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26 janvier 2011 3 26 /01 /janvier /2011 00:00

Après avoir ressuscité Dashiell Hammett (son roman a par ailleurs donné lieu à un superbe film de Wim Wenders), l'écrivain américain Joe Gores a décidé cette fois d'exhumer son mythique détective Sam Spade, pour une prequelle - comprenez une histoire avant l'histoire - au Faucon maltais.

Entreprise périlleuse (voir par exemple le désastreux Marlowe emménage de Chandler achevé, c'est le cas de le dire, par Robert Brown Parker), dont Gores s'est remarquablement tiré. Avant de tirer lui-même sa révérence début janvier, à 79 ans, quasiment le même jour que son illustre aîné.



Spade & ArcherEn 1921, Spade laisse tomber l'agence Pinkerton, les adultères et la chasse aux cocos grévistes pour se mettre à son compte à San Francisco. Sa première affaire l'emmène sur les docks, à la recherche d'un fils à papa en mal d'aventures ainsi que d'un chargement d'or volé sur un bateau.

Le récit, découpé en trois périodes, nous projette ensuite en 1925 puis en 1928 (juste avant que Brigid O'Shaughnessy ne passe le seuil de son bureau), Spade enquêtant sur la mort suspecte d'un banquier véreux puis pour le compte d'une mystérieuse chinoise.


Si l'auteur multiplie habilement les allusions au Faucon, en mettant à chaque fois le détective sur la piste d'un butin ou en invoquant Stevenson et L'île au trésor, ses références à Conan Doyle sont plus surprenantes : dans chacune des affaires, Spade poursuit sans relâche et jusqu'à l'affrontement final un jumeau de Moriarty, ce qui donne au hard-boiled un vague parfum victorien, pas désagréable mais relativement incongru, dans cette façon de personnifier le mal alors qu'Hammett s'attaquait aux rouages d'une société gangrénée toute entière par le crime et la duplicité.   


Pour le reste, Gores a scrupuleusement observé la liturgie, et s'est appliqué à recréer et animer le décor (les rues de Frisco, le brouillard, le port, le tramway, les bouges où l'on sert du whisky frelaté...), les seconds rôles (Effie Perine l'attentionnée secrétaire, Sid Wise l'avocat, Polhaus et Dundy - le bon et le méchant flic, Archer en tardif associé, bien-sûr...) comme les figurants (dockers, notables, truands...).

Sans oublier bien-sûr le premier rôle : un Spade plus que convaincant. Coriace, malin, déterminé. Qui devient aussi "plus dur, plus froid" au fil du temps, et dessine en creux le portrait d'une Amérique vénale, corrompue, hypocrite, à tous les échelons.

- "Asseyez-vous, bon sang !" La voix du banquier prit une tonalité plaintive. "Cette enquête me crée beaucoup de soucis. Vous furetez partout en ville, vous posez des tas de questions, vous vous fichez des gens à dos, vous en contrariez d'autres...
- Quelqu'un doit le faire."

Tout est dit.

C'est là où Joe Gores réussit véritablement son pari, qui a su saisir l'esprit et la lettre d'Hammett, le style lapidaire, la vitesse et l'immédiateté de l'action
, qui vous donnent l'impression de toujours courir deux pas derrière Spade, tandis qu'il vous tire par le col. 

En cela, Spade & Archer constitue un brillant exercice de style.



Sur ce, je vais rester encore un peu à San Francisco, en compagnie d'Ace Atkins et d'un détective Pinkerton, un certain... Dashiell Hammett. Je vous raconte ça bientôt.


Spade & Archer / Joe Gores (Spade & Archer. The Prequel to Dashiell Hammett's The maltese faucon, 2009, trad. de l'américain par Natalie Beunat ; préface de James Ellroy. Rivages/Thriller, 2011)

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Published by jeanjean - dans amérique du nord
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25 janvier 2011 2 25 /01 /janvier /2011 00:00

Une nouvelle revue consacrée au polar vient de voir le jour :

"Alibi est un nouveau concept, entre le magazine et la revue, entre le livre et la presse. En 148 pages, ce "magbook" a l'ambition de raconter le monde à travers le prisme "polar"."


Aux manettes : des journalistes et passionnés du genre, Marc Fernandez, Jean-Christophe Rampal (qui avaient signé un roman à quatre mains chez Moisson Rouge en 2008), Paolo Bevilacqua entre autres, accompagnés d'une flopée de contributeurs (Hervé Delouche, Hubert Prolongeau, Claude Mesplède, Clémentine Thiebault...). 

