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1 mars 2011 2 01 /03 /mars /2011 00:00

"Le plus perturbant, c'est qu'à côtoyer tous les jours ces monstres, il arrivait un moment où on finissait par croire qu'ils étaient tout ce qu'il y avait de plus normal. Ils nous ressemblaient étrangement, ou bien le contraire."


Bal des frelonsUn village en Ariège. Tranquille, en apparence. La montagne, la flore, la faune. Dans le bestiaire de Dessaint on trouve des abeilles, un hérisson, une taupe, une vache, un ours, des frelons asiatiques.

D'autres individus encore, potentiellement bien plus dangereux, j'ai nommé Michel, Coralie, Antonin, Loïc, Baptiste, Martine, Rémi, Maxime. Soit : un maire combinard, une vierge nymphomane, un maton à la retraite, deux repris de justice, une intrigante, un type amoureux de ses poules et qui reproche à sa femme de se laisser aller (à sa décharge : elle est morte...), un apiculteur solitaire.

Et tous de se retrouver bientôt dans la mêlée, à donner ou encaisser les coups. Coups bas et coups du sort que l'auteur distribue non sans malice et avec une régularité de métronome. 



Après la région toulousaine, qu'il a longuement écumée dans ses romans, et le nord vers lequel il est revenu l'année dernière avec Les derniers jours d'un homme, Pascal Dessaint prend un bol d'air dans les Pyrénées.

Que la montagne est belle, d'accord, mais l'air est plutôt vicié ici, où flottent cupidité, solitude, ressentiment, jalousie, folie meurtrière. Dans cet asile à ciel ouvert, ça se trucide à qui mieux mieux, ça se menace, ça se tabasse, ça se déterre... 
Une rubrique de fait divers, simplement réunis en un même lieu, façon de placer sous le microscope quelques spécimens humains et d'observer ce qui se passe. Les hommes, c'est bien connu, sont capables de tout, et surtout du pire. Charles, le gendarme du coin, ne se fait d'ailleurs pas d'illusions, qui se borne à remettre un semblant d'ordre, en attendant la prochaine tuile.

Simples manifestations de la nature humaine. Cruelles natures, titrait un précédent roman de l'auteur. Tout le sel de celui-là tient dans la petite leçon d'éthologie comparée, qui souligne d'autant mieux la nature de ce curieux bipède (j'aurais aimé même qu'elle soit un peu plus poussée, qu'elle donne davantage encore "la parole" aux animaux). L'homme est un animal sociable, dit-on, mais toujours prompt à zigouiller son prochain, mû par le même instinct de survie qu'une abeille ou un frelon, à la différence que le monde animal, aussi "impitoyable" soit-il, obéit à un ordre et, surtout, ignore la barbarie.


Au milieux de ces affreux jojos ("Eh ! C'est pas parce qu'on est des bouseux qu'on est des attardés, hein ?"), un
personnage se détache malgré tout, qui sert de contrepoint : Maxime l'apiculteur apporte un soupçon de civilisation dans un déchaînement de violence.
Pas que s'éloigner du commerce des hommes sert forcément d'antidote, mais ça permet parfois de ne pas sombrer dans la folie ambiante ; lui au moins a su apprivoiser ses fantômes et même converser avec eux.

 
Des personnages et des situations pas piqués des vers, parfaitement mis en scène au gré d'un récit à plusieurs voix (une structure qu'il utilise souvent) : Dessaint a du métier, et sait aussi élargir son horizon romanesque, avec ce bal des frelons à la fois sordide et amusant, tendre et... piquant.




Conseils d'accompagnements : la campagne c'est pas si tranquille, faut pas croire, y a qu'à lire par exemple La forêt muette ou Pauvres zhéros de Pierre Pelot.


Le bal des frelons / Pascal Dessaint (Rivages/Thriller, 2011)

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24 février 2011 4 24 /02 /février /2011 00:00

"La violence est le dernier refuge de l'incompétence" (Isaac Asimov, Fondation)

Je fais partie des heureux élus qui ont reçu Paris la nuit en même temps que leur abonnement à L'Indic. Le premier et prometteur roman d'un jeune auteur de 23 ans, Jérémie Guez.


