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10 novembre 2009 2 10 /11 /novembre /2009 00:00

"Dans chaque famille, il y a quelqu'un qui paie son tribut pour que l'équilibre entre ordre et désordre soit respecté et que le monde ne s'arrête pas." (Mal de pierres, Milena Agus)


Auteur de l'excellent Les feuilles mortes, tombées l'année dernière, Thomas Cook continue d'explorer Les liens du sang. Des liens comme des noeuds inextricables, qu'il faut parfois, pour s'en défaire, trancher violemment.


nullDavid Sears a grandi sous la coupe d'un père schizophrène et dans l'ombre d'une soeur surdouée. Avocat dans une petite ville, il mène aujourd'hui une vie paisible auprès de sa femme et de sa fille Patty, 15 ans.

Mais pour l'heure, il est assis devant un inspecteur de police, lui faisant le récit des circonstance qui l'ont mené jusque-là. Tout a débuté quand Jason, le fils de sa soeur Diana, atteint de schizophrénie précoce, s'est noyé. L'enquête a conclu à un accident mais Diana n'a pas cru à cette version, et a accusé son mari d'avoir tué leur fils.

Au début, David ne s'est pas inquiété outre mesure, estimant qu'avec le temps sa soeur surmonterait le choc et oublierait ses lubies. Mais le comportement de Diana - obnubilée par d'anciens meurtres rituels et des phénomènes paranormaux - est de plus en plus étrange et irrationnel. Serait-elle "comme son père" ?
Quand elle embarque l'influençable Patty dans ses délires paranoïaques et morbides, David est forcé d'agir.


Le thème de la famille, comme je le dis plus haut, occupe une place prépondérante. Où il est question de notre rapport aux êtres aimés, des liens qui nous rattachent au frère, au père, à l'enfant, à la soeur. Et des secrets, des non-dits, des frustrations, des joies qui les consolident ou les effilochent.

L'auteur reprend aussi le même procédé narratif : comme Eric Moore, le narrateur des Feuilles mortes, David Sears est un homme ravagé qui a vu tout s'écrouler autour de lui, impuissant, et victime d'une succession d'événements mineurs, dont la force motrice s'accumule et tourbillonne jusqu'à l'engloutissement final.


Usant du même registre, Les liens du sang a cet air de déjà-vu qui en fait un roman bien moins captivant que Les feuilles mortes - dont l'histoire, partant d'un fait banal, presque d'un malentendu, s'avérait d'autant plus prenante.

Il n'en reste pas moins que Cook sait y faire pour faire monter la tension et entretenir le suspense, creusant l'abîme à la petite cuillère, lentement, presque imperceptiblement, jusqu'à ce que tout à coup, on sente le sol s'échapper sous nos pieds.


Les liens du sang / Thomas H. Cook (The cloud of unknowing, trad. de l'américain par Clément Baude. Gallimard, Série noire, 2009)

 

 

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2 novembre 2009 1 02 /11 /novembre /2009 16:32

A tort ou à raison, je me méfie un peu des auteurs ayant "baigné dans le milieu hollywoodien", craignant que la machine à rêves ne leurs fasse plus pondre que d'ennuyeuses histoires stéréotypées.
La 4ème de couverture et même les premières pages de ce roman allaient plutôt dans ce sens, d'ailleurs. Voyez plutôt : un Hell's Angel sur le retour vole au secours de sa fille poursuivie par des tueurs sadiques et sillone avec elle la côte Ouest dans une course échevelée.

Mais non, rien de calibré cette fois, contrairement aux apparences. Passés un ou deux chapitres, mes craintes se sont vite envolées, tandis que les pages défilaient sans que je m'en rende compte.


nullLydia, 17 ans, a fugué quand elle en avait 14 et vit depuis d'expédients de copines friquées. On n'est pas sérieux quand on a 17 ans, c'est bien connu, et on fait de mauvaises rencontres, comme celle avec Jonah Pincerna, un agent immobilier un peu particulier qui met à disposition de la mafia des "maisons-entrepôts" pour faire transiter de grandes quantités de drogue ou d'argent. Lors d'une expédition punitive, alors qu'il pousse Lydia au meurtre, celle-ci retourne l'arme contre lui et s'enfuit.
Paniquée, shootée à la méthamphétamine, elle n'a plus qu'une personne vers qui se tourner : un père qu'elle n'a presque pas connu et dont elle s'est forgée une image de rebelle héroïque.

