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7 juillet 2010 3 07 /07 /juillet /2010 00:00

Retranscrire un dialogue n'est jamais un exercice évident - ceux qui s'y sont déjà essayés savent de quoi je parle. En passant de l'oral à l'écrit, on perd immanquablement un peu de sens et de spontanéité.
En retranscrivant cette (belle) rencontre avec Jake Lamar, je me suis heurté à un autre souci : bien que Jake maîtrise admirablement la langue française, ce n'est pas sa langue maternelle et il n'en possède pas encore toutes les subtilités, d'où quelques erreurs de syntaxe que j'ai essayé de "retoucher" sans trahir la pensée de l'auteur. De la même façon, il m'a semblé important de garder quelques formules peut-être suspectes du point de vue syntaxique ou grammatical, mais qui illustrent la façon de penser - et de parler - de Jake Lamar, et font aussi partie du charme de cette rencontre.

 

Bonne lecture.

jakelamar - illust.
                                                                                       ©Ramor


 

Vous avez publié votre premier livre, Confessions d’un fils modèle (Bourgeois blues), en 1991, à l’âge de 30 ans. Pourquoi écrire une autobiographie si jeune ?

 

En fait, c’était d’abord la proposition de mon agent - aux Etats-Unis, il faut avoir un agent pour trouver une maison d’édition, c’est très différent par rapport à la France. A 27 ans, après quelques années à Time Magazine, j’avais toujours l’envie d’écrire des livres, j’ai eu un rendez-vous avec un agent et cette femme m’a dit : « tu as eu une vie intéressante, as-tu envisagé un récit autobiographique ? ». Depuis 2-3 ans aussi, je remplissais des cahiers pendant mes jours « off », quand je n’étais pas au boulot. Des dialogues, des idées, des petites histoires. Et tout le temps, je retournais à l’histoire de mon père et de ma relation avec lui.
Il faut dire aussi que ce n’est pas bizarre aux Etats-Unis de commencer une carrière littéraire par une autobiographie, et c’est même assez commun aujourd’hui. Il y avait aussi cette tradition chez les écrivains afro-américains comme Richard Wright, Maya Angelou, qui ont écrit des écrits autobiographiques.
Jusque-là, quand j’essayais de créer une fiction de l’histoire de ma relation avec mon père, j’étais un peu… bloqué, que ce soient à travers des nouvelles ou une pièce de théâtre. Après que mon agent m’ait proposé d’écrire une histoire vraie, je me suis senti plus proche de l’histoire. J’ai réalisé aussi que mon père, qui est le véritable personnage principal, ressemble à un personnage littéraire, et j’ai pensé qu’en disant la vérité ce livre serait encore plus « puissant » pour les lecteurs.

Vous y parlez de votre famille, de votre enfance et surtout de votre père, un homme très autoritaire et ambitieux qui a réussi à s’extraire de sa condition. Vous avez cette phrase terrible dans le livre : « le foyer de mon père était un Etat totalitaire ». Parlez-nous un peu de lui et de votre relation ?

 

Il est né très pauvre dans l’Etat de Géorgie, mais il était très intelligent et a reçu une bourse pour aller à l’Université. Mais c’était l’époque de la ségrégation, les années 40, et on n’avait pas la possibilité, quand on était Noir, de choisir son Université ni d’aller avec les Blancs. Il est donc allé à Morehouse College, une des meilleures universités pour les étudiants Noirs, en même temps que Martin Luther King d’ailleurs. Mais il était toujours un peu amer, parce ses choix étaient réduits. Ensuite, il est rentré dans l’armée et a fait la guerre de Corée. Encore après ça, il a reçu une autre bourse, pour suivre cette fois des cours de Business, à New York University. Son rêve était d’être un nabab, un millionnaire…

…un capitaine d’industrie ?

 

Exactement. Dans le monde du bâtiment. Mais c’est un milieu très corrompu et il a rencontré beaucoup d’obstacles et de frustrations. Et je pense qu’il a imposé ses frustrations et son dépit sur nous, sur sa famille, et comme beaucoup d’hommes violents, il répétait des choses qu’il avait vues et vécues dans son enfance. J’étais un peu son enfant préféré et son rêve était que je suive sa voie dans le monde du business ou que je sois le premier Président Noir des Etats-Unis...

Impensable…

 

(rires) Oui, à l’époque où il m’a dit ça j’ai rigolé ! Et aujourd’hui…

Ecrire ce livre vous a-t-il permis de mieux comprendre votre histoire familiale et votre père ?

 

Oui, absolument. Quand je l’ai relu l’année dernière à l’occasion de sa sortie en France, j’ai vu dans ce livre un auteur plein d’angoisses… parce que… j’ai cherché ma place dans le monde, et c’était obligatoire pour moi d’écrire ce livre avant de passer au roman, et pour continuer à vivre. J’étais tellement tourmenté par la relation avec mon père, et j’avais peur aussi de répéter sa violence et ses pires qualités (sic). Me plonger dans les expériences, les souvenirs difficiles… ce livre était une espèce de catharsis. Un homme comme mon père, qui répète les traumatismes qu’il a lui-même vécus, c’est parce qu’il n’avait pas la capacité de prendre du recul, d’examiner sa propre vie. Et cette « auto-examination » était quelque chose de nécessaire pour moi.

Est-ce votre père a lu ce livre ?

 

J’ai entendu deux choses : qu’il ne l’a pas lu et… qu’il déteste ! (rires) En tout cas, j’étais très angoissé avant la publication. J’avais quitté mon boulot, j’avais quitté New York pour le Michigan où je suis resté 3 ans, et je n’ai pas été très honnête avec ma famille : je leur avais seulement dit que j’étais très en train d’écrire un livre sur la bourgeoisie noire aux Etats-Unis. Quand j’ai eu les épreuves du livre, la première personne à qui je les ai données était mon frère...

Quelle a été sa réaction ?

 

Il a adoré. Il était bouleversé et pensait que c’était très… juste. Après ça, j’ai donné les épreuves à ma mère et à ma grand-mère. Elles étaient un peu choquées mais toutes les deux m’ont dit «  tu as dit la vérité ». Ça, c’était très important pour moi, d’avoir dit « la vérité ». Après la publication du livre, toute ma famille – j’ai beaucoup de cousins, cousines, tantes, oncles… partout dans le pays - a lu et apprécié le livre. C’était un soulagement énorme pour moi. Mais il y a toujours ce lecteur, ou plutôt ce non-lecteur, qu’est mon père. Je ne suis plus en contact avec lui, et je ne sais pas s’il l’a lu ou pas.

Vous avez mentionné « la bourgeoisie noire ». Votre livre est aussi une histoire des afro-américains des années 30 à nos jours. Vous évoquez vos souvenirs d’enfance et la lutte pour les droits civiques, la façon dont vous avez pris conscience d’être Noir, dont vous avez été confronté au racisme… Comment les choses ont évolué pour les Noirs depuis les années 60 ?

 

C’est une autre raison pour laquelle je ne voulais pas écrire de fiction : à travers l’histoire de mon père, j’avais envie de montrer de façon complètement réaliste comment les Etats-Unis ont changé entre les années 30 et 80. Quand mon père était enfant, dans le Sud, la ségrégation était une grosse machine d’oppression. Il y avait des lynchages, le refus du droit de vote… Moi qui ai grandi dans les années 60 et 70 à New York, j’ai vu un racisme beaucoup plus subtil, insidieux et difficile à cerner. La façon dont les attitudes racistes sont projetées sur les gens, souvent de façon inconsciente, c’était aussi ça que je voulais montrer dans le livre.

Vous parlez aussi de la discrimination positive… Et de ses effets pervers ?

 

Pas les effets pervers, mais la résistance qui existe parmi beaucoup de gens, avec cette idée notamment que sans l’« affirmative action », les Etats-Unis seraient une méritocratie. Mais j’ai vu à Harvard, par exemple, quelque chose de tout à fait contraire. Dans le système des grandes écoles privées, il y a un processus pour être admis : tous les étudiants sont « groupés », et il y a un groupe spécial pour les « légataires ». C’est-à-dire : si votre père ou votre mère est allé à Harvard, vous êtes un « légataire ». Et vous avez 3 fois plus de chances d’être admis… C’est une question d’argent : vous êtes le fils ou la fille de gens qui ont donné de l’argent à Harvard. Et j’ai rencontré des légataires qui étaient complètement nuls ! Il y a le même système à Yale. Par exemple, Georges Bush Jr. était un étudiant médiocre…

Ne vous énervez pas tout de suite…

 

(rires) … mais il est allé à Yale parce son père est allé à Yale, son grand-père est allé à Yale, parce qu’ils ont donné de l’argent à Yale… Je pense donc que prendre en compte les racines d’un candidat pour avoir plus de diversité à l’université était une bonne idée contre ce système de discrimination négative qui existe depuis toujours.
C’est différent dans le monde des entreprises, et c’est sûr que l’une des raisons pour lesquelles j’ai obtenu le boulot à Time Magazine, était que j’étais Noir. Mais dans ce monde du travail, celui du Time par exemple, tu as 6 mois pour prouver que tu es qualifié. Si tu ne passes pas cette période, tu es viré, le système américain est ainsi. Dans ce système, on voit comment l’« affirmative action » fonctionne. Après, comme je l’écris dans le livre, l’ambiance au Time était très blanche, et il y avait beaucoup de Noirs qui ne réussissaient pas à s’imposer dans ce milieu.

Avez-vous ressenti une certaine frustration, du fait que votre couleur de peau passait parfois avant vos compétences ?

 

Pas pour tout le monde mais dans les yeux de certains, oui. Une fois que j’avais montré mes compétences, on a eu aussi le désir de m’utiliser pour traiter des questions raciales et de pauvreté, pour mettre un visage noir devant le public. C’était un grand conflit pour moi parce que le Time Magazine, historiquement, est un journal plutôt conservateur tandis que j’étais toujours très à gauche. J’ai accepté le boulot, parce je pensais que ce serait une bonne expérience pour un écrivain, mais parfois j’avais honte d’avoir mon nom sous certains articles qui étaient transformés, réécrits.

A un moment du livre, un de vos amis vous dit un moment : « Tu sais quel est ton problème, Jake ? Tu es trop blanc pour les Noirs et trop noir pour les Blancs »…

 

Oui, ça part du communautarisme, très fort aux Etats-Unis et particulièrement dans le système scolaire. Mon lycée était très progressiste, il y avait un bon mélange, mais à Harvard, les groupes étaient délimités selon leur race, c’était presque de la ségrégation choisie. Les WASP avec les WASP, les juifs avec les juifs, les Noirs avec les Noirs… Rester avec des gens comme toi, cette idée du chacun chez soit, c’est presque une règle. Moi j’ai rejeté ça, j’avais des amis noirs, blancs, d’origines différentes… L’ami qui m’a dit cette phrase trouvait que ça représentait un problème.

On dirait que vous ne gardez pas de très bons souvenirs d’Harvard…

 

Non, c’est vrai, même s’il y avait quand même des bonnes choses. Je me rappelle d’un prof formidable, d’ateliers d’écriture, de cours où j’ai beaucoup appris. Mais il y avait un esprit de compétition qui est je pense encore pire aujourd’hui, où l’idée est juste de gagner de se faire une situation et de faire beaucoup d’argent.

Il y a un autre passage où vous dites : « être Noir était la chose la plus importante de ma vie, et en même temps absolument sans importance pour moi ».

 

Je dirais que c’est toujours le cas, et que ça dépend du contexte. Il y a des moments où mon ethnicité est hyper-importante, mais la plupart du temps, je ne m’en préoccupe pas. Et même quand j’écris sur les questions raciales, la chose la plus importante pour moi est d’écrire une bonne phrase. C’est l’expérience de tous les écrivains, cette lutte d’écrire, d’écrire quelque chose de bon, de juste.

Une dernière question avant de parler de vos romans, à propos du terme « afro-américain », un terme apparu a priori dans les années 80 et en vogue dans les salles de presse. Est-ce que c’est un terme politiquement correct comme « amérindien » ? Est-ce que les Noirs utilisent ce mot ? Qu’est-ce qu’il recouvre exactement ?

 

Je pense que c’est un signe de la difficulté de classer les Noirs dans la société américaine. Les termes pour désigner les Noirs ont changé plusieurs fois tout au long de l’Histoire. Quand mes parents étaient jeunes, dans les années 30-40, le terme poli était « coloured ». Quand on écoute les discours de Martin Luther King, il utilise « négro », qui n’était pas du tout péjoratif au début des années 60. Les choses ont changé un peu après, et peut-être que tu connais les paroles de la chanson de James Brown, « I’m black and i’m proud », là c’était un grand changement, pour dire que « noir » était quelque chose de bon, de positif… Le terme politiquement correct est resté « Noir » pendant plusieurs années avant de devenir « african american » à la fin des années 80.
Je ne suis pas très occupé par toutes ces appellations, mais il faut rappeler que les Etats-Unis sont un pays d’immigrés, que tous les américains ont une double identité, et c’est complètement commun aux Etats-Unis de parler d’italo-américains, d’irlando-américains, de chinois-américains…

Bourgeois blues sort en 1991 aux Etats-Unis – vous aviez déjà quitté le Time Magazine -, reçoit un Prix en 1992. Vous gagnez un peu d’argent et décidez, en 1993, de venir passer un an à Paris, où vous vivez toujours ! Pourquoi Paris ?

 

En fait, j’étais inspiré par tous les auteurs américains qui sont venus avant moi, et principalement par James Baldwin. J’ai lu La conversion quand j’avais 12 ou 13 ans et j’étais bouleversé par ce livre. J’ai demandé à mon prof qui était ce James Baldwin, et j’ai appris qu’il habitait à Paris. Ça semblait complètement exotique pour moi, et l’idée est restée depuis ce jour-là. Après Baldwin, j’en ai aussi lu d’autres, Richard Wright, Ernest Hemingway, Henry Miller, Francis Scott Fitzgerald, Gertrude Stein… C’est une longue liste.
Quand je suis arrivé, je ne parlais pas un mot de français, je connaissais une seule personne, un ami d’université, mais j’ai trouvé que c’était très facile de rencontrer les autres américains…

Il y a une forte communauté américaine à Paris…

 

Oui, importante, et accueillante aussi. Et puis j’ai adoré l’ambiance de cette ville. J’y suis donc resté une deuxième année, et à la fin de la troisième année j’ai rencontré une femme géniale, et je suis resté !

[public] Elle est française ?

 

Elle est… compliquée ! [rires] Son père était suisse, sa mère est hollandaise, elle est un peu italienne, elle est né en Allemagne et habite à Paris depuis 30 ans. Disons qu’elle est « paneuropéenne ».

Vous avez eu le culot d’épouser une femme blanche ?!

 

Oui, oui ! [il rit]

Les couples interraciaux aux Etats-Unis, c’est un véritable tabou, non ?

 

Je pense que les gens sont un peu plus à l’aise aujourd’hui par rapport à ça. Ma femme et moi étions à New York en 2006, et pendant 15 jours, nous n’avons croisé que quatre couples mixtes. Nous sommes revenus en 2008, trois semaines après l’élection d’Obama, et nous en avons vu beaucoup plus !

Grâce à Obama ?!

 

J’imagine… Un peu comme si les gens avaient reçu une permission. Quelque chose s’est passé, maintenant je ne sais pas si ça va durer…

A travers vos personnages ou votre expérience personnelle, on voit que des gens a priori tolérants et progressistes acceptent très mal que leurs enfants ou leurs proches entretiennent une relation avec une personne de couleur différente…

 

Absolument. J’en parle dans mes romans et aussi dans Confessions d’un fils modèle. A Harvard, j’avais une amie, une Blanche. Nous étions juste amis pendant 2-3 ans et tout à coup, nous avons commencé une romance. Ses parents me connaissaient et m’appréciaient beaucoup, mais à partir de là, ils étaient… dérangés. Ce n’est pas ce qu’ils avaient envisagé pour leur fille.

[public] Dans Rendez-vous dans le 18ème, vous dites qu’un Noir américain en France est d’abord vu comme un américain. Vous le diriez encore aujourd’hui ?

 

Oui, et c’est toujours quelque chose d’intéressant pour les Noirs américains, et d’ailleurs je ne suis pas le premier écrivain à noter cela, James Baldwin l’avait déjà fait dans les années 50…

Une petite anecdote par rapport à cela : vous racontez que quand vous vous faisiez contrôler par des policiers à Paris, alors que vous étiez en situation irrégulière,  il vous suffisait de montrer votre passeport américain pour qu’ils vous laissent tranquille.

 

Absolument, et pas seulement à Paris d’ailleurs. La dernière fois, c’était dans un train en Alsace, un flic m’a vu avec mon sac, il a peut-être cru que j’étais un immigré illégal et m’a demandé mes papiers. Du moment qu’il a vu mon passeport, aucun problème ! Mais ce n’est pas le cas pour mes amis africains, antillais, maghrébins…
Aux Etats-Unis, le racisme est toujours lié à la couleur alors qu’en France, il est plus compliqué, plus lié à l’histoire de France et du colonialisme. J’ai rencontré des africains qui pensent qu’ils  plus maltraités que les antillais, des maghrébins qui pensent qu’ils sont plus maltraités que les africains de l’Ouest, des guadeloupéens qui pensent qu’ils sont plus maltraités que des tunisiens, des algériens qui pensent qu’ils sont plus maltraités que des Noirs marocains... et c’est vraiment compliqué à comprendre pour un américain, parce qu’aux Etats-Unis, c’est toujours noir et blanc.

Toujours dans Rendez-vous dans le 18ème, quand on lui demande ce qui le retient à Paris, Richy Jenks, votre personnage de pianiste américain exilé à Paris, répond : « la bouffe ». A mon tour de vous demander ce qui vous retient à Paris…

 

A part la bouffe ? [rires] J’ai trouvé pourquoi les écrivains américains venus avant moi adoraient Paris, c’est le respect qui existe dans ce pays pour les artistes et les écrivains. Aux Etats-Unis, ce n’est pas le métier d’écrivain qui est respecté, c’est le succès. En France, il y a toujours un public intéressé par la littérature et le métier d’écrivain, comme ici ce soir, et comme dans tous les festivals et les salons du livre auxquels je participe. Et c’est vraiment agréable pour un écrivain.
Il y a 15 jours, j’étais à un festival à Montpellier. Il y a un écrivain de romans noirs qui était là, William Bayer, et c’était formidable pour lui d’être en France. Aux Etats-Unis, où il a publié une dizaine de livres, il n’est pas beaucoup considéré, pas comme un écrivain raté mais pas non plus comme un auteur important, c’est-à-dire quelqu’un comme Dan Brown qui écrit des best-sellers.

J’ai l’impression que c’est le cas pour beaucoup d’écrivains américains, notamment des auteurs de romans noirs, comme James Ellroy par exemple…

 

Ah, je connais Ellroy, et quand il est en France, c’est une rock-star ! [il se trémousse]. Il est connu et apprécié aux Etats-Unis, grâce au cinéma notamment, mais pas du tout dans les mêmes proportions qu’ici.

Quel accueil ont vos romans aux Etats-Unis ?

 

J’ai un lectorat fidèle, et j’ai de la chance parce que je connais des écrivains ayant écrit 3 ou 4 romans qui ne trouvent plus de maison d’édition pour publier leur roman suivant, à cause des chiffres de vente qui ne sont pas assez importants. Ça n’a pas toujours été comme ça : quand j’ai reçu mon premier contrat il y a une vingtaine d’années, la politique était de publier des auteurs peu connus avec l’argent gagné grâce à des Dan Brown, qui vendaient beaucoup. Ce n’est plus le cas. Aujourd’hui, tout est basé sur les ventes, sur les chiffres.
Pour ma part, parce que j’ai un lectorat, parce qu’on sait que je vends un peu, on me permet de continuer. Mais je ne suis pas du tout un grand best-seller.

Vous vendez plus en France qu’aux Etats-Unis ?

 

Je vends plus de livres aux Etats-Unis mais proportionnellement, je pense que je vends mieux en France.

