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18 novembre 2008 2 18 /11 /novembre /2008 19:00
Rouletabille, Chéri-Bibi, le fantôme de l'Opéra... C'est lui ! Si Gaston Leroux (1868-1927) est parfois occulté par ses propres personnages, c'est oublier qu'il fut, notamment, l'un des précurseurs de la littérature policière.
D'abord journaliste et chroniqueur judiciaire, il se consacra ensuite à l'écriture de romans-feuilletons : son oeuvre foisonnante - romans policiers, d'aventures, d'épouvante, d'espionnage - en fait l'un des plus grands romanciers populaires qui soient. Combien d'entre nous ont veillé, plus jeunes, pour lire, délicieusement inquiets, les aventures de ses personnages devenus mythiques ?


nullAu moment où la Bibliothèque Nationale lui consacre une exposition, les éditions Omnibus rééditent trois de ses romans, mâtinés de fantastique, regroupés sous le titre Romans mystérieux.
Avec l'archi-classique Le Fantôme de l'Opéra, on trouve deux textes moins connus mais tout aussi captivants :
Le roi Mystère est un hommage à Alexandre Dumas et au Comte de Monte-Cristo : le Roi des Catacombes, chef de la pègre parisienne, tente à la fois de sauver de la guillotine un innocent et de venger la mort de ses parents.
Le Secret de la boite à thé (publié une première fois en 1990 sous le titre Pouloulou, mais rapidement épuisé), dans une merveilleuse verve romanesque, multiplie coups de théâtre, machinations, complots et vengeances, pour le plus grand plaisir du lecteur !
Enfin, cette édition contient une riche historiographie (inédite), établie à partir d'archives familiales, qui apporte un éclairage précieux sur la vie et l'oeuvre de Gaston Leroux.

Bref, voici un recueil à mettre entre toutes les mains, pour découvrir ou redécouvrir l'oeuvre de ce formidable raconteur d'histoires. Des rebondissements, du burlesque, du frisson, du drame, de l'étrange : que de veillées en perspective !


Romans mystérieux / Gaston Leroux (Omnibus, 2008)

L'exposition à la BNF dure jusqu'au 04 janvier 2008. Est publié aussi un (riche) catalogue d'exposition, regroupant manuscrits, photographies, affiches, éditions illustrées, unes de journaux de l'époque...

PS : c'est Francis Lacassin, directeur de la collection Bouquins chez Robert Laffont (rééditions de Maurice Leblanc, d'Eugène Sue, de Gustave Le Rouge...) qui devait préfacer ce recueil. Il n'en a pas eu le temps. Il est décédé en août dernier, à l'âge de 76 ans. Sa grande connaissance des littératures populaires va nous manquer.
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15 novembre 2008 6 15 /11 /novembre /2008 00:00

"...Lys avait renchéri en disant "coup de grâce" et cette expression avait aussitôt résonné dans leurs oreilles et dans leurs coeurs comme une véritable révélation, même s'ils ne savaient pas encore ce qu'ils allaient en faire. Il y avait le mot "coup" et il y avait le mot "grâce" et c'était dans le même temps ce qu'on leur avait enseigné de la vie et l'idée qu'eux-mêmes s'en faisaient."


nullTrois nouvelles.
Trois tranches de vies ordinaires, tartinées de rêves et de promesses, englouties par la gueule béante du destin, qui vient bouleverser la routine des jours et des moments - apparemment - anodins.
Trois "Gnossiennes" qui nous disent les fêlures de l'enfance et de l'adolescence, la fragilité des êtres, leur impuissance, les espoirs souillés, l'union absurde du gâchis et de la grâce.

Un château délabré accueille une colonie de vacances et l'amitié entre deux garçons solitaires. L'un souffre-douleur, l'autre pygmalion protecteur. S'en suivent mort tragique, disparition inquiétante... Une sorte d'Harry, un ami qui vous veut du bien en culotte-courte.
Quatre ados, militants écolos, se rebaptisent de noms de fleurs et prennent une décision extrême : "je ne peux pas vivre sur une Terre irradiée".
Un footballeur en herbe, gamin d'une cité de Marseille, mesure la distance qui sépare le Stade Vélodrome de sa cellule, la chance du mauvais sort.


On retrouve dans ce court recueil l'écriture ciselée de Marcus Malte, déjà à l'oeuvre dans le fascinant Garden of love.
Elliptique, envoûtante, il nous joue en mode mineur sa petite musique des mots, légère et néammoins profonde.



Toute la nuit devant nous
/ Marcus Malte (Zulma, 2008)

PS : à noter que la troisième nouvelle, Le père à Francis, est déjà parue dans le recueil collectif Marseille, du noir dans le jaune (Autrement, 2001), aujourd'hui épuisé.

