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18 avril 2009 6 18 /04 /avril /2009 00:00
"Je voulais, comme je l'ai déjà dit, spéculer sur la naissance du Mal, après avoir accumulé quelques connaissances philosophiques, littéraires et existentielles..."

Premier roman du brésilien Mario Sabino, Le jour où j'ai tué mon père revisite d'une certaine façon le mythe et le complexe d'Oedipe. "Tuer le père" pour continuer à vivre. Seulement, le narrateur - dont on ne saura jamais le nom - ne s'est pas contenté de la portée symbolique mais lui a tout bonnement défoncé le crâne.

Dans son long monologue - on comprend qu'il est désormais enfermé et s'adresse à un psychiatre -, il déroule notamment l'histoire familiale : la mort de sa mère alors qu'il est encore enfant, une disparition dont il ne fera jamais le deuil. Les rapports exécrables avec son père, d'aussi loin qu'il s'en souvienne. Son père, son rival, son tortionnaire, pour qui il n'éprouve que haine, jalousie et crainte.

Au fil de ses souvenirs, il n'hésite pas à mentir, en omettant certains motifs ou en brodant quelques épisodes fictifs. S'installe alors un jeu entre l'auteur-narrateur et le lecteur : où se situe la vérité ? Quelle est la part de mensonge et d'exagération ?
Dommage malgré tout que Sabino n'ait pas poussé la manœuvre un peu plus loin, peut-être a-t-il eu peur de semer son lecteur ? Cela dit, il fait le portrait d'un parricide, pas d'un schizophrène.

Pour expliquer son geste, il se lance aussi dans de vastes considérations philosophico-mystiques, afin d'explorer plus globalement la genèse du Mal. Je dois avouer que ces passages m'ont semblé particulièrement nébuleux : je n'y ai vu qu'un galimatias d'idées creuses et anesthésiantes. Mais peut-être les dizaines d'heures de cours de philo lycéennes m'ont-elles brûlé la cervelle, désormais définitivement insensible à cette discipline ?!


Bien vu, par contre, le choix de faire du sujet le narrateur, puisque tous les personnages, tous les événements sont vus à travers son seul regard et qu'il souffre justement - parmi sa palette de névroses - d'un narcissisme exacerbé.


Voilà un texte assez dérangeant et profondément sombre, ce qui lui a peut-être valu d'être édité dans une collection "noire", mais il aurait pu tout aussi bien en être autrement.
En tout cas, ne vous attendez pas à un festival de péripéties trépidantes - si l'on excepte le terrible dénouement -, il s'agit au contraire d'une longue introspection psychologique, une visite dans les dédales d'un esprit malade, dont on ne sait plus si on doit le considérer d'abord comme un assassin ou une victime.

Je suis à la fois un peu déçu et curieux. Déçu car Sabino n'a pas su, selon moi, exploiter complètement quelques bons filons. Et curieux de voir ce qu'il va écrire à l'avenir, après ce singulier - et plutôt réussi, il faut quand même le dire - premier roman.


Le jour où j'ai tué mon père / Mario Sabino (O dia em que matei meu pai, trad. du brésilien par Béatrice de Chavagnac. Métailié, Noir, 2009)
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7 mars 2009 6 07 /03 /mars /2009 00:00

Voilà un moment que je voulais vous parler du mexicain Guillermo Arriaga. La parution de ce recueil de nouvelles m'en donne l'occasion. Surtout connu comme scénariste (21 grammes, Trois enterrements, Babel...), l'écrivain est tout aussi talentueux, et L'escadron guillotine ou Un doux parfum de mort méritent un détour immédiat.


Au sud de Mexico se trouvent les quartiers populaires, longeant la longue avenue du retorno, où vivent et meurent les protagonistes de ce recueil.
On pourrait s'attendre à un portrait social, une description de la vie quotidienne des habitants. Il n'en est rien.

Enfants commettant l'irréparable, hommes obsédés par une femme, un souvenir, un visage, rongés par la culpabilité, l'obsession, se laissant mourir ou hantant les vivants, femmes le plus souvent victimes et prisonnières d'un amour envolé, d'un amour indéfectible, d'un amour coupable.

Ce que dessine plutôt Arriaga, ce sont de multiples portraits de la camarde : en pied, parée, gros plan, fardée, plan large, silhouette menaçante, vue trois-quarts, et surtout, la mort en face.
Une quinzaine de nouvelles et autant de danses macabres, où vie et mort se mêlent et s'étreignent, avec un mélange de langueur, de sensualité et de violence.