C’est à Paris que vous terminez d’écrire votre premier roman, The last integrationnist, Nous avions un rêve dans l’édition française [publié en 2005]. Chacun de vos personnages éclaire une facette du problème racial aux Etats-Unis dans un avenir proche, et vous vous montrez d’ailleurs très pessimiste…

 

J’ai commencé à écrire ce roman pendant la présidence de Bush père, en 1991, et quand le livre a été publié en 1996, des gens étaient vraiment dérangés par cette vision pessimiste. D’une certaine façon, ce livre a anticipé beaucoup de choses. La guerre contre le crime dont je parle dans le roman a quelques similitudes avec la guerre contre le terrorisme de Bush fils. Il y a aussi toute une rhétorique contre le voyou, le criminel, les jeunes de banlieue… Une rhétorique qui est d’ailleurs arrivée en Europe et en France entre la publication du livre aux Etats-Unis et sa publication en France en 2005.

C’est assez surprenant la façon dont ce roman, paru en 1996, préfigure le gouvernement réactionnaire et paranoïaque de Bush fils, élu en 2000. Vous avez des dons de voyance ?!

 

(rires) Non, non ! J’ai simplement « exagérer » les choses que je voyais autour de moi, des signes annonciateurs…

Une politique ultra-sécuritaire, des centres de rééducation pour les toxicomanes, des exécutions par pendaison retransmises à la télévision…

 

… oui, et je suis surpris qu’il n’y ait pas encore eu d’exécution télévisée ! J’ai peur que ça arrive un jour.

 

C’est drôle, parce qu’avec l’élection d’Obama je pensais que le livre serait daté – puisque je parle d’un vice-président Noir, d’un ministre de la Justice Noir, ce qui existe désormais – mais en fait, on y retrouve la colère et la férocité actuelles des ennemis d’Obama, et le fait qu’il ne va peut-être pas y arriver…

Vous montrez aussi dans ce roman comment des Noirs ont retourné l’arme du racisme contre les Blancs. Vous pensez qu’une partie des afro-américains se sont trompés de chemin, de combat, après les années 60 et le « rêve » de Martin Luther King ?

 

Oui, c’est le cas ! Prenez le personnage de Rashid : il a reçu une bonne éducation, il a bénéficié du rêve de Martin Luther King, mais il se renferme sur lui-même. Quand il tombe amoureuse d’une jeune femme blanche, il rejette cette relation parce qu’elle est contraire à ses principes communautaristes. J’ai connu beaucoup de gens comme lui. Et souvent, on en revient à ce qu’on disait tout à l’heure, la dernière barrière est la barrière sexuelle, avec l’idée de métissage… J’espère que les choses s’amélioreront.

En tout cas, Nous avions un rêve se termine sur une note positive, l’un des personnages disant à propos d’un enfant : « c’est l’avenir », et c’est aussi le dernier mot du roman.

 

C’est la lueur d’espoir, et l’idée que le métissage est l’avenir. Et qu’on doit embrasser cet avenir. .

Etes-vous plus confiant sur les relations interraciales aux Etats-Unis depuis qu’un certain Barack Obama est à la Maison Blanche ?

 

Oui… disons un « oui » dans le sens de « on verra ». Pendant ce voyage aux Etats-Unis après son élection, j’ai quand même vu un changement dans les rues de New-York… Je n’avais jamais vu les new-yorkais si calmes, si zen…

En même temps, on a coutume de dire en France que New-York n’est pas l’Amérique…

 

Je dirais que New York, même si elle reste plus cosmopolite, s’est rapproché politiquement du reste des Etats-Unis après le 11 septembre, et que les new-yorkais ressemblent davantage aux autres américains en termes de patriotisme et de méfiance de l’étranger.
Cela dit, la réputation de New York comme étant une île européenne n’a jamais été la vérité non plus. Historiquement, c’est une ville très communautariste, avec les chinois à Chinatown, les italiens à Little Italy, les irlandais à Hell’s Kitchen, les Noirs à Harlem, les juifs dans le Lower East Side… Ce communautarisme fait partie de l’histoire de cette ville. Si les gens sont plus à l’aise aujourd’hui avec ces questions, c’est génial, mais il faut voir avec le temps…

Vous avez plusieurs points communs avec Barack Obama : vous avez le même âge, êtes passés par Harvard et avez écrit une autobiographie alors que vous étiez encore jeunes…

 

J’ai publié la mienne d’abord ! [rires]

Avant l’élection, si on en croit vos articles de l’époque – puisque vous continuez des activités de journaliste -, vous étiez plutôt pessimiste quant aux chances d’Obama…

 

Oui, complètement. Toute l’année 2007, je me disais qu’il n’y avait aucune chance pour qu’il soit élu, j’étais convaincu que c’était impossible, que le racisme était encore trop fort aux Etats-Unis. Et quand il a battu Hillary Clinton lors des primaires dans l’Iowa, cet Etat à 90% blanc, ça été une révélation pour moi, et je suis dit « c’est possible ».

Qu’avez-vous ressenti au moment de son élection ?

 

Ah, j’étais… fou de joie ! J’étais à la télé ce jour-là, et quand je me revois, j’ai un de ces sourires ! Pas de larmes, j’étais juste… heureux. C’était magnifique…

Quel bilan faites-vous de ses 2 premières années de présidence ?

 

Je pense qu’il réussit plutôt bien. La réforme du système de santé, c’est quelque chose d’énorme ! Le plan de relance économique c’est plus d’argent pour l’éducation, pour l’énergie propre… A la Cour suprême, il a aussi placé une juge très à gauche politiquement.

Est-ce qu’Obama a évoqué la question raciale ?

 

Ça c’est quelque chose de très sensible pour lui, et il a hésité à adopter la cause spécifiquement noire. Dans sa vision, s’il aide les pauvres, s’il crée plus d’égalité, il va mécaniquement aider les Noirs.
Mais aujourd’hui, il y a beaucoup de Noirs et de gens de gauche qui sont déçus, qui pensent qu’il n’a pas assumé leur cause. Moi je pense qu’ils ne réalisent pas à quel point les Etats-Unis sont un pays conservateur. Conservateur dans l’âme. Et à quel point un Président comme Obama doit choisir ses luttes et se montrer prudent.

On va revenir un peu à la littérature et à vos « romans parisiens », où vous continuez d’explorer la question raciale mais aussi celle plus large de l’identité des individus…

 

Dans mes premiers livres qui se déroulent aux Etats-Unis, j’étais très occupé par les questions raciales mais en changeant de décor à Paris, j’ai trouvé que ces questions étaient une façon de parler de la question plus vaste de l’« autodéfinition ». C’est-à-dire : quel est l’élément le plus important dans la conception que vous avez de vous-même ? Est-ce que c’est votre race, votre ethnicité, votre religion, votre sexualité, votre nationalité… ?

Des personnages qui s’interrogent sur leurs origines, leur milieu social, leur sexualité… Qu’est-ce qui vous fascine tant dans ces questions d’identité personnelle ?

 

Ce que je voudrais suggérer, c’est que les questions d’identité sont complexes et difficiles à résoudre. Certains de mes personnages sont très « mixtes » dans la définition qu’ils ont d’eux-mêmes, d’autres se définissent d’abord par leur religion ou leur race par exemple. C’est une attitude un peu dangereuse à mes yeux.

Vous vivez et situez vos romans dans le 18ème arrondissement, le quartier multiethnique par excellence…

 

Oui, et c’était une grande surprise pour moi quand je suis arrivé de découvrir à quel point Paris est une ville multiculturelle. Et le 18ème est comme une ville dans la ville. Il y a le quartier touristique autour du Sacré-Cœur, la frontière de Pigalle, le quartier chaud, il y a Barbès, le plus grand quartier arabe africain de Paris, il y a l’avenue Junot, pleine de belles et grandes maisons, et là où j’habite avec ma femme, autour de la Mairie du 18ème, un des quartiers les plus mixtes de Paris… J’avais envie de parler de ce Paris que je connaissais, multiculturel et complexe.

On trouve une multitude de personnages dans vos romans,  notamment dans ceux qui se déroulent à Paris. Dans Les fantômes de la Saint-Michel, par exemple, on croise des américains exilés, des espions de la Guerre Froide… Vous évoquez aussi l’Histoire et des épisodes peu glorieux comme les manifestations algériennes de 1961. Je me demandais comment vous construisiez vos intrigues…

 

Ça commence par des personnages… Je commence par faire un petit diagramme de personnages, comme un arbre généalogique. Et même si je n’ai pas encore leurs noms, je peux écrire « le pianiste », « son cousin », « sa femme »… Je mets le diagramme au mur et je commence mon plan - j’écris à la main, sur de grands cahiers - en pensant à des situations, des événements... Avec Rendez-vous dans le 18ème, par exemple, j’avais en tête les 2-3 premiers chapitres avant de faire un plan et de passer aux chapitres suivants.

Vous connaissez déjà la fin quand vous commencez un roman ?

 

Non, pas au début. Je découvre la fin dans le processus d’écriture. Avec Rendez-vous dans le 18ème, qui m’a pris 2 ans, j’ai dû connaître la fin au bout d’un an et demi environ.

Le fait d’écrire du polar, c’est un choix ou une façon naturelle de raconter vos histoires ?

 

C’est marrant parce que quand mon éditrice a reçu le manuscrit de Nous avions un rêve, elle m’a dit « Tiens, tu as écrit un polar ! ». Pour moi, c’était surtout un livre politique, avec un côté très satirique aussi.
Après, je pense que c’est ma façon d’écrire. J’aime les rebondissements, le suspense, les histoires qui « bougent », mais je n’étais pas très préoccupé par la question du genre. C’est seulement avec mon quatrième livre, Le caméléon noir, que j’ai décidé consciemment d’écrire un polar. J’évoquais toujours les questions politiques mais c’était surtout un exercice de style, avec un cadavre au début et la résolution à la fin, à la manière du « whodunit ». J’ai trouvé que c’était une belle forme pour attaquer des questions politiques et sociales sans être trop polémique. Pour les romans qui se déroulent à Paris, j’ai décidé de reprendre cette forme car je n’avais pas envie d’écrire un récit de voyage.
Maintenant, je suis en train d’écrire un livre qui n’est pas du tout un roman noir. Ça ne se déroule pas à Paris, ça ne parle pas des questions raciales. C’est un nouveau départ.

Et ça parle de quoi ?

 

Oh non, je ne peux pas en dire plus que ça ! [rires] [en fait Jake a donné un indice dans une autre interview, je lui ai rappelé et il m‘a regardé avec des grands yeux ronds, il ne se rappelait plus tout qu‘il avait donné cette information ! Et puisque qu‘il préfère garder ça pour lui, je ne le répéterai pas ici ] Seulement que j’ai commencé ce livre depuis 2 ans et que j’espère que je vais le terminer d’ici 1 an.
Et c’est la première fois que j’écris sans avoir de contrat. Au bout de 15 ans et de 6 livres, j’en avais assez de cette façon de travailler. Je ne voulais plus avoir un éditeur qui m’attend avec impatience et j’avais aussi quelques conflits avec les éditeurs sur cette question du genre justement. Ils me disaient « j’ai acheté un polar et ton livre n’est pas assez « polaresque » ! » Notamment parce que je n’ai pas de flics ou de détectives privés comme protagonistes, seulement des gens ordinaires coincés dans des circonstances bizarres.

Depuis 1h30, on a pu se rendre compte que vous parliez très bien français. Est-ce que vous envisagez d’écrire un jour dans cette langue ?

 

J’ai travaillé avec une compagnie d’acteurs et j’ai écrit des dialogues pour un spectacle. Mais sur la longueur, pour un roman, une nouvelle ou même un article, ce serait trop compliqué pour moi.

[public] Quels contacts avez-vous avec les écrivains français ?

 

J’en connais beaucoup, et j’ai quelques amis parmi eux, comme Dominique Manotti. Je lis des nouvelles, des articles, mais c’est toujours difficile pour moi de lire un roman entier en français. Et même quand je lis des livres en anglais, je préfère lire des auteurs beaucoup plus âgés que moi ou… morts [rires]. Je ne sais pas vraiment pourquoi, mais il me semble qu’en tant qu’écrivain je peux apprendre plus avec eux. Le dernier livre qui m’a marqué par exemple, c’est Le cinquième enfant de Doris Lessing, qui a une maîtrise de l’écriture hallucinante.

[public] Savez-vous comment vos lecteurs américains ont apprécié vos romans qui se passent en France ?

 

Oui, les lecteurs « ordinaires » aiment beaucoup les livres qui se déroulent à Paris. Les critiques sont bonnes aussi, sauf avec Rendez-vous dans le 18ème qui est paru en 2003, l’année de l’invasion en Irak. Là, une partie de la presse me considérait presque comme un traître. Mais en 2006, lors de la parution de Les fantômes de la Saint-Michel, on ne voyait presque plus cette attitude.

[public] Est-ce que vous avez envie de retourner vivre aux Etats-Unis ?

 

Non. Je n’ai rien contre les Etats-Unis, mais maintenant je suis bien installé ici. Et après 17 ans, mes meilleurs amis sont en France.

Question on ne peut plus d’actualité : dans Rendez-vous dans le 18ème qui se déroule en 1998 pendant la Coupe du Monde, votre personnage principal, Ricky, parie sur la victoire de l’équipe de France. Et vous, vous avez un pronostic pour ce soir [France-Uruguay débutait au même moment] ?

 

Pour la Coupe, je ne sais pas, mais ce soir la France va certainement gagner ! [sic]

Une dernière question, et on bouclera la boucle avec
Confessions d’un fils modèle et la vie de votre père. Sans vouloir faire de psychanalyse de bazar, j’ai eu l’impression de voir votre père dans chacun de vos romans ou presque, Hutchinson dans Nous avions un rêve, Brogus dans Le caméléon noir, Cash Washington dans rendez-vous dans le 18ème, qui sont des personnages très ambigus, pleins de contradictions et d’obsessions. Je me trompe ?

 

Ça c’est intéressant… Je ne crois pas que je pensais à mon père pour Cash Washington, mais pour les deux autres… Ce n’est pas conscient, mais vous avez raison.

Merci Jake.



 

Propos recueillis le 11 juin 2010 à la médiathèque du Val d’Europe.

 

 

 

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Published by jeanjean - dans entretiens
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8 mars 2010 1 08 /03 /mars /2010 08:00



Manotti

                                                                   © Ramor


Avant de vous demander comment vous êtes venue au polar, j’ai envie de vous demander comment vous êtes venue au militantisme ?

J’étais très jeune au moment de la Guerre d’Algérie. Cela a été un choc pour toute ma génération. Je me souviens très précisément de la manifestation du 17 octobre 1961 à Paris. C’était une manifestation exclusivement algérienne, mais tous les militants français étaient dans la rue à ce moment-là quand même. Nous n’avons pas réalisé tout de suite l’ampleur du massacre, parce que les manifestants n’ont pas été massacrés sur place par la police, mais montés dans des cars et massacrés après. Les historiens, aujourd’hui, sont d’accord sur un bilan de plus de 300 morts. Plus de 300 morts dans une manifestation absolument pacifique du FLN à Paris en octobre 1961.

Dans ces années là, j’étais étudiante à la Sorbonne et quand on passait sur la place du Panthéon, on entendait hurler dans le commissariat de police du Vème arrondissement. A cette époque, le quartier latin, en tout cas cette partie située autour de l’église St-Séverin, était peuplée d’Algériens. Les immeubles étaient extrêmement dégradés, de vrais taudis. C’était le phénomène de dépérissement des centres-villes à ce moment-là. Il y avait une répression anti-algérienne effarante. Et tout le monde savait qu’on torturait. Après, c’est le problème de la circulation de l’information. Pour faire un parallèle, on découvre aujourd’hui que les Alliés, pendant la Seconde Guerre mondiale, avaient été informés de l’existence des camps de concentration et de la Solution finale. Simplement, l’information, à certains moments, ne circule pas, elle n’est pas prise au sérieux, et c’est-ce qui s’est passé concernant ces événements. Ça été le traumatisme de ma génération, celle qui a fait de la politique avant mai 68. Ça été le point de départ.

Après, dans les années 70, j’étais syndicaliste, secrétaire générale de l’Union départementale de Paris, à la CFDT. On pensait qu’on était en train de faire évoluer cette société et qu’on allait pouvoir la faire changer en profondeur, même si ce n’était pas dans une optique révolutionnaire, sous la forme du « grand soir ». On y croyait.

Et pour moi, la grève des Turcs dans le Sentier en 1980, c’est la dernière des grandes grèves des années 70. Quand Mitterrand a été élu…

 

Ce n’était pas le « grand soir » pour vous…

Ah non, pas du tout. Pour moi, et beaucoup d’autres, cette élection signifiait la fin de nos espoirs. Tout ce que j’avais espéré dans les années 70 et ce pour quoi je m’étais battu, c’était fini.

 

Et vous avez cessé brusquement toute activité militante ?

Non, pas tout de suite, ça a pris 2 ans. Mitterrand était ministre dans plusieurs gouvernements qui ont fait la Guerre d’Algérie, qui ont envoyé le contingent en Algérie, et en particulier quand il était Ministre de la Justice, il n’a pas gracié un certain nombre de gens qui ont été condamnés à mort et exécutés. A l’époque, je ne connaissais pas du tout le passé d’extrême-droite de Mitterrand mais j’avais déjà une conscience très précise de ce qu’il avait fait dans la politique française. Et s’il y a un type dont je n’ai jamais cru qu’il était un homme de gauche, c’est bien lui.

Donc, l’arrivée de Mitterrand, c’était clairement, dans les conditions dans lesquelles ça s’est fait - les types d’alliances, de programme -, la fin d’une espérance qui me faisait avancer depuis les années 60. Et puis, j’étais à l’intérieur de la CFDT, et vécu de façon douloureuse et tragique ce syndicat dans lequel on avait beaucoup discuté de l’autonomie syndicale, du rapport complexe au politique et de l’absolue nécessité d’assurer l’autonomie du syndicat. Et en 6 mois de temps, j’ai vu les ¾ des cadres de la CFDT rejoindre les rangs du gouvernement !

 

Certaines réformes ont quand même dû trouver grâce à vos yeux, non ? Comme l’abolition de la peine de mort ou…

Ah, j’étais sûre qu’on allait tomber là-dessus ! Vous savez, il n’y a pas besoin de faire la révolution pour supprimer la peine de mort.

 

… ou les radios libres.

Oui, aussi, et ça été une sacrée bagarre d’ailleurs. Bon, vous avez tout à fait raison, et l’abolition de la peine de mort est un changement profond, mais ça ne touche pas au cœur du fonctionnement de la société. C’est un changement culturel profond et important, que je soutiens absolument, mais c’est très loin des choses qu’on espérait et qu’on souhaitait voir mettre en œuvre.

Et ça été assez clair, à partir de 82-83, que le changement important de société pour lequel je m’étais battu, ce n’est pas moi qui le verrai. Peut-être mes petits-enfants. Même vous, à mon avis… (rires) Donc, j’ai arrêté, et j’étais plutôt abattue…

 

Alors comment on passe au polar après ça ?

Eh bien, on passe au polar parce que 10 ans plus tard on lit LA Confidential de James Ellroy ! Et tout d’un coup, à lire quelque chose qui bouleverse autant, qui remue autant, on se dit « ça vaut le coup d’essayer ». Voilà.

 

(public) Vous parlez de votre engagement politique, avez-vous aussi participé aux luttes féministe, contemporaines aussi des années 60-70 ?

J’ai été une des toutes premières adhérentes du planning familial, en 1961, quand il a ouvert son premier centre public. Et j’ai été très impliquée dans les bagarres du MLAC [Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception]. A la CFDT aussi, on s’est beaucoup battu sur la question du travail des femmes, sur la question par exemple du travail à temps partiel. Mais je n’ai jamais milité dans des associations exclusivement féminines.

 

Une question, entre parenthèses : que pensez-vous des interventions d’Elizabeth Badinter actuellement dans les médias, à propos de libération des femmes par rapport à la maternité ?

Ah ! Alors je ne vais pas me faire que des amis, mais je partage tout à fait son point de vue : toutes les mères sont mauvaises. Si on court après la « bonne » mère, on est cuit !