Du fait divers à l'histoire criminelle (l'affaire Guy Georges, celle du "Monstre de Gênes") en passant par l'actualité judiciaire (Eric Halphen évoquant les jurés populaires), de la littérature au cinéma en passnt par la télévision, Alibi mélange fiction et réalité, et donne la parole à des écrivains, des scénaristes, des magistrats, des flics...

Interviews (R.J. Ellory, François Bayrou !), rencontres (Marcus Malte, Abdel-Hafed Benotman...), portraits, reportages (à Edimbourg sur les traces de John Rebus, déjà-vu mais pas mal fait), photos (les maras par le regretté Christian Poveda), notules (livres, musique, cinéma), et encore beaucoup de rubriques que je vous laisse découvrir.

Alibi0001 

Pas grand-chose à redire sur ce numéro, si ce n'est deux petites choses : un dossier central qui ne "ressort" pas assez à mon sens, et l'absence de la traditionnelle nouvelle inédite.

Certains ajouteront le prix. A 15€ le numéro, ce n'est pas donné, c'est vrai, mais on en a tout de même pour son argent, non ?
Par ailleurs, l'objet est assez beau. Format singulier (19X23), papier mat agréable au toucher, qualité des images, quadrichromie...


Bref, cet Alibi tient la route. A voir sur la durée, maintenant.


En vente dans les librairies et grandes surfaces culturelles, ainsi que sur abonnement (sans réduction, dommage...). (http://www.alibimag.com)



Et puisqu'on parle de revues, sachez aussi que le numéro 8 de L'Indic est prévu pour bientôt, avec un dossier consacré à la prison. On y trouvera aussi une interview de DOA/Manotti ainsi qu'une nouvelle inédite de Richard Stratton, l'auteur du magnifique L'idole des camés.

 

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Published by jeanjean - dans monde du polar
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19 janvier 2011 3 19 /01 /janvier /2011 00:00

"Dans les années 50, le Guatemala exportait des bananes. Hélas, aujourd'hui, nous exportons des enfants. Cinq à six mille d'entre eux sont achetés chaque année pour une somme variant entre 30000 et 65000 dollars, principalement aux Etats-Unis, dont nous sommes le principal pourvoyeur après Haïti et la Chine. Certains sont vendus par des mères désespérées, trop pauvres, ou tombées enceintes à la suite d'un viol. d'autres, la majorité, sont volés. Il y a beaucoup d'argent en jeu."


Orphelins de sangEtats-Unis, 2021 : une adolescente mal dans sa peau découvre chez elle des documents relatifs à son adoption. Guatemala, 2007 : une jeune indienne, Escarlet Itu, est attaquée et laissée pour morte par deux hommes. Ils ont pris son bébé.

Un des premiers à arriver sur les lieux est Victor Hugo Hueso. Il travaille au service de communication des pompiers. Son job : prendre des photos, des notes, filmer, pour alimenter des journaux friands de sensationnalisme. Son rêve : devenir journaliste, et assurer une vie meilleure à sa famille.
Aidé par un flic de la brigade des "fémicides" et une jeune militante pour les droits des femmes, il décide d'enquêter et de raconter cette histoire.

D'un côté de la chaîne : des orphelins abandonnés ou volés. A l'autre bout : les McCormack, couple d'américains moyen, enlisé depuis des années dans les procédures d'adoption, et dont l'histoire sert de contrepoint au récit principal.
Entre les deux extrémités, de nombreux maillons : fonctionnaires corrompus, avocats véreux, porte-flingues... Un réseau organisé et parfaitement huilé dans lequel il est évidemment très dangereux de mettre les doigts.



Ce qui frappe tout d'abord, c'est la situation de ce pays largement ignoré des grands médias. A moins de s'intéresser de près à l'Amérique centrale, on ne sait pas grand-chose du Guatemala, si ce n'est peut-être le vague souvenir de Rigoberta Menchu, Prix Nobel de la Paix en 1992.
On découvre un pays miné par la misère, la corruption, la violence, et 30 ans de guerre interne, une histoire non soldée.

