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9 juillet 2008 3 09 /07 /juillet /2008 11:29

nullDick Lapelouse a décidé de s’installer à son compte et entreprend bien naturellement les démarches attenantes : négociation d’un prêt bancaire, enregistrement à la Chambre de commerce, installation de la société dans un appartement cossu-bordelais…

La routine, quoi. Sauf que Dick est… tueur à gages ! Avec n°de siret SVP ! Et catalogue sur papier glacé itou.

Débarrassé des tracas administratifs et autres paperasseries, Dick attend le chaland, plein d’assurance, fort de son expérience dans la mafia niçoise, certain aussi que son activité va lui ouvrir un marché énorme… Car Dick a sa petite idée sur le business, une idée lumineuse : il va casser les prix !

Et la baraque par la même occasion ! Car les clients ne tardent pas à envahir son bureau subtilement décoré, aux lignes harmonieuses, au mobilier design. Des gens modestes bien entendu, salariés à la peine, ouvriers, petits employés, étudiants, qui veulent tous s’enlever une épine du pied. Et chez Dick, c’est discrétion assurée et surtout tarifs imbattables. De l’homicide à la carte, et accessible à tous, comme les écrans plasma !
En ces temps d’inquiétude quant au pouvoir d’achat, c’est une vraie aubaine, non ?!


Disponible, prévenant, Dick accueille toujours ses clients avec cette cordialité toute professionnelle teintée de réserve. A-t-il affaire à un indécis ? Consultez le catalogue, tenez, page 76, un étranglement à 79.99€ HT, cela vous convient-il ? En pages annexes, sont indiquées les options (donnant lieu à majoration, vous le comprendrez…), je vous laisse faire votre choix, si vous avez une question, n’hésitez pas, surtout…


On s’en doute, un client va venir rompre la (morbide) routine de notre entrepreneur, et il va se retrouver confronté à quelques gros poissons qui ne vont pas le laisser frayer à sa guise.

Mais le plus important n’est pas là, dans le scénario parfois un peu décousu, mais réside plutôt dans la verve et le talent de l’auteur qui nous embarque avec brio dans cette histoire à dormir debout.



Rocambolesque, drôle, décalé, absurde, inquiétant : le tri sélectif… est tout cela à la fois, qui n‘est pas sans rappeler C‘est arrivé près de chez vous, ovni cinématographique devenu film culte. Ça trucide, ça découpe, ça broie, ça zigouille, ça dépèce, mais dans la sérénité et la normalité la plus absolue !


Derrière la farce de Gendron, bien sûr, se cache une féroce critique de ses contemporains, son ton grinçant met en exergue nos réflexes consuméristes et individualistes, et l’indifférence veule dont nous faisons parfois preuve, face à ce(ux) qui nous entoure(nt).

Dans un exercice plutôt casse-gueule, l’auteur a réussi son coup : le tir est précis et puissant, d’autant plus que la charge est pleine d’une ironie et d’un humour explosifs.

 
Conseil(s) d’accompagnement : Sébastien Gendron a publié simultanément un recueil de nouvelles (éditions Les Petits matins),  intitulé Echantillons gratuits ne pouvant être vendus séparément. Je ne l’ai pas lu mais ça ne saurait tarder.

 

 
Le tri sélectif des ordures
/ Sébastien Gendron (Bernard Pascuito éditeur, 2008)
 

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28 juin 2008 6 28 /06 /juin /2008 00:00

J'ai déjà eu l'occasion d'évoquer le magnifique et salutaire travail des (jeunes) éditions Gallmeister, spécialisées dans le nature writing. Romans, récits de voyage, polars, au coeur des "Grands Espaces" : un coup de vent frais sur le paysage éditorial français.
 
Après Dérive sanglante, paru chez le même éditeur l'année dernière, Casco bay est le second volet des aventures de Stoney Calhoun, guide de pêche installé dans le Maine, à l'extrême nord-est des Etats-Unis.

Depuis un accident qui lui a fait perdre la mémoire sept ans plus tôt, Calhoun partage son temps entre sa cabane au fond des bois du Maine, où il vit avec son chien Ralph, et la boutique de pêche de Kate, sa charmante associée et amante.


