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22 décembre 2008 1 22 /12 /décembre /2008 08:00
Depuis la parution de No Country for old men et surtout de La route, Cormac McCarthy rencontre (enfin) un grand succès public en France. Ce qui nous vaut peut-être la réédition d'Un enfant de Dieu ; c'est l'occasion en tout cas de (re)découvrir un de ses premiers romans.
Là, je pourrais dire qu'on y trouve en germe ce qui fera les chefs d'oeuvre futurs - le style dépouillé, abrupt ou lancinant, les variations sur la part sombre de notre humanité... - mais Un enfant de Dieu est, déjà, un chef d'oeuvre.

S'inspirant de faits réels, McCarthy narre le destin de Lester Ballard, pauvre hère du Sud profond, devenu un tueur nécrophile. A moins qu'il l'ait toujours été. L'auteur, s'il distille quelques indices biographiques, ne tente aucune explication, mais rentre dans son personnage, explore son paysage mental.

Orphelin, abandonné des hommes et les fuyant lui-même, chassé de sa maison, Lester erre sur son petit territoire isolé des Appalaches comme à l'intérieur de sa propre solitude. En lisière de la ville avoisinante, en marge de ses semblables.
Se délestant peu à peu de son humanité - conscience, empathie... Ne subsistent bientôt que dépravation, dénuement, bestialité. Et l'instinct de survie, doublée d'une forme aïgue de violence primitive, un thème récurrent chez McCarthy.
S'abritant dans une grotte, comme un animal, il y ramène les corps de ses victimes, sur lesquels il peut exercer un pouvoir. Une forme déviante d'accomplissement de soi.

Ancré dans le Sud profond, Un enfant de Dieu, comme d'autres romans de McCarthy, fait beaucoup penser à ceux de Faulkner. Par sa dimension tragique, par cette façon de décrire l'exacerbation des passions. Par sa prose aussi, syncopée, abrupte, riche, musicale ; et qui exerce une forte attraction sur le lecteur.

McCarthy a composé un requiem. Une magnifique et terrible allégorie, d'un lyrisme sombre. Mystique, hallucinée, incantatoire, obsédante. Qui provoque le malaise et la fascination : si cet homme est "un enfant de Dieu, sans doute comme vous et moi", l'image qu'il nous renvoie de nous-mêmes est effrayante.

En tout cas, lire McCarthy est une sacrée expérience.


Un enfant de Dieu / Cormac McCarthy (Child of God, trad. de l'américain par Guillemette Belleteste. Actes Sud, 1992 ; Points Roman noir, 2008)
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2 décembre 2008 2 02 /12 /décembre /2008 00:00

En décembre, c'est calme plat côté nouveautés, l'occasion de sortir un peu de l'actualité et de revenir sur quelques polars et auteurs marquants. Alors ce mois-ci, je vous parlerai notamment du trop méconnu Andrew Vachss, du talentueux mexicain Guillermo Arriaga et d'autres histoires de Sévices, d'Enfant de Dieu ou encore de Coeur sombre...

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En attendant, et comme promis, un petit mot sur Bone, que j'ai préféré relire pour ne pas dire trop de bêtises !  

Qui est Bone ? Un simple sans-abri new-yorkais parmi des milliers ou le tueur psychopathe qui s'attaque aux clochards de la ville ? Lui-même n'en sait rien. Il a perdu la mémoire et s'est réveillé dans la peau d'un "inconnu" après être resté trois jours durant sous la pluie, assis dans la boue de Central Park, avant qu'Anne et Barry, des services d'aide sociale de la ville, ne lui viennent en aide.

Les meurtres ont commencé un an auparavant, à l'époque où Bone est apparu dans la rue. De l'inspecteur Lightning aux psychiatres, tout le monde le croit coupable. Sauf Anne, irrésistiblement attirée par cet homme énigmatique. Pour recouvrer la mémoire et découvrir la vérité, Bone retourne vivre dans les rues de Manhattan. Les meurtres recommencent.