Paris la nuitAbraham - Abe pour les copains - est un petit caïd de Belleville. "Je déteste mon prénom (...). Un nom de prophète, donné à un type sans diplôme, qui préfère vendre de la drogue plutôt que de se trouver un boulot."

Combines, bagarres, nuits au poste rythment son quotidien, le plus souvent en compagnie de son pote d'enfance Goran. Jusqu'au jour où il se met en tête de braquer une salle de jeux clandestine du quartier. Monte son équipe, prépare le coup. Adrénaline. Espoir naïf d'un nouveau départ, mais le butin ne fera que précipiter la chute.


Sans espoir de retour
Plutôt que de jouer à cache-cache entre les apprentis braqueurs et les braqués aguerris - pontes du quartiers bien décidés à laver l'affront, Jérémie Guez se concentre sur le personnage d'Abraham, sa lente dérive autodestructrice qui se nourrit de drogues, de chimères et de violence graduelle.

Une violence qu'il s'inflige à autrui autant qu'à lui-même, corollaire naturel de ses angoisses et de son désoeuvrement. Une violence qu'il a volontairement adoptée - à défaut d'apprivoiser - car Abe a choisi cette voie et ne se cherche pas d'excuse - "J'ai entrepris de me détruire, je sais que tout a basculé, que je ne ferai pas machine arrière. Je suis une personne, parmi des millions, qui se laisse dévorer par les flammes de son propre enfer."
Comme ces fils à papa camés de la Rive gauche, qu'il méprise en même temps qu'il les envie ("Une vie les attend, ils changeront. Pas moi"), comme ce père avachi toute la journée devant la télé, et auquel il ressemble finalement beaucoup, animé par la même force d'inertie et par le même renoncement, bien que lui fasse encore semblant d'entretenir l'espoir.


Dénué de jugement moral comme de théories victimisantes - peu importe que les dés soient pipés ou non, de toute façon ils étaient jetés depuis longtemps -, Paris la nuit fait la chronique d'une dégringolade inexorable, en une centaine de pages affinées avec le savoir-faire d'un auteur confirmé.

Ce roman ouvre une "trilogie parisienne", nous dit la 4ème de couverture. Je suis curieux de voir comment va s'articuler ce tryptique, et si Jérémie Guez va poursuivre dans la veine tragique de ce premier opus. A suivre.


Paris la nuit / Jérémie Guez (La Tengo, 2011)

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19 février 2011 6 19 /02 /février /2011 00:00

"Et le théâtre de la peur aurait mis en scène sa farce travestie en tragédie sous les applaudissements crépitant du monde entier".

Si ces deux romans de l'auteur de Romanzo Criminale ont pour toile de fond le terrorisme - ou plutôt le terrorisme comme arme de manipulation massive
-, ils jouent sur deux registres différents, l'un sur le mode intimiste, l'autre (co-écrit avec le scénariste Mimmo Rafele) multipliant personnages, complots et ramifications occultes.


La forme de la peurSuite à l'assassinat de son ami et collègue Dantini, Lupo, un policier chevonné des Affaires internes, enquête discrètement sur une bande de flics ripoux de la brigade anti-terroriste, à la solde du "Commandant", homme d'influence et stratège d'une guerre perpétuelle contre les homosexuels, les arabes, les Noirs, les droits-de-l'hommiste et tutti quanti. Autant d'obstacles à la suprématie de la race blanche et de la civilisation occidentale. 
Parmi eux se trouve Marco Ferri, un ancien protégé de Dantini, ex-hooligan plein d'une violence latente. 


Eternelle histoire du Bien contre le Mal, habilement construite mais plutôt schématique ici - gentils démocrates vs méchants idéologues et brutes épaisses -, même si certains personnages ne manquent pas d'intérêt ni de nuances, au premier rang desquels Marco, un de ces "tendres assassins au milieu du gué" dont on se demande de quel côté il va finalement pencher ; ou le caustique et clairvoyant Lupo, figure morale qui doit malgré tout composer avec ses principes.