 

"Je ne crois pas au message en littérature"

Revenons à nos moutons. Vous avez dit dans une interview : « j’écris le roman de ce que j’ai renoncé à changer dans la société. Ma part de fiction est une forme de désenchantement. Tout m’échappe, alors au moins je voudrais raconter cela. » La littérature est-elle un prolongement de votre activité militante ? Voulez-vous faire passer un message ? Rendre compte ?

Oui, on peut dire « rendre compte », davantage que « faire passer un message ». Je ne crois pas au message en littérature. On me dit souvent, à propos de mon dernier roman : « vous dénoncez la police ». Pas du tout. La dénonciation, c’est un discours idéologique, c’est quelque chose de très abstrait et moi j’essaye d’écrire des romans très concrets.

 

De décrypter plutôt…

J’essaye de décrypter, voilà. J’ai connu ce monde-là, avec mon engagement, mes convictions. Je ne dis pas du tout que je fais une lecture neutre, mais j’essaye de ra-con-ter. De raconter ce que je vois, de la façon dont je le comprends.

 

Et pourquoi le roman noir, justement ? Grâce à James Ellroy ?

Pas seulement. Avant Ellroy, je lisais déjà beaucoup de romans noirs. Ensuite, je crois que le type de choc qu’a représenté pour moi la Guerre d’Algérie explique en grande partie mon goût du roman noir. Je m’explique : quand je me suis trouvé confrontée à ce qui se passait en Algérie, j’avais une bonne éducation humaniste, je faisais des études de latin/grec, envisageais l’égyptologie comme métier, lisais Corneille… Et quand j’étais petite, j’ai lu Alexandre Dumas, les romans de cape et d’épée, qui véhiculaient le brio, le brillant, l’honneur… bref, toute une instruction « classique » et qui contenait un discours auquel je croyais. Et découvrir que tout cela n’est qu’un discours idéologique sur une réalité sanglante, masquée, enterrée, c’est un choc. D’où cette espèce de tournure d’esprit que j’ai désormais : quand j’entends un discours, je me demande toujours ce qu’il y a « derrière ». Je n’y crois pas ! Qu’est-ce qu’il cache ? Il a une fonction de masque de théâtre, de mise en scène. Et je me demande toujours : derrière, il y a quoi ? Et ça, c’est fondamentalement une démarche de roman noir.

 

Après votre premier roman paru en 1995, vous écrivez une sorte de triptyque sur les années 80, avec A nos chevaux, Kop et Nos fantastiques années fric, où en partant de la crise des otages du Liban en 1985, vous évoquez à travers un trafic d’armes les compromissions au plus haut niveau de l’Etat. Une petite question pour commencer : j’adore ce titre, c’est vous qui l’avez trouvé ?

Disons que c’est la famille… (elle regarde son mari, dans la salle, sourit)

 

Il est beaucoup question de corruption, de magouilles, d’argent-roi, de guerre des services de police… C’est un règlement de compte avec les années Mitterrand, les « années fric » ?

C’est très important le virage que prend la gauche à ce moment-là. Les années 80 réhabilitent complètement, dans la gauche officielle, l’argent et l’entreprise. C’est un tournant très important.

 

En exergue de Lorraine Connection, vous écrivez « Ceci est un roman. Tout est vérité. Tout est mensonge. » C’est une des caractéristiques de vos romans : à un moment, on ne distingue plus la réalité de la fiction.  Pour écrire Nos fantastiques années fric, vous vous êtes appuyée sur des faits réels, notamment l’affaire des otages du Liban, ou encore sur François de Grossouvre qui a inspiré le personnage de Bornand, non ?

Alors, pour les faits, oui. La trame de mes romans, c’est un ensemble de faits réels. Comme je suis historienne et que j’ai quand même des scrupules, je ne modifie pas ces faits. Je calque mon histoire inventée sur cette carcasse de réalité. Les personnages, c’est une tout autre histoire. Les personnages sont toujours des personnages de fiction. Vous parlez de Grossouvre, mais il y a aussi Dumas, François le banquier suisse de Mitterrand… Il y a plusieurs personnages à qui j’ai emprunté un certain nombre d’éléments historiques et puis il y a une part, importante, d’éléments fictionnels. Autant le cadre historique me parait important, autant j’essaye de ne pas fonctionner sur la base des personnages à clé. Parce que la construction des personnages, c’est vital pour un romancier. C’est-ce qui va vous permettre à vous, lecteur, d’être embarqué dans l’histoire, ou non. C’est par les personnages que vous êtes séduit, attiré, repoussé, ému, bougé. C’est avec eux que vous vivez tout ce qu’on est en train de raconter.

La démarche du romancier n’est pas celle de l’historien. On ne cherche pas à mettre à jour ce qu’a véritablement fait telle ou telle personne, mais on s’efforce, pour entrer dans l’histoire, de faire une synthèse plus puissante que la réalité. Et là-dessus, je prends même la précaution de ne pas entrer trop profondément dans la biographie des personnages historiques, parce que je veux me laisser les mains libres pour inventer les miens.

 

Comment votre travail d’historienne a influencé votre travail d’écrivain ?

Il l’a énormément influencé. D’abord dans ma méthode de travail.

 

Justement, dites-nous comment vous préparez un livre comme Nos fantastiques années fric. Vous consultez de la documentation, vous rencontrez des gens ?

Alors, si vous voulez, j’ai écrit à peu près un roman tous les 2 ans. C’est mon rythme.  Et… Bon, il y a des auteurs qui commencent un roman parce que tout d’un coup, y a une phrase qui leur vient et ce sera la première de leur roman. Moi je ne fonctionne pas du tout comme ça. Au départ, j’ai envie de traiter un sujet, le foot, l’embargo des armes vers Iran et l’Irak et la façon dont il a été détourné… Alors je commence par faire de la documentation. Sur l’Iran et l’Irak par exemple, c’était assez facile au moment où j’ai commencé à écrire, à ce moment là, il y avait le procès d’une entreprise qui s’appelait « Luchaire » et qui avait été prise sur le fait de violation de l’embargo. J’ai récupéré les documents publics du procès et commencé à travailler là-dessus. Il y a aussi beaucoup d’informations dans les journaux ou des livres, j’interviewe des témoins, des journalistes qui étaient alors accrédités à l’Elysée…

 

Ca se fait facilement de prendre contact et de discuter avec des gens, comme ça ?

Oui. Et je le fais toujours correctement, c’est-à-dire que je dis toujours que je le fais pour un polar.

 

Quand ils entendent le mot « fiction », ça les rassure ?

Peut-être. Mais toujours est-il que je ne me fais pas passer pour je-ne-sais-qui. Et non, je n’ai jamais rencontré de problème pour rencontrer des gens.

Alors, j’accumule pendant 6 mois de la documentation, je prends des notes, je rédige des fiches biographiques, très factuelles, sur tous les gens que je rencontre. Durant ce temps-là, je n’écris pas une seule ligne de fiction. Et de façon assez spontanée, les personnages se forment petit à petit. Avant l’histoire.

 

Au fur et à mesure, alors même que vous n’avez pas encore écrit une ligne du roman, vous parvenez à les situer, à leur imaginer des manies, une personnalité, à les mettre dans certaines situations ?

Voilà. Les personnages se forment à partir de la doc, ils en sortent en quelque sorte. Il y a des phrases qui viennent, des tics, des comportements, des réactions… A partir de ce moment-là, je fais des fiches biographiques de mes personnages fictifs, et puis, au bout de ce travail-là, je construis mon histoire, avec un plan, assez précis, qui tient sur 3-4 pages. Et c’est seulement après tout ça que je commence à écrire.

 

Alors… Vos livres sont quand même assez complexes, avec des trames qui se superposent, qui s’imbriquent… Tout ça, vous l’avez donc déjà en tête, ou disons sur votre plan, avant de commencer ?

Oui, complètement. Je ne sais pas si le terme est bon, mais j’appelle ça des « filières » : une filière politique, une filière drogue, une filière trafic d’armes… Et je sais à quel moment du récit ces filières vont se recouper.

 

A l’aide de personnages-pivots, qui lient ces différentes filières ?

Oui, c’est ça. Et c’est même assez précis pour que je puisse éventuellement ne pas écrire les scènes dans l’ordre. Il y a quelquefois des scènes que j’ai envie d’écrire, alors je commence par celles-là, avant de les remanier, de les réinsérer dans le texte.

 

C’est-ce qui donne du rythme aussi à vos romans, avec une succession de points de vue, de plans, de situations…

Oui, grâce à ces entrecroisements. Et il n’y a pas de point de vue unique.

 

Dans tout le processus de la construction d’un roman, entre la recherche d’information qui dure 6 mois et le travail d’écriture qui dure…

Un an, un an et demi.

 

… quelle phase préférez-vous ?

La phase la plus excitante, c’est celle où l’histoire prend forme, où les personnages apparaissent. Et c’est sûrement excitant parce qu’il y a une part d’incontrôlé, où l’imaginaire fonctionne un peu tout seul.

La partie de recherche est aussi très intéressante parce qu’on apprend plein de choses. J’ai toujours fait des découvertes, et des rencontres. Mais ça reste assez proche de ce que je faisais quand j’étais historienne. Tandis que le plaisir du moment où les personnages commencent à prendre vie, ça c’est vraiment le meilleur moment.

Et puis y a un moment terrible : c’est l’écriture du dernier tiers du livre. On ne trouve plus rien, on ne fait que finir, achever… Et à chaque fois on a le sentiment que ça ne va intéresser absolument personne ! C’est presque une discipline de continuer. C’est épouvantable !

 

[public] Comment vous travaillez ? Est-ce vous vous levez le matin, et faites 8-12h ? Ou alors, peut-être que tout à l’heure, en rentrant chez vous en train par exemple, vous pouvez penser à quelque chose et prendre des notes ?

Alors oui, c’est vrai que c’est une activité assez obsessionnelle. Quand on est dans une phase de construction et d’écriture, on a du mal à s’abstraire totalement. On peut effectivement penser à des choses, et à ce moment-là j’essaye de les noter avant de les oublier, dans le métro ou n’importe où ailleurs. Sinon, je n’ai pas de discipline de travail. Je travaille tous les jours, mais je n’ai pas d’horaires précis et si j’ai un rendez-vous, eh bien j’y vais. J’ai très peu de « trucs » obsessionnels pour me mettre au travail, ça repose sur la volonté pure (rires).

 

"Si vous lisez le roman [Bien connu des services de police], vous verrez : presque tout ce qui va vous choquer a été dit ou a été fait."

Vous avez une méthodologie rigoureuse, vous vous appuyez sur des faits réels, vous inspirez de personnes ayant existé. Le risque n’est-il pas de livrer un documentaire ?

C’est ça le problème, et ce qu’il faut éviter à tout prix. C’est pourquoi la construction des personnages est tellement importante. Le risque le plus élevé, c’était avec Bien connu des services de police.  Je n’ai jamais dans aucun roman recyclé autant d’éléments réels, c’est-à-dire du matériau brut. Une multitude de petites phrases, de petites remarques, de petits faits. Si vous lisez le roman, vous verrez : presque tout ce qui va vous choquer a été dit ou a été fait.

 

[public] Vous pourriez reprendre votre métier d’historienne pour traiter ces faits dont vous parlez mais via le documentaire ?

Ah non, je préfère le roman, et je suis convaincue qu’il est beaucoup plus porteur et qu’il fait bien davantage penser, réfléchir, bouger, que l’étude historique.

 

Parce qu’il porte une émotion…

Oui, il porte une émotion, il s’adresse à la sensibilité. Tiens, on est en train de déménager.  On a environ 10000 livres et là où on va, on ne peut pas les garder. Donc on est obligé de purger notre bibliothèque et de donner des livres. Eh bien, c’est très difficile pour la littérature, on n’arrive pas à se séparer des livres, tandis que purger la bibliothèque d’histoire et de sociologie ne pose aucun problème ! Les ¾ des livres sont dépassés. Et il y a très peu de livres d’histoire qui aient la même puissance que le roman, et là je pense à un livre comme Le dimanche de Bouvines de Georges Duby. Mais ils sont rares.

 

Parlons de Bien connu des services de police. C’est votre expérience d’enseignante en Seine-Saint-Denis qui vous a donné l’idée de ce roman ?

Oui, bien-sûr. J’ai eu envie de raconter cela, ce que je voyais autour de moi, ce qui arrivait à tous ces gosses.

 

[public] Avez-vous rencontré des policiers pour préparer ce livre, qui est très réaliste ?

Oui, j’en ai rencontré, et d’ailleurs ce n’est jamais un travail exclusif sur les documents. D’abord, j’ai enseigné 27 ans dans le 93, et j’ai eu beaucoup de contact avec les policiers, pour aller récupérer mes étudiants dans les locaux de la police notamment ! D’autre part, j’ai beaucoup participé à une série de comité de soutiens quand il y a avait des bavures. J’ai aussi beaucoup fréquenté, et c’est une source très intéressante, les tribunaux quand des policiers passaient en jugement. Et enfin, j’ai rencontré des policiers, dont un certain nombre ont démissionné. Et ce qu’on ne dit pas, c’est que la politique actuelle pèse très lourdement sur les policiers eux-mêmes. C’est une profession qui est dans une situation terrible. Il faut quand même savoir que sur 11 mois de l’année 2009, il y a eu quarante sept suicides de policiers. Quarante sept. Dont une très grande majorité avec l’arme de service, ce qui est aussi très significatif. Voilà mes principales sources.

Mais il y a une chose que je n’ai pas faite, c’est d’aller voir le service de presse du Ministère de l’Intérieur et de lui demander de m’envoyer dans un commissariat de banlieue ; j’aurais été très bien reçue, on m’aurait mise dans une voiture puis faire un tour pendant lequel il ne se serait strictement rien passé !

 

[public] Par rapport à un engagement militant, n’est- ce pas un peu frustrant ? Quand on est militant, on peut imaginer qu’on a un peu plus de poids ou de pouvoir pour changer les choses…

Eh bien, si j’étais militante, je n’écrirais pas. Mais il y a une chose qui est terriblement frustrante, c’est de ne plus pouvoir trouver dans cette société une forme d’engagement militant, et ce n’est pas le roman qui va régler l’affaire. Les romans ont rarement contribué à un changement de société. Ca leur est arrivé, on a quelques exemples au XIXème siècle, je pense à des livres comme David Copperfield par rapport au travail des enfants ou aux Misérables de Hugo.

 

Vous voyez un lien entre ces romans du XIXème siècle et le roman noir aujourd’hui ?

Oui, il y a une parenté, il me semble, dans le sens où il s’agit de littératures très engagées dans le décryptage du réel. Et puis avec une connotation tragique.

 

Il y a une chose très importante dans vos romans, c’est la chronologie. La plupart du temps, vous renseignez le jour, voire l’heure. C’est une déformation professionnelle ?

Oui, c’est typiquement une déformation d’historienne. Mais à la base, il y a tout de même une conviction, selon laquelle les événements changent les hommes, modifient leur façon de voir et leurs comportements.

Prenons Le corps noir par exemple : j’ai situé mon histoire entre le 6 juin 44, date du Débarquement, et le 25 août 44, date de la Libération de Paris. J’ai pris un groupe de collabos à Paris et j’ai regardé comment ça évoluait. Et je pense que le 05 juin par exemple, les gens ne réagissent pas de la même façon que le 07 juin.

Pour un historien, la chronologie est extrêmement importante. Quand on met à jour un matériau quelconque, un écrit, une pièce de monnaie, n’importe quoi, ça ne devient un document historique que quand on le date. S’il n’est pas daté, il n’existe pas.

C’est une habitude dont j’essaie de m’abstraire, et sur le dernier roman j’ai enlevé les dates. Ceci dit elles y étaient quand je l’ai écrit ! (rires)

 

La plupart de vos romans se déroulent sur une période relativement courte. C’est pour la tension dramatique ?

Oui, et je crois que le roman noir rend compte d’une crise. J’essaye de prendre des gens en situation de crise. Il se passe quelque chose de fort, et je regarde comment ça éclate autour. Ca aussi c’est une notion très historique. Le temps historique n’est pas homogène du tout.

 

Au niveau de la géographie par contre, vous prenez certaines habitudes. Bien connu des services de police se déroule à « Panteuil » et « Sainteny ». Pourquoi pas Montreuil, pourquoi pas Saint-Denis ?

L’un des procédés du romancier est de concentrer son l’action sur un lieu, et tout ce qu’il raconte est plus ou moins arrivé, mais pas au même endroit évidemment, ni sur un laps de temps aussi court, c’est un effet de concentration. Et je craignais de stigmatiser un lieu précis. Alors, quand c’est une grande ville comme Paris, je mets « Paris », ça ne va déranger personne. Là, « Panteuil » ou « Sainteny » incarnent toute les villes de banlieue.

 

"... le polar est probablement la chose la plus contemporaine qui soit, c’est la littérature d’aujourd’hui. Vraiment."

[public] Avec votre formation d’historienne, pourriez-vous envisager d’écrire un roman sur le Moyen Age ou une autre période, si celle-ci vous intéresse ?

Non. Je n’aime pas vraiment le polar historique, même si certains m’ont beaucoup amusé comme la série du juge Ti. Si vous voulez pour moi, le polar historique est un voyage folklorique, dans un décor qui vous dépayse.

 

Ce type de polar évoque une réalité passée, et même largement passée. Vous préférez vous coltiner une réalité présente ?

Oui, et je vais vous dire, le polar est probablement - même si je n’ai jamais travaillé historiquement là-dessus -, la chose la plus contemporaine qui soit, c’est la littérature d’aujourd’hui. Vraiment. Parce que les histoires policières sont des histoires d’aujourd’hui. On a peut-être des embryons d’enquête policière au XVIIIème siècle mais sûrement pas chez les moines du Moyen Age.

Donc non, je n’ai pas envie d’écrire du polar historique, je préfère rester dans mon époque, et je me répète, je pense que le polar est vraiment la littérature du XXème et du XXIème siècle.

 

Vous êtes spécialiste de l’histoire économique du XIXème siècle, est-ce que vous vous êtes déjà appuyée dans vos recherches sur des œuvres de fiction ?

Oui, on utilise beaucoup les romans, mais attention : on ne les utilise jamais « en direct ». Prenons Balzac qu’on utilise énormément : on ne s’en sert jamais comme source directe, mais comme témoignage de la façon de voir de l’époque. Ce sont des sources extrêmement riches, mais il faut les prendre pour ce qu’elles sont. C’est-à-dire qu’elles ne disent pas la vérité, la romancent plutôt, tout en témoignant absolument des mentalités de l’époque.

 

[public] Vous avez évoqué la guerre d’Algérie, très importante dans votre parcours, mais vous ne l’avez jamais abordée dans vos romans ?

Non, c’est vrai, mais je pourrais.

 

Justement, tous vos romans, hormis Le corps noir, se déroulent après les années 80, après que vous ayez abandonné, non sans mal, votre activité militante et syndicale. Du coup, je me demande si vous pourriez écrire sur les années 60-70 qui correspondent pour vous à des années de luttes et d’espoirs, ou y a-t-il un fossé définitif entre ces années-là et le roman noir ?

Je ne sais pas… C’est possible qu’il y ait un fossé. Si je n’ai jamais écrit là-dessus, c’est peut-être pour des raisons de fond qui seraient celles-là, mais ce n’est pas conscient. Mais en tout cas, je ne m’y refuse pas, non.

 

[Dominique Manotti lit un extrait de Bien connu des services de police. Il s’agit du dernier échange entre Balou et Ivan, vers la fin du roman]

   

Dans cet extrait on sent très bien le travail sur la langue, avec un rythme très syncopé, nerveux, des phrases courtes. Est-ce que vous retravaillez beaucoup votre texte, est-ce que vous supprimez, barrez beaucoup ? Ou est-ce que dès le départ vous avez une écriture disons minimaliste ?