Le passé c'est la spolation des paysans mayas, la lutte des guérilleros, la répression sanglante contre le peuple maya - exécutions sommaires, séquestrations, tortures, viols de masse -, tout au long des années 60, 70 et 80, c'est une extermination planifiée par les dictateurs successifs et les paramilitaires. Une hécatombe.

Le présent c'est l'exploitation des jeunes ouvrières pour le compte d'entreprises étrangères, la crasse des bidonvilles, emportés périodiquement par des coulées de boue, c'est la guerre que se livrent les gangs et ces milliers de morts, chaque année, dans l'une des villes les plus dangereuses du monde, c'est l'emprise des cartels, la reconversion des anciens tortionnaires dans la police ou les officines de sécurité privées.


La violence, toujours. Violence des maras, violence des ex-militaires reconvertis en flics, violence d'un Etat génocidaire, violence faite aux opprimés jusqu'à l'asséchement de leur propre humanité, violence des violentés, violence faite aux femmes, violence passive d'un couple de yuppies en mal d'enfant, violence de l'american way sur hypothèque. Violence protéiforme, épidémique.



Heureusement, ils sont quelques-uns à lutter, à espérer, à se battre. Comme Alma Perez, comme Perdita Luz, comme Hueso. Une touche d'espoir bienvenue, comme un filet d'air qui retarde l'asphyxie. Sans héroïsme boursouflé, sans pathos larmoyant : l'auteur ne cède pas aux effets de manche mais se met complètement au service de son récit, le nourrissant de faits historiques et sociologiques sans pour autant livrer une étude.

Car si Patrick Bard s'appuie sur un rigoureux travail de documentation, il n'en a pas moins construit un véritable roman. Une trame solide, des personnages complexes, et un talent de conteur qui me fait dire qu'il n'y a guère que la fiction pour déchiffrer ainsi la réalité, pour en éclairer les zones d'ombre, lui donner son relief.

Un livre pour comprendre, à la fois édifiant et salutaire, ainsi qu'un excellent roman.



Orphelins de sang / Patrick Bard (Seuil, 2010)

PS : vous pouvez visionner un diaporama de P. Bard, sur le site de Géo.

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16 janvier 2011 7 16 /01 /janvier /2011 00:00

Si Louis Sanders ne quitte pas le Périgord - terreau de son inspiration -, il délaisse cette fois le microcosme des anglais installés en Dordogne (après Février, Comme des hommes, Passe-temps pour les âmes ignobles...) pour celui des pompiers.


La lecture du feuIls sont une vingtaine à la caserne de Saint-Romain. Feux de cheminée, accidents de la route, suicidés, p'tits vieux seuls et misérables... : les pompiers en voient de toutes les couleurs, respirent l'odeur du sang, de la merde, de la crasse.

Des hommes qui parfois ont du mal à s'endormir le soir, qui, pour exorciser certaines images, racontent cent fois la même scène à leurs collègues.


Se retrouver en haut de la grande échelle ou suspendu en l'air au milieu d'un pont n'a rien de rassurant, mais il faut en passer par là quand on veut devenir pompier. C'est le rêve de Blondel, la quarantaine passée et une vision romantique du métier.

On fait ensuite la connaisssance de : Bogdanovitch, qui se prend subitement de passion pour la chanteuse Dolly Parton et dont la voix comble un vide en lui ; Jaubert, ému par le sort d'un vieil homme désorienté et qui l'héberge ; Kaplan, qui ne veut pas finir comme ce bonhomme crevant seul, avec son chien ; Peyronnie, le seul à s'en prendre à Milou, l'idiot du village, sans que personne ne comprenne bien pourquoi ; et puis les frères Carvalho, Sanchez, le Machin, Fayol, Cazeau, Lescure... 


... Lescure qui ressasse le comportement bizarre de ses camarades pendant une intervention sur un suicide. Les tensions naissent, la suspicion s'installe, l'incendie couve.
Si on ajoute à cela que les habitants ont la fâcheuse tendance de s'enfoncer des couteaux de bouchers dans la poitrine...




Si l'auteur nous fait suivre le quotidien des soldats du feu - les bips qui sonnent, les gardes, les procédures, les moments de détente à la tisanerie... -, on pénètre aussi leur intimité. Si l'esprit de corps est là, chacun des hommes vit cependant avec ses propres angoisses, effrayé par ses propres désirs, s'interrogeant sur son identité, empêtré dans sa propre solitude, sa peur et ses secrets plus ou moins avouables.