Au-delà de l'intrigue et des protagonistes, le grand intérêt de ce livre réside dans la mise à jour des forces antagonistes et occultes qui s'affrontent jusqu'au sein même de l'Etat, et surtout, dans la réflexion sur la façon dont le terrorisme islamique peut servir d'outil d'instrumentalisation des populations : la stratégie de la peur comme politique de gouvernance et de sujétion, synonyme par ailleurs d'intérêts économiques et de restriction des libertés individuelles.

Le sujet est passionnant, mais on garde malheureusement une impression d'inachevé. Non pas que les auteurs tombent dans le roman à thèse paranoïaque (de toute façon, il suffit de se rappeler la mise en scène des américains à propos des soi-disants armes chimiques irakiennes et la campagne de désinformation qui a suivi), mais on ne les sent pas non plus en mesure de dépasser le stade de la dénonciation ou d'étayer plus clairement leur raisonnement.


Enfin, le roman souffre à mon sens de tournures parfois maladroites ou verbeuses - dues à l'écriture à quatre mains ? - et d'un enrobage de marivaudage relativement incongru.

Des défauts qui ne font pas pour autant de La forme de la peur un mauvais roman, loin de là, mais pour faire une comparaison, Saturne de Serge Quadruppani - justement le traducteur de ce livre -, qui aborde des thématiques semblables, est beaucoup plus convaincant.





Le père et l'étranger
Moins sinueux, moins ambitieux peut-être, Le père et l'étranger me semble néanmoins plus harmonieux, en tout cas plus abouti. Un court et beau roman sur l'altérité.


Au centre de soins pour enfants gravement handicapés où Diego emmène son fils Giacomo chaque semaine, il rencontre Walid, père du jeune Yussuf. Un homme affable, réservé et énigmatique. Les deux hommes se lient d'amitié, jusqu'au jour où Walid disparaît sans laisser de trace et qu'un mystérieux homme de l'ombre accuse le fugitif d'être un dangereux terroriste et ne demande à Diego de collaborer.

Abasourdi, démuni, sans nouvelles de son ami, son alter-ego, depuis plusieurs mois, Diego se replie sur lui-même, avant de finalement se lancer à sa recherche.

De ce jeu-là - soupçons de menace terroriste, manoeuvres en sous-main -, on ne saura quasiment rien, aussi peu au fait que Diego, simple quidam balotté par les événements - lecteur décentré déchiffrant entre les lignes, au mieux, ce qu'il ignore. 

La guerre des civilisations n'aura pas lieu
Peu importe, l'essentiel est ailleurs, dans cette relation entre les deux hommes, l'italien et l'arabe, où se mêlent loyauté, reconnaissance mutuelle, respect, et cette souffrance partagée du parent pour l'enfant malade, l'enfant différent. Un autre "étranger", lui aussi objet de crainte et de préjugés.


Au final, si les deux romans se font écho, tels l'envers et l'endroit d'un même décor, j'ai préféré pour ma part l'atmosphère tamisée de l'un à la lumière crue (mais inégale) de l'autre.



La forme de la peur (La forma della paura, 2009, trad. de l'italien par Serge Quadruppani. Métailié, Noir, 2011)
Le père et l'étranger (Il padre e lo straniero, 2004, trad. de l'italien par Gisèle Toulouzan et Paola De Luca. Métailié, Suite italienne, 2011)

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15 février 2011 2 15 /02 /février /2011 10:11

Retour de "l'inspecteur Harry" de Jo Nesbo, avec Le Léopard, huitième opus de la série. 750 pages, environ un kilo : on tient du lourd, au propre comme au figuré.


Le léopardDepuis l'affaire du Bonhomme de neige, Harry Hole s'est terré à Hong Kong où il vaque comme un mort-vivant, entre paradis artificiels, champs de courses et débiteurs aux trousses.  
C'est là que vient le dénicher l'inspectrice de la brigade criminelle d'Oslo, Kaja Solness, afin de le ramener en Norvège où un tueur en série est en train de ridiculiser la brigade criminelle.  
Comme si ça ne suffisait pas, le chef de la Kripos - une force de police parrallèle, aussi ambitieux que fin politicien, est prêt à tout pour s'accaparer l'enquête et se couvrir de gloire.