C’est les deux. Je pense qu’on ne peut pas construire un style contre sa pente naturelle, et la mienne c’est la phrase courte, l’utilisation du présent qui fait qu’on est plus dans l’action, enfin me semble-t-il. En français, en principe le récit est à l’imparfait, qui est, me concernant, un temps « lourd », alors que le présent est plus direct. Voilà, on a une façon de voir les choses et de s’exprimer qui est plus ou moins naturelle. Après, ça se travaille. Mais toujours en fonction d’une inclination personnelle et naturelle.

 

Est-ce que le rythme de la phrase est aussi conditionné par ce qu’on raconte ?

Exactement. L’idée est que selon ce qui est raconté, il faut trouver un rythme adéquat. Le rythme de la phrase est une des façons de faire sentir au lecteur ce qu’on veut lui dire. Alors, le rythme peut être plus lent à certains moments, comme des moments de repos, des prises de souffle, ou très rapide, soit parce que le personnage est en crise soit parce que l’action se précipite…

Ensuite, il y a un problème de vocabulaire. Simenon en dit très peu sur sa façon de travailler, mais il quand même écrit une vingtaine de pages, que j’ai lus et…

 

Vous voulez parler des « mots-matières » ? Expliquez-nous un peu cela…

Oui, les « mots-matières ».  C’est-à-dire des mots qui sont lourds en eux-mêmes, des mots qui font images, qui font poids, qui existent, et qui n’ont pas ou peu besoin d’adjectifs ou de comparaisons. Donc : chercher les mots, ce qui n’est pas toujours très facile, et couper. Couper, couper, couper tout ce qui n’est pas fondamental.

Et puis la dernière chose qui est importante, c’est la structure du récit, qui a beaucoup changé depuis le XIXème siècle et qui a été influencée notamment par le cinéma. On n’a plus la même façon de raconter des histoires. Et en particulier, je pense qu’il faut supprimer l‘« exposition », c’est-à-dire raconter les choses comme elles se passent dans la vie. Par exemple : vous vous trouvez en relation avec des gens que vous ne connaissez pas, personne ne va vous dire « ce monsieur est né à tel endroit, il a fait telle ou telle chose, a tel ou tel passé et voilà pourquoi aujourd’hui il est dans cette situation… » Tout ça, je supprime, et j’essaye de mettre le lecteur tout de suite en contact, et de faire en sorte que la connaissance du personnage qu’a le lecteur s’acquiert petit à petit.

La seconde chose, c’est supprimer les scènes de dénouement où pendant 30 pages on vous explique la fin… Ma copine Sylvie Granotier m’a passé les onze règles du cinéaste Billy Wilder sur la façon d’organiser un récit, et la onzième c’est « quand c’est fini, c’est fini, pas de prisonniers » ! C’est une règle que j’essaye d’appliquer systématiquement. Y en a une autre qui est formidable, c’est « quand ça ne marche pas à l’acte III, c’est que c’est mal foutu à l’acte I »…

 

"...je considère qu’à partir du moment où le roman est publié, il ne m’appartient plus. Chaque lecteur lit le livre comme il veut, et il va peut-être s’en faire une idée très éloignée de la mienne."

On peut d’ailleurs dire que vous avez une écriture assez cinématographique, et  à propos du film Une affaire d’Etat d’Eric Valette, j’étais quand même assez étonné de voir que Nos fantastiques années fric allait être adapté, au regard notamment de l’ambiguïté de vos personnages et de la complexité de votre intrigue…

Je pense que j’ai effectivement une écriture cinématographique, dans le sens où le cinéma m’a énormément influencée et que j’ai besoin de voir pour écrire. Et j’espère que le lecteur voit certaines scènes quand il les lit.

Mais avoir une écriture cinématographique ne garantit pas du tout qu’on soit adapté, et je pense d’ailleurs que mes romans ne sont pas du tout faciles à adapter, par rapport, comme vous disiez, à la structure du récit et des personnages.

Donc, quand ils ont adapté ce roman, ils ont commencé par couper les ¾ et, dans ces « filières » dont je vous parlais tout à l’heure, ils en ont pris une. Mais je reprends au début : y a un producteur qui prend une option…

 

Justement, comment ça se passe concrètement un projet d’adaptation, qui prend contact avec qui ?

Eh bien, le producteur prend contact avec l’éditeur, signe un contrat, prend une option…

 

… mais avez-vous un droit de regard ?

Oui, mais en gros c’est l’éditeur qui décide. Un peu plus tard, je rencontre le producteur qui me demande si je veux participer à la construction du scénario. Bon, je dis non.

 

L’écriture du scénario ne vous intéressait pas ?

Non, on m’a demandé et j’ai refusé.  J’ai donné à mon propos la forme que je désirais, dès lors c’est terminé.  Maintenant, si les gens sont frustrés par la version cinématographique, ils peuvent lire le livre !

 

[public] Que représente pour vous l’adaptation au cinéma de Nos fantastiques années fric ? Une façon d’étendre votre auditoire ? Et craigniez-vous que vos propos soient plus ou moins manipulés ?

Pour ma part, je considère qu’à partir du moment où le roman est publié, il ne m’appartient plus. Chaque lecteur lit le livre comme il veut, et il va peut-être s’en faire une idée très éloignée de la mienne. Je n’ai aucun contrôle là-dessus, et c’est bien comme ça. Prenons le cas Ellroy : le fait qu’il soit un homme de droite ne me gêne absolument pas. Je garde mon autonomie par rapport à ce qu’il écrit. Qu’est-ce qu’un grand écrivain ? C’est quelqu’un qui emmagasine et qui restitue tout un niveau du réel. Dans ce qu’il charrie, moi je choisis ce que j’aime ou pas, ce que je comprends ou non, j’interprète, bref je fabrique ma lecture d’Ellroy.

Alors je ne veux pas me comparer à Ellroy mais je pense que c’est pareil pour tous les livres. A partir du moment où je l’ai écrit, il ne m’appartient plus et s’il ne m’appartient plus, chacun peut en faire ce qu’il veut. Un film est une création à son tour. Le seul truc, c’est que, personnellement, je ne veux pas adapter mes romans, je ne veux plus y toucher.

 

Alors, comment s’est passée la rencontre avec le producteur ?

C’était vraiment extraordinaire ! Le roman se passe dans les années 80, sous Mitterrand, et c’est un aspect très important. Or, le producteur me dit « ça ne se passera pas à cette époque parce que c’est trop cher, 1985 c’est déjà un film historique, on ne peut plus tourner dans la rue, les voitures ne sont plus les mêmes etc… ».

 

C’est la principale facette du livre quand même…

Oui, oui ! (rires) Et puis, pour le rôle de la jeune flic beurette, il me dit « peut-être, si on trouve une actrice d’origine maghrébine et « bankable », sinon on prendra un mec… » (elle rit de nouveau) Donc, voilà, ça se passe un peu comme ça l’adaptation.

 

Mais vous, ça ne vous dérange pas…

Non, non. Je sais qu’il y a beaucoup d’auteurs qui veulent avoir leur mot à dire, mais ce n’est pas mon cas. Moi, mon problème, c’est que le film fasse vendre des livres. Cela dit, je suis très contente, et pour trois raisons. La première, c’est que c’est quand même très amusant de voir ses personnages incarnés au cinéma.

 

Et le casting est formidable…

C’est vrai, André Dussolier, Jean-Marie Winling, Thierry Frémont, ils sont tous formidables. Et le film est bien. Il ne ressemble pas vraiment au livre, mais c’est un film dynamique, plein d’action, j’aime beaucoup la mise en scène. Le film avait peu de moyens et pourtant Valette a fait quelque chose de bien, par exemple filmé Paris de façon magnifique.

La seconde raison, c’est que le cinéma rapporte de l’argent alors que les livres non. Je crois qu’on peut le dire. Et la troisième, c’est que j’espère que ça fera vendre des livres.

 

Parlons un peu argent, alors. Est-ce que la cession des droits du roman vous rapporte plus d’argent que les ventes de livres ?

Sans aucune comparaison ! Sur une échelle, c’est de 1 à 10. Si vous voulez, sur un livre en poche comme Nos fantastiques années fric, l’auteur touche 5% du prix de vente.

 

Sur un grand format, à disons 20 €, l’auteur touche environ 2 €. Vous tournez à combien d’exemplaires ? Entre 4 et 6000 ?

Un peu plus, autour de 9000 exemplaires. Là, on gagne un peu d’argent. Mais après, sur le poche… Par contre, ça peut permettre de relancer les autres. Enfin, pour résumer, il faut vendre énormément pour pouvoir vivre de sa plume, et beaucoup d’écrivains professionnels multiplient les interventions, les salons etc…

 

[public] Quels thèmes avez-vous envie d’aborder à l’avenir ?

En ce moment, je suis en train de travailler à un roman à quatre mains avec DOA. Un roman qui va se passer entre les deux tours de l’élection présidentielle de 2007, où il sera notamment question de la restructuration de la filière nucléaire comme enjeu caché des élections. Au départ, on avait un projet de série télévisée qui est tombé à l’eau, alors on s’est dit qu’on n’allait pas laisser perdre ce travail et qu’on allait en faire un roman.

J’ai aussi un projet de comédie policière à quatre mains avec Sandro Thomas. Je l’espère légère, je n’ai jamais fait ça et je ne sais pas du tout si ça va marcher…

Et enfin, un projet assez énorme et qui n‘est pas encore entamé. Et je ne sais pas si on va parvenir à mettre ça sur pied. Ce serait une espèce de saga du trading du pétrole, depuis son apparition dans les années 70 jusqu’à nos jours.  C’est une branche de l’économie absolument hallucinante qui est vraiment révélatrice de l’évolution des 50 dernières années et à travers laquelle on retrouve toute la contrebande avec l’Afrique, le programme pétrole contre nourriture, la pollution toxique, et puis plus généralement le capitalisme financier…

 

 

Il y a comme un fil conducteur dans vos romans, dont Le corps noir serait la genèse. Peut-on dire qu’il s’agit d’une chronique sociale et politique de la génération du baby-boom ?

Oui, on peut dire ça, en tout cas c’est ce que j’efforce de faire. Et qui naît de ce silence sur la guerre, un silence que j’ai ressenti enfant et qui m’a donné envie d’aller voir de quoi il retournait.

 

Nous en avons terminé… Avez-vous envie de répondre à une question qu’on n’aurait pas posé ?

(rires)

  

Merci Dominique Manotti.



Propos recueillis le 13 février 2010 à la médiathèque du Val d'Europe

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Published by jeanjean - dans entretiens
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8 novembre 2009 7 08 /11 /novembre /2009 00:00

J'ai eu le plaisir de recevoir Marc Villard à la médiathèque il y a quelques mois, où on organisait une manifestation jazz & polar. Bien-sûr, on a parlé de plein d'autres choses, le travail d'écriture, le roman noir, les nouvelles.... Le bonhomme est passionnant et plein d'humour (au bout d'un moment, j'ai renoncé à indiquer "rires dans la salle" dans le texte qui suit, il en aurait été truffé !), et ce fut vraiment une chouette rencontre, dont je retranscris ici de larges extraits. Bonne lecture.


DessinVillard.jpg                                                                   © Ramor

Bienvenue, Marc Villard. Vous avez écrit des romans, de nombreux recueils de nouvelles, des scénarios, pour la télévision, la BD, des romans pour la jeunesse... Seriez-vous un "graphomane" ?

Il y a beaucoup d'écrivains de ma génération qui ont commencé à écrire à la trentaine, en profitant d'un moment entre deux jobs, ou même quand ils étaient au chômage. Mais pour ma part, j'ai commencé à écrire tôt, à l'âge de 19 ans, alors au fil des ans ça s'accumule.

 

Vous avez commencé par écrire de la poésie, presque exclusivement pendant une dizaine d'années, publiant même un recueil au début des années 70.

En 71, oui. En fait, je faisais des études à l'école Estienne, et comme la plupart des garçons de mon âge qui faisaient des études d'arts graphiques, je pensais que je pouvais devenir peintre. Puis rapidement, je me suis rendu compte que ce n'était pas pour moi. Mais j'avais toujours envie de raconter quelque chose, de transmettre, de créer, mais je savais que ça ne passerait pas par la peinture. Et j'ai commencé à écrire de la poésie.

Je n'ai pas fait d'études universitaires, et la fiction avait quelque chose d'impressionnant, il y avait tout un corpus littéraire assez pesant, et je ne me voyais pas partir dans la fiction comme ça. Alors j'ai commencé doucement par la poésie. A cette époque, j'étais un lecteur d'Eluard, de René Char... On était dans les années 60.

 

C'est la rencontre avec le polar qui vous a décomplexé par rapport à la fiction, à ce corpus littéraire pesant et intimidant dont vous parlez ?

Plus tard, oui. C'est à dire que quand j'ai commencé à écrire, la révélation d'une poésie à laquelle je pouvais m'apparenter est venue des poètes beatniks américains, toute la génération de Ginsberg, de Kaufman, Kerouac... C'était une poésie qui sortait de l'aspect très confiné, très introspectif aussi, de la poésie française de l'époque, pour aller vers une poésie d'aventure, et assez narrative aussi, ce qui m'a plu et enthousiasmé... Pendant longtemps, j'ai animé et participé à des revues de poésie.

 

La fin des années 60, c'était une période propice ?

Oui, après 68, au-delà d'un mouvement politique fort, il y a eu aussi un mouvement culturel important, assez marginal, qui passait notamment par la première mouture du magazine Actuel, qui a été repris après par Jean-François Bizot. C'était un lieu où on se croisait beaucoup, et une période effectivement assez propice à créer, à faire des choses.

Pour en revenir au polar, je l'ai découvert... c'est une anecdote en fait, on en a tous une comme ça... J'étais en vacances en Bretagne et il pleuvait, ce qui est assez rare quand même (rires), avec mes parents, j'avais 13 ans, et comme je m'ennuyais beaucoup, je me suis réfugié dans le grenier de la maison qu'on louait. Il y avait tout un tas de livres entassés qui étaient de vieux Série Noire, cartonnés, couverture jaune et noir. Je ne connaissais pas du tout, et je me suis précipité là-dessus. Et comme la pluie a duré longtemps j'ai lu beaucoup (rires dans la salle). Des polars américains. Et j'étais fasciné par ce monde que je connaissais pas, qui montrait l'Amérique des perdants, des détectives privés... Et puis, sur le plan littéraire, il y avait l'introduction de mots complètement magiques comme « Snack-bar », « Rodéo drive », etc... Et surtout, j'ai été très marqué par la littérature américaine sur un plan phonétique.

 

Vous vous rappelez de ces "auteurs du grenier" ?

Des gens comme Day Keene, Harry Wittington, William O'Farrell, des seconds couteaux de la Série Noire, quoi...

 

Chez vous, il y avait des livres ? Est-ce que vos parents lisaient ?

Non, non. Mes parents ne lisaient pas. Je suis issu d'un milieu assez modeste où effectivement, bon, on ne lisait pas, sauf le journal que lisait mon père. Je n'avais pas la télévision parce que je faisais partie d'une famille qui partait du principe que tant que j'irai à l'école, il n'y aurait pas de télévision. On n'avait pas de téléphone non plus. C'est marrant d'ailleurs, parce que quand on dit ça maintenant, on a l'impression qu'on parle du 18ème siècle, mais c'est pas si vieux que ça...

 

On parlera un peu plus tard de vos liens avec le jazz, mais vous avez commencé par écouter du rock, et avez joué aussi de la batterie dans un groupe.

Je fais partie d'une génération qui a grandi avec le rock ; étant né en 1947, j'étais aux premières loges. Une musique facile pour moi qui étais un gosse de banlieue issu d'un milieu modeste, n'ayant pas des parents qui m'emmenaient à des concerts de musique classique etc... On écoutait plutôt André Verschuren. Mais bon, ça me va très bien, je n'aime pas trop la musique classique.

Donc, oui, j'ai grandi avec ça, le rock américain, français, j'ai joué de la batterie - ne sachant pas la musique ! - dans les années 60. Et puis en même temps, il existait une espèce de passerelle entre le rock, des émissions comme Salut les copains produite par Frank Ténot et Filipacchi qui animaient en même temps le soir une émission qui s'appelait Pour ceux qui aiment le jazz. Et je me suis donc mis petit à petit à écouter autre chose que du rock. Maintenant, j'écoute du jazz en priorité, mais toujours un peu de rock.

 

En 1981, vous publiez successivement un recueil de nouvelles, votre premier roman et un scénario de film. C'est une date charnière, un tournant vers la fiction alors que vous écriviez essentiellement de la poésie jusque là ?

Quand on écrit de la poésie, c'est qu'on a quelque chose à communiquer, c'est un espace extrêmement  ouvert et qui permet quand même à n'importe qui d'écrire. C'est de l'ordre du ressenti, de l'épidermique.

J'en ai écrit pendant 10 ans et m'en suis servi comme auto-analyse, ce qui permet de faire des  économies ! Puis au bout de 10 ans, j'ai eu le sentiment d'en avoir fait le tour, à tort ou à raison d'ailleurs. Donc, je n'avais plus envie de continuer à écrire de la poésie, mais par contre j'avais envie de continuer à écrire. Autre chose. Du coup, comme j'étais un lecteur de polars, je me suis dis tiens, je vais écrire ça.

 

Influencé notamment par le polar américain, donc ?

Oui, j'avais envie d'écrire du roman noir, tout simplement parce que les livres américains que je lisais à cette époque-là, étaient l'essence même du roman noir, les Hammett, Chandler, Burnett, McCoy etc..., parlaient d'hommes qui partaient en guerre contre l'Etat, contre les villes aux mains de la pègre. On parlait de journalistes qui essayaient de dire la vérité et se retrouvaient avec une balle dans la tête, de jeunes qui partaient à Hollywood et qui ne gagnaient jamais la partie, enfin bref, c'était quand même assez social, c'est ça qui me plaisait, cette littérature sociale, de lutte, écrite comme pouvaient l'écrire des journalistes, très factuelle, avec une grande économie de moyens et en même temps très précise. Tout me plaisait là-dedans et c'était vraiment ça que j'avais envie de faire.

Concernant la nouvelle, je peux m'expliquer facilement. J'étais habitué depuis des années à écrire court, serré et en plus ayant un goût, comme je viens de le dire, pour une écriture sèche, dégraissée, le contraire d'une écriture fictionnelle lourde avec de longs développements, dès qu'il y a un type qui se lève et qui va chercher son manteau, y a des mecs qui font 3 pages là-dessus, chez moi ça fait ½ ligne.

 

Vous dîtes : « évacuer la sacro-sainte intrigue pour ne retenir que l'écume, les copeaux de l'existence »...

Dans les nouvelles, oui. Enfin... Aujourd'hui, tout le monde l'admet, mais à l'époque ce n'était pas évident. Se sortir de la sacro-sainte intrigue, oui... Et du côté résolutif aussi. Quand on lit du polar, on s'attend toujours à ce qu'à la fin, on explique tout. C'est une contrainte du genre, mais je pense qu'on peut s'en affranchir quand on est dans le cadre de la nouvelle et qu'on est sur un moment beaucoup plus court. On n'a pas besoin d'être résolutif ni d'écrire une histoire comme une espèce de roman en réduction, puisqu'il s'agit plus d'un instantané, comme un polaroid.

J'ai écrit environ 400 nouvelles, donc évidemment je sais comment je vais les aborder aujourd'hui, mais à l'époque j'y allais à tâtons, c'est pour ça que je faisais un peu de roman, un peu de nouvelles, des scénarios aussi.

 

Vous écrivez encore des scénarios ?

Non, et la télé ne m'intéresse pas. J'avais besoin d'argent à une époque et j'ai fait plusieurs scénarios pour la télévision mais il y a trop d'intermédiaires, on est obligé de parler avec les gens (ironique)... J'aime pas les gens en fait (rires). Parler avec les gens, ça me fatigue un peu, pas parler aux gens comme aujourd'hui, mais avec les gens pour leur expliquer que ce que vous venez de faire, vous l'avez fait parce que c'est vous l'écrivain. Y en a qui comprennent pas, ils estiment que non, alors c'est fatigant, faut toujours se vendre, quoi.

 

Et les scénarios de BD ?

