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29 septembre 2008 1 29 /09 /septembre /2008 00:00

REMINGTON, Philo : industriel américain resté célèbre pour ses carabines à chargement par la culasse et ses machines à écrire fabriquées, pour la première fois, en série.

Joseph Incardona est un écrivain suisse né en 1969. Professeur de sociologie de l'art, il anime aussi des ateliers d'écriture. Si Remington est son premier polar, il a déjà publié romans, bandes-dessinées et recueils de nouvelles, dont le cocasse Taxidermie, où l'on croise notamment Raymond Carver, Jack Kerouac, James Dean et... Moïse.
Voilà ce qui m'a poussé à ouvrir Remington. Pour tomber sur une citation de Patrick Dewaere placée en exergue du roman ("Des fois, j'ai peut-être l'air de dire n'importe quoi, mais c'est surtout parce que je le dis n'importe comment"). Patrick Dewaere ? Mais si, rappelez-vous, le compère de Depardieu dans Les valseuses, l'écorché vif de Série noire, le doux-dingue de Coup de tête et j'en passe.
Bref, voilà qui m'a définitivement convaincu de poursuivre ma lecture, suivant la règle incontournable - et toute personnelle - selon laquelle un auteur faisant référence à ce merveilleux comédien mérite qu'on lui prête attention.


nullMatteo Greco, la petite trentaine, vivote tant bien que mal. Demi-chômeur, demi-boxeur, demi-vigile, demi-écrivain. Matteo fait encore les choses à moitié, mais il s'accroche et tente de s'en sortir. De s'accomplir. Avec discipline et abnégation. Que ce soit face au sac de boxe ou devant sa remington.
Sa méthode de travail : il compile et retravaille les brèves de faits divers. Un matériau brut à partir duquel façonner un style : du concret, du concis, pas d'adverbes, pas d'adjectifs.
Il fréquente aussi un atelier d'écriture, où il retrouve Elsa, jeune femme ambitieuse et fantasque, dont il tombe follement amoureux. Erreur. Elle lui confie son manuscrit. Il le corrige, le réécrit à sa façon. Avec talent. Double erreur. Elle est folle de rage, le quitte.
Quelques mois plus tard, le roman paraît. Succès immédiat, fulgurant. Meilleurs ventes, plateaux télé, prix littéraire. Matteo se sent floué, trompé. C'est SON livre, SA vie. Jetée aux orties désormais. Il nourrit sa haine, fantasme sa vengeance. Jusqu'au passage à l'acte.
Matteo empoigne de nouveau une remington, mais celle à deux coups cette fois.


Incardona a creusé son personnage et prend le temps de nous le présenter. On passe du temps avec lui, on le regarde vivre, on l'écoute, d'une oreille attentive et bienveillante. Un chouette type, ce Matteo, sympathique, un peu solitaire et naïf. On voudrait tellement qu'il réussisse, que son talent éclate.
Sauf que Remington est d'abord un roman noir. Une histoire douce-amère, vaguement absurde, qui pourrait alimenter la page faits divers. La chronique d'un succès avorté. La litanie des espoirs déçus, des rêves piétinés. Trahison, colère, vengeance : tiercé dans l'ordre. Un classique. Et puis on ne tue que ce qu'on aime. C'est pas moi qui l'ai dit.
Sparring-partner sur le ring, Matteo l'est aussi en amour, et il en prend plein la figure. Elsa est un adversaire coriace. Son entraineur l'avait pourtant prévenu : ne baisse jamais ta garde.

On est facilement embarqué dans ce polar bien écrit, plaisant à lire, d'où jaillissent çà et là quelques images saisissantes ("Je sentais mes muscles fatigués rouler dans mon dos comme des cailloux dans le lit d'une rivière"). Dialogues, situations, personnages : tout est bon. Même le dénouement, attendu et surprenant à la fois.

Et pourtant.
Et pourtant je ne suis pas complètement emballé, sans bien savoir pourquoi. Je ne trouve à ce texte aucun défaut rédhibitoire. Et dire qu'il s'agit d'un roman quelconque me paraît un peu sévère. Alors quoi ?

Eh bien ce qui m'a gêné, c'est cette impression tenace de (trop) grande application. Construction de l'intrigue et des personnages, enchaînement des péripéties et des circonstances, semblent autant de figures imposées, exécutées avec dextérité certes, mais sans grande spontanéité. Ce qui donne un polar un peu trop sage et manquant parfois de rythme.