Délaissant cette fois l'arrière-plan sociétal (les crispations de la société australienne dans L'homme chauve-souris ou le passé douloureux de la Norvège pendant la guerre dans Rouge-gorge, par exemple), Nesbo semble vouloir se concentrer sur les personnages, sondant, creusant en eux avec une détermination proche de l'obsession, à commencer par Harry, dont il fouille davantage encore l'intimité, et notamment la relation avec son père.



Hole, sur lequel repose en grande partie le succès de la série. Ecorché vif, franc-tireur, handicapé affectif au caractère de cochon, à la fois impulsif et réfléchi, impavide et émotif, protecteur et vulnérable, sentimental et dur, autodestructeur et indestructible : Harry a... tout pour plaire, d'autant plus qu'il est très loin d'être aussi mauvais qu'il le dit lui-même. C' est un vrai dur et faux méchant, un type au fond du trou ("Hole") doublé d'un superhéros-malgré-lui, bref le genre de personnage entier, contradictoire - et néanmoins archétypal - qu'on adore adorer. Un stéréotype...

... parmi d'autres.
Un personnage de flic déglingué et alcoolique qu'on supplie de rempiler, un psychopathe machiavélique, une guerre des polices, une fliquette qui tombe dans les bras de son collègue... Le Léopard est une mine de clichés. Regrettable ? Pas du tout. Pourquoi ? Parce qu'ils sont surjoués, assumés, revisités ? Je ne sais pas exactement, mais toujours est-il qu'avec Nesbo on y adhère volontiers, alors qu'on les déplore chez tant d'autres. Ce qui confirme d'ailleurs que les clichés sont une matière inhérente à la fiction policière, et que tout dépend finalement du talent de l'auteur.

 

Le norvégien, lui, en a beaucoup, et il a dû aussi beaucoup travailler, à en juger par sa maîtrise impressionnante des techniques narratives (elles-mêmes rebattues, si on y réfléchit). Cliffhanger, montage alterné, multifocalisation, analepses... Une large palette et un auteur qui perfectionne son savoir-faire, ne dévoilant ni trop ni trop peu, glissant ça et là quelques indices en apparence insignifiants qui se révèlent finalement primordiaux, multipliant fausse-pistes et faux-semblants, jouant avec son lecteur, le baladant de faux coupables en fausses victimes, d'Oslo à Hong Kong en passant par le Congo.


Mais il serait faux de croire que ses romans reposent sur une simple mécanique, aussi souple soit-elle. On y trouve ce supplément d'âme, niché dans les personnages ou dans l'écriture, ce petit truc indéfinissable qui fait qu'on est à la fois pressé de tourner les pages et désireux de s'y attarder de temps en temps, pour apprécier telle description ou tel dialogue.


De la même façon, décortiquer un tant soit peu Le Léopard, très intéressant sur le plan de la technique et du recours aux clichés, n'occulte en rien le simple plaisir de la lecture, le plaisir simple d'être tenu en haleine et par le bout du nez, sur plus de 700 pages tout de même, et sans répit aucun. 

Tiens, pour la peine, je vais utiliser un poncif : un thriller mené de main de maître... 


Le Léopard / Jo Nesbo (Panserhjerte, 2009, trad. du norvégien par Alex Fouillet. Gallimard, Série Noire, 2011)



Comment ne pas dire un mot sur la nouvelle maquette de la Série Noire ? Qui modifie en profondeur sa charte graphique et abandonne même - c'est une petite révolution - le jaune et le noir, soient les deux couleurs historiques de la collection.
Peut-être auront-ils davantage de latitude dans l'élaboration et le choix de leurs couvertures. Mais cette plus grande liberté esthétique garantit-elle plus de créativité ? Et, surtout, la collection gardera-t-elle une cohérence, une identité  visuelle ? Rien n'est moins sûr.

Après, vous allez me dire, les goûts et les couleurs... Personnellement, hormis la couverture du dernier Marcus Malte, où on trouvait une certaine recherche graphique, je trouve les autres au mieux quelconques, au pire laides. Et vous ?