Lire Guillermo Arriaga, c'est aussi comprendre ce rapport si singulier qu'ont les mexicains à la mort. Dans un pays qui fête les morts depuis l'époque précolombienne et où règne un christianisme imbibé de croyances et de rites païens, la frontière est floue, mouvante entre la vie et la mort, le monde des vivants et celui des esprits.
Comme en témoigne la nouvelle Rogelio, qui en moins d'une page teintée de "réalisme magique" (encore que je ne voie pas l'intérêt de l'épithète, il s'agit seulement du réalisme sud-américain, point-barre), résume ce trait de caractère et l'œuvre entière d'Arriaga. Elle commence comme cela :
"Rogelio ne se rendait pas compte qu'il était bel et bien mort ou alors il s'obstinait tout bonnement à ne pas l'accepter. Aussi sortait-il souvent de la fosse où il était enterré, et il n'était pas rare de le voir prendre son déjeuner dans quelque restaurant proche du cimetière."


Fantasques ou hyper-réalistes, ces esquisses forment un ensemble plutôt inégal mais donnent une idée assez précise des thèmes et des obsessions de l'écrivain - la culpabilité, la perte, la fatalité, l'obsédante présence de la mort -, qu'on retrouve de manière plus ample dans ses romans.
Et si certaines de ces nouvelles se laissent facilement oublier, d'autres sont tout simplement bouleversantes.


Conseil(s) d'accompagnement
: toutes proportions gardées, ces nouvelles m'ont fait penser aux Contes d'amour de folie et de mort de Horacio Quiroga : ce qu'on fait de mieux en littérature sud-américaine.


Mexico, quartier sud / Guillermo Arriaga (Retorno, 201, 2006, trad. de l'espagnol (Mexique) par Elena Zayas. Phébus, 2009)



Enfin, sachez que le 11 mars sort en salles le premier film d'Arriaga en tant que réalisateur, dont voici la bande-annonce.


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7 mai 2008 3 07 /05 /mai /2008 00:00

No se puede negociar con la muerte, pero sí se puede hacer negocio con ella : « On ne peut négocier avec la mort, mais il est possible de faire du négoce grâce à elle. »

 

Un proverbe mexicain qui illustre à merveille ce court polar de Bernardo Fernandez, un jeune auteur encensé par Paco Ignacio taibo II himself, qui voit dans Une saison de scorpions "un concentré de Barry Gifford et de Sam Peckinpah". Et il est vrai que ce livre n'est pas sans rappeler le film Apportez-moi la tête d'Alfredo Garcia, avec cette alliance surprenante d'hyperviolence et de burlesque, le tout raconté sur un ton badin ; quand la mort brutale soulève, tout au plus, une vague désapprobation...


Alberto Ramirez Montelongo, dit El Guero (le Scorpion), commence sérieusement à se ramollir : pour avoir refusé d'honorer son dernier contrat, attendri par ce bon père de famille, c'est à son tour d'être pourchassé par les sbires de son ancien employeur... Ce n'est pourtant pas faute de s'être préparé convenablement :
"Nous autres chasseurs aimons beaucoup les rites. Certains se mettent à poil avant de pénétrer dans la forêt, couteau à la main, pour tuer le cerf.(...) D'autres encore se frottent entièrement le corps avec la graisse de l'animal qu'ils vont tuer ; il y a aussi ceux qui s'immergent dans un cours d'eau glacée pendant plusieurs jours. Moi, je démonte mon arme et je la graisse avec le plus grand soin avant de tirer deux balles sur ma proie." Autant aller à l'essentiel, non ?!

On finit ce livre à moitié essouflé, ravi aussi par cette farce morbide, impitoyable(ment drôle) où l'on croise pêle-mêle : narcotraficants, braqueurs de banques, policiers corrompus, tueurs à gages (Laurel & Hardy revus et corrigés par Tarantino !), une Impala 1970 avec des flammes peintes sur les côtés, une tenancière de bordel, un indic, un général mort...
 
Décalé, truculent, caustique, Une saison de scorpions est un polar réjouissant, où le cocasse le dispute à l'absurde, dans une valse de quiproquos et de personnages haut-en-couleur.

Derrière le "grandguignolesque", on peut aussi percevoir la critique acerbe d'un écrivain qui utilise la farce pour dénoncer la corruption et le trafic, devenus monnaie courante au Mexique où, décidément, la vie et la mort sont si étroitement mêlés.

Un conseil : à déguster bien frais par une après-midi qui s'étire, alanguie sous un soleil de plomb.