Chesbro, dans ce terrible plaidoyer (tristement d'actualité...), fait un portrait terrible de la rue new-yorkaise et de la situation tragique de ses milliers de sans-abris, ces âmes perdues qui errent et meurent dans une quasi-indifférence.

 

 

Alors, verdict après cette relecture ? Eh bien Bone reste un excellent polar, même si le deuxième service lui fait perdre un peu de saveur.

Voilà un roman toujours consistant, mais aussi affadi par certains ingrédients superflus, comme cette relation sentimentalo-charitable entre Anne et Bone, dont le goût de guimauve se marie mal avec les relents nauséabonds des souterrains new-yorkais.

 

Et si Chesbro est parfaitement à l'aise pour nous décrire les bas-fonds new-yorkais, la terrible condition des sans-abris à qui il prête sa voix avec beaucoup de justesse et de pudeur, il est plutôt maladroit dans le registre amoureux, commettant des phrases comme : "... ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre et leurs deux corps se fondirent comme deux ruisseaux attirés par la gravitation de la passion pour former un fleuve tumultueux de plaisir." Un peu dégoulinant, non ?

De la même manière, le dénouement me laisse aussi un peu... tiède. Au happy-end brasdessus-brasdessous-youpi-on-a-triomphé-du-méchant, j'aurais préféré une fin moins ingénue, et plus en adéquation avec le déroulement et la tonalité sombre du récit.

 

Voilà pour les bémols, mais je ne voudrais pas paraître trop sévère ni vous dissuader de lire ce roman, car Bone reste un texte d'une grande puissance, doublé d'un thriller bien emmené, d'où émerge le spectre de la métropole new-yorkaise, véritable personnage à la fois fascinant et répugnant.

 

Bref, Chesbro nous a servi-là un p'tit noir rudement fort, quoique un peu trop sucré. A mon goût.

 

Conseil(s) d'accompagnement : paru en France il y a quelques années, Un hiver à New York, de Lee Stringer, est un récit (vécu) hallucinant et d'une grande qualité littéraire sur la vie quotidienne d'un sans-abri dans la métropole américaine.

 

 

Bone / George Chesbro (Bone, trad. de l'américain par Jean Esch. Rivages, 1991, rééd. 2007, Rivages/Noir)

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1 novembre 2008 6 01 /11 /novembre /2008 00:00

"Le soupçon est un acide. Il ronge tout ce qu'il touche. Il s'attaque à la surface des choses en y laissant une marque indélébile."

Voilà qui résume parfaitement ce roman, où l'auteur, tel un biologiste penché sur son microscope, observe et détaille quelque cellule.
Ici, c'est la cellule familiale que dissèque Thomas Cook, et sa fulgurante désintégration. Le geste est sûr, l'exposé brillant, le propos glaçant.

nullLa petite Amy, 7 ans, vient de disparaitre. La veille au soir, c'est un jeune voisin, Keith, qui était chargé de la garder. Keith ressemble aux adolescents de son âge, renfermé, maladroit et peu sûr de lui. 
Les soupçons de la police et des habitants de cette petite ville se portent bientôt sur lui. Les indices l'accusent, le doute s'insinue, tel un animal rampant et répugnant.
Jusque dans l'esprit de son père, le narrateur de ce drame, incapable de repousser, en son for intérieur, cette terrible éventualité : son propre fils a enlevé et tué une enfant. Qui est-il vraiment ? En tout cas, pas le fils qu'il aurait voulu avoir.
Au fil des jours, tandis que l'enquête se poursuit, que la vindicte populaire gronde, que la défiance se lit sur les visages, Eric Moore voit sa famille imploser et son monde s'effondrer inexorablement. Un petit monde patiemment et laborieusement bâti sur les ruines de sa propre histoire familiale.

A travers ce roman, Thomas Cook explore avec talent les relations humaines, et plus précisément les liens filiaux, leur complexité et leur part de non-dits et de déceptions.
Il maitrise admirablement son sujet, excellant dans l'introspection psychologique comme dans la construction du récit, en choisissant de prendre la voix du père, qui commence son récit longtemps après les faits eux-mêmes, si bien que nous entrevoyons le drame à venir sans vraiment en saisir la portée.