C'est beaucoup plus facile. Quand on travaille pour la télévision, on a affaire à un producteur, un responsable de fiction qui a toujours 3 assistants, et puis des tas de gens qui s'en mêlent. Les acteurs par exemple. C'est donc extrêmement pénible tout ça. Qui plus est, je n'ai pas été formé pour l'audiovisuel, je n'ai pas l'habitude de refaire 50 fois la même chose. Alors que maintenant, la télévision a inventé une génération de scénaristes qui ne font que ça et sont prêts à refaire autant de fois qu'il le faut le scénario ; ça ne les dérange pas, ils sont payés pour ça.

A un moment donné, je me suis retiré de ce monde là mais en même temps ça me plaisait bien de continuer à travailler le scénario, et comme je suis graphiste au départ, je me suis toujours intéressé à la BD, aux photos, aux images. J'ai donc commencé à travailler un peu par ci par là, avec Loustal, Romain Slocombe, Chauzy...

Et là c'est beaucoup plus simple, pour répondre directement à votre question. Parce que c'est un travail à deux et qu'en face de nous, chez Casterman par exemple, il n'y a qu'une personne. C'est beaucoup plus convivial. Et en plus, on reste dans l'espace du livre, contrairement à ce qui se passe dans l'audiovisuel, où lorsqu'on a terminé le travail d'écriture, l'objet ne vous appartient plus et vous échappe. Quand vous commencez à vous renseigner, « et alors, vous commencez à tourner quand, avec qui... ? », on vous répond « ouais, ouais, bon on vous écrira», et on vous écrit jamais ! Ce qu'il faut savoir, c'est qu'on ne fait pas partie des professionnels de la profession : les écrivains, les scénaristes, les gens de l'écrit , ne font pas partie des métiers du cinéma.

Donc, le fait d'être dépossédé est extrêmement frustrant. Et puis un jour, on est devant son écran de télé, à se dire « tiens, ce soir ils passent le fameux film, tu sais celui que j'ai écrit », et puis on se retrouve devant un truc innommable, quoi !

 

Je reviens sur la longueur des textes, et je vais de nouveau vous citer. Vous dîtes : « Je ne suis plus du tout obsédé par la notion de roman ou de nouvelle ». C’est quelque chose qui vous a tracassé à une époque, la longueur du sacro-saint roman qui doit faire tant de pages ?

Oui. Je me souviens de discussions avec des écrivains qui eux-mêmes disaient ce genre de choses dans les années 80 : un roman, c’est 250 pages ! Alors moi qui n’ai jamais réussi à faire plus de 180 pages, je me suis senti mal parti.

Et je sais aussi que c’est difficile d’éditer un texte avec l’appellation « roman », dans une collection de romans, qui fait moins de 150 pages. C’est le minimum du minimum. Alors moi j’étais toujours dans les minimums ! Mais bon, ça passait.

Maintenant, je ne me prends plus la tête avec ça. Si j’ai une histoire qui mérite d’être développée, je la développe et puis ça va où ça va. Généralement, ça va jusqu’à 100 pages mais au-delà j’ai un peu de mal. Je n’arrive plus à tirer ça vers 160-170 pages comme à une époque, et… je m’en fous complètement ! Après, le problème est d’arriver à le faire éditer, mais jusqu’à présent j’ai publié tous mes manuscrits.

 

Parlons un peu de votre univers, qui est quand même très sombre. On croise des personnages à la dérive, des junkies, des musiciens déchus, des adolescents en rupture, des personnages qui sont sur le fil du rasoir et qui tombent généralement du mauvais côté. A la rigueur, vous laissez une fin ouverte, ou disons entr’ouverte, avec une lueur d’espoir pour les plus optimistes des lecteurs. Mais, presque toujours, ça finit très mal chez Villard…

En fait, quand je suis passé à la fiction, influencé par la littérature américaine des années 30-40, une littérature engagée, je me suis dit « bon, si j’écris des histoires, ce n’est pas pour dire que tout va bien, que la société est merveilleuse, que c’est vraiment chouette, quoi. » Parce que sinon, ça ne sert à rien d’écrire. Et si on est vraiment dans la joie, vivons pour cette joie et… partons à la plage ! J’écris donc sur ce qui ne va pas. Dans la société, dans mon quotidien, dans ma tête, pour parler finalement du mal. Donc ça finit souvent de manière disons pas tout à fait tragique mais négative. Et puis sur le fond, je suis plutôt quelqu’un d’assez pessimiste, oui…

Et ce que j’essaye d’éviter, c’est le récit d’enquête. Beaucoup de mes collègues, notamment anglo-saxons, ont basé leurs livres sur cela. Alors autant on peut prendre du plaisir à lire ces auteurs, autant moi ça ne m’intéresse pas d’écrire ça.

 

Les romans de procédure policière, mettre en scène des flics ?

Oui. En 68, j’avais beau être en Allemagne où je faisais mon service militaire, j’étais néanmoins solidaire du mouvement global qui avait lieu en France, et du coup j’ai beaucoup de mal à considérer les policiers comme des héros, voyez-vous… Donc je ne me vois pas écrire des livres où les policiers sont des mecs hyper-sympas, vraiment très sympathiques, contrairement à ceux qu’on rencontre dans les commissariats parisiens.

Et systématiquement, à la fin de ces bouquins, l’ordre règne. Or je n’ai pas du tout cette notion de faire régner l’ordre, et en plus par des policiers assermentés qui gagnent toujours à la fin. On en revient à l’aspect résolutif, cette contrainte du polar. Bon, que les autres le fassent, ça ne me dérange pas, et certains le font très bien. Mais pour moi, en tant qu'écrivain, je n’ai pas envie d’écrire ça.

 

Vous disiez avoir écrit 400 nouvelles. Vous avez dû acquérir une certaine « gymnastique »…

Une certaine fatigue, surtout… !

 

…comment elles naissent ces histoires, de quel matériau vous vous servez ?

Alors souvent, quand on me pose cette question, on me dit : « mais alors, comment elle vient l’inspiration ? » (voix de fausset).

 

Vous êtes dur, j’ai fait exprès de ne pas utiliser ce mot ! Mais je peux jouer le jeu : alors, d’où vous vient l’inssssspiration ?

(Il prend la pose) Ecoutez mon garçon, je vais vous expliquer ! Non, c’est très simple, ça peut venir de n’importe quoi. Tout sert, tous les écrivains répondront la même chose, qu’ils écrivent du noir ou de la blanche d’ailleurs….

 

Vous êtes peut-être plus sensible aux images ?

A tout. Je peux écouter un disque et retenir une musique qui va m’évoquer des choses par exemple. On parlait de Chet Baker, et je pense à Alone together qui m’a inspiré des textes. Ça peut être des images, des passages de films ou de séries, même si je n’aime pas la série d'ailleurs. Ça peut être des peintures, et des photos bien-sûr. Comme je suis resté lecteur de poésie, ça peut être 2-3 vers… 2-3 verres à boire, aussi !

Oui, tout peut servir, et puis après il faut que tout arrive à se mettre en place, à s’imbriquer, selon un mécanisme qu’on ne peut pas vraiment expliquer. Et la difficulté réside à faire redescendre tout ça dans l’écriture, à arriver à ce que ça tienne la route et que ça fasse l’affaire. Et le meilleur moment dans l’écriture, c’est cette partie de macération. On a une idée, on imagine des trucs, tiens je pourrais lui faire faire ceci ou cela…

Bon, et puis un jour il faut que je m’y mette, alors là ça devient chiant ! Il faut allumer l’ordinateur, je suis tout seul, il pleut… Là on se retrouve confronté à des problèmes d’ordre technique. On a tout dans la tête, et on se coltine avec la technique d’écriture, pour parvenir à ce qu’on veut faire, à ce qu’on avait imaginé, et c’est loin d’être simple.

 

Vous retravaillez beaucoup vos textes ?

Oui, beaucoup.

 

Il y a aussi comme une espèce de musicalité, de tempo dans vos textes. Vous écrivez « à l’oreille » ?Est-ce que vous vous relisez, à voix haute, pour savoir si ça « sonne » bien ?

Oui, je dis souvent que j’écris à l’oreille, tout simplement parce que phonétiquement, si ça ne fonctionne pas, je suis partisan – en ce qui me concerne – de changer un mot ou des mots, pour les remplacer par d’autres qui seront peut-être moins justes, mais qui sonnent mieux. J’aime qu’il y ait une fluidité dans le texte. Avec des phrases courtes la plupart du temps, ce qui est aussi lié à une écriture du comportement, qui décrivent surtout ce que font les personnages, plutôt que ce qu'ils pensent.


Passons au jazz, très présent dans vos textes, et je pense d’abord à
Cœur sombre. On peut dire que la rencontre entre le jazz et le polar est une rencontre programmée, entre deux genres nés sur le même terreau des déclassés. Le jazz charrie aussi une mythologie – et notamment le destin tragique de nombreux jazzmen – et véhicule des clichés qui servent le roman noir.

La musique est très importante pour moi. Mais pas que le jazz. Le rock, la world music, tout ce qu'on veut... Alors pourquoi j’ai écrit beaucoup plus sur le jazz que sur le rock, ? Ce sont des musiques faites de clichés, de vrais clichés, c'est-à-dire de vraies images. Mais la différence entre les deux, et pour avoir écrit sur les deux, je connais le sujet, c'est que les clichés du rock sont très bas de gamme, on se retrouve tout de suite dans des histoires vraiment sans grand intérêt. Alors que les clichés du jazz sont des clichés de haut niveau. Quand on voit des images de rockers, tiens quand on voit par exemple une photo des Rolling Stones, on se dit mais qu'est-ce que c'est que ces vieux cons, qui s'habillent comme des gosses etc... Ils nous font un peu rire, quoi, ce qui ne veut pas dire que la musique est ridicule, attention ! Bref, tout cela forme une imagerie, une série de clichés, d'histoires qui sont difficiles à dépasser quand on écrit de la fiction là-dessus. Alors qu'il y a dans le jazz – dont les images sont souvent en N&B d'ailleurs – une altitude que le rock n'arrive pas à atteindre. Et ces clichés dont vous parliez – la drogue pour Art Pepper, la mort de Chet Baker, Monk qui s'enferme dans sa folie... - ça a de la gueule, quoi ! Et je me suis dit, tant qu'à écrire sur des musiciens, autant que ce soit du jazz ; on hausse ainsi le niveau de l'écrit.

Alors pourquoi des musiciens, c'est tout simplement parce que je suis dans un domaine polar à contrainte et que je ne suis pas du tout intéressé, comme je vous le disais, par les policiers et la vie des bêtes... Alors il y a cette figure de musicien, un marginal sans être trop marginalisé non plus, quelqu'un de libre, de créatif, un personnage intéressant que j'utilise donc assez souvent.

 

Un court passage de Coeur sombre, sur Art Pepper, tiens...[lecture, p. 30, « Pepper, hein ?... »]

Oui, je parle beaucoup d'Art Pepper dans ce livre parce que je crois qu'il a écrit certainement le plus roman noir sur le jazz, qui est son autobiographie tout simplement, ça s'appelle Straight Life, du titre d'un de ses morceaux fétiches. C'est une vie infernale, de junkie, où on a l'impression que son quotidien n'est fait que de recherche d'argent, de came, de femmes, de prison. Il sort du pénitencier, il braque des supérettes... Et puis en même temps il a une certaine « pêche » et il parle très peu de la musique. On a l'impression qu'il a été enregistrer un disque pour se faire un peu de fric, quoi. Et c'était un grand, grand musicien. Magnifique livre.

 

Vous vous amusez aussi avec les destins de jazzmen connus...

J'ai fait beaucoup ça pour Jazzman, comme j'ai ces 10000 signes à rédiger tous les mois. C'est très difficile de tout inventer, alors je me suis dit pourquoi ne pas emprunter dans la biographie de certains des moments que je passerai ensuite à la moulinette de la fiction, sans tout déformer non plus.

 

Vous imaginez par exemple que Chet Baker a mis en scène son propre suicide...

Oui, mais c'est pas dans Jazzman, sinon je me serais fait engueuler ! [il s'agit de la nouvelle intitulée « Lady C. », dans le recueil Made in Taïwan ; coll. Rivages/Noir]

Bref, sa mort a toujours posé un problème, puisqu'on ne sait pas s'il est tombé, s'il s'est suicidé ou s'il a été tué. [Chet Baker a été retrouvé mort à Amsterdam le 13 mai 1988, sur le trottoir devant son hôtel, après avoir « chuté » de son balcon]. Je suis parti de là et j'ai écrit une nouvelle complètement improbable, en imaginant que Chet, devant de l'argent à quelqu'un, a trouvé un clochard lui ressemblant, l'a tué et a disparu. Pour réapparaître à Cuba, en train de jouer de la salsa dans le groupe de Ruben Gonzalez.

Une petite anecdote, à propos : une année, j'étais au salon du livre à Paris, et y a un type qui s'approche et me dit « Vous êtes Marc Villard, vous ? Ce que vous avez fait à Chet Baker, ça n'a pas de nom ! » Le gars m'a carrément engueulé, et j'étais en train de me justifier, alors qu'il fallait rien dire en fait, il finit par me dire « Non, non, et c'était le dernier livre de Marc Villard que je lisais. Au revoir. », et sur ces mots, il s'en va !

 

Un ami m'a confié dernièrement : « oh dis donc jazz et polar, ça fait un peu truc d'initiés, quand même... ». Et c'est vrai qu'aujourd'hui, le jazz est quand même perçu comme une musique assez « intellectualisante ».

Quant au polar, c'est un genre qui a beaucoup gagné en respectabilité ces dernières années, il n'y a qu'à regarder les chiffres de vente, les articles de presse, le nombre de collections, pour constater que c'est un genre en vogue. Comment percevez-vous cette évolution ?

En ce qui concerne le jazz, moi je suis d'accord avec votre ami. Le bon côté, c'est qu'aujourd'hui, on peut tout se procurer, tout écouter, du bop, du dixieland et j'en passe... Pour ma part, je suis plus porté vers un jazz mélodique on dira, qu'il soit des années 50 ou d'aujourd'hui, avec Petrucciani, Aldo Romano, Eddy Louiss ou d'autres. Alors il faut passer un peu de temps à écouter ce qui se fait, ou ce qui se fait pas mais ce qu'on aime.

Pour ce qui est du polar, y a comme un quiproquo. Quand on regarde par exemple la liste des meilleurs ventes, on s'aperçoit que sur les 20 premières, il y a bon an mal an un livre ressortissant au genre noir. Pas mal d'américains bien-sûr, des scandinaves maintenant, et puis Fred Vargas qui arrive à se caser, un Guillaume Musso, Chattam... Seulement, ces auteurs là, hormis Vargas que je mets à part, sont répertoriés sous l'appellation « polar » mais ils font à vrai dire ce que j'appellerais du « thriller international » qui peut être lu partout dans le monde. Et qui sont conçus par des hommes de marketing et racontent toujours un peu les mêmes histoires, des enquêtes à n'en plus finir, des histoires de curés qui datent de Mathusalem, ... Avec Dan Brown d'ailleurs, le côté « sacré » a pénétré en force dans le polar, qui n'était à priori pas fait pour ça.

Ce sont des arbres qui masquent la forêt. Vous avez ces 10 livres toutes les semaines, avec souvent les mêmes auteurs. Derrière, on trouve des auteurs américains qui vendent pas mal, comme Ellroy ou Lehane ; et là déjà on est dans du costaud, et ce n'est plus du polar mais du roman noir, du grand roman noir. Et en dessous, y a tous les autres, des français, des italiens, des espagnols, qui vendent moins. Et tout à la fin, vous avez les... nouvellistes noirs, comme moi ! Qui vendent encore moins, et qui se situent juste avant les poètes !

En termes économiques, ces thrillers internationaux pèsent sacrément leur poids et du coup, la critique se dit « allez, le boulot a été fait , ça roule, ça se vend bien... » Mais c'est faux. Vous en avez 10 chaque semaine qui se vendent très bien mais les autres se vendent pas si bien que ça. Et chez les libraires, c'est un peu la même chose. Je suis passé à la FNAC des Halles hier, y a un rayon polar c'est n'importe quoi ! Ils alignent, vous savez, tous ces bouquins dont je viens de parler, plus les gens qui sont plus mauvais qu'eux mais qui font la même chose ! Vous avez un mur, comme ça, immense, avec tous ces livres à plat, des nullités affligeantes, parce que c'est de l'argent. Et ils se disent après tout, le polar ça marche, pourquoi on en profiterait pas, hein ?

Et tous les autres, qui font du roman noir, de la nouvelle, qui sont dans le constat social, qui ressemblent un peu à ce qui se faisait au départ, ce dont je parlais au début avec Hammett et d'autres, eh bien ceux-là faut aller les chercher...

Le fait est que c'est comme ça. Ce sont deux mondes qui de façon arbitraire ont été placés sous la même appellation, qui se côtoient vaguement mais qui n'ont rien à voir. Alors qui restera au bout du compte dans 30, 40, 50 ans quand on sera tous morts ? Je ne sais pas.

 

[public] Vous vivez de votre plume ?

Non, avant, j'avais un job, j'ai bossé 40 ans, comme tout le monde. Mais je peux peut-être répondre à la place de mes collègues. Ils font des ateliers d'écriture par exemple. Chose qui, personnellement, m'indiffère complètement : je ne vois pas pourquoi on va apprendre à des gens à écrire alors que déjà on est trop nombreux ! (hilare). Non, au-delà de ça, on peut se demander si c'est vraiment moral de laisser entendre à des gens, souvent des enfants, qu'ils sont des écrivains, qu'ils vont pouvoir y arriver. Enfin, ça me pose un problème. Bref, j'ai aussi des copains comme Caryl Ferey par exemple qui font de petites pièces pour France Culture. Ça paye bien. Et puis il y a aussi les résidences d'écrivains.

Bref, on est sans arrêt sur la route, la vie familiale est compliquée, c'est pas facile, et il faut un certain courage et beaucoup d'abnégation.

En tout cas, c'eut été une erreur pour quelqu'un comme moi, qui suis plutôt anxieux, mais pour des gens qu'ont la forme, pourquoi pas... Et puis en même temps, est-ce qu'on écrit plus parce qu'on a plus de temps ? J'en suis pas convaincu. J'ai pas le sentiment d 'écrire plus depuis que j'ai cessé mon travail. Et ce n'est pas le but de l'opération... et il faut aussi avoir envie d'écrire. Admettons que vous soyez écrivain à plein temps, le mythe total..., alors tous les matins en vous levant vous vous dites « Bon, va falloir que j'écrive » ! En tout cas, ça me gênerait d'avoir à me prouver à moi-même que je suis un écrivain. Je n'ai pas besoin de le prouver, je m'en fous.

 

Je vais m'arrêter ici et laisser la, parole au public, que je remercie au passage de s'être déplacé, et surtout par cette belle journée !

 

Je voudrais parler un peu de Barbès, qui occupe une grande place dans vos textes, avec une espèce d'effet d'attirance/répulsion Je voudrais savoir ce qui vous lie autant à Barbès.

J'ai habité plusieurs fois dans le 18ème arrondissement, que je connais bien. C'est un quartier qui produit de la fiction, comme on dit. C'est-à-dire qu'en se baladant dans les rues, on n'a pas à se prendre la tête pour savoir ce qu'on pourrait raconter, ce qu'on pourrait planter comme histoire... Tout est sous la main, en quelque sorte. Et puis je suis un écrivain très urbain, très parisien, je suis complètement quelqu'un de la ville. Et d'ailleurs, quand je voyage, je ne vais que dans des villes, j'ai horreur d'aller à la campagne. Le vert, tout ce vert... ça me fait mal au coeur !

Alors la répulsion, oui... Mais quand on est dans des quartiers avec de la misère, de l'immigration, de la drogue, de la violence, on ne sait pas trop comment en parler. On ne va pas être trop compassionnel, mais on ne peut pas non plus tout laisser passer. Donc j'essaye d'être un peu entre les deux, j'essaye d'être honnête.

 

Vos textes ont une dimension sociale, mais vous considérez-vous comme un écrivain engagé ?