J'ai nommé Link (to link : "relier", "se rejoindre"). Un Hell's Angel rangé des bécanes qui vivote désormais au bout d'une autoroute dans une caravane déglinguée. Un ex-taulard qui tente de recoller les morceaux en tenant la boisson la distance et en monnayant ses talents de tatoueur.
Trois ans qu'il n'a plus de nouvelles de sa fille, trois ans qu'il attend des nouvelles de la police ou des divers services des personnes disparues. Jusqu'à ce jour où il entend sa voix au téléphone.


Père de sang pourrait se contenter d'être une chouette histoire doublée d'un road novel ponctué de bagarres divertissantes.
Mais c'est un peu plus que cela.

Grâce aux personnages d'abord, particulièrement bien creusés, complexes, diablement attachants, entre cette gamine éperdue (et insupportable !), sa mère - une femme obnibulée par la réussite qui grimpe l'échelle sociale au gré de mariages successifs... et de dérouillées domestiques - et Link, ce bonhomme fatigué revenu de tout qui trouve à travers sa fille un peu d'espoir et de lumière en ce bas-monde, et va lui servir à la fois de dernier rempart et de tremplin.

Grâce ensuite à la manière dont l'auteur, sans se départir de nombreux clichés, parvient à s'en jouer et à les dépasser. Plutôt que les grandes étendues sauvages, il nous balade à travers "l'Amérique des caravanes", ces lotissements qui fleurissent au milieu de tous les nulle part et où échouent des gens complètement marginalisés. Plutôt que des Hell's Angels farouchement libres et indomptables, il nous montre un tas de vieux débris pitoyables, meurtriers et trafiquants, radotant sur leur gloire passée.

Grâce enfin à la prose limpide de Peter Craig, et à son talent de dialoguiste.


Au lieu du polar préemballé auquel on pouvait s'attendre, digeste peut-être mais sans saveur, on a finalement droit à du très bon roman, plus fin et meilleur qu'il n'y paraît.


Père de sang / Peter Craig (Blood Father, 2005, trad. de l'américain par Emmanuel Pailler. Rivages/Thriller, 2009)

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24 octobre 2009 6 24 /10 /octobre /2009 00:00
Délaissons un moment l'actualité et la machine à nouveautés qui s'emballe, pour jeter un oeil en arrière, vers ces bon vieux classiques ou ces ovni littéraires, catégorie à laquelle appartient sans nul doute cette Nuit du Jabberwock du facétieux Fredric Brown (1906-1972), dont je vous avais déjà parlé il y a quelque temps avec La fille de nulle part.


nullDepuis plus de vingt ans, Doc Stoeger est rédacteur du (seul) journal de Carmel city, petite bourgade où, à son grand désespoir, il ne se passe jamais rien.
Ce jeudi soir, jour de bouclage, n'échappe pas à la règle. Une oeuvre de charité, un divorce, quelques publicités... Rien de notable.
Ce jeudi soir, jour de bouclage, n'échappe pas à la règle. A défaut d'avoir quelque chose sous la dent, Doc va se jeter quelques whiskies dans le gosier, en face chez son pote Smiley. Goûtant l'amertume du breuvage en même temps que la sienne. Ah ce qu'il aimerait, rien qu'une fois, tenir un scoop, raconter quelque chose qui en vaille la peine !
Il ne sait pas encore qu'il s'apprête à vivre la nuit la plus extraordinaire de sa vie, et des événements qui vont le combler au-delà même de toutes ses espérances...

C'est d'abord une rencontre avec un inconnu, un homme bizarre qui lui raconte des histoires à dormir debout à propos de Lewis Carroll et des messages contenus dans Alice au pays des merveilles.

S'en suit rapidement une cascade de péripéties et de rebondissements, bringuebalant le pauvre Doc, ce bonhomme plutôt frêle, arborant petites moustaches et lunettes (regardez donc une photo de l'auteur...), complètement dépassé par les événements et l'étrangeté de la situation à laquelle lui-même a du mal à croire !


Un pied dans l'univers onirique de Lewis Carroll - qui sert judicieusement de ressort à l'intrigue -, l'autre dans la plus pure tradition du pulp : Fredric Brown excelle - comme toujours - à mélanger les genres, à brouiller les pistes, et ce roman en est une belle illustration, qui tient à la fois de l'enquête, du mystère et du fantastique, agrémenté de cette petite touche de burlesque si caractéristique chez cet auteur.
Et de satire, quand il moque les errements déontologiques de la presse (lui-même travailla un moment au sein d'un journal) ou l'hypocrisie d'une petite ville de province.

Cela dit, autant ses romans sont farfelus, autant Fredric Brown ne laisse absolument rien au hasard et fait preuve d'une extrême rigueur dans la construction et la progression de son récit. Une véritable mécanique de précision.


Fredric Brown fait partie de ces conteurs qui nous font tourner les pages avec un plaisir fébrile. En ce début d'hiver où la nuit s'allonge, quoi de mieux qu'un peu de fantaisie et de mystère ?