Ce personnage, en plein désarroi et qui nous inspire une immense compassion, nous questionne aussi sur nos propres liens familiaux : de quoi serions-nous capables pour protéger ceux que nous aimons ? Quel poids peut supporter la confiance que nous plaçons en eux ? Et enfin, les connaissons-nous si bien ?


Polar psychologique monté sur les ressorts du thriller, entretenant savamment l'angoisse, Les feuilles mortes risquent de vous coller aux basques un bout de temps.


Si plusieurs de ses romans ont déjà été traduits en France - dont l'excellent Les rues en feu, où il aborde le mouvement pour les droits civiques des Noirs américains dans les années 60 -, Thomas Cook reste relativement méconnu.
Espérons que Les feuilles mortes, cette petite merveille de polar psychologique - qui a eu d'ailleurs un écho assez important dans la presse ainsi que sur de nombreux sites et blog internet -, lui fasse rencontrer un succès amplement mérité.


Les feuilles mortes / Thomas H. Cook (Red Leaves. Gallimard, Série noire, 2008)

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11 octobre 2008 6 11 /10 /octobre /2008 00:00

Dernier tramway pour les Champs-Elysées (qui ne fait pas référence à une célèbre avenue parisienne...) est le 13ème volume de la série consacrée à Dave Robichaux, flic têtu et mélancolique, en butte à ses démons personnels, l'alcool et la violence.

Aux (déjà) amateurs de la série : Dernier tramway... est un bon cru, même s'il me paraît moins bon que Black Cherry Blues ou Dans la brume électrique avec les morts confédérés (bientôt sur les écrans, avec Bertrand Tavernier derrière la caméra, ça promet...) par exemple.
Aux (bienheureux) novices de Robicheaux : commencez plutôt par le début de la série (même si chaque titre peut se lire indépendamment), notamment par les romans cités plus haut, ou Prisonniers du ciel, le tout premier.

nullInutile de s'étendre sur l'intrigue, les romans de Burke valent principalement pour leur atmosphère et leur style. Disons simplement que Robichaux, cette fois, va trouver sur sa route un bluesman noir disparu un demi-siècle plus tôt, un tueur à gages sentimental, quelques truands de bas étage, un héros de la guerre plein d'arrogance et de morgue...

Comme souvent, Robicheaux est bringueballé le long de fausses pistes qui la plupart finissent en cul-de-sac.
Hormis le tonitruant Clete Purcell, l'ange-gardien de Dave, on retrouve dans cet opus les thèmes chers à l'auteur : son attachement mêlé de nostalgie à la Louisiane de sa jeunesse, l'esclavage comme pêché originel du Sud dont les stigmates se font toujours ressentir, un désir viscéral de justice face aux affronts et humiliations infligés aux plus faibles, la violence comme dernier recours.


Blues Bayou
Il pleut sans discontinuer sur les marais comme dans l'âme de Robichaux. Ses vêtements et sa détresse lui collent à la peau. Saisi par le doute et l'angoisse, il se rend un peu trop fréquemment au cimetière, où repose Bootsie, sa seconde femme. Au fil de ses monologues intérieurs, on le sent exténué, dévasté mais toujours résolu. Non, ce n'est pas encore le chant du cygne pour Dave Robicheaux, cette belle figure romantique.

Certains esprits chagrins reprocheront peut-être à Burke des polars un peu redondants, ou l'accuseront de concourir parfois pour le Prix de la meilleure réplique, la mieux sentie, la plus "cinématographique". Ce n'est pas complètement faux, mais le fait est que cet écrivain a des obsessions et les exprime, qui plus est avec un grand talent. Notamment à travers une écriture tantôt sèche, tantôt lyrique (les descriptions du bayou, des lumières, des arbres...), non dénuée de grâce.