Je pense que le fait de parler plutôt de Barbès que du 16ème arrondissement, c'est une façon de s'engager. Parler plutôt de musiciens dans la panade que de flics qui se portent bien, c'est être engagé aussi. J'ai aussi écrit beaucoup de nouvelles sur les sans-papiers, par exemple. Mais je ne me revendique pas pour autant comme un écrivain engagé.

 

On trouve des personnages qu'on n'a pas l'habitude de croiser tant que ça ailleurs...

C'est ça la forme d'engagement. Maintenant, je pars du principe qu'un livre n'est pas un tract politique. Alors je ne me mets pas d'un seul coup, au prétexte que je suis à Barbès, à parler de la condition lamentable dans laquelle sont laissées les prostituées de la rue Myrha ou d'ailleurs. J'écris des fictions qui se suffisent à elles-mêmes, au lecteur après de choisir son chemin, de prendre parti, de se faire son opinion. Mais je n'en dis pas plus qu'il ne faut ; je ne veux pas juger..

 

 

On finira donc sur ces mots. Merci beaucoup !

 

Un mot sur l'actualité éditoriale de Marc Villard :
Il fait partie des 19 auteurs ayant signé une nouvelle "rock et noire" dans le recueil
London calling, qui vient de paraître aux éditions Buchet-Chastel, un hommage à l'album éponyme des Clash.
Dans quelques mois sortira l'adaptation BD - par Jean-Philippe Peyraud - de sa novella
Bird.

Enfin, ceux qui se rendent au festival de Lamballe, le week-end prochain, auront l'occasion de le rencontrer.

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20 décembre 2008 6 20 /12 /décembre /2008 00:00

J'ai eu l'occasion il y a quelques semaines d'évoquer le dernier roman de Nicolas Michel, Corsika, une vraie bonne surprise, et un auteur qui m'était jusque-là inconnu ; raison de plus pour lui poser quelques questions...



Avant d’écrire des polars, vous avez publié trois romans chez Gallimard, dans la collection « blanche ». Comment êtes-vous passé au « noir » ?

Je ne pense pas pouvoir dire que je suis « passé au noir » : mon premier roman chez Gallimard, Un revenant, était beaucoup plus sombre que Naevi ou Corsika. Et s’il n’y avait pas de commissaire, il y avait néanmoins une intrigue entièrement construite dans la perspective d’une révélation finale. Seule la couverture était blanche ! De même pour Le Dernier voyage d’Emilie. En réalité, ce que je cherche à provoquer chez le lecteur, c’est un désir fort de « savoir la suite ». Peu importe la forme, polar ou roman « classique ». Mais pour répondre plus précisément à la question, je me souviens que l’intrigue de Naevi, mon premier polar, s’est imposée un jour où je cogitais dans une chambre d’hôtel, au cours de je ne sais plus quel voyage à l’étranger. Ce n’était pas une intention réfléchie de ma part. Seulement une histoire qui était soudain là et prenait la forme d’une enquête policière.

 

Sur le blog polar du journaliste Philippe Lemaire (Planète Polars), il est dit que Naevi serait une sorte de pastiche de polar. Corsika marque donc votre véritable entrée dans le genre ?

Naevi relève en effet un peu de la parodie – sans pour autant être une caricature. L’intrigue reste, je crois, crédible. Cela dit, pour être tout à fait honnête, je me suis beaucoup plus pris au jeu du polar avec Corsika, sans doute parce que les problématiques abordées sont plus actuelles et plus politiques (le colonialisme, le racisme, le grand banditisme, la Françafrique…). Sans doute aussi parce que j’y aborde un sujet que je n’avais cessé de contourner jusque là : l’Afrique.

 

Vous êtes journaliste à Jeune Afrique ; quelles sont vos prérogatives, votre champ d’action au sein de cette revue ?

J’écris principalement sur les trois pays d’Afrique que je connais un peu pour y avoir séjourné : l’Ouganda, le Kenya et l’Ethiopie. Mais aussi sur des sujets culturels liés à l’Afrique (littérature, arts plastiques…).

 

Vous connaissez bien ce continent, ce qui ressort particulièrement dans Corsika. Le lieu de l’action – l’Ouganda –, et l’intrigue qui tourne autour d’un trafic lié aux médicaments sont-ils directement inspirés de votre expérience professionnelle ?

Oui et non. J’ai habité en Ouganda pendant un peu plus d’un an, quand je faisais mon service civil comme coopérant au sein de l’Alliance Française de Kampala. C’est à ce moment que j’ai découvert l’Afrique. En rentrant en France, en 2001, j’ai commencé à travailler pour l’hebdomadaire Jeune Afrique et j’ai découvert une autre réalité africaine, plus politique. Ensuite, ma curiosité m’a poussé à creuser d’autres sujets liés au Continent noir – et que je n’aborde habituellement pas en tant que journaliste. La manière dont la France reste liée à ses anciennes colonies et la façon dont certaines anciennes colonies gardent contact avec la France m’intéresse particulièrement. L’Ouganda, bien entendu, était un protectorat britannique…

 

Votre roman, sur fond de Françafrique, dénonce aussi la corruption des régimes africains, l’implication du pouvoir politique français aussi, les trafics internationaux, le rôle obscur d’intermédiaires, sortes de néo-mercenaires ayant abandonné le treillis pour le costume trois-pièces…

Un tueur en série qui assassine huit jeunes femmes est vite considéré comme le pire monstre que l’on puisse imaginer. Un responsable politique qui s’achète un Hummer et se fait construire un palais climatisé alors que la plupart de ses concitoyens n’ont pas accès à l’eau potable est reçu avec tous les honneurs, tapis rouge, champagne, foie gras. Combien de victimes du choléra ? C’est plus que huit, franchement ! Et les corrompus ne valent pas mieux que les corrupteurs.

 

Le fait d’écrire un roman vous donne une certaine liberté dans la manière d’aborder ces thèmes. C’est une façon de dire et de dénoncer des choses que vous ne pouvez vous permettre dans un article de journal ?

Exactement.

 

On comprend aussi au fil du roman que la ressemblance avec des situations existantes ou ayant existé, comme on dit, ou avec des personnages réels (un dénommé « Pasqualini » ! fait une courte apparition dans votre roman…) n’est pas fortuite...

A vrai dire, personne ne croirait au roman que l’on écrirait en utilisant l’Affaire Elf ou l’Angolagate ! C’est tellement gros ! Pour être crédible, la fiction doit sans cesse minorer la réalité.

 

On trouve aussi dans Corsika de très belles pages sur l’Afrique, ses gens, ses rues, ses odeurs… Un continent qui semble plein d’énergie et de sensualité…

C’était très important pour moi de rendre hommage à l’Ouganda et aux Ougandais, à l’inventivité, la culture, la richesse de ces femmes et de ces hommes qui m’ont beaucoup appris. Quand un président ose dire que « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire », quand un réalisateur ose proposer à des milliers de gens un film bourré de contrevérités débiles sur un pays (Le cauchemar de Darwin, pour ne pas le nommer), et quand dans leur ensemble les médias ne veulent voir de l’Afrique que des « tribus au rites ancestraux » ou des massacres interethniques, ça donne envie de montrer autre chose. L’énergie vitale, la beauté… Sans bien sûr occulter une réalité parfois sordide.

 

Une chose qui m’a bien plu à la lecture de Corsika, c’est la construction du récit, avec cette alternance de points de vue et puis aussi cette entrée en matière africaine, qui démarre sur les chapeaux de roue si on peut dire…

Merci. Il y a une question, là ? Le premier chapitre est fondamental. J’ai eu du mal à l’aborder parce qu’une question me taraudait : puis-je me mettre dans la peau d’un Ougandais alors que je n’ai pas sa culture et que je suis un muzungu blanc comme un cachet d’aspirine ? J’ai trouvé la réponse, ce n’était pas si compliqué : un être humain est un être humain !

 

Dernière question : avez-vous un autre roman en préparation ? Plutôt « noir » ou « blanc » ?

Je viens d’en terminer un. Il est plutôt blanc, mais avec un ornithologue qui est un peu un enquêteur… A vrai dire, la distinction roman noir – roman blanc est à mon avis dépassée depuis longtemps, sauf du point de vue marketing… Je ne réfléchis qu’en termes d’histoires à raconter. Vous croyez qu’il faut choisir un camp ?


[Choisir un camp ? Mmmh, non... Mais la littérature policière a quand même des caractéristiques propres, non ?] 

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16 décembre 2008 2 16 /12 /décembre /2008 00:00

 

                                                                                  © Elyse Grynbaum

...

Justement, vous situez votre roman au printemps 17, c'est l'offensive Nivelle, un vrai carnage. Ce général sera remplacé juste après et il est resté comme un exemple d'incompétence, enfin même si c'est facile de dire cela avec le recul...

Il a sans doute agi comme on joue aujourd’hui aux jeux vidéo ou aux échecs, sauf que les pions étaient des petits soldats vivants. Des erreurs stratégiques absolument incroyables, une obstination à toute épreuve et le commandement suprême…ça produit ça... Une offensive stupide dans une guerre inutile.

 

On est très proches des combattants dans ce roman. Et vous cernez bien leur quotidien et la psychologie, leurs états d'âme, entre l'épuisement physique et moral, la camaraderie, le groupe qui agit comme ciment... Et vous apportez des éléments de réponse à la question « Mais comment ont-ils pu tenir le coup dans cet enfer ? ». Vous vous êtes beaucoup documenté ?

Pas spécialement. Les périodes historiques sur lesquelles j’écris sont des époques qui m'ont toujours intéressé. Les ressentis que j'en ai, la documentation, ce sont des choses que j'ai accumulées chez moi au fil des années. Après je vérifie, ma mémoire étant ce qu’elle est, il vaut mieux ne pas faire d’erreurs. Mais surtout j’aime bien me placer dans la situation des gens. Il se produit une sorte d’empathie… J’ai travaillé beaucoup sur des toiles. Notamment celles de peintres qui travaillaient pour le journal L’Illustration, et qu’on envoyait sur le front avec leur chevalet et leurs pinceaux.… J’ai trouvé étonnant de voir un peintre en train d’immortaliser des morts, si on peut dire… Quand je travaille sur peintures, j’ai une petite capacité médiumnique. Je finis par rentrer dans la toile, je m’imprègne de l’atmosphère et à partir de là, ça ne devient pas trop compliqué de ressentir ce que pouvaient ressentir les gens. Enfin… dans une certaine mesure, parce qu’on ne ressentira jamais à leur place, c’est évident. C’est aussi pour ça que j’ai pris parti de ne pas traiter des scènes de guerre sous formes de témoignages. Les combattants en parlent peu tant cela touche à l’indicible. Faire raconter par un soldat, de façon détaillée, l’horreur d’un combat, aurait sonné faux. J’ai préféré rythmer le récit de scènes narratives, comme une caméra recule du gros plan au travelling arrière sur une scène d’ensemble. On passe de l’individuel au collectif.

 

D’ailleurs vous pointez aussi la caméra sur l’arrière, loin des tranchées, et on se rend compte là qu’il y a un fossé grandissant entre la vie à l’arrière et le quotidien des combattants. Le Front semble être un autre pays…

Oui, il y a de ça. Surtout en 17 chez les soldats qui ont survécu et qui tiennent depuis trois ans. A l’arrière, la vie continue, même perturbée, chaotique, douloureuse, et ses préoccupations ne peuvent pas être celles des hommes directement confrontés à l’horreur. Quand ils rentraient, beaucoup de soldats en étaient déstabilisés, surtout quand ils avaient été privés de permission pendant longtemps.

 

Une forme de décalage s’installe…

Oui. Il y avait le cafard du front (sans vouloir dire de bêtise, je crois que ce mot est né là, justement). Puis l’excitation quand la permission arrivait, et puis pouf, subitement, la redescente… Comme une fête triste parce qu’il lui manque quelque chose.

 

Une incompréhension qui a duré bien après la fin de la guerre d’ailleurs...

Sur ce point, on peut faire un parallèle avec des guerres plus récentes. Celle de 40 avec la captivité, Hyvernaud a écrit là-dessus ou la guerre du Vietnam avec une situation radicalement différente (guerre extérieure, soldats stigmatisés…) De retour chez eux, les hommes n’avaient plus leur place. Un spécialiste me l’a confirmé: les soldats de 14/18 se sentaient souvent davantage « chez eux » avec leurs camarades de tranchées que dans leur propre foyer. Quand il y avait des grèves à l’arrière, contre l’augmentation du coût de la vie, des choses comme ça, ils ne comprenaient pas. Eux étaient confrontés à des questions essentielles qui touchaient à la mort, à la vie, et à leur survie.

 

Vous vous intéressez un peu au débat historiographique autour de cette guerre, qui produit beaucoup d’études parfois contradictoires ?

Un peu, de loin. Pour expliquer les poilus aient pu tenir comme ça dans les tranchées, on a longtemps insisté sur le patriotisme, puis on  les a victimisés en en faisant des moutons qu’on envoie au casse-pipe. C’est vrai, mais c’est bien plus complexe. Il y avait un esprit de groupe, on était là avec les copains, on ne voulait pas les laisser. Ca entre très fort en ligne de compte.

 

Tranchecaille se préoccupe du sort d’un seul homme, peut-être accusé à tort, alors qu’autour de lui on s’entretue à tour de bras et dque es centaines de soldats tombent tous les jours. Une façon de rester humain, malgré le carnage et l’horreur…

Pour l’autorité militaire, il s’agit d’un procès exemplaire, non de la pureté de la justice, mais au sens de l’exemple qu’il faut faire en coupant une tête. Pour le capitaine Duparc, en revanche, comme vous l’avez dit, la justice a un sens et doit être rendue dans tous les cas de figures. C’est une valeur à laquelle il s’accroche, qu’il ne faut pas abandonner, même dans les pires circonstances.

 

J’ai trouvé sympathique le clin d’œil à Bohman, ce personnage qu’on retrouvera quelques années plus tard dans Les brouillards de la Butte. A propos de ce livre justement, et des deux autres qui complètent la trilogie, ce qui m’a plu, hors le fait que vous mêlez habilement la fiction à des événements réels – l’épisode Sacco & Vanzetti, la Guerre d’Espagne, l’Occupation…-, c’est que vous évoquez cette époque et ce Paris populaire sans aucune nostalgie. On a l’impression de regarder des pages en noir et blanc mais certainement pas couleur sépia…

Ah non, je n’ai pas de nostalgie pour ce Paris-là. J’ai pour lui une grande tendresse, je l’aime beaucoup, il m’intéresse, mais « nostalgie » au sens où je regretterais l’époque dont je parle, non certainement pas. [intervention de la serveuse…ce sera 2 fromages blancs, merci !] D’abord parce qu’une ville doit vivre et donc changer au fil du temps, et puis aussi parce que les conditions de vie dans l’entre-deux guerre étaient, il faut le rappeler, infiniment plus dures qu’aujourd’hui. On y intégrait le monde du travail bien plus tôt, les conditions de travail étaient beaucoup plus pénibles, les acquis sociaux moins importants, l’accès à l’habitat plus compliqué, les logements vétustes, sans sanitaires, la durée de vie plus courte… Non, je ne suis absolument pas nostalgique de ce temps-là. Par contre je suis quelqu’un qui ne se coupe pas des racines parce qu’en « oubliant le passé, on est condamné à le revivre ». Et puis je suis très fidèle à la mémoire, qui est un de mes thèmes de prédilection.

 

Oui c’est quelque chose de très prégnant dans vos textes…

… non seulement la mienne mais celle des gens, les petites gens qui ont fait l’histoire tout autant que les autres. [la serveuse revient : il n’y a plus de fromages blancs ! C’est pas possible ! Vous dîtes ça pour rire ?! Patrick choisit finalement une tarte Tatin, un peu dépité…] …Oui, la mémoire… J’adore le cinéma de l’entre-deux-guerres, certains photographes…

 

Ça fleure bon les photos de Willy Ronis, les premiers Gabin ou les films d’Arletty…

Tout à fait, je me sens complètement à l’aise là-dedans. Après il faut faire la différence entre un intérêt sentimental ou culturel pour quelque chose, un climat dans lequel on se sent bien et les regrets. Des regrets, je n’en ai pas. J’aime beaucoup certains auteurs de cette époque, Eugène Dabit, par exemple, Poulaille et des tas d’autres qui avaient un rapport fort avec le monde ouvrier. Je me suis beaucoup baladé dans Paris, des coins sont encore très évocateurs du Paris de l’époque, il suffit d’ouvrir les yeux.

 

A propos de Boulevard des Branques : le roman se termine en 1941, Nestor est arrêté par les Allemands puis envoyé au Stalag. Un autre Nestor en sort dans 120, rue de la gare, le premier roman de Léo Malet avec Burma. La boucle est bouclée ?

J’ai fait une petite entorse historique, parce que le personnage qui se fait piquer dans les conditions de mon Nestor n’aurait pas été envoyé au stalag, mais en taule, enfin bon, ce n’est pas bien grave, c’est une façon de boucler la boucle…Mais Nestor va peut-être revenir sous forme d’un clin d’oeil. 2009 est l’année du centenaire de Léo Malet.

 

Les Brouillards de la butte remporte le Grand Prix de littérature policière en 2002. Ca change beaucoup de choses  pour un auteur ?

Oui, c’est important. Pour autant, il ne faut pas généraliser, des livres primés se sont ramassés. Les Brouillards a eu la chance de bénéficier d’un tir croisé de bonnes critiques. Je pense que la critique a été sensible au fait que le livre est un peu en dehors des clous, de la mode… Il n’est pas « sex, drug and rock’n’roll », ce n’est pas un thriller… Et puis il y a des critiques qui n’ont pas oublié Malet et Burma, le côté hommage du roman les a sans doute touchés Le bouche-à-oreille a suivi et le Prix est venu là-dessus. Le bandeau « Grand Prix… » sur le livre joue sur sa diffusion. Tout ça vous met une sacrée pression. Positive, bien sûr. Mais elle peut aussi être trop forte, il y a des auteurs qu’un prix a « plombés ».

 

Une question anecdotique : Belleville-Barcelone se déroule en 1938, à la veille de la Seconde Guerre Mondiale et en pleine Guerre d’Espagne ; Boulevard des Branques en 1940, pendant l’Occupation. Tandis que Les Brouillards de la butte est situé en 1926. Pourquoi cette année-là ?

Ah, je me suis embêté avec ça parce qu’en fait il ne s’est rien passé de vraiment notable en 26 ! Mais c’est l’année où Malet est monté à Paris. J’ai voulu être fidèle au projet qu’il avait eu et qu’il n’a jamais concrétisé : faire une jeunesse de Nestor Burma qui aurait emprunté des éléments de sa propre jeunesse. J’aurais préféré qu’il arrive à un autre moment, parce qu’effectivement, avec 1926, j’ai un peu ramé… Mais ça fait aussi partie du jeu.

 

Si ce n’est la condamnation de Sacco & Vanzetti, que vous évoquez dans le roman…

Ah oui, bien sûr il s’est quand même passé ça, hélas…

 

Vos romans reposent beaucoup sur la langue, les dialogues et notamment sur l’argot. C’est quelque chose qui vient de loin, ce goût pour l’argot et ces « mots marginaux » ?

Je n’ai pas été rechercher l’argot de l’époque, je me méfie des romans historiques où il ne manque pas un bouton de guêtre, où on les astique pour montrer qu’on sait combien il y en avait à l’époque… C’est hyper chiant, absolument pas intéressant.

Plus que l’argot, j’ai utilisé le parler populaire. L’argot est une langue faite pour ne pas être comprise. C’était la langue des truands, un des premiers argots, d’ailleurs, est celui des Coquillards. Villon a laissé des poèmes en langue d’Argot, ils sont incompréhensibles quand on n’a pas les clés. Cette langue était conçue ne pas être comprise du commun des mortels, et surtout pas de la police. Evidemment, la police s’y est mise très vite, les flics ne sont quand même pas idiots !… Et puis il y a eu des argots de métiers, comme celui des bouchers, le louchebem, qui n’était décryptable que par eux. L’argot des jeunes de banlieue fonctionne sur le même principe : être compris par un groupe, voire par la « cité », mais pas par l’extérieur. Il a une dimension  générationnelle : ne pas être entendus des plus vieux.