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11 novembre 2008 2 11 /11 /novembre /2008 12:39
"Soudain, brutale et proche, une salve déchire l'air tranquille du matin. (...) Des têtes apparaissent au ras du sol, des têtes aux yeux étonnés dont le regard interroge. Porchon me dit :
- C'est cela, hein ?
- Oui... Tu es tout pâle.
- Toi aussi.
Un énorme silence s'abat sur nous. Quelques secondes passent, solennelles, interminables. Et toute grêle, toute nue, dans l'air immobile, la détonation d'un revolver crève, comme une bulle à la surface d'un étang.
- Oh ! dit Porchon. Le coup de grâce.
On vient de fusiller l'un des nôtres."
(Maurice Genevoix, Ceux de 14)


nullDe la Grande Guerre, déjà (L'affaire Jules Bathias), à celle de 39-45 (Boulevard des branques) en passant par le Paris de l'entre-deux-guerres(Belleville-Barcelone, Les brouillards de la butte), Patrick Pécherot aime emprunter les chemins de l'Histoire et de la Mémoire.
Amoureux du Paris populaire et du roman itou (Léo Malet...), il délaisse cette fois le bitume de Panam' pour la boue des tranchées du Chemin des Dames. Nous sommes en 17, le général Nivelle lance l' "offensive du printemps". A défaut du Sacre. L'Etat-Major prévoit une percée foudroyante des lignes allemandes. Ce sera surtout l'Homme foudroyé. Par dizaines de milliers, en quelques semaines, pour quelques dizaines de mètres gagnés. Les trouffions en ont ras les godillots, les mutineries se multiplient, l'armée doit étouffer les rébellions : on va donc fusiller pour l'exemple.

C'est ce qui attend le soldat Jonas, surnommé Tranchecaille par ses camarades, rapport à l'uniforme bien trop large, qui pend sur lui comme sur un pantin désarticulé. Un pantin, tiens, voilà ce qu'il est Jonas, déjà condamné avant même d'être jugé. S'agit de maintenir la discipline dans les rangs !
Jonas s'apprête à passer devant le conseil de guerre, il est accusé d'avoir tué son lieutenant, lors d'un assaut. Y avait bien un contentieux, à propos du pantalon trop grand justement. Mais peut-on tuer pour un froc ? Et Tranchecaille n'a pas le profil, non, pas réfractaire pour deux sous, toujours aux avants-postes, avec les copains. C'est le capitaine Duparc qui est chargé de sa défense. Un homme droit, soucieux d'établir la vérité. La messe est dite, pourtant, on l'entend dès les premières lignes. Devant lui défilent hommes du rang, officiers, témoins divers, chargés d'éclairer cette sombre affaire comme la personnalité de l'accusé. Tranchecaille est-il un simulateur ? Ou un bon bougre dépassé par les circonstances qui s'allient contre lui ?


Ce qui interpelle d'abord, c'est la structure du roman, brillamment échafaudée, composée d'épisodes épars : aux interrogatoires de Jonas succèdent les témoignages de ses camarades, les compte-rendus divers, les retours en arrière (et à l'arrière, aussi) ou la correspondance de Duparc...

Sur la trame policière vient ensuite se greffer la trame historique : rassemblés, ces morceaux d'histoires reconstituent la chronologie des événements et, surtout, le portrait d'une époque et de cette fameuse Der des ders. Pécherot, dans ce roman foisonnant, recrée tout un monde : la camaraderie, le réconfort des marraines de guerre, la fraternisation avec l'ennemi boche, au moins le temps d'un repas, la sape qui vous saisit d'angoisse, mais aussi la désinformation de la presse, l'obstination butée des généraux, l'inflation, la pénurie à l'arrière...
Il dit aussi le no man's land où pourrissent les cadavres, les assauts sous la mitraille, les pluies d'obus, les traumatismes et le martyre des corps, les blessés, l'hôpital de campagne où l'on taille scie découpe fouille ampute sans relâche. Mécanique absurde, terrifiante.

A travers le destin d'un homme, "un tout petit jeu de massacre emboîté dans le grand"Tranchecaille dépeint la vie quotidienne du soldat, et s'attache particulièrement à la psychologie du combattant, à son état d'esprit, qui mêle lassitude, solidarité, courage, fatigue, rébellion... Ce récit, en plus de dénoncer l'individu broyé par la machine - quand ce n'est pas la Grosse Bertha, c'est la grande Muette qui s'en charge -, nous place au plus près de ces hommes.