Extrait (sans trop en dévoiler...) :
"Trois fois environ, au cours de cette interminable soirée, j'avais été au bord de l'ivresse, mais à chaque coup quelque chose s'était produit pour m'empêcher de boire pendant un moment et m'avait dégrisé. De petits incidents tout bêtes, comme d'être pris en otage par des gangsters ou de voir un homme mourir subitement et horriblement (...). Des petites choses comme ça."


La nuit du Jabberwock / Fredric Brown (Night of the Jabberwock, trad. de l'américain par France-Marie Watkins. Rééd. Rivages/Noir, 2007)


Quelques jours de congés m'attendent, et je n'aurai la semaine prochaine qu'un accès disons limité à internet. Un ou deux billets à poster, certainement, mais pas forcément la possibilité de répondre rapidement à vos commentaires, alors ne m'en veuillez pas, et que cela ne vous empêche pas de mettre votre grain de sel...
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3 octobre 2009 6 03 /10 /octobre /2009 15:02

Après Shibumi et La sanction, Oliver Gallmeister poursuit la réédition des romans de Trevanian avec L'expert, où nous retrouvons avec plaisir ce cher et distingué Dr Jonathan Hemlock, critique d'art, voleur, alpiniste chevronné et assassin à ses heures pour le compte de l'agence gouvernementale CII.

A la fin de La sanction, nous l'avions laissé à moitié mort au sommet de l'Eiger, dans les Alpes suisses. Le revoilà dans un salon londonien, quatre ans plus tard, et s'ennuyant à mourir parmi une brochette de "critiques, professeurs, directeurs de galerie, mécènes - toutes les loches paracréatrices qui étouffent l'art de leur sollicitude."
S'il ne travaille plus pour le CII, cela ne l'empêche pas de retrouver rapidement ses réflexes et son sang froid quand il découvre par exemple un cadavre dans sa salle de bain... Une petit mise en scène du "Siège", l'équivalent anglais du CII, pour le contraindre à effectuer une mission : "sanctionner" un dénommé Maximilian Strange (vraiment strange, en effet), un personnage fantasque et cruel, puis récupérer les films tournés au "Cloître", à l'insu d'éminents hommes politiques venus là pour se détendre, profitant du décor exotique, d'une ambiance chic et sophistiquée avec hôtesses cédant à tous caprices.

La mission s'avère particulièrement dangereuse. Il faut dire que le précédent agent s'est retrouvé empalé dans le beffroi de St. Martin-in-the-Fields... Hemlock n'a d'autre choix que de se jeter dans la gueule du loup, pour lequel il a élaboré une petite histoire à dormir debout afin de gagner sa confiance. Rien n'est moins sûr, et il va devoir se livrer à un petit numéro d'équilibriste sur sa corde raide.


Si on peut préférer les pentes enneigées de La sanction aux frimas londoniens de L'expert, ce second volume des aventures de Jonathan Hemlock ne devrait pas décevoir les fans de Trevanian, même si pour ma part j'ai moins frémi, percevant une tension un peu moins vive dans cet épisode.
Par contre, Jon se montre égal à lui-même, toujours aussi cynique, drôle, égocentrique, misanthrope et... amoureux. Un sentiment qu'on ne lui connaissait pas ! A l'intrigue vient donc s'ajouter une idylle naissante que l'auteur aura finalement le bon goût - encore que ce soit une affaire de goût, justement - de saboter...

On retrouve aussi avec plaisir ce mélange d'action "jamesbondienne" (sans les gadgets), de fantaisie et d'érudition, où Trevanian/Hemlock nous livre avec mordant ses réflexions sur l'art, la vie ou les moeurs de ses contemporains - notamment les anglais, sur lesquels il déverse son humour fielleux ("les gens les plus séduisants du monde sont toujours les premiers qu'on rencontre après avoir quitté l'Angleterre").

Enfin, on pourrait reprocher à ce roman (paru en 1973) un aspect un peu désuet. Je trouve plutôt qu'il possède cette patine élégante propre aux vieux meubles, et échappant à toutes les modes.


L'expert / Trevanian (The Loo Sanction, 1973, nouvelle traduction révisée (de l'américain) par Jean Rosenthal. Gallmeister, 2009)

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25 septembre 2009 5 25 /09 /septembre /2009 00:00
Ron Rash. Rrrron Rrrrashhhhh. Un nom râpeux comme la pierre, à l'image de ce premier roman qui se déroule dans les années 50 dans un comté rural des Appalaches.