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14 février 2011 1 14 /02 /février /2011 10:03


Samedi après-midi donc, on recevait Patrick Bard à la médiathèque, accompagné de celle qui partage sa vie, ses voyages et collabore avec lui depuis de nombreuses années, Marie-Berthe Ferrer.
Le courant est vite passé, et les deux complices n'on pas tardé à me raconter leur récent reportage à Cuba et leurs rencontres avec de nombreux écrivains, en vue d'un numéro spécial de Courrier international/Ulysse à paraître le mois prochain - à surveiller. Après avoir discuté de choses et d'autres, 16 heures ont sonné, il était temps d'y aller.


En deux heures, impossible de passer en revue tous les livres de Patrick Bard, polars, carnets de voyage, livres de photos... J'avais donc décidé d'axer la rencontre sur l'Amérique latine, commencer par le Mexique avec La frontière pour descendre ensuite vers le Guatemala où se déroule son dernier roman, Orphelins de sang. Evidemment, la discussion dérive, prend des chemins de traverse, bifurque, revient... C'est ce qui en fait aussi l'intérêt.


De sa passion pour le Mexique ("là où a cédé la digue des mots"), à la façon dont il combine écriture et photographie, on n'a pas vu les deux heures passer.

Entretemps, Patrick Bard aura évoqué les meurtres de Ciudad Juarez, les terribles conditions de vie des ouvrières des maquiladoras, la violence endémique, les particularités de ce "troisième pays" américano-mexicain, de ses paradoxes ("par exemple, Ciudad Juarez, un des villes les plus dangereuses du monde, touche El Paso, la ville la plus sûre des Etats-unis"), l'histoire mouvementée et méconnue du Guatemala, de ces pays où la police et les narcotraficants se rejoignent, où le prix de la vie humaine est très bas, de la façon dont le corps de la femme devient le champ de bataille des hommes, ce qui lui a donné envie d'écrire là-dessus, du rapport entre réel et fiction et du pouvoir de la littérature... 


Des sujets pas toujours très rigolos, vous vous en doutez, mais une discussion passionnante. Parce que Patrick Bard connait cette région du monde sur le bout des doigts, qu'il l'a écumé en long et en large, et qu'il trouve les mots justes pour vous expliquer comment ça se passe - ce qu'il y a de pire comme ce qu'il y a de beau -, avec enthousiasme et cette envie de raconter, de partager qu'on retrouve dans ses livres.


Le public (assez clairsemé, tout de même, et ça j'ai encore du mal à l'avaler, je l'avoue, même si les gens présents, eux, semblaient ravis) est resté scotché un bon moment, avant que les visages se relâchent, que les questions viennent, qu'un échange s'instaure, et que la discussion se poursuive, pendant la dédicace qui a suivi, entre les lecteurs et l'auteur, ou entre les lecteurs eux-mêmes.


Bref, un excellent moment. Comment dire... Le genre de rencontre dont vous ressortez un peu moins bête, je ne peux pas mieux dire.


@Holden : Patrick Bard est effectivement en train d'écrire sur l'histoire d'une famille espagnole (mais tu m'avais dit "italienne") sur plusieurs générations, il en est même à la moitié.


Promis, d'ici quelque temps (disons quand j'en trouverai assez), vous aurez droit à une retranscription, au moins partielle, de la rencontre. 

Sinon, on se retrouve demain ou après-demain, pour le dernier Nesbo.

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11 février 2011 5 11 /02 /février /2011 09:32

"Pauvre Mexique, si loin de Dieu, si proche des Etats-unis". (Porfirio Diaz, Président du Mexique, 1876-1911)


La FrontièreBienvenue à Ciudad Juarez, Mexique, "la ville où même le diable a peur de vivre". Nous sommes en 1997. Depuis plusieurs années, des dizaines de femmes sont enlevées, torturées, tuées. Toutes sont de jeunes ouvrières, employées dans les maquiladoras qui pullulent le long de la frontière, des usines de montage et d'assemblage (d'appareils électroménagers par exemple), sous-traitées par des firmes internationales qui profitent ainsi d'une main d'oeuvre docile et à bas coût, d'une tranquilité syndicale certaine et de substanciels bénéfices.


C'est à partir de cette trame bien réelle que Patrick Bard a basé son premier roman, en s'appuyant aussi sur le long travail photographique qu'il a effectué sur la frontière américano-mexicaine. Ce reportage a duré 5 ans et a donné lieu au livre El Norte (malheureusement épuisé), qui lui a naturellement servi de matériau et fourni quantité de détails.