Les événements vont quelque peu bouleverser cette existence simple et paisible, quand il découvre, sur l'une des petites îles qui parsèment la baie, un corps carbonisé. Quelques jours plus tard, le client qui l'accompagnait ce jour-là est lui-même retrouvé mort dans la cabane de Calhoun.
Quel lien peut-il y avoir entre un cadavre abandonné sur une île déserte et un tranquille professeur d'université ?
Bien que réticent, Calhoun accepte de seconder Dickman, son ami de shérif, le temps de l'enquête.
Le temps aussi de se rendre compte de dispositions et de talents pour le moins particuliers, hérités de son "ancienne" vie, comme analyser une scène de crime ou pouvoir tuer un homme à mains nues... !


D'ailleurs, le mystère enveloppant l'amnésie de Calhoun - est-il un ancien flic ? Un homme de l'ombre employé par quelque officine gouvernementale ? Et qui est "l'Homme au Costume" qui lui rend visite régulièrement et semble tout savoir de lui ? - ne cesse de nous intriguer et rend le roman d'autant plus intéressant.

D'autre part, les paysages du Maine sont superbement décrits par Tapply ; ce p'tit coin d'Amérique est d'ailleurs réputé pour sa beauté. Ajoutez à cela une galerie de personnages aussi rugueux qu'attachants, et vous obtenez un très bon polar, limpide et rafraichissant comme ces petites rivières où filent des truites argentées...

Vous n'aimez ni la pêche, ni les bateaux ni les chiens ? Vous vous moquez de savoir ce qu'est une "Clouser Minnow" ou une "Déceiver" ? Peu importe, car Casco bay est aussi un bon roman à rebondissements, dépaysant, à l'intrigue impeccablement construite et servi par des dialogues percutants. De quoi vous faire passer un excellent moment.

Alors, si vous ne savez pas quoi fourrer dans votre musette cet été...

 

Conseil(s) d'accompagnement : les tribulations de Stoney Calhoun ne sont pas sans rappeler celles de Dahlgren Wallace, le héros de La rivière de sang de Jim Tenuto (chez le même éditeur), lui-même partagé entre la pêche à la mouche et des cadavres impromptus...


Casco Bay / William G. Tapply (Casco Bay, trad. de l'américain par François Happe. Gallmeister, 2008)

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24 juin 2008 2 24 /06 /juin /2008 14:03

Après La mémoire courte, paru en 2006, revoilà Louis-Ferdinand Despreez, auteur sud-africain d'expression française (par ses ancêtres huguenots) et son personnage Francis Zondi, de la police de Pretoria.


Ce qui caractérise en premier lieu "Bronx" (il est surnommé ainsi en raison de son passage au FBI), ce sont ses angoisses existencielles : digressions mentales, réflexions sans fin sur la condition humaine, questionnements sur son pays, cette nouvelle Afrique du Sud post-apartheid...
Pourfendeur acharné du crime, doté d'une forte personnalité, empathique, il tente toujours d'analyser le comportement de ses congénères, même s'il déteste par dessus tout la victimisation et le laisser-aller dans lesquels se complaisent ses frères de couleur.
Vous l'aurez compris, la personnalité de Zondi tient pour beaucoup dans les romans de Despreez, qui dresse à travers son personnage un portrait acide et sans concession de la Nation Arc-en-Ciel, encore profondément inégalitaire.


A travers une affaire de kidnapping d'enfants, Despreez nous montre une société sud-africaine en pleine désintégration, en pleine déliquescence morale, où règne un climat délétère, alourdi par les rancunes et frustations des différentes communautés raciales, héritage empoisonné de l'Apartheid.

Avec colère, parfois avec accablement, Despreez dénonce pêle-mêle l'incompétence et l'aveuglement des dirigeants politiques, les préjugés et le racisme latent (qui n'est pas seulement l'apanage des boers), la naïveté des intellos-gauchistes, la bêtise crasse des touristes...


Noir, terriblement violent, dérangeant (d'autant plus que les victimes sont des enfants), politiquement incorrect, cet excellent polar se veut aussi une étude d'une société malade, d'autant plus instructive et pertinente que Despreez évite toute simplification ou raccourci intellectuel mais s'évertue au contraire à restituer la complexité des difficultés que rencontre son pays, pour tenter d'en saisir le sens et d'en comprendre les mécanismes.
C'est son grand mérite.

Extrait :
"son pays bien-aimé s'était laissé prendre au piège de l'autosatisfaction ; tout simplement parce que les noirs avaient été libérés de l'apartheid sans violence, que la planète entière leur avait délivré un satisfecit et leur avait fait croire que toutes leurs souffrances allaient ainsi être effacées d'un coup de baguette magique par Magic Mandela... (...) Et tout le monde s'était alors endormi sur les lauriers de la démocratie bredouillante en se berçant de cette illusion que tous les Sud-Africains étaient devenus des frères de sang inconditionnellement amoureux de leur nouveau drapeau, comme si aucune rancoeur ou aucun malentendu n'avait subsisté."