Remington  / Joseph Incardona (Fayard Noir, 2008)

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24 septembre 2008 3 24 /09 /septembre /2008 00:00

J'aime bien les p'tits clins d'oeil de l'existence.
Dimanche soir je termine La récup' (le sourire aux lèvres, comme souvent avec Pouy).
Lundi matin, j'allume la radio : Eva Joly (ancienne magistrate au pôle financier du parquet de Paris), est en train d'évoquer les paradis fiscaux, les flux financiers occultes, la corruption du pouvoir. Quelques minutes plus tard, à la question d'un auditeur concernant le journaliste Denis Robert, elle répond qu'en effet "un homme seul ne peut rien face à une multinationale".


nullJean-Bernard Pouy, lui, a justement envie de faire comme si. Comme si un homme seul pouvait faire vaciller le pouvoir, et venger en même temps le "petit peuple", celui qui se fait toujours laminer, écraser d'une manière ou d'une autre par les puissants de ce monde. 
Au moins le temps d'un roman. C'est déjà ça de pris. On l'aime bien pour ça, Pouy, ce côté populo-réfractaire et poil-à-gratter.

Le poil-à-gratter, en l'occurrence, c'est Antoine dit Loulou, artisan serrurier qui a semble-t-il frappé à la mauvaise porte. Un spécialiste des mécanismes anciens, ça ne court pas les rues, et une bande de russes ou assimilés est venue le chercher pour un boulot discret, une petite affaire de cambriole vite fait bien fait. Il s'était rangé Loulou, mais 10 000 balles, ça se refuse pas comme ça. Le hic, c'est que les russes le laissent sur le carreau, sur le quai d'une gare déserte pour être exact, à moitié dans le coma et sans une thune.
Une petite convalescence sur la côte bretonne, le temps de panser ses blessures et son amour-propre, et Loulou décide de foncer et de récupérer son dû. Toute peine mérite salaire, non ? Alors les Russkovs n'ont qu'à bien se tenir !
Mais n'est pas Lee Marvin qui veut, et on n'est pas au cinoche. Loulou ne se doute pas encore qu'il a foutu les pieds dans un sacré merdier. Avec comme points cardinaux Mafia, Politique et Business : un mini-triangle des Bermudes où notre serrurier-vengeur risque bien de disparaître.


Antoine fait partie de la longue lignée d'anti-héros francs-tireurs de Pouy, qui a le don de nous concocter des personnages toujours attachants et plus vrais que nature.
Et puis surtout, Pouy manie la langue française comme personne ; un vrai acrobate du langage, qui jongle avec les mots et les images avec aisance et fantaisie. 
 

Le "Pouy-Fuissé", c'est un bon petit blanc, léger, festif, avec un goût de reviens-y, garanti sans mal de crâne et qu'on aime partager. (Res)servez-vous.


La récup' / Jean-Bernard Pouy (Fayard noir, 2008)


PS : la collection Fayard Noir vient de changer de look : bandeaux plus minces et priorité à l'image de couverture. D'accord, mais là, la photo de serrure lambda, moderne, ça ne colle pas vraiment, dommage.

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18 août 2008 1 18 /08 /août /2008 00:00

Ténèbres et sang fait partie des finalistes de la sélection estivale du Prix SNCF du Polar.
C'est le troisième roman du dénommé Alexander W. Rosto, un pseudonyme qui désigne à la fois l'auteur et le nom de son personnage récurrent, membre de l'organisation "Lacédémone", un groupe clandestin redresseur de torts qui intervient là où les moyens légaux s'avèrent insuffisants. Mouais...

nullOn ne sait d'ailleurs pas grand-chose de l'auteur, si ce n'est qu'il est né en 1971, et qu'après des études de psychologie criminelle il a travaillé pour le compte d'une organisation internationale avant de se consacrer à la défense des Droits de l'Homme. Le caractère confidentiel de son activité lui impose de signer sous pseudonyme, souligne son éditeur.
Dans ce cas, autant ne rien dévoiler de "son activité", plutôt que de justifier ce relatif anonymat, non ? Bref...

Héros central dans les précédents opus, l'agent Rosto n'apparait ici qu'en filigrane, mais sa présence discrète, sous les traits d'un personnage énigmatique, constitue la valeur ajoutée de ce polar.