Enfin, il se dégage toujours de ses romans cette sorte de tension tragique, cette résolution dans l'adversité, cet humour triste, ce courage vain qui ne l'est jamais tout à fait. Qui ne peut pas l'être tout à fait.


Dernier tramway pour les Champs-Elysées / James Lee Burke (Last car to Elysian Fields, trad. de l'américain par Freddy Michalski. Rivages Thriller, 2008)

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8 octobre 2008 3 08 /10 /octobre /2008 00:00
Les éditions Gallmeister poursuivent leur travail de réédition des romans de Trevanian, un auteur dont j'ai déjà eu l'occasion de parler, encore qu'on en sache très peu sur lui, sinon qu'il vécut un moment au Pays Basque où il mourut probablement en 2005. Après La Sanction, voilà Shibumi - édité une première fois en France en 1981 chez Robert Laffont, épuisé depuis -, présenté ici dans une nouvelle traduction. 

Et, disons-le d'emblée, l'un des meilleurs polars que j'ai lus cette année.

nullEmpruntant au roman d'espionnage comme au roman d'aventures, Shibumi fait partie de ces romans au long cours, dans lesquels on adore se plonger, ralentissant même la lecture en cours de route pour ne pas arriver trop vite à destination.

Cela tient en partie à la personnalité de Nicholaï Alexandrovitch Hel (qui n'est pas sans rappeler Jonathan Hemlock, dans La Sanction), un personnage hors-normes, sorte de Jason Bourne (le héros de Robert Ludlum et de La mémoire dans la peau) en stage chez David Carradine version Kung-Fu !
Né à Shangaï durant la Première Guerre Mondiale, d'une mère russe et d'un père allemand, il a été élevé par un général japonais avant de rejoindre un maître de Go. Intelligent, imprégné du sens de l'honneur et de la dignité, Nicholaï cultive son "Shibumi" : "Shibumi implique l'idée du raffinement le plus subtil sous les apparences les plus banales. (...) Shibumi est compréhension plus que connaissance (...) c'est exister sans l'angoisse de devenir. Et dans la personnalité de l'homme, c'est... comment dire ? L'autorité sans domination ? Quelque chose comme cela."
Une forme d'accomplissement de soi, de recherche de l'excellence, qui n'est pas étrangère au fait que Nicholaï soit devenu un assassin redoutable et l'un des hommes les plus recherchés au monde.
Retiré dans son château au Pays Basque en compagnie de sa charmante maîtresse, il va recevoir la visite d'une jeune femme venue lui demander son aide ; Hannah Stern fait partie du groupe chargé d'éliminer les terroristes palestiniens de Septembre Noir. 
Hel est bientôt traqué par la 
Mother Company ("Big Mother" ?), une organisation internationale regroupant les grandes compagnies pétrolières et producteurs d'énergie, un supra-gouvernement ne reculant devant rien pour défendre ses intérêts.


Si Shibumi est un roman bien charpenté, il est aussi magnifiquement construit et agencé, dans un va-et-vient temporel qui développe l'action présente ou éclaire le passé et l'itinéraire de Nicholaï Hel par de longs flash-back ; un procédé qui donne une certaine dynamique à une machine déjà bien huilée, servie par une prose impeccable, empreinte d'un certain classicisme d'ailleurs.
Et si Trevanian ne nous laisse pas beaucoup de temps de respiration dans la lecture, son roman possède une belle énergie, et même un certain souffle épique ; surtout quand il brosse quelques tableaux historiques et ressuscite la Chine des années 30, la Bataille de Shanghaï, prélude à la guerre sino-japonaise, ou l'occupation du Japon par les Alliés.

