ici (en anglais).

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