Conseil(s) d'accompagnement : les romans de Deon Meyer bien-sûr, ainsi qu'un roman paru l'année dernière, Retour au pays bien-aimé, de Karel Schoeman.


Le noir qui marche à pied / Louis-Ferdinand Despreez (Phébus ; coll. Rayon noir, 2008)

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20 juin 2008 5 20 /06 /juin /2008 15:22

Si les polars d'Yvonne Besson font le bonheur d'un petit groupe d'amateurs, ils n'ont pas encore passé le Cap du Grand Public ni la Ligne de l'Engouement Médiatique. C'est bien dommage.

Yvonne Besson a quatre romans à son actif (publiés entre 1998 et 2004), ayant pour cadre (sauf Doubles dames contre la mort
) une petite ville de la côte normande, qu'on reconnait comme étant Dieppe, où elle vit elle-même depuis des années. 
Tous ses romans mettent en scène la jeune inspectrice Carole Riou, un personnage attachant et réaliste : pas du tout le flic superpuissant ou complètement névrosé qu'on nous sert (trop) souvent mais une personne simple et équilibrée, qu'on imagine volontiers comme voisine de palier !
Si ses romans entretiennent savamment le suspense, ce qui intéresse surtout Yvonne Besson ce sont les ressorts de l'enquête, les motivations du crime, plutôt que l'identité de l'assassin ou la résolution du mystère. 

La nuit des autres
est la seconde enquête de Carole Riou, confrontée cette fois à plusieurs meurtres ayant tous un lien avec Aubin Corbier, l'illustre (et défunt) écrivain local dont une association promeut l'oeuvre. Tous les indices accusent le libraire du coin, qui est aussi le fils de l'écrivain. Un coupable un peu trop idéal pour la jeune enquêtrice. Malgré la pression hiérarchique, elle décide d'explorer d'autres pistes, qui la mènent toutes à de vieilles rancunes et au poids douloureux de secret familiaux.

La nuit des autres est réédité ce mois-ci dans la collection Pocket.Policier. L'occasion de poser quelques questions à Yvonne Besson.



Comment êtes-vous venue à l'écriture, et notamment au polar ?

A la question quand ? Je répondrais : tard. Comment ? Je n’en sais trop rien. J’ai écrit mon premier « roman » policier à sept ans (dix pages !) Ensuite,  la tentation de l’écriture m’a hantée pendant  plus de quarante ans sans être assouvie (paresse ou manque de temps ?) et puis un jour j’ai décidé de prendre une année sabbatique et de me prouver que je pouvais le faire. Ça a marché, j’ai écrit Meurtres à l’antique.

Le polar s’est imposé. Sans doute d’abord parce que j’aime construire des intrigues un peu comme un problème d’algèbre, et puis je ne me sentais pas vraiment capable d’écrire autre chose !

 

Un professeur ("une professeure" ?) de Lettres Classiques accro au polar et qui en écrit elle-même ?! Même si le genre a gagné en respectabilité, l'association est loin d'être évidente, non ?

Plutôt « un professeur », cette féminisation artificielle ne me convient pas vraiment !! D’ailleurs, s’il faut vraiment  féminiser, « professeuse » serait plus judicieux, mais affreux !

Je ne me suis jamais posé cette question !! Je n’aime ni les hiérarchies ni les classifications, en fait. Je lis de tout. Il y a de très bons polars et de très mauvais romans de littérature dite « blanche », non ?

Vos romans - avec cette façon d'étudier un milieu social à travers une enqûete policière - me font penser à ceux de Ruth Rendell ou P.D. James (sans la corvée du thé et des manoirs cossus...). Comparaison flatteuse ou hors de propos ?

Flatteuse, sans doute, mais pas du tout hors de propos. Quand j’ai commencé à écrire, j’avais vraiment dans l’idée de remplir un créneau manquant dans la littérature policière française, le « procédural » à l’anglaise. Avec, bien sûr, la peinture la plus juste possible d’une société provinciale bien hexagonale (j’ai choisi la province, justement, pour me démarquer du « noir » à la française qui est beaucoup plus ancré dans les grandes villes.)

Quels sont vos goûts littéraires ? Et question polar, plutôt
police procédural que roman noir ?