Et puis il y a la patte Pécherot, cette gouaille qui n'appartient qu'à lui, cette saveur, ce sens du dialogue, de l'image et du rythme.
Surtout Tranchecaille possède cette puissance d'évocation rare, un certain souffle, et du style. Pécherot a fondu ses phrases et les lâche comme des salves, qui vous pilonnent l'estomac, hachées, scandées comme la mitraille, tranchantes comme Rosalie la baïonnette, et qui vous jouent leur petite musique, vacarme ou silence, leur oraison funèbre. On lit ce roman d'une oreille, et c'est un régal.


Tranchecaille / Patrick Pécherot (Gallimard, Série noire, 2008)

PS : ce mois-ci est réédité Boulevard des branques, du même auteur, chez Folio Policier.
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9 novembre 2008 7 09 /11 /novembre /2008 00:00
Nicolas Michel ? Inconnu au bataillon. Il a pourtant déjà publié plusieurs romans , dont un polar, Naevi, en 2005.
Il est aussi journaliste à Jeune Afrique, une expérience qui lui a certainement été bien utile dans la rédaction de ce second opus des enquêtes d'Etienne Gouirand, commissaire marseillais proche de la retraite mais toujours fringant.

nullNicolas Michel agence patiemment son récit, dans lequel nous rentrons par une porte dérobée, qui ouvre sur Kampala, en Ouganda : une main sur le volant, l'autre près de l'arme, les yeux et les souvenirs dans le rétroviseur, Enock quitte le pays, en proie à la panique et à la confusion, fuyant un danger qui se précise peu à peu.
Voilà une entrée en matière diablement réussie, et qui vous entraîne derechef dans l'histoire.

Puis changement de point de vue : Etienne Gouirand fait son entrée ; l'enquête va le mener de Marseille en Corse et jusqu'en Afrique, afin de résoudre la mort d'un ami d'enfance, Sergio Morrachini, qui vient d'être assassiné de trois balles dans le dos, chez lui à Propriano.
Sergio était journaliste, avait plusieurs dossiers en cours, la plupart ayant trait au nationalisme corse. L'enquête s'oriente naturellement vers les mouvements nationalistes (dont l'auteur nous donne d'ailleurs un bref mais clair historique), tandis que Gouirand est victime d'une tentative de meurtre et qu'un "contact" de Sergio est retrouvé mort, abattu de la même façon.


Si Corsika n'échappe pas à quelques maladresses - notamment un ou deux micro-épisodes de la vie personnelle du commissaire, superflus à mon goùt -, la prose de Nicolas Michel, d'une belle musicalité, tantôt syncopée et âpre, tantôt lyrique et sensuelle, les fait vite oublier.

Le propos aussi. Qui repose sur l'équation : Hauts-de-Seine + édiles corrompues + Ouganda + hommes de main = Françafrique.
Qu'il jongle avec les calculs (financiers), les soustractions (définitives), les associations (de malfaiteurs), l'auteur tombe juste. D'autant plus que l'affaire qu'il décrit et dénonce nous en rappelle d'autres, bien réelles celles-là. L'affaire ELF, pour n'en citer qu'une parmi la longue liste des scandales politico-financiers de la françafrique.

En substance : enjeux politiques prééminents, trafics d'envergure, victimes innombrables, innocentes... Mais les dés sont pipés ; attention terrain miné ! La justice et la loi ne s'aventurent jamais complètement jusque-là.
C'est terrible, brutal, révoltant. Et aussi très bien rendu.


Dans le véritable maquis de la production éditoriale, où abondent collections, écrivains et polars en tous genres, de bons auteurs peuvent avoir du mal à trouver leur public.
En voilà justement un qui sort du rang. Et qui mérite toute notre attention.


Corsika / Nicolas Michel (Buchet Chastel, 2008)
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5 novembre 2008 3 05 /11 /novembre /2008 00:00

Voilà, Barack Obama vient d'être élu 44ème Président des Etats-Unis. Ca fait au moins une différence avec Australia Underground, dans lequel un républicain belliciste a remporté les élections américaines. Pourvu que ce soit bon signe et que l'avenir nous épargne la vision qu'en donne Andrew McGahan dans ce bon polar d'anticipation, bien rythmé et aux multiples rebondissements.


nullEt ça commence fort. 
Un typhon dévaste la côte australienne et un complexe touristique flambant neuf, au beau milieu duquel se trouve Leo James, la cinquantaine bedonnante, porté sur la bouteille et promoteur véreux qui a construit sa carrière en utilisant les réseaux de son Premier Ministre de frère.
Leo va passer une journée disons... éprouvante : à peine sorti de l'hôtel submergé par les flots, le voilà kidnappé par un groupuscule islamiste (au passage l'un des ravisseurs est... décapité !), avant d'être "sauvé" par la police militaire pour être finalement récupéré, comme un paquet de linge sale, par Australia Underground, un groupe clandestin luttant contre la dictature qu'est devenue l'Australie. Tout le monde s'intéresse à Leo James tout à coup, mais lui-même semble n'y rien comprendre...