On le sentait déjà dans La Sanction, Trevanian ne se prive pas de critiquer sévèrement les Etats-Unis, mais ici sa charge est particulièrement virulente, un bâton de dynamite sous le socle culturel de l'Oncle Sam.
Un exemple parmi d'autres : "Vous sous-estimez la souplesse qui caractérise la conscience de vos concitoyens [les Américains]. Ils ont évolué depuis l'embargo du pétrole. L'attachement à l'honneur des Américains est inversement proportionnel à leurs besoins en chauffage. Le propre de l'Américain est de n'être courageux et désintéressé que par accès. Ce qui explique pourquoi ils se conduisent mieux en temps de guerre qu'en temps de paix. Ils savent faire face au danger, pas à l'inconfort. Ils polluent l'air pour tuer les moustiques. Ils épuisent leurs ressources d'énergie pour faire marcher leurs couteaux électriques. Il ne faut pas oublier que les combattants du Vietnam ne manquèrent jamais de Coca-Cola."
Là, il peut être utile de rappeler que Shibumi a été écrit... en 1979.
Trevanian semble au contraire séduit par la culture et les moeurs japonaises, qu'il décrit ici de manière très intéressante et avec beaucoup d'acuité et de finesse.


Shibumi / Trevanian (Shibumi, trad. de l'américain par Anne Damour. Gallmeister, 2008)
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2 septembre 2008 2 02 /09 /septembre /2008 18:55

Ed McBain (1926-2005) s'appelait encore Salvatore Lombino et ne s'était pas encore attelé aux (incontournables) enquêtes du 87e district, un monument du police procedural et une source d'inspiration intarrissable pour bon nombre d'écrivains.
Nous sommes en 1951, McBain vient d'être engagé à l'agence littéraire Scott Meredith, à New York. Un an plus tard, il commence à vendre quelques nouvelles à des revues, sous différents pseudonymes : Evan Hunter, Hunt Collins, Richard Marsten...


nullCe sont ces "histoires policières" (inédites en France) qu'a eu la bonne idée de publier l'éditeur Bernard Pascuito.
Avec, en prime, une préface de l'auteur ainsi qu'une courte introduction à chacune de ses nouvelles, qui nous permet de les re-situer dans leur contexte historique. 

Par exemple, McBain s'interroge sur son personnage de privé, qu'il a de plus en plus de mal à justifier.
En exergue de la nouvelle intitulée Embrasse-moi Dudley, voilà ce qu'il en dit : "Quand on commence à écrire des parodies d'histoires de détectives privés, c'est le moment de s'arrêter d'en écrire. A l'époque où celle-ci a été publiée, en janvier 1955, j'avais écrit la dernière de la série des Matt Cordell et j'étais prêt à abandonner ce sous-genre. Non seulement, je trouvais de plus en plus difficile de justifier qu'un simple citoyen enquête sur des meurtres, mais Cordell présentait de surcroît ce problème d'un enquêteur qui n'avait même pas de licence officielle."  A partir des années 50, le roman noir va peu à peu délaisser le personnage du détective privé, jusque-là omniprésent, et se trouver de nouveaux héros, plus à même de lutter contre une violence de plus en plus endémique : les policiers.

Gamins meurtriers, gangs, flics dépassés, détectives privés alcooliques, paumés de toutes sortes sont quelques-uns des congénères qu'on peut croiser dans ces nouvelles, taillées au burin et sèches comme un coup de trique... Sans ostentation, sans fard, avec compassion parfois, McBain donne à voir la dèche et la misère morale, le trognon pourri de la Grosse Pomme.

Si les premiers pas des écrivains sont parfois mal assurés, ceux-ci annoncent déjà les chefs d'oeuvre futurs. On retrouve en germe tout le talent de McBain et ce qui fait sa "patte" : économie de moyens, ton lapidaire, capacité à planter un décor et des personnages en quelques lignes, sens du dialogue.

Si vous ne l'avez jamais lu, voici une bonne introduction à l'univers de ce grand écrivain. Et si vous comptez déjà parmi ses admirateurs, faites une place dans votre bibliothèque...