Là, des paysans se crèvent à cultiver leurs maigres terres en espérant que la pluie vienne et que la récolte soit bonne. Des taiseux, des bourrus, à l'image de Billy Holcombe, qui soigne ses plants de tabac en se demandant si la sécheresse ne va pas tout bousiller. Au mois d'août, la terre est dure et le soleil cogne. "C'est la saison où les serpents deviennent aveugles (...). C'est l'époque où les renards et les chiens tournent enragés (...). Parfois à cette époque de l'année, un gars agira pas autrement. (...) Il fera quelque chose que personne, même pas lui, pensait possible. Il ira jusqu'à tuer un homme."

Un homme a bien disparu. Holland Winchester : une forte tête qui revient de Corée avec de drôles de souvenirs. Sa mère a entendu un coup de feu, près de chez les Holcombe. Elle est persuadée que Billy l'a tué, rapport à ce qu'il fricotait avec sa femme.

Le shérif Will Alexander, lui, a préféré porter l'étoile plutôt que la binette, et c'est sa voix que nous écoutons d'abord, dans ce roman choral où chacun - Billy, sa femme, leur fils, l'adjoint du shérif - relate sa version des événements et surtout, évoque la réalité qui l'entoure en exprimant ses espoirs, ses difficultés et ses regrets, dans ce coin reculé et pauvre où des lambeaux de superstitions s'accrochent encore à la crainte du Seigneur.

Un petit monde qui va bientôt disparaître, littéralement englouti : depuis plusieurs années, une compagnie d'électricité rachète la vallée parcelle par parcelle, pour laisser place à un barrage et un immense lac artificiel. 


La construction du récit, les paraboles bibliques (entre le Déluge et l'Exode), le langage de péquenot utilisé par l'auteur - sans que ce soit trop "forcé" -, la confusion des sentiments orchestrée avec finesse, l'évocation d'une époque et d'un mode de vie révolus : autant de qualités qui font d'Un pied au paradis un excellent roman et l'une des belles surprises de cette année.

Cela dit, si je partage au moins en partie l'enthousiasme de nombreux lecteurs, bloggeurs et critiques, je ne vois pas pour autant en Ron Rash un égal de de Larry Brown, Cormac McCarthy ou même William Faulkner.
On retrouve certains thèmes, d'accord, et le sens de la tragédie est un trait propre aux écrivains du Sud, mais il manque tout de même un souffle, une langue, et ce petit quelque chose qui vous étreint et vous questionne. Bref, Oconee n'est pas Yoknapatowpha, et ici, le Deep South ne me paraît pas si profond que ça, quand même. Si ?


Un pied au paradis / Ron Rash (On Foot in Eden, trad. de l'américain par Isabelle Reinharez. Editions du Masque, 2009)


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15 septembre 2009 2 15 /09 /septembre /2009 00:00


Washington, de nos jours.
Alex Pappas, depuis bientôt 40 ans et la mort de son père, gère le coffee-shop. Il a eu deux fils : John s'apprête à prendre la suite, Gus a été tué en Irak. Alex est un type travailleur et généreux qui mène une vie normale et s'inquiète pour ses proches.
Il porte sur son visage les stigmates d'une erreur de jeunesse. Trente cinq ans plus tôt, "par une chaude journée d'été, trois jeunes garçons avaient "pour rigoler" pénétré en voiture dans Heathrow Height (...) et jeté une tarte à la cerise sur trois jeunes Noirs qui se trouvaient devant l'épicerie Chez Nunzio, en employant un langage raciste."
En face d'eux se trouvaient un dénommé Charles Baker ainsi que les jeunes frères Monroe. La situation a dégénéré, l'un de ses copains a été tué et lui-même a été grièvement blessé à l'oeil. Au procès, James Monroe a été condamné à dix ans de prison pour meurtre. Ce jour-là, Alex n'a injurié ni agressé personne, mais il était dans la voiture et n'a rien fait pour dissuader ses copains."L'incident" a marqué sa vie et il n'est jamais parvenu à le surmonter tout à fait.

Un jour, Alex rencontre par hasard Ray Monroe. Kinésithérapeute dans un hôpital militaire, il a un fils soldat en Afghanistan et son frère James, sorti de prison, se débrouille comme mécanicien. Ils décident de discuter ensemble et d'essayer de comprendre ce qui s'est passé ce jour-là.
Seulement, ils vont trouver sur leur chemin Charles Baker, bien décidé à profiter de la situation, et à se venger de sa misérable vie. 


Si on trouve souvent chez Pelecanos le méchant de service, on trouve surtout des gens comme vous et moi, ni pires ni meilleurs que les autres, mais que les circonstances de la vie et de mauvais choix ont entraîné sur la mauvaise pente. C'est un thème récurrent chez lui, comme celui du rachat et de la "seconde chance". Pas tant celle que la communauté veut bien vous laisser que celle, plus difficile à saisir, qu'on veut bien s'accorder soi-même.