Nous sommes en 2010, et ce sont des néo-conservateurs pur jus - au premier rang desquels le frère de Léo, qui l'a toujours détesté - qui dirigent le pays. Après le 11 septembre et surtout l'attentat terroriste qui a rayé de la carte la capitale Canberra, les lois sécuritaires se sont multipliées : enfermement des  musulmans dans des "enclaves culturelles" ceintes de miradors, pouvoir accru des forces de police et de l'armée, restriction des libertés individuelles ; nationalisme exacerbé, groupes patriotes, sentiment anti-musulman, surveillance accrue, paranoïa collective... N'en jetez plus !

J'avoue que les premières pages m'ont laissé perplexe. Des terroristes islamistes, des situations rocambolesques, un personnage vite ébauché dont les malheurs ne nous intéressent pas vraiment... Je craignai que le récit éclate en tous sens, dans un délire sans queue ni tête, ou pire, illustre ce concept douteux de "guerre des civilisations".
Mais ces craintes se sont vite dissipées. S'il part à toute vitesse, McGahan négocie bien les premiers virages de son intrigue et parvient ensuite sans mal à nous entrainer dans le sillage du pauvre Leo - qui gagne peu peu en épaisseur, bien qu'on entende trop souvent l'auteur lui-même discourir à sa place -, et à nous immerger en plein cauchemar.

Un cauchemar d'autant plus effrayant que le monde qu'il décrit, s'il est encore éloigné du nôtre, pourrait y ressembler un jour et que, par certains aspects, c'est déjà le cas !
Le parrallèle avec les Etats-Unis est flagrant, bien-sûr, qui ont voté la loi du Patriot Act juste après le 11/09, avec comme objectif de lutter plus efficacement contre le terrorisme, mais qui a aussi porté de sérieux coups à la liberté d'expression et d'opinion et au respect de la vie privée. Cela dit, pas la peine de traverser l'Atlantique pour trouver des signes de repli sur soi, de méfiance de l'étranger, de fierté nationale mal placée : il suffit d'avoir un Ministère de l'immigration ET de l'identité nationale. Sans compter ces fameux tests ADN qui ont soulevé la polémique il y a quelques mois, et qui ne sont pas sans rappeler les "tests de citoyenneté" évoqués dans le roman.
Bref, McGahan force le trait, extrapole, mais on a déjà goûté à certains des ingrédients qu'il utilise dans ce roman qui sonne comme un avertissement.

 Voici un des postulats qui a servi à la mise en place du nouveau régime décrit dans le roman :
"... quand les gens sont obligés de rogner sur tout pour financer leurs études, au moins ils ne perdent pas leur temps à manifester, à protester et à semer le désordre une fois en fac. Même chose pour les allocs : si elles étaient moins faciles à obtenir (...), les chômeurs remueraient ciel et terre pour trouver du boulot, comme il se doit. Quant à la sécu, eh bien, franchement, les traitements médicaux les plus avancés coûtaient une fortune, alors si cela signifiait que les meilleurs soins n'étaient accessibles qu'aux riches, soit, ce serait une motivation supplémentaire pour pousser la population à s'enrichir. Le secteur privé, l'utilisateur-payeur, c'était le principe." 

Pourvu que McGahan ne soit pas visionnaire...


Australia Underground
/ Andrew McGahan (Underground, 2006, trad. de l'anglais (Australie) par Laurent Bury. Actes Sud, coll. actes noirs, 2008)

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Published by jeanjean - dans océanie
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1 novembre 2008 6 01 /11 /novembre /2008 00:00

"Le soupçon est un acide. Il ronge tout ce qu'il touche. Il s'attaque à la surface des choses en y laissant une marque indélébile."