Mes goûts sont très éclectiques : je relis régulièrement les « classiques », beaucoup les romanciers du 19ème, mais aussi Voltaire ou Diderot et les grands romanciers russes. Mes auteurs préférés (je ne dis pas « auteures » !) sont toutefois Jane Austen, les sœurs Brontë et Virginia Woolf. Que des femmes, et que des Anglaises. Faut que je me fasse psychanalyser, non ?? J’adore aussi Louis Guilloux, comme vous devez le savoir ! Le Sang noir est pour moi un des plus grands romans du 20ème siècle. Et Borges. En contemporain, surtout des étrangers (hispanophones, américains, anglais entre autres). Mon auteur vivant fétiche est un Barcelonais, Enrique Vila-Matas, digne descendant de Borges !

Pour le « procédural », je crois que j’ai déjà répondu. Mais je ne crache pas sur le « noir » !

Vos romans décrivent très bien le déroulement d'une enquête policière et les arcanes de l'institution judiciaire. Vous avez des "indics", vous vous documentez beaucoup ?

Je me suis renseignée auprès de gens compétents, oui. Mais peu, finalement. On m’a d’ailleurs signalé des erreurs de procédure. Mais je m’en moque un peu, cela ne me semble pas très important de coller à la réalité.

Votre personnage fétiche, l'inspectrice Carole Riou, est présente dans tous vos romans ; le choix d'un personnage récurrent est-il longuement réfléchi ou s'est-il imposé naturellement ?

C’était indispensable, dans la mesure où je me plaçais dans la tradition anglaise. Donc, on peut dire que ça s’est imposé.

Parlez-nous un peu de Carole Riou…

Elle a grandi à Dinard. Comme moi. Elle fume et aime bien boire un coup et c’est une révoltée qui a le cœur à gauche. Comme moi. La ressemblance s’arrête là ! Elle  est beaucoup plus jeune et beaucoup plus mince que moi !

Comme Carole Riou, vos personnages secondaires sont particulièrement fouillés et crédibles ; vous servez-vous de "modèles" parmi votre entourage, ou sont-ils complètement imaginaires ?

A quelques exceptions près, ils sont imaginaires. Mais je pense qu’on est, malgré soi, imprégné de ce qu’on connaît, non ? D’ailleurs, cela m’a valu quelques inimitiés : des gens qui ont cru se reconnaître alors que je n’avais pas du tout pensé à eux !!!

Vos romans ont pour cadre la ville balnéaire de "Marville", qu'on reconnaît rapidement comme étant Dieppe, où vous vivez et avez enseigné de nombreuses années. Pourquoi ce "pseudo" ?

Tout bêtement parce que le fait que la ville soit Marville et non Dieppe me laissait une grande liberté de création. Je pouvais à ma guise inventer des maisons, transformer des quartiers, imaginer des notables corrompus sans trop de risques !! Dans le troisième [Doubles dames contre la mort], mon éditeur a insisté pour que la ville soit vraiment Dinard, et je me suis sentie parfois un peu ligotée par le réel !

Sortons un peu du polar : vous avez postfacé un roman de l'écrivain Louis Guilloux (
Labyrinthe), parlez-nous un peu de cet auteur un peu oublié aujourd'hui...

J’ai déjà évoqué Le Sang noir. Je pourrais parler indéfiniment de Guilloux. Le fait qu’il soit peu à peu oublié, qu’il n’ait jamais été vraiment reconnu est une des grandes injustices de la littérature. J’espère qu’un jour, il prendra sa place dans le panthéon des grands.

Enfin, je ne peux pas m'empêcher de vous demander si vous avez un cinquième roman en préparation ?

Joker. C’est dur de m’y remettre, mais j’essaie !



Vous pouvez retrouver Yvonne Besson sur son site !

 

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Published by jeanjean - dans entretiens
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14 juin 2008 6 14 /06 /juin /2008 10:18
"... il entre dans la composition d'un beau meurtre quelque chose de plus que deux imbéciles - l'un assassinant, l'autre assassiné... Le dessein d'ensemble, le groupement, la lumière et l'ombre, la poésie, le sentiment sont maintenant tenus pour indispensables dans les tentatives de cette nature..."
De l'assassinat considéré comme un des beaux-arts / Thomas de Quincey


Paris, 1892. Georis Fromental, jeune littérateur parisien, retrouve par hasard Abel Cyprien, un ami d'enfance devenu inspecteur à la Sûreté générale. Ce dernier, qui lui reproche de se complaire dans "l'exotisme des bas-fonds", décide de lui présenter des affaires criminelles qui lui fourniront, pourquoi pas, un nouveau matériau pour des "romans judiciaires", bien éloignés de cet indigeste naturalisme littéraire tellement en vogue et si cher à ce monsieur Zola !