Une autre constante chez lui : cette narration à plusieurs voix et ces histoires entrecroisées qui finissent par se télescoper avec plus ou moins de violence.
Avec Un jour en mai, Pelecanos revient aussi à ses fondamentaux, puisqu'il n'est jamais aussi bon que lorsque qu'il parle des siens, ces immigrés grecs arrivés aux Etats-Unis dans les années 20 et 30 ainsi que les générations suivantes. Comment ont-ils trouvé leur place dans ce pays, vécu, que sont devenus leurs enfants et leurs petits-enfants ?
Et il y a chez lui une profondeur de jugement, une empathie - voire de la compassion - envers ses personnages qui nous les rend proches à nous aussi, familiers, attachants. 


L'auteur poursuit de belle façon sa chronique de Washington, de ses habitants et de leurs collisions, en y adjoignant aussi son goût pour les histoires familiales. Seule fausse note : un dénouement qui verse un peu trop dans le sentimentalisme.


Un jour en mai /
George Pelecanos (The Turnaround, trad. de l'américain par Etienne Menateau. Seuil policiers, 2009)


Pelecanos émaille toujours ses romans d'innombrables références musicales. Il y en a que ça agace et d'autres qui apprécient de retrouver à chaque fois dans ses histoires cette espèce de paysage sonore.
Un jour en mai ne fait pas exception à la règle, voilà donc une p'tite play-list (loin d'être exhaustive) pour se mettre dans l'ambiance.


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8 septembre 2009 2 08 /09 /septembre /2009 00:00
Si je voulais jouer au petit jeu du "roman de la rentrée", je dirais que je l'ai déjà trouvé. Voilà quelques semaines que j'ai refermé le bouquin de Richard Price, et la forte impression qu'il m'a laissé demeure non seulement intacte, mais elle a même tendance à s'accentuer. Un signe qui ne trompe pas.


Eric Cash, gérant d'un restaurant new-yorkais, se fait braquer un soir alors qu'il traine avec un collègue. Téméraire ou inconscient, ce dernier s'avance vers le flingue, le coup part, il meurt sur le coup.
Les flics, Matty Clark et Yolanda Bello, notant quelques incohérences dans le témoignage de Cash, commencent à l'asticoter et à monter leur petite théorie. Cash accuse deux jeunes voyous, mais des témoins assurent n'avoir vu personne dans la rue à cet instant. La déposition se transforme en garde à vue, mais les preuves tardent à venir et l'enquête s'embourbe.

Bien entendu, Souvenez-vous de moi va bien au-delà d'un simple roman policier. A partir d'un fait divers, Richard Price éclaire tout un pan de la société américaine, avec une acuité rare.
Adoptant le point de vue de différents protagonistes - Cash, Clark, Marcus le père de la victime, de jeunes voyous, la brigade d'intervention "Qualité de la vie" (!) et bien d'autres -, Price nous offre une vision en kaléidoscope et dresse un tableau hyper-réaliste de New-York et du Lower East Side, quartier juif à la sociologie mouvante, qui voit arriver de nouveaux habitants : bobos installés dans des lofts flambants neufs, latinos, noirs parqués dans les cités avoisinantes, clandestins chinois entassés dans les squats avec location de matelas... Autant de mondes parallèles qui se superposent sans jamais se rencontrer.

Si Price dresse la typologie d'un quartier, il donne surtout à voir, sans parti pris ni jugement de valeur, les frontières invisibles qui séparent les communautés et les individus, et la déliquescence d'une société.

Mais s'il évoquait déjà dans Ville noire, ville blanche les clivages entre les communautés blanche et noire, ici il donne à voir un malaise plus profond qui dépasse la question raciale : la décomposition des liens sociaux, l'atrophie des relations humaines. Que ce soit l'inspecteur Matty avec ses fils, Marcus avec son ex-femme, Eric cash avec le reste du monde, chacun des personnages semble enfermé dans sa solitude et son isolement.

Ce sont les dialogues - des modèles du genre, sur lesquels repose une grande partie du roman - qui soulignent le mieux cette incapacité chronique des personnages à communiquer avec autrui. A la surface des mots affleure de façon quasi-systématique cette espèce d'incompréhension mutuelle permanente, qui frise par moments l'absurde ou le pathétique.



Si on ajoute à tout cela une construction impeccable, une parfaite maîtrise de la tension romanesque, l'empathie et le soin apporté à des personnages criants de vérité, nous sommes en face d'un grand roman, plein d'intelligence et de finesse. Du travail d'orfèvre.