Suscitant sinon l'angoisse, du moins l'appréhension, La lecture du feu vaut moins par l'intrigue (malgré un beau final en cascades) que par la chronique acide d'une micro-société et sa galerie de portraits. Quand les sauveurs eux-mêmes sont en détresse, qui donc leur vient en aide ?
 
 

La lecture du feu / Louis Sanders (Rivages/Noir, 2011)

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13 janvier 2011 4 13 /01 /janvier /2011 00:00

Que diriez-vous d'un peu de légèreté, de soleil, de galéjade, de quoi oublier un moment vos tracassins ou l'hiver qui n'en finit pas ? Alors la compagnie de Montalbano me semble toute indiquée.



La piste de sableEn s'aréveillant ce matin-là, le commissaire Salvo Montalbano découvre sur la plage devant chez lui... un cheval mort. La bête, couverte de sang, a été cruellement battue à coups de barres de fer. Le temps d'appeler ses collègues, la carcasse a disparu !


Révolté par le martyre de l'animal, Salvo tient absolument à éclaircir ce mystère (son cheval de bataille, si j'ose dire...), et commence à fouiner du côté des courses clandestines et d'un monde équestre qui lui est totalement inconnu, où frayent ensemble parieurs, nobles, hommes d'affaires et... belles cavalières. La mafia, elle, n'est jamais très loin.

Pendant ce temps, des individus se mettent à le surveiller et à pénétrer chez lui comme bon leur semble, retournant tout mais ne volant rien. Qu'est-ce qu'ils peuvent bien chercher ? Le dottori ne voit pas. A moins que le Dr Pasquano ait raison et que sa mémoire, avec l'âge... A moins que tout se mélange dans sa coucourge et qu'il ait des oeillères...



Qu'est-ce qui fut de neuf à Vigata ? Rien que du vieux !  Les tergiversations amoureuses du vieillissant mais toujours sémillant Montalbano, ses "relaxantes engueulades nocturnes" avec Livia, le baragouinage de Catarella ("Absentement manquants ils sont, dottori"), les petits plats d'Adelina, la mer, cette Sicile si théâtrale et contrastée...

Et cette langue mista de Camilleri, mélange savoureux d'italien et de dialecte sicilien truffé d'expressions régionales locales, encore une fois excellemment rendue par la traduction de Serge Quadrupanni.

Et le charme est toujours là, on ne se lasse pas de Montalbano, à moins de se lasser du soleil, de la bonne chère, de la belle chair, et des bons romans policiers. De la vie, quoi...


La piste de sable / Andrea Camilleri (La Pista di Sabia, 2007, trad. de l'italien (Sicile) par Serge Quadruppani. Fleuve Noir, 2011)

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11 janvier 2011 2 11 /01 /janvier /2011 00:00

Patrick Bard sera le mois prochain l'invité du café littéraire de la médiathèque, que j'aurai le plaisir d'animer.

Photographe (il a notamment travaillé sur la frontière américano-mexicaine et la banlieue), écrivain (La Frontière, L'attrapeur d'ombres, Orphelins de sang...), voyageur inlassable, fin connaisseur de l'Amérique latine, il a plusieurs cordes à son arc.
Pour avoir plus d'infos, n'hésitez pas à aller sur son site
.


                                                      La rencontre est prévue le 

                                                           Samedi 12 février
                                                                 à 16 heures
                                                                     
                                                                       à la 
                                                             
                                                 Médiathèque du Val d'Europe
                        
     2 place d'Ariane, 77700 Serris (RER A, dir. Marne-la-Vallée)




S'il sera surtout question de polar, cette rencontre s'inscrit aussi dans le thème du photojournalisme qui nous occupe ce mois-ci, avec notamment une magnifique exposition (jusqu'au 05 février) de Lizzie Sadin, intitulée "Mineurs en peine" : une quarantaine de photographies sur les conditions de détention des enfants à travers le monde (Russie, Colombie, USA, Cambodge, France, Inde...). 11 pays, 8 années de travail, et des images très fortes. Elle sera à la médiathèque le samedi 22 janvier.

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9 janvier 2011 7 09 /01 /janvier /2011 00:00

"- Harmeûniques ? C'est quoi, harmeûniques ?
- Les notes derrière les notes, expliqua Mister. Les notes secrètes. Les ondes fantômes qui se multiplient et se propagent à l'infini, ou presque. Comme des ronds dans l'eau. Comme un écho qui ne meurt jamais."