Une saison de scorpions / Bernardo Fernandez (trad. de l'espagnol (Mexique) par Claude de Frayssinet. Moisson rouge, 2008)

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1 décembre 2007 6 01 /12 /décembre /2007 15:34

Enrique Serna est né à Mexico en 1959 et a déjà publié en France Amours d'occasion, un recueil de nouvelles explorant les thèmes du désir, de la frustation, de l'accomplissement de soi...
Thèmes omniprésents dans La Peur des bêtes, à travers le prisme cette fois d'une enquête policière.


Serna.jpgEvaristo Reyes, ex-journaliste idéaliste et désormais  employé à la police judiciaire de Mexico, est un homme usé, qui a perdu ses rêves de jeunesse en même temps que l'estime de soi. S'il n'a pas de sang sur les mains comme son supérieur, le commissaire Maytorena, archétype du flic violent et corrompu jusqu'à la moëlle, il n'est pas moins complice de ses combines et s'enfonce dans la pourriture et le remord. 

Chargé d'enquêter sur un écrivain contestataire, il est bientôt suspecté de sa mort, étant le dernier à l'avoir vu vivant. Pour débusquer le véritable assassin, Evaristo fréquente les milieux littéraires et intellectuels de la ville, où se nichent aussi bien les rancunes et les jalousies tenaces que les manoeuvres les plus abjectes et les plus sournoises. Quand l'infamie prend le masque de la vertu... 
Au fil de son enquête, il se libère de l'emprise de Maytorena et retrouve peu à peu sa fierté et son honneur.


Si La Peur des bêtes dresse un tableau féroce d'une société mexicaine fataliste et complexée, gangrénée par la corruption qui s'étend peu à peu tel un cancer généralisé, Enrique Serna fait aussi un éloge chaleureux - mais sans naiveté - de sa patrie quand il souligne les difficultés que traverse son peuple et les soubresauts, souvent sanglants, de la démocratie et du progrès.

Une belle découverte et un auteur à suivre.


La peur des bêtes
/ Enrique Serna (trad. de l'espagnol (Mexique) par François Gaudry. Phébus, Rayon noir, 2006 ; rééd. Points roman noir, 2007)

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28 octobre 2007 7 28 /10 /octobre /2007 10:01

« Je suis du genre angoissé. Je peux énumérer quelques raisons : la présence fantasmagorique de mon frère jumeau Rômulo, mort deux jours après l’accouchement et qui m’a transformé en éternel deux-en-un ; les querelles avec mon géniteur, le brillant criminaliste et piètre père Tùlio Bellini ; une carrière d’avocat ratée ; un mariage terminé ; une tendance incontrôlable à la mélancolie… » 


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Voilà, vous avez fait connaissance avec le détective brésilien Remo Bellini, le narrateur et personnage principal de ce polar dont l’intrigue se déroule à Rio et à Sào Paulo. Une occasion de voir à quoi ressemblent un peu les rues et les bas-fonds des métropoles brésiliennes (ce qui nous change un peu des trottoirs de Los Angeles, New York ou Washington…) et des bipèdes qui les peuplent. Car Tony Bellotto nous offre une formidable palette de seconds rôles et a l’art de brosser en quelques touches le portrait fidèle de ses personnages, qui sont souvent des êtres malmenés, aux trajectoires incertaines.  


Et il raconte bien les histoires ce Bellotto : la langue est précise, les dialogues incisifs, le récit est bien construit, ponctué de répliques savoureuses, drôles, émouvantes…  

 


Voilà pour l’action :

Bellini est confronté à deux affaires (non, cette fois les deux histoires n‘en font pas qu‘une...) : le meurtre d’une jeune fille dans son collège, qu’on a collé un peu trop facilement sur le dos de son petit ami et, d’autre part, la recherche d’un manuscrit perdu de Dashiell Hammett. Clin d’œil de l’auteur au polar hardboiled (littéralement : « dur-à-cuire ») et hommage au genre à travers son héros, détective à l’ancienne, instinctif et bravache.
Mais contrairement aux « blocs » que sont Spade et (moins) Marlowe , Bellini laisse entrevoir de nombreuses failles, des maladresses, des incertitudes et nous le suivons avec plaisir dans ses déambulations mentales, ses questionnements sur les femmes, le sexe, ses rapports aux autres…
Quand Bellini rencontre son collègue américain, cartésien jusqu’aux bouts des doigts et adepte d‘une approche scientifique dans la résolution d‘affaires, nous le voyons légèrement complexé, maladroit, bougon, autant de petits traits qui nous rendent ce personnage profondément attachant et qu’on retrouvera volontiers dans un prochain roman.


Bellini et le démon
/ Tony Bellotto (Bellini e o demônio, trad. du portugais (Brésil) par Sébastien Roy. Actes sud, Actes noirs, 2007)

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