"Reste" à construire une intrigue, des personnages, entre autres. Ici le rôle principal est joué par un journaliste-fouineur qui démonte un à un les rouages de la machine (un schéma sensiblement similaire à celui d'Orphelins de sang).
Il s'appelle Toni Zambudio. Envoyé sur place par un grand quotidien espagnol pour couvrir l'affaire, le journaliste interroge - famille de victime, chef de la police, militante pour les droits des femmes -, rassemble des indices, explore différentes pistes, jusqu'à cotoyer l'horreur et mettre sa vie en danger. 

Un Zambudio qui sert de conducteur dans un récit sous perpétuelle tension, et au sein d'une société mexicaine gangrénée par une violence inouïe, la corruption endémique des institutions (police, justice, politique...), le pouvoir absolu des narcotraficants, la misère crasse.
Avec lui nous sommes confrontés aux terribles conditions de (sur)vie de millions de mexicains venus s'entasser dans les bidonvilles le long de la frontière, afin de trouver du travail, phénomène encore accru à la suite de l'ALENA.

Harcèlement sexuel, salaires de misère, manipulation de produits toxiques sans protection, bébés atteints de spina-bifida... C'est le quotidien des ouvriers des maquiladoras, des femmes dans l'immense majorité, dans cette zone franche gigantesque. Zone de non-droit. Bienvenue dans l'arrière-cour de l'ultra-libéralisme. "Un crime économique contre l'humanité".


Si le roman propose une explication (plausible ? Qui n'épargne pas l'Oncle Sam en tout cas) à l'affaire des meurtres de Ciudad Juarez, en réalité cette vague d'assassinats sans précédent dans l'histoire du Mexique n'a jamais été complètement élucidée, et a peu de chances de l'être un jour. Des arrestations ont eu lieu, des jugements prononcés, mais de larges zones d'ombre subsistent, de lourds soupçons pèsent sur la police et la justice (incompétentes voire complices), et les meurtres ont continué pendant des années.

Toujours est-il que Patrick Bard réussit parfaitement à juxtaposer réel et imaginaire, et à écrire un roman à la fois instructif et passionnant. Le plus abouti à mon goût, en termes de construction du récit, d'oscillation du rythme.
Et si La frontière interpelle au premier abord par la nature atroce des faits rapportés, c'est grâce à sa justesse de ton qu'il nous marque durablement.




Conseil(s) d'accompagnement : concernant les maquiladoras, je vous renvoie vers un article d'Anne Vigna, disponible sur le site du Monde diplomatique. Sur les meurtres de Ciudad Juarez, trois livres me viennent à l'esprit : Des os dans le désert, récit du journaliste et écrivain mexicain Sergio Gonzalez Rodriguez, qui apparait lui-même comme personnage (!) dans 2666 de Roberto Bolano ; enfin, citons le polar du très bon Rolo Diez, Eclipse de lune.


La frontière / Patrick Bard (Seuil, 2002 ; rééd. Points Policiers, 2003)


Rappel de dernière minute :

Patrick Bard sera présent demain à la médiathèque du Val d'Europe. La rencontre débute à 16 heures, il y sera principalement question de l'Amérique latine et des deux romans mentionnés plus haut, La frontière et Orphelins de sang.

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10 février 2011 4 10 /02 /février /2011 00:00

...de vous causer du Léopard de Jo Nesbo (le bestiau est plutôt costaud avec ses 750 pages...), voici deux nouveaux blogs polar à visiter :


Un polar... notes de lecture, critiques polars francophones... ou non.

Polars-oïd - un instantané sur le côté sombre de la littérature... Du polar, du thriller, du suspense, des critiques, des chroniques, encore du polar et du thriller...

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9 février 2011 3 09 /02 /février /2011 00:00

Des nouvelles à l'unité. Sur tout ou rien, sur le quotidien et l'extraordinaire. Autrement dit La porte à côté, l'une des collections des éditions de l'Atelier in8, que je vous invite vivement à découvrir si ce n'est pas déjà fait.