Quatre ans après l'envoûtant Garden of love, Les harmoniques signe le retour de Marcus Malte au roman, son entrée à la Série noire, ainsi que ses retrouvailles avec Mister et Bob, après Le doigt d'Horace et Le lac des singes. Retour gagnant.


Les harmoniquesD'un côté Mister, le black costaud qui passe ses nuits derrière le piano du Dauphin Vert. De l'autre Bob, philosophe amateur qui passe ses journées derrière le volant de son taxi, un vieux tacot envahi de cassettes de jazz, passion commune des deux acolytes. 

Elle s'appelait Vera Nad, elle avait fui son pays en guerre et rêvait de devenir comédienne. Elle venait au club deux fois par semaine écouter Mister. Lui ne la quittait pas des yeux. Ils avaient sympathisé.
On a retrouvé son corps brûlé dans un entrepôt désaffecté, les deux coupables ont avoué, histoire de drogue, affaire classée.

Mister n'en croit pas un mot, et décide d'enquêter avec l'aide de Bob, sans trop savoir comment s'y prendre mais fermement résolu à découvrir la vérité. Une vérité qui le ramène vers le passé de la jeune femme, vers les Balkans et les atrocités commises là-bas durant la guerre.

Qui l'emmène aussi jusqu'au sommet de l'Etat : un fil narratif risqué (l'intrusion et l'implication d'un haut responsable politique - un Ministre de l'intérieur arriviste, suivez mon regard... - est quand même too much, pour le dire gentiment), sur lequel Malte parvient in extremis à garder l'équilibre.



Deux récits se mêlent : les investigations du duo Mister/Bob sont ponctuées par l'histoire de Vera Nad (daNa rêV(e) ?), qui résonne tel un chorus. Son histoire, ses souvenirs d'un pays en guerre, ses espoirs, sa complainte, son martyre enfin. Bye bye Blackbird.

Sa vie, avant qu'elle ne lui soit volée, sa mémoire, qui ne subsiste plus que dans l'esprit d'un pianiste hanté par son visage et son innocence, qui voulait, par la musique, "atteindre son coeur", "lui offrir un foyer". "Que chaque accord qu'il plaquait fût une brique solide, une coulée de ciment participant à l'édification d'une maison, sa maison, la sienne, son abri, clair, agréable, bien chauffé."

Davantage qu'un fond sonore, le jazz baigne le roman tout entier. Le jazz comme un hymne à la vie, à la beauté, à la bonté. Conjurant l'horreur et le mal, la cruauté des bourreaux et l'impudence des puissants.


Conteur hors-pair et fin styliste, Marcus Malte a composé avec Les harmoniques - pour reprendre l'expression de Robin Cook à propos de J'étais Dora Suarez - un roman en deuil, un roman de compassion traversé de purs moments de poésie, capable de vous faire rire aux éclats (ah, cette scène du taxi échoué en plein champ !) avant de vous glisser une boule dans la gorge. Un talent rare. Un talent qui parvient presque à faire oublier que le texte n'est pas suffisamment travaillé.


Les harmoniques / Marcus Malte (Gallimard, Série noire, 2011) - en librairie le 13 janvier.


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7 janvier 2011 5 07 /01 /janvier /2011 00:00

Paru en 2006 chez un petit éditeur, Court, noir, sans sucre avait bénéficié d'un joli bouche-à-oreille, notamment parmi les amateurs de nouvelles. Devenu introuvable, il a été réédité début 2010 par les éditions Quadrature, augmenté de deux textes inédits.


Court, noir, sans sucreQuinze nouvelles, quinze contes de la folie ordinaire, racontés à mi-voix, sourdine et timbre clair. Un univers à la fois familier et parrallèle, comme des instants et des images glissant sur nos rétines mais qu'Emmanuelle Urien aurait, elle, réussi à fixer.
L'existence banale de gens ordinaires. Des femmes, pour la plupart. Solitaires, délaissées, isolées. Confrontées à la maladie, à la mort. La chute est souvent brutale, soudaine et définitive. Le titre annonce la couleur.


Court, noir, sans sucre...
Quinze parfums, à chaque fois un goût différent et néanmoins voisin. Vous connaissez ces dosettes de café qui font fureur depuis quelques années, offrant quantité de variétés ? Idem ici. Qu'est-ce que je vous sert ? Tendre, macabre, comique, cruel, pathétique, grinçant ? Un mélange ?