Conseil(s) d'accompagnement : les romans de Richard Price ne sont pas sans rappeler ceux de George Pelecanos : du roman noir qui passe au crible la société américaine et notamment les questions raciales et d'inégalités sociales. Avec un peu plus de psychologie du côté de Price, à mon sens.


Souvenez-vous de moi / Richard Price (Lush Life, trad. de l'américain par Jacques Martinache. Presses de la Cité, 2009)

PS : Ville noire, ville blanche et Le samaritain viennent d'être réédités chez 10/18.
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1 septembre 2009 2 01 /09 /septembre /2009 13:57

Après quelques semaines en mode veille, c'est reparti ! Mais avant de me pencher sur la (satanée) rentrée littéraire, je vais d'abord vous parler de quelques lectures estivales, à commencer par le roman du dénommé Gerard Donovan.


Si Jim Harrison et Cormac McCarthy décidaient d'écrire un roman à quatre mains, leur progéniture pourrait bien ressembler à ce Julius Winsome, qui m'a fait à la fois penser au personnage de Joseph dans Nord-Michigan et au glaçant et terrifiant enfant de Dieu.


Julius vit seul avec son chien, dans un chalet situé dans le Nord du Maine. L'hiver approche et s'avère particulièrement rugueux, comme toujours dans cette région, la plus septentrionale des Etats-Unis.
Entouré de vastes étendues sauvages et de "trois mille deux cent quatre-vingt-deux livres", légués par son père, Julius s'est fait reclus volontaire, sans pour autant sombrer dans la misanthropie.

Un matin, il entend un coup de feu résonner un peu trop près de chez lui, avant de découvrir, un peu plus tard, son chien agonisant. Abattu à bout portant, probablement par un chasseur.

Face à cet acte de malveillance, Julius, avec la même pondération dont il fait preuve pour choisir une lecture ou réciter ses gammes shakespeariennes, décroche son fusil - une arme rapportée de la Grande Guerre par son grand-père, et ayant appartenu à un tireur d'élite anglais ayant fait de nombreuses victimes - et s'enfonce dans la forêt enneigée, tuer des hommes comme on va couper du bois.


Comment un homme cultivé, sensible, affable, à qui on a inculqué le goût de la connaissance plutôt que celui des armes, se transforme-t-il en tueur psychotique ? Par esprit de vengeance ? Sous le coup d'une déception amoureuse ? Suite aux effets d'un isolement prolongé ?
Non. L'auteur ne nous offre pas de réponse et balaye d'un revers les explications rationnelles et rassurantes. Alors, "Peut-être que les évènements n'ont pas de cause, que les choses se passent ainsi uniquement parce que les gens les font."

Peu importe le pourquoi du comment, d'ailleurs, la clé de voûte du roman réside plutôt dans la complexité et la dichotomie du personnage.  
Donovan place son lecteur au plus près de Julius Winsome, et on se surprend à adopter sans ciller ou presque le point de vue et les raisonnements en apparence logiques du meurtrier !, cet homo civilisé qui obéit soudain à un besoin impérieux et se met à tuer ses semblables avec un sang-froid policé et un détachement à toute épreuve.

Sa vengeance et sa violence sont d'autant plus terribles qu'elles sont dénuées de toute rage, de toute colère, de tout emportement. En ce sens, Julius est à l'image de son environnement, cette contrée froide et hostile. Et tel un animal, ni méchant ni bon, mais qui peut s'avérer intrinsèquement dangereux.


Pour un premier essai, Gerard Donovan a mis en plein dans le mille et nous offre un bien beau roman, épuré, âpre et inquiétant.


Julius Winsome / Gerard Donovan (Julius Winsome, trad. de l'américain par Georges-Michel Sarotte. Seuil, 2009)

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31 juillet 2009 5 31 /07 /juillet /2009 00:00

Il s'agit bel et bien d'un événement littéraire : Gallimard vient de rééditer Moisson rouge, en grand format s'il vous plait, et surtout, dans une nouvelle traduction, débarrassée des scories argotiques qui parasitaient la première version ("un bon zigue", "tubard", "pèze"...). Précisons que le recours abusif à "l'argot parigot" était monnaie courante.

Il aura donc fallu attendre 80 ans pour lire ce texte dans une traduction digne de ce nom, qui "a pour seule volonté de respecter l'esprit, le ton, le rythme, le vocabulaire, les sonorités dans la mesure du possible, le cadre culturel et historique du roman de Dashiell Hammett." Mission accomplie, et il faut saluer l'excellent travail de Nathalie Beunat et de Pierre Bondil. Plus fidèle, plus proche du texte original, cette traduction donne la pleine mesure du premier roman d'Hammett, qui marque tout simplement la naissance du roman noir.