Si j’écrivais en argot seules certaines personnes pourraient me lire. Le langage populaire comporte des mots d’argot mais ils ont été assimilés et sont devenus compréhensibles. Je n’ai pas recherché les termes employés spécifiquement à l’époque, même si j’essaie de ne pas faire d’anachronismes. Certains termes, disparus aujourd’hui paraîtraient artificiels… comme un bouton de guêtre verni, quoi… J’emploie le langage populaire que j’ai entendu dans les années 50-60 quand j’étais môme. Ma grand-mère était teinturière, mon oncle inspecteur de police… Ce sont ces mots que j’utilise en gardant ceux qui me semblent vivants. Même quand j’écris un polar contemporain, comme Soleil noir, j’évite les mots tout neufs. C’est comme un jean, il faut le casser un peu avant de le porter  sinon on a l’air d’être dans ses fringues de premier communiant. Et puis on risque d’être vite démodé. Trois jours après, il est des mots nouveaux qui sont déjà passés à la décharge.

 

Vous évoquiez Soleil noir. C’est une approche très différente d’écrire un polar contemporain par rapport à un roman d’époque comme Tranchecaille ou votre trilogie ?

Oui, forcément. Lorsque j’écris sur une époque révolue, il y a une part de dépaysement que je ne retrouve pas dans un roman contemporain. En ce sens, oui, il m’est peut-être plus facile d’écrire ce genre de roman, par goût de m’y transporter. L’aujourd’hui... je suis dedans, voilà. Peut-être ai-je une crainte de dire des choses, aussi, sur cet aujourd’hui… J’y suis trop impliqué, je manque de recul. Et puis ce n’est pas forcément à moi de le faire, il y a des plus jeunes… En fait, je ne sais pas vraiment… Je ne pourrais pas trop répondre à cette question. Mais même dans Soleil noir, j’ai ressenti le besoin de faire des allers-retours avec le passé, puisque qu’une partie du récit se rapporte à l’immigration polonaise des années 30.

 

Vous avez aussi écrit des romans pour la jeunesse, notamment L’affaire Jules Bathias. C’est une respiration dans le travail d’écriture ? Et est-ce des travaux de commande ?

Non, je prends peu de commandes - à part quelques nouvelles pour des amis ou des choses qui m’intéressent vraiment - , par manque de temps. Je pensais que je serais incapable d’écrire un roman pour la jeunesse, donc j’ai voulu essayer avec Le voyage de Phil. Après, je me suis dit « Plus jamais ça, c’est trop difficile ! ». Mais effectivement, après la trilogie, j’ai eu besoin d’une respiration. Je voulais revenir au contemporain mais je n’arrivais pas à m’embarquer sur autre chose que de l’historique. Alors il y a eu L’affaire Jules Bathias, qui fait des allers-retours entre notre époque et la guerre de 14. Ca m’a permis d’avoir à la fois un pied dans le passé et un dans le présent.

 

Une dernière chose : vous indiquez sur votre site un projet de recueil collectif, avec des nouvelles de Dominique Manotti, Didier Daeninckx, Abdelkader Djemaï… Vous pouvez nous en dire un peu plus ?

Il doit sortir au début de l’année. Il s’agit d’un recueil sur la ville de Montreuil (93) qui a déjà édité plusieurs ouvrages en lien à la fois avec son histoire sociale ou industrielle et la création littéraire contemporaine. Les livres sont beaux avec une iconographie assez riche… Et il y a toujours le fil conducteur de la mémoire sociale.

 

La mémoire sociale… eh bien la boucle est bouclée, on peut finir là-dessus… Merci Patrick Pécherot.



J'éteins le dictaphone, vérifie qu'il a bien fonctionné (ouf, c'est le cas !). Un thé, un café. On discute de choses et d'autres... le festival de Montigny, les collègues du polar, Daeninckx en tête, le recueil de nouvelles sur Paris (Paris noir) publié aux Etats-Unis et des difficultés de traduction....
En partant, Patrick laisse
Boulevard des Branques à la patronne, qui a déjà lu les autres (la relation Nes-Yvette a l'air de beaucoup lui plaire). En sortant, il remarque, sur la vitrine du restaurant, une affiche présentant le dernier concert (jazz & blues) de Guy Marchand. Ah, dommage, c'est déjà passé... Tant pis. Fait demi-tour, pousse la porte, demande quelque chose à la patronne qui hoche la tête, puis il ressort l'affiche roulée sous le bras. Guy Marchand, Nestor Burma. On y revient toujours !

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15 décembre 2008 1 15 /12 /décembre /2008 00:00

Je retrouve l'auteur de Tranchecaille Boulevard de la Villette, dans le XIXème - quand on arrive en métro, un peu avant avant Stalingrad, on aperçoit le Sacré-Coeur, je repense aux Brouillards de la butte, à Nes et à l'agence Bohman, qui se trouve non loin d'ici. Patrick Pécherot connait un p'tit resto, à deux pas, y vient souvent. Salue la patronne. Ambiance sympathique, radio réglée sur une station jazzy. On s'installe, formule midi. C'est parti.

                                                                                © Elyse Grynbaum

Patrick Pécherot, vous avez travaillé dans le « social » et vous êtes journaliste pour la CFDT. Ca consiste en quoi exactement ?

J'ai été rédacteur en chef de l'hebdomadaire de la CFDT, Syndicalisme hebdo. J'ai arrêté car ça me prenait beaucoup trop par rapport à mon écriture personnelle. Durant  le  temps que j'ai été rédac'chef, je n’ai quasiment pas écrit pour moi. J’ai pensé qu’il fallait faire un choix : l’hebdo ou les bouquins. J’ai hésité un certain temps et j'ai décidé d’abandonner le journal. Aujourd'hui je m'occupe d'un mensuel de la CFDT qui couvre - vous saurez tout - les champs de la protection sociale, du travail et de l'emploi. La périodicité me permet d'aménager mon temps. Et puis j'ai la chance d'être dans une organisation où mes activités littéraires sont perçues comme une forme de reconnaissance collective. C’est le côté « auteur de la maison ». Une dimension sympa.

 

A la lecture de vos romans, notamment la « trilogie de l'entre-deux guerres », je vais l'appeler comme ça (Les Brouillards de la Butte, Belleville-Barcelone, Boulevard des Branques), on n'est pas vraiment étonné que vous travailliez dans le social. Vous parlez beaucoup des aspects sociaux de cette époque, notamment les luttes syndicales, le Front populaire...

Chaque auteur travaille avec son vécu. J'ai arrêté mes études en seconde, après ça été le monde du travail. Quand j'ai été embauché à la Sécurité sociale, je me suis syndiqué, j’ai milité dans mon entreprise, puis j’ai pris d’autres responsabilités. Ca fait partie de ma culture et ça a aussi été mon école. Il est logique que j’y trouve une part de mes inspirations.

 

L'écriture, c'est un prolongement de votre métier ?

Non, simplement on est formé par un certain nombre de choses, il est logique d’y puiser ensuite une partie de son inspiration. Elle vient de son trajet personnel, affectif, social, intellectuel, professionnel... Je suis content d'avoir ce parcours, parce qu’on s'enferme vite dans l'écriture. Il y a des auteurs - qui par ailleurs peuvent écrire de bons bouquins, avoir pignon sur rue, etc... - qui parlent de choses qu'ils voient de loin, comme on descend de sa tour voir les gens d'en bas. Ca fausse un peu la vision. Voilà, moi je reste en bas, j'aime bien...

 

La « France d'en bas », quoi...

Expression à la con ! (rires)

 

Vous avez écrit un article pour Sciences Humaines, intitulé « Le polar, miroir du social » ; la dimension sociale du polar, c'est important pour vous.

Oui, c'est ce qui m'intéresse. Je me réclame d'une filiation d'auteurs qui sont sur la même ligne. Qu'ils l'aient choisi comme mon petit camarade Didier Daeninckx, ou qu'ils l'aient fait plus en creux comme certains des les auteurs qui sont à l'origine du genre…. On n’a rien inventé, dès le départ le polar, enfin le roman noir, aux Etats-Unis, a été marqué par le social, même si cette thématique n’était pas abordée directement. Deux des pères du genre [Dashiell Hammett et Raymond Chandler] ont commencé par se taper la guerre 14…
 
 

Vous en parlez sur votre site d'ailleurs, vous vous posez la question de savoir si sans la Grande Guerre et les tranchées, on aurait eu le roman noir tel qu'on le connaît aujourd'hui.

Oui. Surtout qu'à leur retour ils ont trouvé une société américaine en pleine décomposition. Il y a eu la crise, la prohibition, rien de tel pour encourager le pourrissement d'une société que d'interdire un truc comme l'alcool. Corruption de la police, d'une partie de la magistrature, gonflement des réseaux mafieux...  Les auteurs d’alors ont été confrontés à ces problèmes. [à point nommé, un vieil air de jazz, trompette en avant, vient souligner ses mots] Quand on lit les bouquins de Chandler, d'Hammett, de Thompson, de Goodis… On y trouve des photographies de la société américaine, le social est très présent. Quand dans Moisson rouge, Hammett décrit l'uniforme d’un flic de Poisonville, il brosse, dès le début du bouquin, le tableau de la corruption dans la police. Un thème éminemment social et politique.  En France beaucoup d'auteurs se réclament des écrivains du XIXème siècle qui affrontaient directement la question sociale : Emile Zola, Eugène Sue, Maupassant,  Hugo. En l'occurrence Hugo n'était pas un naturaliste, mais enfin bon...

 

Vous voyez des héritiers parmi les écrivains français actuels ? Par exemple, j'ai l'impression qu'on ne trouve pas en France comme c'est le cas aux Etats-Unis des livres qui traitent directement du monde ouvrier et qui en décrivent les rouages...

En France, Jean Amila a fait d’emblée la jonction entre la littérature prolétarienne et la littérature noire. Il a transposé dans le monde du noir des problématiques qu'ils développait quand il écrivait dans la « blanche » sous le nom de Jean Meckert, notamment les difficultés de rapports et de communication entre des individus qui ne sont pas de la même classe sociale. Cela a été un fil rouge de ses bouquins, même si on n'y trouve pas de descriptions très précises du monde ouvrier. Plus près, Didier Daeninckx a abordé ces questions de front. Ou Dominique Manotti avec Sombre sentier et dernièrement Lorraine connection. Il y en a d’autres. Un qui me vient immédiatement à l'esprit, c'est Nan Aurousseau avec Bleu de chauffe, c’est à la fois un livre d'une écriture remarquable, tendre et drôle, et qui traite d’un monde ouvrier dont on parle peu : celui des PME. On résume souvent le monde du travail à ce qui a fait sa mythologie : les grosses usines, les bastions, 36, les gars, le combats durs,  les gueuloirs, etc. Il s’est diversifié, féminisé, il passe à travers une multitude de PME, de TPE…

 

Le problème, c'est peut-être que le monde ouvrier semble être devenu « invisible ». On a l'impression qu'il n'y a plus d'ouvriers quand on regarde les informations, enfin dans les grands médias en tout cas...

Oui, mais de son côté, le salariat a bougé. Le modèle dominant n'est plus l'ouvrier tel qu'on le concevait à l’époque des grosses concentrations industrielles. De nouvelles catégories sont apparues. Ce ne sont pas forcément des « prolétaires » au sens où ils ne produisent pas de biens, mais des services. La figure dominante du salariat, ce n'est plus le prolo de chez Renault, même s'il existe toujours. On est très souvent polarisé sur cette image mythique, y compris moi, c'est le Gabin du Jour se lève. Du coup, on oublie un peu les gens qui sont moins visibles parce que plus atomisés, moins organisés collectivement, soumis à des fermetures de boîtes qui ne font pas la une des médias car ce sont de petites boîtes où il n'y a même pas de plan social mais des licenciements secs, etc. Le salariat aujourd'hui, c'est aussi la fille qui travaille chez ED, le type qui vient vous livrer votre pizza, l'auxiliaire de vie qui ne fait pas parler d’elle mais qui va s'occuper de votre grand-mère dépendante…

 

Vous vous situez  dans cette lignée d'auteurs qui explorent les chausse-trappes de l'histoire. Vous avez cité Amila, Daeninckx... Ce sont vraiment des influences majeures.

Oui, et il y en a d'autres. Dans la mesure où j'ai une culture d'autodidacte, j'en découvre tous les jours. Mais Amila et Daeninckx, oui, bien sûr. Je n’aurais pas écrit ce que j'ai écrit si je ne les avais pas lus. Je citerai aussi Léo Malet, évidemment. Il n’est pas pour rien dans mon succès de librairie. Malet, c'est le côté populaire, roman-feuilleton, mystères de Paris, poésie surréaliste et gouaille qui font partie de moi. Je l’ai découvert quand des gens comme Phil Cazoar, Jean-Patrick Manchette ou Jean-François Vilar l’ont  fait redécouvrir au début des années 80. Et puis il y a aussi des américains dans mes influences... Chandler, Hammett, Brautigan et Crumley, beaucoup.

 

J'ai lu que votre attachée de presse vous reprochait de n'aimer que les morts !

Christine dit pire que ça : « Patrick, tu ne fréquentes que des morts ».

 

Il doit bien y avoir des auteurs vivants que vous appréciez ? Bon, Crumley est mort récemment...

Ah oui, mais ça c'est pas de ma faute ! C’est vrai, j'aime bien les morts... et puis comme j'ai pas mal de trous dans ma culture, il y a des auteurs que je découvre longtemps après les autres. Je me dis qu'avec les vivants, j'ai le temps. Tandis que les morts, il faut vite les rattraper parce qu'ils tombent parfois rapidement dans l'oubli. Mais je lis aussi des vivants ! Rassurez vous, Didier n’a pas l'intention de passer l'arme à gauche ! J’adore Ken Bruen. Dernièrement j'ai découvert un petit jeune, Antoine Chainas. Son Versus m'a assez impressionné.

 

On va parler un peu de Tranchecaille, qui vient de paraître. Pourquoi écrire un polar sur la Guerre 14-18, je suppose que ce n'est pas pour l'aspect commémoratif ?

Non, même si, tant qu'à faire, je me suis dit que j'allais l'écrire pour le 90ème anniversaire de l’armistice... C'est un sujet que je porte depuis longtemps. Je l'avais abordé par la bande avec Les brouillards de la Butte - dont une partie de l'intrigue trouve son origine dans la guerre de 14 - et plus frontalement avec un roman pour la jeunesse : L'affaire Jules Bathias...

 

… où vous abordez déjà les thèmes des mutineries, des fusillés pour l'exemple, à travers le regard d'un enfant sur l'histoire de son arrière grand-père et plus généralement sur le phénomène de la guerre...

Ca fait aussi partie de mon parcours. Dans ma famille, j’appartiens à la première génération qui n’a pas connu de guerre. Mes deux grands-pères ont fait 14, mon père celle de 40, mes cousins les guerres coloniales... Dieu merci, depuis il y a eu la décolonisation et l'Europe... Quand j'étais jeune, j’ai milité dans les milieux pacifistes. J’y ai côtoyé des gens qui faisaient partie de l'ancienne génération et qui avaient été très marqués par la guerre de 14. Elle a façonné toute une génération, toute une mentalité. La seconde guerre mondiale plonge une partie de ses racines dans les suites de 14… Sur le plan géostratégique, il en reste des pans qui font la une de l'actualité, la question Kurde par exemple, qui remonte aux traités qui ont « soldé » l’hécatombe. C'est quelque chose qui a toujours été présent pour moi, cette guerre...

 

… qu'on peut considérer comme la matrice la XXème siècle.

Même sur le plan culturel. Des choses très fortes en sont sorties. On ne peint plus pareil quand on a vu les tranchées, on n'écrit plus, on ne compose plus de la musique de la même façon sans doute.

 

Je reviens à Amila et Daeninckx, qui ont écrit des romans ayant aussi pour cadre cette guerre, que ce soit Le boucher des Hurlus ou Le der des Ders.  Quand vous commencez à écrire Tranchecaille, vous les sentez penchés votre épaule ? N'est-ce pas un peu intimidant ?

Non, pas intimidant. Je pouvais me dire « pourquoi écrire un livre sur 14 puisqu'il y en a de si beaux ? » mais bon... Un musicien qui compose un requiem, va-t-il se dire « non, il y en a déjà eu tellement et de magnifiques » ? A ce niveau là, ça ne représente pas une pression. Plutôt une émulation saine, dans le genre : « il faut que je fasse un peu honneur aux gens dont je me réclame ».

 

Je vous rassure, c'est le cas ! Alors ce qui m'a interpellé en premier, c'est la l'architecture du récit, en forme de mosaïque, chaque voix venant éclairer le fil des événements et la personnalité du soldat Jonas. Vos romans, jusque-là, suivaient plutôt un rythme linéaire...

J'aime bien me renouveler, me lancer des petits défis parce que j'ai une crainte, c'est de me redire. C'est d'ailleurs pour cette raison que j'ai décidé que les aventures de mon Nestor s’arrêteraient après la trilogie. Et puis, je voulais traiter de la fatigue humaine. Il y a eu beaucoup de romans magnifiques sur la guerre de 14, mais ce thème a été moins abordé que d'autres. Il m'a semblé intéressant que des voix différentes expriment chacune à leur façon une facette de cette fatigue.

 

Oui, c'est quelque chose de très bien rendu. On a ces témoins qui se succèdent devant le capitaine chargé de défendre Jonas, les camarades de tranchées, les gradés, des personnages de l'« arrière »... Ils ont chacun leur vocabulaire, leur façon de s'exprimer, ce qui rend très vivant ce roman justement...

Eh bien, merci, c'est ce que j'ai essayé de faire. Faire entendre un petit concerto à plusieurs voix dont la tonalité est la fatigue. On ne l'exprime pas de la même façon, selon qu'on est un gradé ou un paysan du Languedoc. Et puis ces différentes voix permettent que chacun donne sa vision de la guerre et de Jonas, le personnage central, l’accusé, qui est pour le moins ambigu. J'ai voulu faire quelque chose de gris pour...

 

… pour ne pas dire : les gradés tous pourris, les soldats tous braves...

Voilà. C'est une image d'Epinal, même si effectivement le haut commandement était au chaud dans ses bureaux. Mais là en l'occurrence je ne traite pas de cela.

 

 

La suite demain...!

 

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18 octobre 2008 6 18 /10 /octobre /2008 00:00

Massimo Carlotto est l’un des grands écrivains italiens de roman noirs. Ses polars, véritables radiographies de l’Italie contemporaine, décortiquent et dénoncent sans répit la corruption, l’injustice sociale, la violence endémique et les connexions entre le pouvoir politique et les mafias.
Carlotto a un parcours pour le moins agité : membre de Lotta Continua, un groupe d’extrême-gauche, dans les années 70, il est accusé et condamné pour meurtre, avant d'être gracié en 1993, après avoir connu la prison et la cavale. L'année suivante, il publie son premier roman.

En France vient de paraître Padana City (titre original : Nordeste) chez Métailié, ainsi qu’une réédition en poche de L’immense obscurité de la mort (Points Roman noir).

 

                                                                                  ©Daniela Zedda


Vous avez écrit Nordeste avec le scénariste Marco Videtta. Comment est née cette collaboration ?


J’aime écrire à 4 mains. Je trouve qu’il est important d’unir les « forces » quand il s’agit d’affronter des enquêtes longues et complexes qui servent de base pour l’écriture d’un roman. En outre, j’avais besoin d’affronter le thème du Nord-Est avec un regard différent et détaché comme peut l’être celui d’un napolitain. Un long voyage à travers le territoire a mis en évidence les conditions d’une confrontation sur des thèmes divers. Enfin, pour l’écriture, il a été utile de mettre en commun le point de vue d’écrivain avec celui d’un scénariste, cela a donné plus de « légèreté » à la narration.

 

Nordeste est un polar très ancré dans la réalité et l’actualité italienne – je pense par exemple à la situation des déchets à Naples. Vous abordez les nouvelles mafias de l’Est, leurs liens avec le pouvoir économique, la corruption des élites, la relative impuissance des pouvoirs publics. La situation est-elle vraiment aussi alarmante ?