Voilà justement une affaire qui pique sa curiosité : un meurtrier semble choisir ses victimes parmi les "ennemis de l'art" - des Jocrisse, des Philistins, des Béotiens... -, eux-mêmes collectionneurs ou marchands de tableaux. 
Or, ni la vengeance ni la cupidité ne semblent être à l'origine de ces meurtres dont la macabre mise en scène - l'assassin reconstitue des tableaux célèbres - rajoute encore au mystère.
Le seul lien entre les assassinats réside en l'énigmatique Hyacinthe Péridot, jeune femme à l'allure androgyne, muse de nombreux artistes et dont les charmes ne laissent pas indifférent notre détective en herbe.
Si la Préfecture privilégie la piste anarchiste, Cyprien n'en néglige aucune et incite Fromental à s'introduire dans les cercles artistiques de la capitale, que fréquente peut-être cet assassin qui semble tuer par amour de l'Art.


Fromental et l'Androgyne est un polar (historique) excellent, écrit à quatre mains par un duo d'auteurs - Alain Demouzon (dont le dernier Melchior m'a pourtant déçu) et Jean-Pierre Croquet - particulièrement inspiré pour le coup !

Ils nous offrent un tableau saisissant de Paris et de la société française à la fin du XIXème siècle, une période d'autant plus intéressante qu'elle correspond à une charnière historique, le "vieux monde" transformé peu à peu par le progrès industriel et technique, et plus globalement par l'idée de modernité ; cette collision se cristallise dans la cohabitation de nouvelles technologies avec la mode alors très répandue de l'occultisme et des séances de spiritisme. Il n'y a qu'à voir Fromental, médusé devant ces "voitures sans chevaux", les premiers téléphones ou encore la fameuse découverte des empreintes digitales (qui reléguera bientôt la fantaisiste "science anthropométrique") !
Cette époque est aussi marquée par un bouillonnement intellectuel et culturel, d'où jaillissent le scandale impressionniste puis, encore balbutiante, l'école du Symbolisme, ou encore le "décadentisme", sorte d'école littéraire dominée par le pessimisme et des figures telles que Villiers de l'Isle-Adam ou J.K. Huysmans, l'auteur de Là-bas et d'A rebours.
Il flotte aussi dans l'air comme un parfum de Révolution, dont la fragrance anarchique provoque bien des déflagrations aux quatre coins de Paris. Pourtant Ravachol, le "Rocambole de l'anarchisme", sera bientôt guillotiné...
Enfin, c'est l'occasion de croiser, parmi des personnages fictifs, quelques bonhommes bien réels, parmi lesquelles Verlaine, Huysmans ou Gustave Moreau...

Autant de repères historiques, culturels, sociaux parfaitement restitués par Demouzon et Croquet, qui donnent au roman une vraie densité (dont sont d'ailleurs cruellement dépourvus nombre de polars historiques dont le contexte sert tout au plus de décor d'apparat).

Ce texte aurait pu paraître en feuilletons (populaires) dans Le Petit Journal ! Il en a le style, élégant et soutenu, le ton légèrement suranné - "d'époque" pourrait-on dire -, et les dialogues, riches et vivants, renforcent encore la vraisemblance du récit comme sa qualité littéraire.
Vraiment, de la belle ouvrage.


Conseil(s) d'accompagnement : si cette époque vous plait, lisez les polars de Claude Izner, et notamment Mystère rue des Saints-Pères.


Fromental et l'Androgyne / Alain Demouzon, Jean-Pierre Croquet (Fayard, 2007)
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8 juin 2008 7 08 /06 /juin /2008 00:00
Si le film d'Elia Kazan (sorti en 1954) avec le "magnétique" Marlon Brando, a (injustement) éclipsé l'oeuvre originale, il faut souligner que Budd Schulberg est un grand écrivain, dont le talent dépasse largement la faible notoriété (je vous recommande particulièrement le recueil de nouvelles intitulé Un homme dans la foule).

Terry Malloy, jeune docker et boxeur raté, est impliqué malgré lui dans l'assassinat d'un collègue, trop bavard au goût de Johnny Friendly (!), un mafieux qui règne en maître sur les docks et les syndicats. Pris de remords, Terry hésite entre se taire et témoigner, comme l'enjoignent le Père Terry ainsi que la soeur de la victime.