Voilà qui résume parfaitement ce roman, où l'auteur, tel un biologiste penché sur son microscope, observe et détaille quelque cellule.
Ici, c'est la cellule familiale que dissèque Thomas Cook, et sa fulgurante désintégration. Le geste est sûr, l'exposé brillant, le propos glaçant.

nullLa petite Amy, 7 ans, vient de disparaitre. La veille au soir, c'est un jeune voisin, Keith, qui était chargé de la garder. Keith ressemble aux adolescents de son âge, renfermé, maladroit et peu sûr de lui. 
Les soupçons de la police et des habitants de cette petite ville se portent bientôt sur lui. Les indices l'accusent, le doute s'insinue, tel un animal rampant et répugnant.
Jusque dans l'esprit de son père, le narrateur de ce drame, incapable de repousser, en son for intérieur, cette terrible éventualité : son propre fils a enlevé et tué une enfant. Qui est-il vraiment ? En tout cas, pas le fils qu'il aurait voulu avoir.
Au fil des jours, tandis que l'enquête se poursuit, que la vindicte populaire gronde, que la défiance se lit sur les visages, Eric Moore voit sa famille imploser et son monde s'effondrer inexorablement. Un petit monde patiemment et laborieusement bâti sur les ruines de sa propre histoire familiale.

A travers ce roman, Thomas Cook explore avec talent les relations humaines, et plus précisément les liens filiaux, leur complexité et leur part de non-dits et de déceptions.
Il maitrise admirablement son sujet, excellant dans l'introspection psychologique comme dans la construction du récit, en choisissant de prendre la voix du père, qui commence son récit longtemps après les faits eux-mêmes, si bien que nous entrevoyons le drame à venir sans vraiment en saisir la portée.

Ce personnage, en plein désarroi et qui nous inspire une immense compassion, nous questionne aussi sur nos propres liens familiaux : de quoi serions-nous capables pour protéger ceux que nous aimons ? Quel poids peut supporter la confiance que nous plaçons en eux ? Et enfin, les connaissons-nous si bien ?


Polar psychologique monté sur les ressorts du thriller, entretenant savamment l'angoisse, Les feuilles mortes risquent de vous coller aux basques un bout de temps.


Si plusieurs de ses romans ont déjà été traduits en France - dont l'excellent Les rues en feu, où il aborde le mouvement pour les droits civiques des Noirs américains dans les années 60 -, Thomas Cook reste relativement méconnu.
Espérons que Les feuilles mortes, cette petite merveille de polar psychologique - qui a eu d'ailleurs un écho assez important dans la presse ainsi que sur de nombreux sites et blog internet -, lui fasse rencontrer un succès amplement mérité.


Les feuilles mortes / Thomas H. Cook (Red Leaves. Gallimard, Série noire, 2008)

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Published by jeanjean - dans amérique du nord
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28 octobre 2008 2 28 /10 /octobre /2008 00:00

"S'il y a quelque chose qui ne va pas, c'est que ce sont toujours les plus faibles qui trinquent ; ceux qui sont obligés de laisser les autres leur marcher dessus ; ceux qui n'ont pas encore compris que les ongles servent à rester accroché à la vie, ceux qui ont des griffes encore peu robustes et peu pointues. Comme le petit Claudio."

J'ai déjà eu l'occasion de mentionner Loriano Macchiavelli, et son précédent roman traduit en France, Bologne ville à vendre. On peut rappeler quand même qu'il fait partie des précurseurs du roman noir italien et a influençé nombre d'auteurs, parmi lesquels Massimo Carlotto qui se considère lui-même comme son "fils".


nullDerrière le paravent n'est pas vraiment une nouveauté : inédit en France, il est paru en Italie il y a une trentaine d'années déjà.
Ce qui n'enlève rien à la qualité du texte ni à la pertinence du propos. 
Un petit bonus : cette édition est accompagnée d'une préface de l'auteur, qui remet le roman dans son contexte socio-historique.
Il évoque notamment le Pilastro, ce quartier de la banlieue de Bologne, qui est au coeur même du roman. Un ghetto où semble échouer toute la misère du monde et où il est parfois plus difficile de lutter contre les préjugés que contre la misère (le "kärcher" n'est d'ailleurs d'aucune utilité...).

Des préjugés, le sergent Sarti Antonio en a aussi, qui vient juste d'être affecté aux rondes de nuit dans ce quartier de grande pauvreté et de petits trafics.
Après le meurtre du petit Claudio, qu'il avait pris sous son aile, il s'obstine à retourner tout le quartier, submergé par la colère et le dépit, convaincu que le coupable s'y trouve. Le meurtre a bien eu lieu au Pilastro, non ? La méfiance et la répulsion instinctives qu'éprouve Sarti Antonio à l'égard de ses habitants vont l'aveugler, jusqu'à ce qu'il regarde derrière le paravent, et découvre que les apparences sont parfois trompeuses.