Malheureusement oui. L’Italie est un pays accablé par la corruption et la criminalité. Il n’existe pas un seul secteur de la société italienne qui ne soit pas sujet à des intentions malsaines. Et Nordest démontre comment la situation se dégrade continuellement. Dans le roman, nous avons anticipé quelques scandales, comme celui des déchets à Naples, qui se sont ponctuellement avérés. Par ailleurs, on assiste au spectacle indécent du monde politique qui s’attaque à la micro-criminalité pour distraire et désinformer l’opinion publique pendant que pouvoir et contre-pouvoir criminel agissent, imperturbables.

 

Pourquoi avoir situé le roman en « Padanie », cette région du nord-est italien ?

Parce que l’alliance entre l’économie légale et illégale, qui a été à la base de la fortune économique de la région, l’a transformée en plus grand laboratoire criminel de l’Europe, où se développe la nouvelle criminalité, fille de la mondialisation et de la descente dans les rues de la corruption des secteurs importants de l’entreprise, de la finance et de la politique.

 

Arriverdeci amore, que vous avez écrit il y a quelques années, traitait déjà des imbrications entre le pouvoir économique et politique et les organisations mafieuses. On a l’impression que les choses ne s’améliorent pas…

En effet. Elles sont devenues un système. L’Italie s’est perdue entre les différentes discordes et chacune d’elles à ses propres liaisons dans les environnements dit "propres".

 

Comment les italiens appréhendent-ils ces problèmes – l’ecomafia, la corruption, la main mise des mafias sur des pans entiers de l’économie… ? Avec colère, résignation, indifférence ?

En ce moment, les Italiens sont concentrés sur tout autre chose, dans le sens que les bombardements des médias les ont troublé et ils pensent plus aux gitans et aux roumains qu’aux mafiosos dont on parle beaucoup moins dans la presse.

 

Dans Nordeste, nous voyons une ville de province sous la coupe de deux grandes familles, qui exercent et se transmettent le pouvoir et l’argent de génération en génération. Vous décrivez quasiment un système féodal !

Il est sans aucun doute féodal du moins sur le plan économique. A la différence des villes, les campagnes sont encore fermement aux mains de quelques familles. Comme au 19e siècle, elles régentent le pouvoir économique et politique même si elles doivent rendre des comptes avec une réelle productivité, diffuse, faite de nombreuses petites réalités qui réussissent de toute façon à commander. Il suffit de voir les noms qui composent les dirigeants des diverses associations des industriels et chercher leurs parents dans les conseils d’administration des banques et des institutions publiques.

 

A propos : la réélection de Silvio Berlusconi comme Président du Conseil, en avril dernier, a beaucoup étonné en France (bien qu’on n’ait pas vraiment de leçons à donner en terme de santé démocratique…), et on a du mal à se l’expliquer, vous n’auriez pas un indice ?!

Le « Berlusconisme » est devenu un corps social autoritaire, parallèle aux classes sociales en mesure d’avoir des privilèges et de tromper de larges pans de la population. Avoir le contrôle des télévisions le permet et l’aide.

 

Dans une interview donnée au site internet Evene en 2006, vous regrettiez le fait que « l’Italie est un pays où il n’y a plus de journalisme d’investigation ». Vous avez dû apprécier le travail de votre compatriote Roberto Saviano, dont le livre Gomorra remporte un vif succès ?

Certainement, le succès de Saviano est important mais il n’a, en aucun cas, amélioré la situation… Aujourd’hui personne ne fait plus de journalisme d’investigation car aucun journaliste ne peut le faire sans mettre dans l’embarras le monde politique déjà présent dans chaque scandale.

 

Gomorra semble avoir un impact très fort en Italie, à tel point que son auteur est sous protection policière*. Et je me demande pourquoi un roman, quand il décrit et dénonce les mêmes choses, n’a pas le même impact. En fait, le roman est un instrument extraordinaire pour raconter la réalité mais on dirait que le prisme de la fiction désamorce la charge que contient le livre. Qu’en pensez-vous ?

Le roman a indubitablement des limites et ne peut pas se substituer totalement au journalisme, néanmoins il a le grand mérite d’avoir un point de vue plus ample et plus approfondi. Et il est également le seul mode pour ne pas être censuré. Le lecteur italien comprend parfaitement les dénonciations des auteurs. Le problème est que rien en ce moment n’est en mesure de secouer les Italiens. Les auteurs « résistent » en attendant des temps meilleurs.

 

Vos romans donnent à voir, de manière frontale, les problèmes et les difficultés que traverse l’Italie. Vous considérez-vous comme un écrivain engagé ?

Oui, absolument. Mon travail est de raconter l’Italie d’aujourd’hui, la pire, celle qui détruit, dans un mode irrémédiable, ce pays, en lui interdisant de progresser et de devenir civilisé et propre. Dans ce sens, je suis et je me revendique comme un écrivain engagé.

 

On a dû vous poser cette question mille fois, mais quelles sont vos influences littéraires ?

Françaises surtout et sud-américaines. Concernant le roman policier, je suis cependant, le fils de Loriano Macchiavelli, lequel m’a enseigné la possibilité de pouvoir écrire des romans ancrés dans la province italienne.

 

Alessandro Perissinotto, Piergiorgio Di Cara, Loriano Macchiavelli… et j’en passe. Le polar italien est en pleine forme ! A quoi attribuez-vous cette bonne santé ? Y-a-t-il selon vous un quelconque effet générationnel ?

Sans aucun doute la génération des années 70 s’est dédiée à l’écriture et à la lecture du polar mais il est également vrai que les lecteurs ont compris que s’ils veulent s’informer sur la part obscure de ce pays ils doivent lire nos romans.

 

Plus globalement, comment est perçu le genre policier en Italie ?

Bien. Il se vend, il est publié, il fait parler. Certains moins que d’autres. Dans un certain sens, quelques écrivains ont choisi la voie plus simple du pur roman à suspens, d’autres ont pris celle plus difficile de l’enquête et de la dénonciation.

 

Une dernière question : vous travaillez sur un nouveau roman actuellement ? Vous pouvez nous en parler un peu ou c’est trop tôt ?

Le 12 novembre prochain parait Pedras de Fogu, roman sur la pollution liée à la guerre et les affaires de plusieurs millions liées à la privatisation de la guerre et de la sécurité. Une enquête particulièrement longue et difficile. A part moi, ce roman a été écrit en collaboration avec 9 auteurs qui se sont réunis sous le sigle « Mama Sabot ». (plus d'infos sur le site de l'auteur, ainsi qu'une vidéo)


Un grand merci à Mélanie Di Silvestro pour la traduction !


* Roberto Saviano a annoncé qu'il allait s'exiler, suite à de nouvelles menaces de mort de la mafia napolitaine (Libération, 16/10/08).

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20 juin 2008 5 20 /06 /juin /2008 15:22

Si les polars d'Yvonne Besson font le bonheur d'un petit groupe d'amateurs, ils n'ont pas encore passé le Cap du Grand Public ni la Ligne de l'Engouement Médiatique. C'est bien dommage.

Yvonne Besson a quatre romans à son actif (publiés entre 1998 et 2004), ayant pour cadre (sauf Doubles dames contre la mort
) une petite ville de la côte normande, qu'on reconnait comme étant Dieppe, où elle vit elle-même depuis des années. 
Tous ses romans mettent en scène la jeune inspectrice Carole Riou, un personnage attachant et réaliste : pas du tout le flic superpuissant ou complètement névrosé qu'on nous sert (trop) souvent mais une personne simple et équilibrée, qu'on imagine volontiers comme voisine de palier !
Si ses romans entretiennent savamment le suspense, ce qui intéresse surtout Yvonne Besson ce sont les ressorts de l'enquête, les motivations du crime, plutôt que l'identité de l'assassin ou la résolution du mystère. 

La nuit des autres
est la seconde enquête de Carole Riou, confrontée cette fois à plusieurs meurtres ayant tous un lien avec Aubin Corbier, l'illustre (et défunt) écrivain local dont une association promeut l'oeuvre. Tous les indices accusent le libraire du coin, qui est aussi le fils de l'écrivain. Un coupable un peu trop idéal pour la jeune enquêtrice. Malgré la pression hiérarchique, elle décide d'explorer d'autres pistes, qui la mènent toutes à de vieilles rancunes et au poids douloureux de secret familiaux.

La nuit des autres est réédité ce mois-ci dans la collection Pocket.Policier. L'occasion de poser quelques questions à Yvonne Besson.



Comment êtes-vous venue à l'écriture, et notamment au polar ?

A la question quand ? Je répondrais : tard. Comment ? Je n’en sais trop rien. J’ai écrit mon premier « roman » policier à sept ans (dix pages !) Ensuite,  la tentation de l’écriture m’a hantée pendant  plus de quarante ans sans être assouvie (paresse ou manque de temps ?) et puis un jour j’ai décidé de prendre une année sabbatique et de me prouver que je pouvais le faire. Ça a marché, j’ai écrit Meurtres à l’antique.

Le polar s’est imposé. Sans doute d’abord parce que j’aime construire des intrigues un peu comme un problème d’algèbre, et puis je ne me sentais pas vraiment capable d’écrire autre chose !

 

Un professeur ("une professeure" ?) de Lettres Classiques accro au polar et qui en écrit elle-même ?! Même si le genre a gagné en respectabilité, l'association est loin d'être évidente, non ?

Plutôt « un professeur », cette féminisation artificielle ne me convient pas vraiment !! D’ailleurs, s’il faut vraiment  féminiser, « professeuse » serait plus judicieux, mais affreux !

Je ne me suis jamais posé cette question !! Je n’aime ni les hiérarchies ni les classifications, en fait. Je lis de tout. Il y a de très bons polars et de très mauvais romans de littérature dite « blanche », non ?

Vos romans - avec cette façon d'étudier un milieu social à travers une enqûete policière - me font penser à ceux de Ruth Rendell ou P.D. James (sans la corvée du thé et des manoirs cossus...). Comparaison flatteuse ou hors de propos ?

Flatteuse, sans doute, mais pas du tout hors de propos. Quand j’ai commencé à écrire, j’avais vraiment dans l’idée de remplir un créneau manquant dans la littérature policière française, le « procédural » à l’anglaise. Avec, bien sûr, la peinture la plus juste possible d’une société provinciale bien hexagonale (j’ai choisi la province, justement, pour me démarquer du « noir » à la française qui est beaucoup plus ancré dans les grandes villes.)

Quels sont vos goûts littéraires ? Et question polar, plutôt
police procédural que roman noir ?

Mes goûts sont très éclectiques : je relis régulièrement les « classiques », beaucoup les romanciers du 19ème, mais aussi Voltaire ou Diderot et les grands romanciers russes. Mes auteurs préférés (je ne dis pas « auteures » !) sont toutefois Jane Austen, les sœurs Brontë et Virginia Woolf. Que des femmes, et que des Anglaises. Faut que je me fasse psychanalyser, non ?? J’adore aussi Louis Guilloux, comme vous devez le savoir ! Le Sang noir est pour moi un des plus grands romans du 20ème siècle. Et Borges. En contemporain, surtout des étrangers (hispanophones, américains, anglais entre autres). Mon auteur vivant fétiche est un Barcelonais, Enrique Vila-Matas, digne descendant de Borges !

Pour le « procédural », je crois que j’ai déjà répondu. Mais je ne crache pas sur le « noir » !

Vos romans décrivent très bien le déroulement d'une enquête policière et les arcanes de l'institution judiciaire. Vous avez des "indics", vous vous documentez beaucoup ?

Je me suis renseignée auprès de gens compétents, oui. Mais peu, finalement. On m’a d’ailleurs signalé des erreurs de procédure. Mais je m’en moque un peu, cela ne me semble pas très important de coller à la réalité.

Votre personnage fétiche, l'inspectrice Carole Riou, est présente dans tous vos romans ; le choix d'un personnage récurrent est-il longuement réfléchi ou s'est-il imposé naturellement ?

C’était indispensable, dans la mesure où je me plaçais dans la tradition anglaise. Donc, on peut dire que ça s’est imposé.

Parlez-nous un peu de Carole Riou…

Elle a grandi à Dinard. Comme moi. Elle fume et aime bien boire un coup et c’est une révoltée qui a le cœur à gauche. Comme moi. La ressemblance s’arrête là ! Elle  est beaucoup plus jeune et beaucoup plus mince que moi !

Comme Carole Riou, vos personnages secondaires sont particulièrement fouillés et crédibles ; vous servez-vous de "modèles" parmi votre entourage, ou sont-ils complètement imaginaires ?

A quelques exceptions près, ils sont imaginaires. Mais je pense qu’on est, malgré soi, imprégné de ce qu’on connaît, non ? D’ailleurs, cela m’a valu quelques inimitiés : des gens qui ont cru se reconnaître alors que je n’avais pas du tout pensé à eux !!!

Vos romans ont pour cadre la ville balnéaire de "Marville", qu'on reconnaît rapidement comme étant Dieppe, où vous vivez et avez enseigné de nombreuses années. Pourquoi ce "pseudo" ?

Tout bêtement parce que le fait que la ville soit Marville et non Dieppe me laissait une grande liberté de création. Je pouvais à ma guise inventer des maisons, transformer des quartiers, imaginer des notables corrompus sans trop de risques !! Dans le troisième [Doubles dames contre la mort], mon éditeur a insisté pour que la ville soit vraiment Dinard, et je me suis sentie parfois un peu ligotée par le réel !

Sortons un peu du polar : vous avez postfacé un roman de l'écrivain Louis Guilloux (
Labyrinthe), parlez-nous un peu de cet auteur un peu oublié aujourd'hui...

J’ai déjà évoqué Le Sang noir. Je pourrais parler indéfiniment de Guilloux. Le fait qu’il soit peu à peu oublié, qu’il n’ait jamais été vraiment reconnu est une des grandes injustices de la littérature. J’espère qu’un jour, il prendra sa place dans le panthéon des grands.

Enfin, je ne peux pas m'empêcher de vous demander si vous avez un cinquième roman en préparation ?

Joker. C’est dur de m’y remettre, mais j’essaie !



Vous pouvez retrouver Yvonne Besson sur son site !

 

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Published by jeanjean - dans entretiens
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7 avril 2008 1 07 /04 /avril /2008 00:00
Après avoir lu La Cote 512, un polar historique se déroulant durant la Grande Guerre, j'ai eu envie d'en savoir un peu plus sur l'auteur, qui a gentiment accepté de répondre à quelques questions...


Thierry Bourcy a plusieurs cordes à son arc : réalisateur, scénariste, écrivain... Il a pourtant commencer à travailler à... l'hôpital psychiatrique de Vannes, après un DESS de psycho-pathologie, jusqu'à sa rencontre avec le scénariste Bernard Revon. Il commence alors une carrière d'assistant/ régisseur tout en réalisant son premier court-métrage et en faisant ses débuts de scénariste pour la télévision ; tout en continuant à réaliser des courts-métrages et des films documentaires, son activité de scénariste le fait travailler avec des personnalités aussi diverses que Georges Lautner, Jean-Claude Brialy, Jean-Louis Lorenzi ou Philippe Laïk... Depuis une douzaine d'années, il dirige régulièrement des ateliers d'écriture de scénarios. Actuellement président de la Mutuelle des Auteurs (MACD), Thierry Bourcy est également auteur de pièces de théâtre, de chansons et de... polars historiques.




Vous vous définissez d'abord comme un "raconteur d'histoires". Ce goût pour les histoires, d'où vous vient-il ?

De mon enfance plutôt solitaire et rêveuse.

 

Tous vos romans se déroulent durant la Grande Guerre. Pourquoi avoir choisi cette période ? Ou peut-être devrais-je dire : pourquoi avoir choisi d'écrire du polar pour évoquer la Grande Guerre ?

J'ai commencé à écrire ma série "Célestin Louise" à la suite du scénario de La tranchée des espoirs qui m'avait valu un prix aux RITV de Reims. Plongé dans cette période et disposant d'une documentation importante, j'ai eu envie de poursuivre et de continuer à explorer l'univers de cette guerre dite grande. Le polar m'a permis de développer le paradoxe autour de l'assassinat interdit par la loi, et permis par la guerre.

 

Une chose m'a frappé à la lecture de La cote 512 : il s'agit d'un récit très documenté sur la Première Guerre Mondiale et notamment sur la vie quotidienne des soldats. Vous êtes-vous beaucoup renseigné sur le sujet ?

Effectivement, j'ai accumulé beaucoup de documentation : livres, articles, films, photographies, et même des mémoires inédites de poilus.

 

Comment est né le personnage de Célestin Louise, ce jeune inspecteur engagé volontaire ? Parlez-nous un peu de lui...

Célestin est né d'une intuition, d'une vision que j'ai eue en écrivant le scénario de La tranchée des espoirs, une divagation de mon imagination au cours de laquelle j'ai vu un inspecteur de police continuer à faire ses enquêtes au milieu de la guerre, sans doute pour ne pas devenir fou. Je lui ai donné le prénom de mon propre grand-père paternel, Célestin Bourcy. Je l'avais d'abord appelé Louis, mais j'ai ajouté un E pour lui donner un nom en quelque sorte féminin, ce qui m'amusait et donne un peu d'ironie à toutes ses actions guerrières.

 

Le quatrième roman de la série, Les traitres, qui vient de paraitre, débute en mars 1917 ; les aventures de Célestin Louise vont-elles s'achever avec l'Armistice ?

Mon intention est en effet de mettre fin aux aventures de Célestin Louise en 1918, avec l'Armistice. Dans le dernier volume, il sera aux prises avec un Américain du contingent fraîchement débarqué des USA.

 

La réédition de La cote 512 dans la collection Folio Policier a précédé de quelques jours la mort du dernier Poilu de la Grande Guerre, Lazare Ponticelli ; désormais, nous n'aurons plus de témoignage oral direct. Craignez-vous qu'avec le temps, cette période de notre histoire perde peu à peu de son importance dans la mémoire collective ?

Au contraire, je peux constater qu'il n'y a jamais eu autant de travaux, artistiques ou historiques, sur la Grande Guerre. Je pense qu'on n'a pas fini de la revisiter.

 

Il existe une "bataille" historiographique concernant la psychologie des combattants de la Grande Guerre. A la question : comment les soldats ont-il fait pour tenir dans de telles conditions ?, l''Ecole du consentement" répond par le concept de "culture de guerre" et le fort sentiment patriotique, tandis que d'autres historiens mettent en avant une thèse de "la contrainte", c'est-à-dire une ensemble de facteurs - la pression militaire et aussi celle du "groupe", la formidable résistance physique et psychique du soldat, la banalisation de l'activité guerrière... En lisant La cote 512 (et aussi au vu du téléfilm La tranchée des espoirs), vous semblez plutôt vous situer parmi les seconds, non ?

Effectivement, quitte à me montrer un tout petit peu anachronique, je laisse mes personnages exprimer dès les premiers mois de la guerre leurs doutes et leur désarroi. C'est mon côté pacifiste (déjà à l'œuvre dans La tranchée des espoirs)

 

Savez-vous si Gallimard a prévu de poursuivre la réédition des autres romans de la série ?

Je crois qu'il est prévu de rééditer le second volume, L'arme secrète de Louis Renault, et peut-être le troisième, Le château d'Amberville.

 

Quels sont vos projets en cours ?

Un scénario avec Jean-Louis Lorenzi sur la déportation de Charlotte Delbo, Rideau rouge à Raisko, pour France 2. Un court-métrage (comme scénariste et réalisateur) sur les boucles d'oreille d'identification des vaches. Le scénario d'un documentaire sur Nungesser et Coli. La réalisation au cinéma d'une comédie sociale. Et bien sûr, l'écriture du dernier volume des aventures de Célestin Louise.



Pour en savoir plus, n'hésitez pas à consulter le site de l'auteur.

De plus, si vous habitez la région toulousaine, vous pouvez rencontrer l'auteur le 25 mai prochain, au Festival de Tournefeuille, "L'Histoire en toutes lettres", dont le thème est cette année :
le roman en habit noir.

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