Après l'excellent Nuit de fureur, adaptation ô combien réussie du roman éponyme de Jim Thompson, je dois avouer que je suis un peu déçu par celle de Sur les quais.
Peut-être parce que la BD est plus proche du film de Kazan que du roman de Schulberg, justement...

Rien à reprocher au dessin : les docks new-yorkais version années 50 - leur activité fébrile, incessante, le dur labeur des dockers - sont parfaitement rendus par le trait fin en N&B de Van Linthout, qui leur donne un aspect vaguement menaçant et poisseux.

Mais le scénario est un peu léger et ne restitue pas la force et l'humanité que dégagent les personnages dans le roman. L'exemple le plus flagrant est celui du pasteur, héros magnifique, dont le rôle est ici largement amoindri.
Il est vrai aussi qu'adapter sur 80 pages dessinées un roman qui en fait 400 n'est pas chose facile, et qu'on perd forcément en densité.

Malgré tout, Sur les quais vaut un p'tit détour, ne serait-ce que pour cette belle et terrible esquisse de la rue new-yorkaise et les très belles illustrations qui lui redonnent vie.




Lisez cette interview de François Guérif, le directeur de la collection Rivages-Noir, qui parle de cette nouvelle collection et de bien d'autres choses encore...


Sur les quais
/ scénario Rodolphe, dessins Georges Van Linthout, d'après le roman de Budd Schulberg (Rivages/Casterman/Noir, 2008)
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3 juin 2008 2 03 /06 /juin /2008 14:02

« Il y a beaucoup de façons de parler de la télévision. Mais dans une perspective 'business', soyons réaliste : à la base, le métier de TF1, c'est d'aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit. […] Or pour qu'un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c'est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c'est du temps de cerveau humain disponible."
Patrick Le Lay, ancien président-directeur général de TF1



Eric Faure, la quarantaine célibataire, a un "Plan" : revenir à Paris et vivre enfin de ses talents d'illustrateur pour la jeunesse, après s'être laissé porter bon an mal an par les circonstances de l'existence - pas toujours bienheureuses - et pas mal de p'tits boulots.

S'il mène une vie plutôt chaotique, un rituel rythme ses journées : lire le journal en mangeant. Une "madeleine de proust" quotidienne...
En parcourant l'article de Claire, une amie, il tombe sur une note de claviste - des commentaires "pirates" glissées dans les articles par les des personnes chargées de recopier les textes avant la mise en page - assez cocasse :
[serrons les fesses NDLC].
La note fait allusion aux rumeurs de rachat du journal par Vidétis, une chaîne de télévision. Les journalistes sont inquiets, la rédaction partagée. C'est Claire qui couvre le sujet ; une tâche délicate, d'autant plus que Vidétis n'aime pas qu'on vienne fouiner dans leurs affaires.
Les menaces ne tardent pas ; elle fait alors appel à Eric, embarqué presque malgré lui dans cette histoire qui ressemble de plus en plus à un jeu de dupes.


Un bon polar sur un sujet d'actualité : la "consanguité" financière des médias et des grands groupes financiers ; impératif d'indépendance pour les uns, intérêts économiques pour les autres...

"On achève bien les journaux"...
L'auteur a l'air de bien connaitre le petit monde de la presse et en profite pour nous faire visiter les coulisses. Une p'tite pièce pour le guide !
S'il nous met en garde contre les images télévisées comme instrument de pouvoir et d'asservissement, Philippe Mouche le fait sans affectation ni alarmisme excessif. Au contraire, l'humour, la légèreté de ton, la sympathie que nous inspire d'emblée le maladroit Eric Faure par ses atermoiements amoureux, sont autant d'occasions de se désaltérer tout au long d'une intrigue dont les enjeux sont par ailleurs parfaitement effrayants.

Et puis, il prend son temps ce monsieur Mouche, il tergiverse, comme notre illustrateur-enquêteur, délaissant subitement son intrigue il s'évade, il ralentit, se retourne, musarde en compagnie de ses personnages et de souvenirs plus ou moins fictifs... C'est déroutant, peut-être même agaçant pour des amateurs exclusifs de polars biens cousus filant droit vers leur conclusion. Mais l'auteur n'a pas cédé à cette tentation, malgré un sujet qui s'y prêtait pourtant fort bien.
Pour ma part, je lui en sais gré.