BouletteLe quotidien, justement, il a pas l'air rose pour "Boulette", dans cette baraque des environs de Calais, entre un BEP cuisine et le père qu'arrête pas de l'appeler la grosse, qui traîne derrière lui sa bonbonne d'oxygène comme sa haine des étrangers. D'ailleurs, sur le buffet de la cuisine, le portrait de Le Pen a remplacé celui de Lénine.

Le Pen justement, ça me rappelle une de ses saillies nauséabondes, en substance : "Il est normal de préférer son frère à son cousin, son cousin à son voisin et son voisin à un étranger." Sûrement que Boulette l'enverrait se faire pendre en entendant ça.

Un étranger, justement, elle en trouve un dans l'abri de jardin - You... arab ? No, Kurd ! Kurd ? Yes, Kurd of Iraq -, et décide immédiatement de le cacher, de le nourrir, de l'aimer. Et même de s'enfuir avec lui de l'autre côté de la Manche.

Elle est touchante, Boulette, dans ses élans, dans sa naïveté, et pour un peu on lui souhaiterait bonne chance, mais on sent bien que ça va mal tourner cette histoire, au final...


La nouvelle, c'est un art de l'esquisse, et Max Obione l'a bien compris, qui en peu de mots, quelques détails, quelques images, crée tout un univers, dont on devine les contours, dont on saisit l'essentiel.

Boulette, c'est une mignonnette à lire cul-sec, une vingtaine de pages douces-amères. Le temps d'un court trajet, par exemple. Attention quand même à ne pas rater l'arrêt.


Boulette / Max Obione (L'Atelier in8, La porte d'à côté, 2011)

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3 février 2011 4 03 /02 /février /2011 00:00

"L'éternité c'est long... surtout vers la fin." (W. Allen ? F. Kafka ?)

Voici donc le dernier roman de Thierry Jonquet. Roman posthume. Et inachevé, largement même. Tant pis, l'éditeur a choisi de le publier quand même - tant mieux -, et s'en explique en début d'ouvrage.


VampiresNon, Jonquet n'avait pas viré bit-lit, même s'il nous présente effectivement une famille de vampires, ayant posé ses pénates à Belleville - quartier maintes fois visité dans l'oeuvre de l'auteur. Une vieille maison sise dans l'une des innombrables ruelles et arrière-cours autrefois habitées par toutes sortes d'artisans et d'ouvriers. Le clan, sous l'impulsion du patriarche Petre Radescu, vient de prendre une décision majeure et irrévocable.

A quelques dizaines de kilomètres de là, dans un entrepôt désaffecté en grande banlieue, un immigré roumain découvre une scène horrible : un autel improvisé, des cierges, et un homme empalé selon "les règles de l'art". Après une belle frayeur suivie d'une rencontre inopinée avec les CRS venus déloger le camps de clandés, il finit à l'hôpital, complètement désorienté, en répétant Vlas Tepes, Vlas Tepes, Vlad Tepes... C'est là qu'entre en scène un duo particulièrement burlesque : le substitut Valjean et son compère le légiste Pluvinage.  


Page 185, le roman s'arrête brutalement. Cul-de-sac ou intersection, à vous de choisir, à vous d'imaginer ce qu'aurait pu être la suite. C'est frustrant, bien-sûr, parce qu'on ne saura jamais le fin mot de l'histoire, parce qu'on laisse en plan tous ces personnages, parce que la veillé de contes s'interrompt prématurément...


Alors, me direz-vous, à quoi bon lire une moitié de roman ?

Pour la façon habile dont Jonquet revisite le thème du vampirisme et mixe les genres littéraires.
Pour sa causticité et son humour noir - dommage malgré tout qu'il se montre si caricatural vis-à-vis des "jeunes de banlieue", qui le sont parfois suffisamment eux-mêmes.
Pour la précision et l'ampleur de son écriture, sa maîtrise et son sens du récit - insistons sur le fait que ce texte n'a rien d'un brouillon de travail, bien au contraire. 
Pour les thèmes qui le traversent - le vieillissement, la maladie, l'inexorable délabrement du corps, la mort - et leur résonnance si particulière, maintenant que Jonquet nous a faussé compagnie.
Pour sa parabole inachevée : les véritables vampires ne sont pas ceux qu'on croit.