Ca fait plaisir de retrouver Sarti Antonio, notre policier, comme se plait à l'appeler l'auteur. Moins coléreux que bougon, moins ridicule qu'émouvant, moins résolu qu'entêté, Sarti n'est pas un policier ordinaire. Plutôt un Socrate moderne, qui aurait même trouvé sa Pythie, en la personne de Rosas, clochard céleste et philosophe, éternel compagnon de notre policier qui vient chercher chez lui quelques oracles quand l'écheveau de l'enquête se fait trop compliqué. 

Une chose à savoir, pour finir : l'auteur lui-même fait souvent irruption dans le récit, se met en scène, interpelle son personnage, le suit, littéralement, le questionne, prenant parfois le lecteur à témoin. Ces interventions peuvent déconcerter au premier abord. Pour ma part, je m'y suis habitué assez vite - d'autant plus que Macchiavelli se montre affectueux et complice à l'égard de son (anti-)héros - mais vous serez peut-être seulement agacé par ces intrusions intempestives. A vous de voir.


Derrière le paravent / Loriano Macchiavelli (Passato, presente e chissà, trad. de l'italien par Laurent Lombart. Métailié, coll. Noir, 2008)

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27 octobre 2008 1 27 /10 /octobre /2008 18:19

Sale temps pour les Géants...

Après James Crumley, c'est au tour d'un autre grand écrivain américain de s'éteindre. Le "père" de Jim Chee et John Leaphorn, ses personnages de flics navajos, est mort hier à l'âge de 83 ans.
Ses romans, pour la plupart, évoquent la culture navajo, avec force détails et une grande connaissance des cultures indiennes, sans pour autant rogner sur la qualité des intrigues et des personnages. J'en avais parlé il y a peu, ici-même.


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22 octobre 2008 3 22 /10 /octobre /2008 00:00
Dans la synthèse de Bernard Strainchamps (Bibliosurf) sur le roman policier "Grand Breton", effectuée récemment à partir d'un questionnaire aux lecteurs, il n'est pas fait mention, bizarrement, de Allan James Tucker, alias Bill James.
Il est vrai que cet auteur britannique, né en 1929 à Cardiff, n'a pas en France la renommée d'un John Harvey, d'un Ian Rankin ou encore d'un Graham Hurley. Cela est dommage et constitue même une petite injustice.

S'il a aussi publlié quelques romans sous le pseudonyme de David Craig, c'est surtout sous celui de Bill James qu'il écrit et s'est fait connaître grâce à sa série consacrée aux inspecteurs Harpur et Iles ; elle comprend une vingtaine de titres (à ce jour, huit ont été traduits et publiés en France, tous dans la collection Rivages Noir) et constitue, dans le grand ensemble du police procedural britannique, un édifice intéressant.


nullAu sein duquel Club mérite une petite visite, comme une sorte de "petit salon" au décor familier dont les thèmes et les motifs, soigneusement assortis, ne déparent en rien des pièces précédentes. Pourquoi s'installer alors, me direz-vous, dans ce confort rassurant mais sans surprises ?  Eh bien, parce que Bill James ne commet aucune faute de goût, s'appuyant toujours sur des intrigues simples mais efficaces et sur son sens de l'humour et de la dérision, "so british". 

Cette fois, Harper et Iles sont confrontés au meurtre sauvage de Ian Aston, un jeune gangster. Comme la victime était l'amant de la femme de Iles, les soupçons se portent inévitablement sur lui, d'autant plus qu'il ne fait pas grand chose pour se disculper. Ses collègues, et notamment Harpur, sont gênés aux entournures, c'est rien de le dire : il s'agit d'un flic, d'un ami, et comme chacun sait, la police est une grande famille, un club.
L'autre club, c'est celui d'Oliver le Diplomate et de ses compères, qui s'apprêtent à dévaliser une banque. Aston trépassé, ils ont recruté Ralph "La panique" Ember, un vieux briscard du crime mais dont le surnom n'est pas sans fondement, même s'il veut se faire croire le contraire. Le coup est trop gros pour lui, et peut-être même pour toute la bande...


Si les polars de Bill James peuvent paraître dénués d'émotions, voire lisses, à un amateur d'intrigues palpitantes et frissonantes, c'est en raison de ce rapport distancié qu'il garde vis à vis des événements et des personnages, qui eux-mêmes n'opposent bien souvent que flegme et cynisme, même devant les pires situations.

Et puis Bill James n'est jamais aussi bon qu'entre les lignes, où l'on devine, dessinés avec finesse, les contours flous de personnages tout en nuances, aux prises avec leurs faiblesses, leurs lâchetés, leurs paradoxes. Et qui nous disent bien d'autres choses que ce qu'ils laissent paraître.