... corsé.
On se frotte le cou après Jardin secret, on a la gorge serrée avec La place du mort, gorge déployée à la fin de Tristesse limitée, râclée avec La mer à boire, on déglutit avec Assistance technique ou au bout du Chemin à l'envers...


Des histoires, destins brefs ou morceaux de vie, tissées à petites touches. Avec ironie, pudeur, finesse, affection, ainsi qu'une certaine distance, ou plutôt un petit saut de côté qui modifie d'un coup toute la perspective.

De chaque phrase découle la suivante, une cascade de mots où chacun prend sa place, sans que jamais la concision ne filtre les émotions. Une écriture à la fois sobre, élégante, imagée, et même, non dénuée de grâce. 
 
 


Conseil(s) d'acompagnement : on pense aux nouvelles d'Annie Saumont, C'est rien ça va passer, Moi les enfants j'aime pas tellement ou... Noir comme d'habitude.


Court, noir, sans sucre / Emmanuelle Urien (L'Etre minuscule, 2005 ; rééd. Quadrature, 2010)

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4 janvier 2011 2 04 /01 /janvier /2011 00:00

Après l'étonnant Retour à la nuit, les éditions Ecorce publient le non moins singulier Bois, premier roman du dénommé Fred Gevart. L'année commence bien.


Bois - F. GevartVoilà l'histoire, sombre et tortueuse, de Sylvain Michalski, auteur à succès de romans sous pseudonyme, père de deux fillettes, époux de Marlène, avec laquelle il n'évoque jamais "l'accident" survenu douze ans plus tôt.

Douze ans plus tôt, victime d'une prise d'otage, il est resté enfermé quatre jours durant dans une galerie d'une mine désaffectée, près de Limoges. Le GIGN a donné l'assaut. Tirs, explosion, blessures, trois ans de coma. Au réveil, amnésie totale. Aucun souvenir, sinon la mémoire du corps : la soif. L'impérieux besoin d'alcool.

Michalski est un condamné à mort : il vient d'apprendre qu'il est atteint un cancer. Verdict : deux mois. L'alcoolique abstinent replonge. Des bribes de souvenirs remontent. Gueules de bois et cauchemar, toujours le même -  La lumière au bout du tunnel. L'exctinction. Puis la voiture pleine à craquer, la villa vide. La route. Le carambolage et les débris. Les bâtiments au loin.
Jusqu'à ce qu'il tombe, après une gueule de bois carabinée, sur un drôle de manuscrit : le récit (apocryphe ?) de son enlèvement par le couple LLoebe-Pelletier (sic) et des jours qui ont suivi. Point de bascule dans la folie et l'irrationnel.



Cut-up
En remodelant son texte, l'auteur s'ingénie à brouiller les pistes, coupant, déplaçant, permutant des phrases, des paragraphes, des chapitres entiers même. Il superpose ainsi
plusieurs couches narratives, plusieurs voix (signalées par le changement de la police de caractère), jouant sans cesse entre la réalité et l'illusion, le présent et le passé, l'hypothétique et le tangible.

Cette
déconstruction du récit a pour effet d'abolir les repères de temps et de lieu, d'insinuer le trouble et l'incertitude. Médusé, on voit les mêmes scènes se répéter, dans les mêmes décors mais avec d'autres personnages et dans une temporalité différente (comme cette chambre d'hôtel plusieurs fois visitée, et toujours le bruit de l'eau qui coule, derrière la porte de la salle de bains...). On est plongé, piégé, dans un univers insaisissable et ambigu.
Un univers
qui rappelle immanquablement David Lynch, ainsi que Mémento de Christopher Nolan ou encore Garden of love de Marcus Malte, pour l'aspect onirique.


Qu'est-il véritablement arrivé à Michalski ? Ses souvenirs sont-ils réels ou fantasmés ? Jusqu'à quel point l'alcool et la maladie altèrent-ils son discernement ? Les événements qui nous sont racontés ont-t-il seulement eu lieu ?

La fin du roman n'apporte pas toutes les réponses, et laisse libre court aux interprétations (à moins que mes neurones n'aient pas fait toutes les connexions !). Des zones d'ombre subsistent, sur lesquelles j'aurais aimé, pour ma part, que l'auteur fasse davantage la lumière.