Une moitié de roman, d'accord, mais quelle moitié !, qui en vaut bien des "entiers". Peut-être pas la meilleure entrée en matière pour découvrir cet écrivain, mais ceux qui l'apprécient auront plaisir à retrouver un Thierry Jonquet en pleine forme.


Vampires / Thierry Jonquet (Seuil, 2011)

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30 janvier 2011 7 30 /01 /janvier /2011 00:00

Après avoir arpenté les rues de San Francisco en compagnie de Joe Gores et Sam Spade, poursuivons la virée, cette fois avec Ace Atkins et Hammett himself.

Balade rythmée, au gré d'un souffle romanesque qui, sans nous balayer complètement, nous emporte malgré tout à travers le brouillard proverbial de Frisco et ses rues pleines de vie, d'arnaqueurs, de bootleggers, d'assassins, parfois montés en col blanc. 


Le jardin du diableEn 1921, alors détective de l'agence Pinkerton, le jeune et frêle Hammett enquête sur une affaire qui défraie la chronique : le retentissant procès de la vedette de cinéma Roscoe "Fatty" Arbuckle, accusé d'avoir provoqué la mort d'une starlette d'Hollywood, en l'"écrasant", lors d'une fête particulièrement arrosée.  

Témoins manipulés, preuves trafiquées, faux témoignages. Très vite, il s'avère qu'Arbuckle est victime d'une machination. William Randolph Hearst (celui qui a servi de modèle au Citizen Kane d'Orson Welles), la magnat de la presse, agit en sous-main, avec la complicité d'hommes de main et du consentement muet des autorités. L'acteur comique ne fait plus rire personne. Les ligues de vertu et la vindicte populaire finissent d'achever sa carrière et sa réputation.



En retraçant cette histoire, en y greffant habilement des éléments purements fictionnels, Ace Atkins fait le portrait au vitriol d'une Amérique à la fois corrompue, puritaine, hypocrite, livrée aux forces de l'argent et du pouvoir, en soulignant au passage ses contradictions : nous sommes en pleines "roaring twenties", époque dissolue et en pleine ébullition, qui voit le jazz se déverser des tripots, l'alcool couler à flots malgré la prohibition, le petit monde fantasque d'Hollywood fasciner les foules.



Si Le jardin du diable brasse de nombreux personnages - parmi lesquels ce pitre génial de Charlie Chaplin -, le récit, tel une caméra, tourne autour des trois personnages principaux, s'attardant sur leur personnalité, leurs espoirs comme leurs doutes : Roscoe Arbuckle, aussi ventripotent qu'attachant, passé du jour au lendemain du statut d'idole nationale à celui de paria ; William Randolph Hearst en magnat de la presse omnipotent, égocentrique et malfaisant ; Hammett, bien-sûr, égretant, trimballant sa maigre silhouette et son amertume, crachant ses poumons de tubard et qui, las du boulot de détective, va bientôt troquer "Sam" pour "Dashiell" et son pistolet pour une machine à écrire :


" - Tu crois que je pourrais faire de la littérature ?
- Pour un truc qui s'appelle Black Mask ?
- Et pourquoi pas ? fit-il. Si je dois lire encore une putain d'histoire à propos de lords anglais et de fragiles vieilles dames qui poursuivent des criminels, je vais me tirer une balle dans la tête.
- Alors qu'est-ce que tu vas écrire ?
- La vérité, dit Sam. Je vais écrire sur les fils de pute suants et avides qui tueraient leur propre mère pour un peu de fric." 

Une autre histoire commence.



Conseil(s) d'accompagnementMoi, Fatty, magnifique roman de Jerry Stahl, paru il y a quelques années chez Rivages/Thriller, qui retrace la vie d'Arbuckle. A ne pas manquer si vous vous intéressez au personnage, à l'époque ou aux débuts de l'industrie du cinéma.


Le jardin du diable / Ace Atkins (Devil's Garden, 2009, trad. de l'américain par Christophe Mercier. Ed. du Masque, Grands formats, 2011)



The garage (1920), 1ère partie.

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Published by jeanjean - dans amérique du nord
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