Le complot Gutenberg
/ Philippe Mouche (Gaïa, 2008)

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24 mai 2008 6 24 /05 /mai /2008 00:00

"Les plus désespérés sont les chants les plus beaux,
et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots."
(Alfred de Musset)

Les éditions Rivages et Casterman inaugurent une nouvelle collection : Rivages/Casterman/Noir, qui "se propose de donner un prolongement graphique à la collection [Rivages/Noir, née il y a une vingtaine d'années]" et qui "a pour ambition de réunir les meilleurs dessinateurs et adaptateurs (...), un choix souvent facilité par de véritables coups de coeur, ou "rencontres" entre dessinateurs et auteurs."
Vu la richesse du catalogue de Rivages/Noir (Thompson, Goodis, Hillerman, Oppel pour ne citer qu'eux...), il y a de quoi faire.

D'autre part, cette collection laisse toute liberté aux auteurs concernant le choix de la couleur ou du N&B, le nombre de pages, la façon d'adapter et de traiter l'oeuvre originale... Chose plutôt rare dans l'édition de bandes dessinées si l'on excepte la (bien nommée) collection Aire libre.

Sont ici réunis, autour du roman du grand Jim Thompson, Nuit de fureur, le scénariste Matz et le dessinateur Miles Hyman. Le premier baigne déjà dans l'ambiance polar puisqu'il est l'auteur des séries BD Le tueur et Du plomb dans la tête. Tandis que le second - qui publie surtout pour la jeunesse - a adapté notamment Joseph Conrad (chez Futuropolis).


Années 1940. Carl Bigelow, alias Little Bigger, célèbre tueur à gages, débarque à Peardale, ville tranquille de l'Amérique profonde, pour éliminer Jake Winroy, un "repenti" qui s'apprête à témoigner à un important procès mettant en cause un ponte de la mafia new-yorkaise.
Bien-sûr, rien ne va se passer comme prévu. Entre la méfiance de Winroy, sa (jolie) diablesse de femme et les manigances de la pègre, notre tueur n'est pas au bout de ses peines.
Heureusement il y a Ruth, unijambiste mélancolique en qui Little voit son alter ego et peut-être même son Salut.

Magnifique et charismatique personnage que Little Bigger, petit bonhomme d'aspect juvénile, atteint de tuberculose, dont l'immense lassitude, le désespoir latent et l'idée de rédemption sont éminemment "thompsoniens". 
Comme souvent chez Thompson, digne héritier des tragédiens grecs (et de Faulkner), les êtres sont en sursis, poussés par une force irréversible vers un destin funeste, où dominent la désolation, le sexe triste, la folie...

C'est beau, sombre, poignant. Et magnifié par l'excellent travail de Matz et Hyman : bien découpé, le scénario n'omet aucun des moments forts du roman, auquel il reste fidèle. Les illustrations sont superbes : le dessin épuré, très graphique, aux teintes mates tirant vers l'ocre, le beige, le jaune-brun, renforce l'impact visuel et se prête bien à l'univers de l'écrivain.
Vraiment, une belle réussite. Même si le dénouement - hallucinant par ailleurs - est un peu rapide à mon goût.





Nuit de fureur / scénario Matz, dessins Miles Hyman, d'après le roman de Jim Thompson (Rivages/Casterman/Noir, 2008)

PS : sont parus simultanément à Nuit de fureur trois autres adaptations : Sur les quais de Budd Schulberg (on en reparle sous peu), Pauvres zhéros de Pierre Pelot et Pierre qui roule de Westlake.

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22 mai 2008 4 22 /05 /mai /2008 12:59

Si Fredric Brown, aujourd'hui, est surtout connu pour ses récits fantastiques un brin décalés - Martiens go home !, Fantômes et farfafouilles -, il fut d'abord un auteur de romans noirs, parmi lesquels quelques grands moments du genre : La belle et la bête, La nuit du Jabberwock ou encore La fille de nulle part, réédité chez La Découverte (une réédition est aussi prévue en septembre dans la collection Rivages/Noir).


George Weaver, agent immobilier, marié et père de famille, décide de s'installer pour quelques mois, seul,  dans une bicoque perdue au fin fond du Nouveau-Mexique, afin de soigner un état dépressif et un alcoolisme latent.
Cette même maison fut, huit ans plus tôt, le théâtre d'un crime. Jenny Ames, une jeune femme venue pour se marier, a été tuée à coups de couteau par Charles Nelson, un peintre raté. Le corps a été retrouvé deux mois plus tard. Entretemps, Nelson a disparu et plus personne n'a jamais entendu parler de lui. L'enquête a été bouclée, faute de pistes sérieuses.