Par son ambiance et sa construction, ce roman risque d'en dérouter plus d'un. Sombre, troublant, labyrinthique jusqu'au tournis, Bois n'appartient pas à cette catégorie de livres pré-mâchés et vite digérés. On ne va pas s'en plaindre.


Bois / Fred Gevart (Ecorce, 2010)

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Published by jeanjean - dans france
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2 janvier 2011 7 02 /01 /janvier /2011 15:56

Alors que 2011 marque le cinquantenaire de sa mort, les éditions Omnibus publient Coups de feu dans la nuit, qui regroupe, pour la première fois, l'intégralité des nouvelles de Dashiell Hammett. De quoi compléter la Moisson rouge et l'intégrale des romans parus l'année dernière.

65 nouvelles. 9 inédites, une trentaine parues il y a quelques années dans une nouvelle traduction  chez 10/18 et La Découverte (Histoires de détectives ; Sam Spade et autres histoires de détectives) et d'autres qui étaient jusque-là quasiment introuvables, disséminées dans divers recueils plus ou moins épuisés.


Coups de feu dans la nuitParues entre 1922 et 1934, pour la plupart dans la revue Black Mask, elles imposent Hammett comme le chef de file de l'école dite "hard boiled" - sur les bancs desquels on trouve notamment Erle Stanley Gardner, Carroll John Daly, Paul Cain, plus tard Horace McCoy, Edward Anderson, Jonathan Latimer et bien d'autres.

Si quelques-unes, comme Le barbier et sa femme, n'appartiennent pas au genre policier, toutes les autres mettent en scène un détective dur-à-cuire, qu'il se nomme Sam Spade ou le Continental Op.

Un détective plongé dans la jungle urbaine des années 20, où sévissent violence, cupidité, crime et duplicité, dans laquelle il sert à la fois de vecteur et de catalyseur.

Un détective qui a troqué les déductions pour l'action et le brandy pour le whisky.

Un détective qui n'est plus au-dessus de la mêlée mais en plein dedans, à recevoir et rendre les coups. D'ailleurs, Hammett ne se prive pas de moquer les "gentlemen-malfaiteurs" (Itchy le bienséant) ou les détectives de salon (Le cerveau) qui pullulent dans la littérature de l'époque.


"Ici et maintenant".
Au roman d'énigme, qui est un roman de démonstration, Hammett substitue l'action et l'instantanéité des faits. Leur véracité aussi : non, tout ne rentre pas toujours dans l'ordre, non les méchants ne sont pas toujours punis, non, ils ne sont pas toujours ceux qu'on croit.  
Ici, c'est l'action et le mouvement, amorcés et soutenus par un style sec, vif et concis. Du rythme, beaucoup de dialogues, et une écriture de faits et de gestes, dénuée d'atours psychologiques (encore qu'à l'aulne de certaines nouvelles, il faille relativiser le behaviorisme d'Hammett, qui ne se prive pas d'user parfois du registre introspectif ou du monologue intérieur).


Le tout donne une écriture très visuelle, qui n'a pas manqué d'attirer l'attention de l'industrie du cinéma, pour laquelle il travailla comme scénariste et qui lui apporta renom et succès. Pour revenir à l'écriture comportementaliste de l'auteur, on peut d'ailleurs se poser la question de l'interaction entre les deux : si la prose sèche d'Hammett a séduit Hollywood, dans quelle mesure les desiderata des producteurs l'ont cantonné (à bon escient ?) dans cette voie ?



Ces nouvelles sont intéressantes aussi dans la mesure où il s'agit d'un matériau brut : à l'instar d'un Chandler, il réutilisait dans ses romans certaines scènes et situations de ses nouvelles. Un exemple parmi d'autres : Cauchemar ville qui préfigure Moisson rouge.


Il faut le dire, certaines nouvelles sont assez quelconques, et d'autres n'ont malheureusement pas bénéficié d'une nouvelle traduction, mais cette intégrale n'en demeure pas moins indispensable. On ne dira jamais assez combien Hammett est un grand écrivain.



Coups de feu dans la nuit : l'intégrale des nouvelles / Dashiell Hammett ; préf. de Richard Layman, présentation de Natalie Beunat (Omnibus, 2010) - en librairie le 06 janvier.

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Published by jeanjean - dans amérique du nord
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