A ceux qui n'ont jamais lu Bill James, je conseillerais plutôt de commencer par Retour après la nuit, qui offre le double avantage d'être l'un des plus aboutis de la série et aussi l'un des premiers ; car si la plupart des polars mettant en scène un personnage récurrent peuvent se lire indépendamment les uns des autres, l'itinéraire des Harpur & Iles est plus balisé.
Malgré tout, je gage que Club ne rebute pas le novice, qui pourrait bien en redemander !


Club / Bill James (Club, trad. de l'anglais par Danièle Bondil. Rivages Noir, 2008)
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Published by jeanjean - dans grande-bretagne
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18 octobre 2008 6 18 /10 /octobre /2008 00:00

Massimo Carlotto est l’un des grands écrivains italiens de roman noirs. Ses polars, véritables radiographies de l’Italie contemporaine, décortiquent et dénoncent sans répit la corruption, l’injustice sociale, la violence endémique et les connexions entre le pouvoir politique et les mafias.
Carlotto a un parcours pour le moins agité : membre de Lotta Continua, un groupe d’extrême-gauche, dans les années 70, il est accusé et condamné pour meurtre, avant d'être gracié en 1993, après avoir connu la prison et la cavale. L'année suivante, il publie son premier roman.

En France vient de paraître Padana City (titre original : Nordeste) chez Métailié, ainsi qu’une réédition en poche de L’immense obscurité de la mort (Points Roman noir).

 

                                                                                  ©Daniela Zedda


Vous avez écrit Nordeste avec le scénariste Marco Videtta. Comment est née cette collaboration ?


J’aime écrire à 4 mains. Je trouve qu’il est important d’unir les « forces » quand il s’agit d’affronter des enquêtes longues et complexes qui servent de base pour l’écriture d’un roman. En outre, j’avais besoin d’affronter le thème du Nord-Est avec un regard différent et détaché comme peut l’être celui d’un napolitain. Un long voyage à travers le territoire a mis en évidence les conditions d’une confrontation sur des thèmes divers. Enfin, pour l’écriture, il a été utile de mettre en commun le point de vue d’écrivain avec celui d’un scénariste, cela a donné plus de « légèreté » à la narration.

 

Nordeste est un polar très ancré dans la réalité et l’actualité italienne – je pense par exemple à la situation des déchets à Naples. Vous abordez les nouvelles mafias de l’Est, leurs liens avec le pouvoir économique, la corruption des élites, la relative impuissance des pouvoirs publics. La situation est-elle vraiment aussi alarmante ?

Malheureusement oui. L’Italie est un pays accablé par la corruption et la criminalité. Il n’existe pas un seul secteur de la société italienne qui ne soit pas sujet à des intentions malsaines. Et Nordest démontre comment la situation se dégrade continuellement. Dans le roman, nous avons anticipé quelques scandales, comme celui des déchets à Naples, qui se sont ponctuellement avérés. Par ailleurs, on assiste au spectacle indécent du monde politique qui s’attaque à la micro-criminalité pour distraire et désinformer l’opinion publique pendant que pouvoir et contre-pouvoir criminel agissent, imperturbables.

 

Pourquoi avoir situé le roman en « Padanie », cette région du nord-est italien ?

Parce que l’alliance entre l’économie légale et illégale, qui a été à la base de la fortune économique de la région, l’a transformée en plus grand laboratoire criminel de l’Europe, où se développe la nouvelle criminalité, fille de la mondialisation et de la descente dans les rues de la corruption des secteurs importants de l’entreprise, de la finance et de la politique.

 

Arriverdeci amore, que vous avez écrit il y a quelques années, traitait déjà des imbrications entre le pouvoir économique et politique et les organisations mafieuses. On a l’impression que les choses ne s’améliorent pas…

En effet. Elles sont devenues un système. L’Italie s’est perdue entre les différentes discordes et chacune d’elles à ses propres liaisons dans les environnements dit "propres".

 

Comment les italiens appréhendent-ils ces problèmes – l’ecomafia, la corruption, la main mise des mafias sur des pans entiers de l’économie… ? Avec colère, résignation, indifférence ?

En ce moment, les Italiens sont concentrés sur tout autre chose, dans le sens que les bombardements des médias les ont troublé et ils pensent plus aux gitans et aux roumains qu’aux mafiosos dont on parle beaucoup moins dans la presse.

 

Dans Nordeste, nous voyons une ville de province sous la coupe de deux grandes familles, qui exercent et se transmettent le pouvoir et l’argent de génération en génération. Vous décrivez quasiment un système féodal !