Le narrateur, détective privé anonyme de l'agence Continental Op. - dans laquelle a longtemps travaillé l'auteur -, vient de débarquer à Personville (ou "Poisonville"), appelé par le fils Willsson, quand ce dernier est assassiné.
Il rencontre bientôt Willsson père, un vieil homme exécrable qui a beaucoup perdu de son pouvoir depuis que des hommes de main se sont installés dans cette petite ville minière. Ironie du sort, c'est lui-même qui avait fait appel à eux quelques années auparavant, pour réprimer les grèves et les manifestations qui secouaient alors la ville.

Chargé de démasquer l'assassin, l'Op décide aussi de "nettoyer" la ville. De front ou par la ruse, il monte les gangsters les uns contre les autres, tandis que les têtes tombent et que la lutte pour le pouvoir fait rage.


En surimpression, Hammett nous donne à voir les ravages d'une industrialisation effrénée, d'une corruption galopante et de la collusion entre le pouvoir politique et la pègre, dont la montée en puissance est concomittante à la perte de pouvoir et d'influence des organisations syndicales.

C'est aussi un roman sur la figure du Mal, auquel le héros lui-même n'échappe pas. Car, s'il ne s'encombre pas de scrupules dans sa croisade, sa conscience finit tout de même par le rappeler à l'ordre devant tant de violence et de coups bas, quand il n'est pas tout simplement en proie au délire, seul et désorienté dans une chambre d'hôtel - on peut aussi y voir une image de l'individu perdu dans un monde chaotique.
Notons au passage qu'Hammett, tout en faisant de son détective un franc-tireur - voire un justicier -, occulte totalement le rôle historique dévolu aux agences de détectives : soutenir les industriels et participer activement à la répression anti-grévistes et anti-communistes.


L'écriture précise et minimaliste, sans un gramme de graisse dirais-je, est un modèle du genre, qui a inspiré nombre d'écrivains, à commencer par le grand Hemingway, adepte de cette écriture dite behavioriste. Les faits, rien que les faits, faire sec sans être aride, aller à l'essentiel et éviter tout détour ou atour psychologique. Ce qui n'empêche pas le lecteur, loin de là, d'en connaitre un rayon sur les personnages, leurs motivations et leur caractère. 


La langue d'Hammett, c'est la langue américaine, celle de la rue, directe, vivante, en rupture avec le ton compassé des romans d'énigme à la Van Dine, en rupture plus largement avec les circonvolutions et sophistications de la langue anglaise.




Parrallèlement - et en attendant un recueil de 5 romans à paraître en octobre dans la collection Quarto -, les éditions Rivages rééditent le livre de Jo Hammett consacré à son père, tandis que les éditions Allia publient Interrogatoires, un petit livre qui contient les témoignages d'Hammett devant la commission sur les activités anti-américaines chargée de lutter contre "la menace communiste".

"- Mon premier livre était Moisson rouge. Il a été publié en 1929. Je crois que je l'ai écrit en 1927 ; 1927 ou 1928.
- A l'époque où vous l'aviez écrit, étiez-vous membre du Parti communiste ?
- J'invoque mes droits garantis par le Cinquième amendement de la Constitution américaine, et je refuse de répondre car la réponse pourrait me porter préjudice."

Nous sommes en 1953 et l'écrivain témoigne pour la seconde fois devant la commission d'enquête, et le tristement célèbre sénateur McCarthy. Accusé de propagande, tous ses livres seront retirés des bibliothèques et interdits à la vente.
Deux ans auparavant, en 1951, Hammett avait été interrogé une première fois, à propos de son rôle comme Président du Civil Right Congress, une organisation communiste qui venait notamment en aide aux prisonniers politiques, en versant une caution pour leur libération. Refusant obstinément de répondre, il fut condamné à 6 mois de prison pour outrage à magistrat.


Ces "minutes" illustrent parfaitement le climat nauséabond de l'époque - ce qu'on appellera par la suite "la chasse aux sorcières" -, la folie furieuse et la paranoïa anticommuniste aïgue et complètement irrationnelle qui s'était saisi du gouvernement américain, des juges et d'une partie du pays.

Dans son livre, Jo Hammett écrit : "Papa avait beaucoup de défauts (...). Mais balancer des gens qui lui avaient fait confiance en lui donnant et leur argent et leur identité ne lui ressemblait pas." Malgré une santé précaire et la promesse de la prison. Hammett ? Un dur-à-cuire, certainement.