Le goût de la mort : histoires policières / Ed McBain (Learning to Kill, trad. de l'américain par Zach Adamanski. Bernard Pascuito éd., 2008)

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27 août 2008 3 27 /08 /août /2008 22:03

Dawn, 9 ans, voit défiler les hommes dans le lit de sa mère clic elle préfère la compagnie de son père, Jeff Mican, artiste-peintre dont les dessins mettent en scène des enfants dans des postures disons... choquantes ("Mes yeux ils avaient jamais maté un truc pareil. La première fois, j'vais pas te mentir, hein, j'ail dégueulé direct comme une gonzesse.") clic Caroline Powell, relations publiques, prend en charge sa carrière clic c'est Joey Spitfire qui l'a mis sur le coup clic Spitfire, détenu n°250624, est aussi le rédacteur de la revue underground Psychobilly Freakout clic Jeff part en virée avec sa fille clic il est bientôt poursuivi pour pédophilie et enlèvement clic clic
"... alors cliquez ou quittez."

Quelques personnages parmi d'autres dont les vies vont se télescoper dans une Amérique post-11/09 traumatisée.

nullVoilà un roman qui ne devrait pas vous laisser indifférent. Dès les premières pages (que vous trouverez
ici, lues par l'auteur himself, en anglais), vous serez, au choix :
1/ enthousiasmé par cette magnifique invocation pleine de bruit et de fureur.
2/ littéralement écoeuré par cette copieuse diarrhée verbale.

Pour ma part, j'ai d'abord cliqué sur 1/ avant, il est vrai, de m'enliser peu à peu dans ce polar marécageux (de l'âme) qui ne manque pourtant pas d'atouts, en premier lieu desquels le personnage de Dawn, terriblement attendrissant.

Roman choral et incantatoire, qui nous offre quelques portraits croisés de toute beauté, écrit d'une traite, un long jet qui ne manque pas de puissance narrative, certes, mais qui s'éparpille aux quatre vents - pour faire écho au désordre mental des personnages et de l'Amérique toute entière ? C'est le grand reproche que je fais à l'auteur : il tient entre ses mains une lance à incendie qu'il ne parvient pas à maitriser complètement.

Et puis Nathan Singer en fait parfois trop, ses personnages semblent surjouer, jusqu'à rendre certaines scènes improbables ou grotesques. Pour leur donner plus de force ? Ou pour désamorcer, justement, la grenaille d'angoisse et de malaise qu'il vient de nous balancer ? Je m'interroge.
De la même façon, il multiplie les effets de style (répétitions, phrases hachées, mots solitaires coincés entre deux points...) qui s'avèrent parfaitement superflus et cassent le tempo narratif. On écoutait du be-bop, et soudain il nous joue du free.

Pour résumer, j'ai été à la fois conquis, agacé, déçu, voire dubitatif. Difficile donc d'avoir une opinion tranchée sitôt le roman terminé mais, après quelques jours, je dois avouer que le charme qui émane de ces pages s'est lentement évaporé. Mais qui sait ? Leur parfum (musqué) vous collera peut-être à la peau.

Vous trouverez un dossier (interview, vidéos...) consacré à Nathan Singer sur le site de Moisson Rouge.


Prière pour Dawn / Nathan Singer (A prayer for Dawn, trad. de l'américain par Laure Manceau. Moisson rouge, 2008)

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11 août 2008 1 11 /08 /août /2008 16:58

« Plus de cinq cent tribus ont été réduites à un seul nom, les sauvages, les Indiens, les Peaux-Rouges, etc… même une lecture superficielle, sans parler de voyages, révèle des différences uniques, mais il n’y a jamais eu beaucoup de lectures, même superficielles. Bien qu’il habitent la même région, les Hopis sont aussi différents des Navajos que les Finlandais des Italiens, et peut-être encore plus différents. Et les Uts sont aussi différents des Ojibways que les Français des Allemands, et ainsi de suite. » Jim Harrison (En marge)



Pour illustrer la remarque de Jim Harrison, rien de mieux que les romans de Tony Hillerman. Etiquetés « polars ethnologiques » (sûrement pour répondre à notre impérieux et agaçant besoin de classer/ ranger/ compiler/ compartimenter…), ils mettent en scène des flics indiens navajos, que ce soit Jim Chee ou Joe Leaphorn.