Il est sans aucun doute féodal du moins sur le plan économique. A la différence des villes, les campagnes sont encore fermement aux mains de quelques familles. Comme au 19e siècle, elles régentent le pouvoir économique et politique même si elles doivent rendre des comptes avec une réelle productivité, diffuse, faite de nombreuses petites réalités qui réussissent de toute façon à commander. Il suffit de voir les noms qui composent les dirigeants des diverses associations des industriels et chercher leurs parents dans les conseils d’administration des banques et des institutions publiques.

 

A propos : la réélection de Silvio Berlusconi comme Président du Conseil, en avril dernier, a beaucoup étonné en France (bien qu’on n’ait pas vraiment de leçons à donner en terme de santé démocratique…), et on a du mal à se l’expliquer, vous n’auriez pas un indice ?!

Le « Berlusconisme » est devenu un corps social autoritaire, parallèle aux classes sociales en mesure d’avoir des privilèges et de tromper de larges pans de la population. Avoir le contrôle des télévisions le permet et l’aide.

 

Dans une interview donnée au site internet Evene en 2006, vous regrettiez le fait que « l’Italie est un pays où il n’y a plus de journalisme d’investigation ». Vous avez dû apprécier le travail de votre compatriote Roberto Saviano, dont le livre Gomorra remporte un vif succès ?

Certainement, le succès de Saviano est important mais il n’a, en aucun cas, amélioré la situation… Aujourd’hui personne ne fait plus de journalisme d’investigation car aucun journaliste ne peut le faire sans mettre dans l’embarras le monde politique déjà présent dans chaque scandale.

 

Gomorra semble avoir un impact très fort en Italie, à tel point que son auteur est sous protection policière*. Et je me demande pourquoi un roman, quand il décrit et dénonce les mêmes choses, n’a pas le même impact. En fait, le roman est un instrument extraordinaire pour raconter la réalité mais on dirait que le prisme de la fiction désamorce la charge que contient le livre. Qu’en pensez-vous ?

Le roman a indubitablement des limites et ne peut pas se substituer totalement au journalisme, néanmoins il a le grand mérite d’avoir un point de vue plus ample et plus approfondi. Et il est également le seul mode pour ne pas être censuré. Le lecteur italien comprend parfaitement les dénonciations des auteurs. Le problème est que rien en ce moment n’est en mesure de secouer les Italiens. Les auteurs « résistent » en attendant des temps meilleurs.

 

Vos romans donnent à voir, de manière frontale, les problèmes et les difficultés que traverse l’Italie. Vous considérez-vous comme un écrivain engagé ?

Oui, absolument. Mon travail est de raconter l’Italie d’aujourd’hui, la pire, celle qui détruit, dans un mode irrémédiable, ce pays, en lui interdisant de progresser et de devenir civilisé et propre. Dans ce sens, je suis et je me revendique comme un écrivain engagé.

 

On a dû vous poser cette question mille fois, mais quelles sont vos influences littéraires ?

Françaises surtout et sud-américaines. Concernant le roman policier, je suis cependant, le fils de Loriano Macchiavelli, lequel m’a enseigné la possibilité de pouvoir écrire des romans ancrés dans la province italienne.

 

Alessandro Perissinotto, Piergiorgio Di Cara, Loriano Macchiavelli… et j’en passe. Le polar italien est en pleine forme ! A quoi attribuez-vous cette bonne santé ? Y-a-t-il selon vous un quelconque effet générationnel ?

Sans aucun doute la génération des années 70 s’est dédiée à l’écriture et à la lecture du polar mais il est également vrai que les lecteurs ont compris que s’ils veulent s’informer sur la part obscure de ce pays ils doivent lire nos romans.

 

Plus globalement, comment est perçu le genre policier en Italie ?

Bien. Il se vend, il est publié, il fait parler. Certains moins que d’autres. Dans un certain sens, quelques écrivains ont choisi la voie plus simple du pur roman à suspens, d’autres ont pris celle plus difficile de l’enquête et de la dénonciation.

 

Une dernière question : vous travaillez sur un nouveau roman actuellement ? Vous pouvez nous en parler un peu ou c’est trop tôt ?

Le 12 novembre prochain parait Pedras de Fogu, roman sur la pollution liée à la guerre et les affaires de plusieurs millions liées à la privatisation de la guerre et de la sécurité. Une enquête particulièrement longue et difficile. A part moi, ce roman a été écrit en collaboration avec 9 auteurs qui se sont réunis sous le sigle « Mama Sabot ». (plus d'infos sur le site de l'auteur, ainsi qu'une vidéo)


Un grand merci à Mélanie Di Silvestro pour la traduction !


* Roberto Saviano a annoncé qu'il allait s'exiler, suite à de nouvelles menaces de mort de la mafia napolitaine (Libération, 16/10/08).

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Published by jeanjean - dans entretiens
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