Moisson rouge (Red harvest, nouvelle trad. par Nathalie Beunat et Pierre Bondil. Gallimard, Série noire, 2009)
Dashiell Hammett, mon père / Jo Hammett (Rivages/Noir, rééd. 2009)
Interrogatoires (trad. par Nathalie Beunat. Allia, 2009)

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14 juillet 2009 2 14 /07 /juillet /2009 00:00

Né en 1917, David Goodis fait des études de journalisme et commence à publier dans les pulps. Son second roman, Cauchemar, paru en 1946, connait un succès retentissant et est adapté dans la foulée sous le titre Les passagers de la nuit (avec Humphrey Bogart & Lauren Bacall). Deux ans comme scénariste à Hollywood puis retour au bercail, à Philadelphie, où il meurt dans l'indifférence générale en 1967.

Si Goodis connut le succès commercial dans son pays (grâce notamment à l'apparition du livre de poche), la reconnaissance littéraire lui vient plutôt de la France. Au début années 50, Marcel Duhamel publie deux de ses textes dans l'éphémère Série blême de Gallimard, parmi lesquels La nuit tombe, aujourd'hui réédité - avec une nouvelle traduction - aux éditions Rivages sous son titre original, Nightfall.
Et comme un bonheur ne vient jamais seul, les éditions Moisson Rouge, de leur côté, rééditent Cassidy's girl - épuisé depuis quelques années - avec, en prime, une préface de James Sallis.


Les romans de Goodis suivent peu ou prou le même schéma et racontent la même histoire, celle d'hommes ordinaires sombrant peu à peu dans la déchéance, entrainés et broyés dans la roue du destin malgré toute leur bonne volonté. Gesticulant dans un sable mouvant et allant inexorablement vers leur destruction.

Dans Cassidy's girl, James Cassidy, ex-pilote d'avion devenu chauffeur de car après un accident qui a coûté la vie à ses passagers, habite un taudis sur les docks et noie son malheur dans le whisky. Entre les virées d'ivrognes et les bagarres avec son épouse Mildred, une garce sensuelle et perfide, il rencontre Doris, une jeune femme fragile et douce accrochée à son verre comme on l'est à sa vie.
Cassidy se met en tête de la sauver et de repartir à zéro. L'espoir renaît un court instant, avant qu'un événement dramatique vienne tout détruire.

Cassidy's girl contient tous les thèmes "goodisiens" : l'alcool, la solitude, la ruine et la quête improbable d'un amour idéal et rédempteur.


Moins désespéré mais tout aussi aigre, Nighfall reprend la trame de l'homme pris dans un engrenage meurtrier et livré à lui-même.
James Vanning, dessinateur publicitaire sans histoires, s'est enfui avec les 300 000 dollars d'un hold-up après avoir été pris en otage et tué un homme en légitime défense. Il se réfugie à New-York où il tente d'échapper aux gangsters et à la police, convaincue de sa culpabilité. Atteint d'amnésie, il ne se rappelle plus ce qu'il a fait de la mallette et revoie de façon obsessionnelle l'image d'un revolver "d'un noir lugubre".

Plus que l'action, c'est l'étude psychologique qui prime. A travers une écriture simple et dépouillée, Goodis nous fait partager l'angoisse de cet homme et son projet chimérique de revenir en arrière, de reprendre le cours normal de son existence. 


Ces variations autour d'un même thème font résonnance avec la propre vie de l'auteur, qui connut l'apogée à 29 ans avant de sombrer dans l'alcoolisme, le désespoir et la solitude. E
rrant dans les bas-fonds de Philadelphie pour y puiser le matériau de ses romans. Ainsi est née la légende d'un écrivain maudit, dont la sombre destinée ressemble à celle de ses personnages.


Toujours est-il que David Goodis fait aujourd'hui figure de classique du roman noir, dans la lignée des Horace McCoy, James Cain ou encore Jim Thompson, dont les romans empreints de pessimisme et à l'issue souvent fatale prennent la dimension de tragédies grecques.



Conseil(s) d'accompagnement : en lisant Goodis, on a toujours cette impression tenace de voir se dérouler de longs plans-séquences en N&B. Pas étonnant qu'il ait inspiré plusieurs réalisateurs, dont François Truffaut (Tirez sur le pianiste !) et Jean-Jacques Beinex (La lune dans le caniveau).
Et puis, il y a quelques années, l'éditeur Philippe Garnier a consacré un livre à Goodis, intitulé David Goodis, la vie en noir et blanc, qui apporte un éclairage intéressant sur un écrivain dont la biographie est un vrai gruyère .


Cassidy's girl (Cassidy's girl, trad. de l'américain par Jean-Paul Gratias. Moisson Rouge, 2009)
Nightfall (Nightfall, trad. de l'américain par Christophe Mercier. Rivages/Noir, 2009 - paru précédemment sous le titre La nuit tombe)

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