Indian spirit. Qu'est-ce qu'être amérindien aujourd'hui ?
Pas de folklore douteux chez Hillerman, pas de pittoresque. En grand connaisseur des mythes et coutumes indiens - et plus particulièrement navajos - qu'il décrit avec acuité, il révèle toute la richesse et la beauté de cette culture, ainsi que les contractions actuelles de l’identité indienne, dans un monde plus enclin au réflexes matérialistes qu'aux élans spirituels.
Tout cela sans rien céder à la qualité des intrigues, parfaitement menées, et des personnages, criants de vérité et d‘humanité. Comme le démontre une fois de plus Là où dansent les morts, un de ses premiers romans.


Alors que les Zunis s’apprêtent à célébrer Shalako - une fête traditionnelle qui marque le retour des esprits ancestraux -, un garçon de la tribu est assassiné, tandis que George Bowlegs, son ami navajo, a disparu. Joe Leaphorn est chargé de le retrouver et doit aussi collaborer avec la police zuni, ce qui n‘est pas sans provoquer quelques frictions, eu égard aux rivalités séculaires entre les deux communautés. Ses recherches le mèneront vers d’autres « tribus » : des anthropologues et des hippies.


Là où dansent les Morts
fut l’un des premiers polars publiés dans la collection Rivages-Noir, en 1986, et a obtenu dans la foulée le Grand Prix de littérature policière. Il était déjà lauréat du Prix Edgar du meilleur roman policier publié aux USA, en 1973.


Conseil(s) d’accompagnement
: de nombreux auteurs amérindiens sont traduits en France, et je vous recommande particulièrement James Welch (La mort de Jim Loney) et Sherman Alexie (Indian Killer). Si vous vous intéressez plus avant aux cultures indiennes, jetez un œil sur les ouvrages de la collection Terres indiennes, chez Albin Michel.
Un article sur les Sioux est aussi paru dans la revue National Geographic datée de juillet 08. Un reportage ahurissant. Juste un chiffre : dans le comté de Pine Ridge (Dakota du sud), l'un des plus pauvres des Etats-Unis, l'espérance de vie des Sioux Lakotas atteint péniblement 52 ans pour les femmes et ne dépasse pas 44 ans pour les hommes...


Là où dansent les morts
/ Tony Hillerman (trad. de l'américain par Danièle et Pierre Bondil. Rivages-Noir, 1986, rééd. 2006)

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19 juillet 2008 6 19 /07 /juillet /2008 14:21

nullKansas, début des années 1870. La petite ville de Cottonwood connaît une expansion sans précédent grâce à l’arrivée du chemin de fer et aux investissements de l’entreprenant Marc Leval, installé en ville depuis peu avec son épouse Maggie.
Ils se lient bientôt d’amitié avec Bill Ogden, le tenancier du saloon amateur de photographie et de langues anciennes. Ce dernier n’est pas insensible au charme de Maggie ; un sentiment réciproque qui va précipiter les événements : au cours d’une chasse à l’homme - on a découvert que les Bender ont assassiné et détroussé plus d’une douzaine de voyageurs -, Bill tire sur Leval et le laisse pour mort avant de s’enfuir avec sa femme.
Quinze ans plus tard, il revient en ville à l’occasion du procès des deux femmes du clan Bender.

A travers l’histoire véridique des Bender - L’Auberge rouge version yankee -, Scott Phillips, après La Moisson de glace et L’Evadé, continue de revisiter son Kansas natal, cette fois en explorant des mythes de l’Ouest et de la Frontière, parmi lesquels, bien-sûr, le chemin de fer, le saloon, le bordel, sans oublier les pendaisons expéditives et les poursuites à cheval dans l’immense Prairie.