Sur le conseil d'un ami, Weaver s'intéresse à cette histoire en vue d'écrire un article, mais ce qui n'est au début qu'un passe-temps excitant se transforme en fascination morbide. Il pense sans cesse à Jenny, Jenny, Jenny... dont il se fait une image idéalisée, une icône, par-delà le temps et la mort - si différente de son ivrogne et idiote de femme !
Il divague, s'imagine assis à côté d'elle, huit ans plus tôt, dans ce car emmenant la jeune femme vers Taos et une mort violente. Il aurait pu lui parler, la protéger, la sauver... Les mêmes questions reviennent sans cesse dans son cerveau malade : qui était-elle ? D'où venait-elle ? Quel était son tempérament ?
Weaver poursuit son enquête - où plutôt sa quête - et nourrit sa névrose à grandes lampées de whisky, sombrant peu à peu dans la folie et l'obsession mono-maniaque. Ses rares "accès de lucidité" le rendent d'autant plus pathétique. "Serais-je en train de devenir alcoolique ?" , "suis-je fou ?" se demande-t-il. Il s'aveugle et s'enfonce.


On ne retrouve pas ici le ton habituellement facétieux et léger de Fredric Brown. Quand il a écrit La fille de nulle part, c'est surtout du noir qu'il a extrait de sa palette, à travers le délabrement physique et psychique d'un homme. 
Un roman plus personnel donc, où l'auteur évoque aussi l'alcoolisme : son personnage cotoie tour à tour la paranoïa, la culpabilité, la détresse et l'euphorie... Pages lucides d'un écrivain en proie - au moins en partie - aux mêmes tourments.
Enfin, le maître de la chute qu'est Brown, nous offre un dénouement tout à fait inattendu, saisissant, et qui laisse au lecteur le choix de sa propre interprétation.


Conseil(s) d'accompagnement
: le thème - qui ferait le délice des psychanalystes - de l'homme tombant amoureux d'une morte a déjà été exploré (et de quelle manière) par Robin Cook dans le troublant J'étais Dora Suarez, ou Ellroy avec Le Dahlia noir.


La fille de nulle part / Fredric Brown (trad. de l'américain par Gérard de Chergé. La Découverte, Culte fictions, 2006)

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19 mai 2008 1 19 /05 /mai /2008 11:49
Alsace, 1972. Gilles Meyrel, photo-reporter de renom, vient d'apprendre la mort de son père, fauché accidentellement par une voiture. Mais certains détails ne collent pas, et Meyrel a tôt fait de lancer sa propre enquête, qui va l'amener d'abord à retracer l'histoire paternelle, ses zones d'ombre et ses secrets.

Pour finalement l'entrainer, de l'Alsace d'après-guerre jusqu'au Chili d'Allende, au coeur d'une vaste machination dont il démonte un à un tous les rouages.
A la manière de poupées russes, chaque indice, chaque découverte semble dissimuler d'autres secrets, d'autres interrogations.


La principale qualité de ce roman réside dans son aspect documentaire.
En effet, Claude Muller glisse dans son récit des faits et personnages réels et s'appuie sur des documents authentiques ; c'est ainsi que l'on croise Klaus Barbie (sont évoqués les collusions entre les services secrets américains et les SS), que l'on assiste aux préparatifs du coup d'Etat chilien (auquel a largement contribué la CIA. Décidément...), où qu'on découvre un trésor de guerre enterré dans un village alsacien...

Par ailleurs, l'auteur donne un éclairage intéressant sur l'Alsace des années 30 et 40, période trouble, ambïgue, particulièrement pour cette région si proche historiquement du voisin allemand.

Malheureusement, le déroulement de l'intrigue est parfois confus, d'autant plus que les nombreux personnages ne sont pas toujours bien identifiés. CIA, nazis, services secrets français, anciens résistants reconvertis en barbouzes de province, industriels et hommes politiques corrompus : il faut dire que ça fait beaucoup !
D'autre part, le roman n'échappe pas à quelques longueurs qui amoindrissent quelque peu la tension du récit.


Malgré tout, Da Capo est un thriller bien rythmé, plaisant, bien construit, qui intéressera en premier lieu les amateurs d'"intrigues-puzzles" ainsi que les férus d'histoire de la Seconde Guerre Mondiale.


Da Capo / Claude Muller (Editions GiGa , 2008)
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