Si ce roman n’est pas dépourvu d’une certaine ampleur, il ne possède pas cependant cette force d’évocation qu’on retrouve par exemple dans les westerns d’Elmore Léonard.
A moins, ce qui est fort probable, qu’il ne fasse tout simplement pas écho à notre propre vision du Far West, élaborée depuis notre enfance à partir des films de Sergio Leone, de Lucky Luke, Blueberry ou encore des Mystères de l’Ouest. Autrement dit, un agrégat d’idées préconçues et réductrices, des lambeaux de mythologie qui recouvrent sûrement très mal la réalité et la complexité de cette époque.

Enfin, si Cottonwood souffre de quelques longueurs - en particulier dans la première moitié du roman-, Scott Phillips retrouve ensuite une plume alerte et nerveuse pour nous offrir un bon divertissement qui prend parfois l’allure d’un récit picaresque.


Cottonwood
/ Scott Phillips (trad. de l'américain par Patrice Carrer. Fayard Noir, 2008)

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28 juin 2008 6 28 /06 /juin /2008 00:00

J'ai déjà eu l'occasion d'évoquer le magnifique et salutaire travail des (jeunes) éditions Gallmeister, spécialisées dans le nature writing. Romans, récits de voyage, polars, au coeur des "Grands Espaces" : un coup de vent frais sur le paysage éditorial français.
 
Après Dérive sanglante, paru chez le même éditeur l'année dernière, Casco bay est le second volet des aventures de Stoney Calhoun, guide de pêche installé dans le Maine, à l'extrême nord-est des Etats-Unis.

Depuis un accident qui lui a fait perdre la mémoire sept ans plus tôt, Calhoun partage son temps entre sa cabane au fond des bois du Maine, où il vit avec son chien Ralph, et la boutique de pêche de Kate, sa charmante associée et amante.


Les événements vont quelque peu bouleverser cette existence simple et paisible, quand il découvre, sur l'une des petites îles qui parsèment la baie, un corps carbonisé. Quelques jours plus tard, le client qui l'accompagnait ce jour-là est lui-même retrouvé mort dans la cabane de Calhoun.
Quel lien peut-il y avoir entre un cadavre abandonné sur une île déserte et un tranquille professeur d'université ?
Bien que réticent, Calhoun accepte de seconder Dickman, son ami de shérif, le temps de l'enquête.
Le temps aussi de se rendre compte de dispositions et de talents pour le moins particuliers, hérités de son "ancienne" vie, comme analyser une scène de crime ou pouvoir tuer un homme à mains nues... !


D'ailleurs, le mystère enveloppant l'amnésie de Calhoun - est-il un ancien flic ? Un homme de l'ombre employé par quelque officine gouvernementale ? Et qui est "l'Homme au Costume" qui lui rend visite régulièrement et semble tout savoir de lui ? - ne cesse de nous intriguer et rend le roman d'autant plus intéressant.

D'autre part, les paysages du Maine sont superbement décrits par Tapply ; ce p'tit coin d'Amérique est d'ailleurs réputé pour sa beauté. Ajoutez à cela une galerie de personnages aussi rugueux qu'attachants, et vous obtenez un très bon polar, limpide et rafraichissant comme ces petites rivières où filent des truites argentées...

Vous n'aimez ni la pêche, ni les bateaux ni les chiens ? Vous vous moquez de savoir ce qu'est une "Clouser Minnow" ou une "Déceiver" ? Peu importe, car Casco bay est aussi un bon roman à rebondissements, dépaysant, à l'intrigue impeccablement construite et servi par des dialogues percutants. De quoi vous faire passer un excellent moment.

Alors, si vous ne savez pas quoi fourrer dans votre musette cet été...

 

Conseil(s) d'accompagnement : les tribulations de Stoney Calhoun ne sont pas sans rappeler celles de Dahlgren Wallace, le héros de La rivière de sang de Jim Tenuto (chez le même éditeur), lui-même partagé entre la pêche à la mouche et des cadavres impromptus...


Casco Bay / William G. Tapply (Casco Bay, trad. de l'américain par François Happe. Gallmeister, 2008)

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Published by jeanjean - dans amérique du nord
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