Nous sommes en banlieue parisienne, en septembre 2006. La jeune Magali Sablon, 10 ans, vient d'être enlevée près de chez elle. C'est la troisième disparition d'enfant en quelques mois. L'enquête est confiée simultanément au commissaire Massard et au lieutenant Volopian, spécialisé dans les disparitions inquiétantes. Les deux hommes se détestent cordialement, et chacun décide de faire cavalier seul. Massard l'opportuniste entouré d'adjoints véreux, Volopian le franc-tireur, flic instinctif jusqu'au-boutiste : la confrontation donne un certain piment à l'intrigue. D'autres enlèvements surviennent, des cadavres d'enfants sont retrouvés, le coeur arraché, suivant un rituel aztèque séculaire. La population est terrorisée, le Ministre de l'Intérieur, aux abois, met la pression sur les forces de police : si l'assassin n'est pas neutralisé rapidement, des têtes vont tomber, il "tient à être très clair" (sic).


Si ce thriller n'évite pas certains poncifs - le flic trouvant sa vocation dans un drame personnel, le tueur en série doté d'un QI de 160, sans compter son délire "aztéco-ésotérique" un peu pompeux... -, il parvient malgré tout à capter et à retenir notre attention, au fil d'une lecture où la tension monte crescendo jusqu'au dénouement final, une explosion de violence qui, sans tomber dans un sadisme exacerbé (on a déjà eu notre dose), ne concède en rien au soulagement du lecteur ni à l'habituel et complaisant happy-end.

Des chapitres très courts, des rebondissements, du suspense. Macabre et plutôt efficace.


Ténèbres et sang / A.W. Rosto (Buchet Chastel, 2008)

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12 juillet 2008 6 12 /07 /juillet /2008 10:45


nullA Vollaville, on vit encore à l’heure du Débarquement, et au bar-hôtel du Dog Red, les anciens ressassent de vieilles histoires en tapant le carton, palabrent sur la grande foire des commémorations du Cinquantenaire et la saison touristique qui s’achève ; les gargotes et les boutiques de souvenirs ont baissé leur rideau, les résidences secondaires fermé leurs volets, laissant ce p’tit trou normand retrouver sa langueur et les frimas hivernaux, après la transhumance estivale.

Seul un touriste est resté. Un allemand. Ce qui ne lasse pas d’intriguer le voisinage et laisse place aux commérages. D’autant plus que le « boche » passe ses journées à écumer les plages et les bunkers, cartes en main, comme s’il cherchait quelque chose.
Il n’en faut pas plus pour ranimer les braises encore chaudes de la germanophobie ambiante, et c’est Alfred Fournier le plus virulent. Le plus contrarié aussi par les allées et venues de l‘allemand, dont la présence lui pèse de plus en plus. Car Alfred Fournier n’a pas intérêt à voir remuer de vieux souvenirs de guerre ; la Libération aussi a connu ses excès…

C’est sans compter sur Grangier, un vieil ermite reclus dans un ancien blockhaus, un fondu du Débarquement qui a pas mal d‘histoires à raconter. Quand il se prend en pleine trogne une balle de Garrant M1 - une arme utilisée par les GI lors de la seconde Guerre -, la tension monte encore d‘un cran.
On se doute dès le début que ça va très mal finir, et comme cinquante ans auparavant, c'est encore la jeunesse qui va trinquer.

 

Dans un lieu confiné, mélangez lentement haines tenaces, rancunes séculaires, secrets honteux, puis laissez cuire à l’étouffée une cinquantaine d’années avant de porter à ébullition, afin d’obtenir une pâte épaisse aux relents nauséabonds. Atmosphère lourde et délétère garantie.
Voilà la mixture que nous a concocté Philippe Huet, dans un roman qui fait la part belle à une brochette de personnages particulièrement bien croqués, du résistant de la dernière heure à l’adolescente impulsive, en passant par le gendarme débonnaire.

 
Du bon roman noir comme on l’aime, poisseux comme le brouillard qui recouvre périodiquement Vollaville.
Dans un style sobre, sans artifices, servi par des dialogues de qualité (ah, l’importance et la difficulté de « bons » dialogues !) qui rythment un récit d’une grande fluidité.
Se lit cul-sec.

 


Bunker
/ Philippe Huet (Rivages-Thriller, 2008)

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9 juillet 2008 3 09 /07 /juillet /2008 11:29

nullDick Lapelouse a décidé de s’installer à son compte et entreprend bien naturellement les démarches attenantes : négociation d’un prêt bancaire, enregistrement à la Chambre de commerce, installation de la société dans un appartement cossu-bordelais…

La routine, quoi. Sauf que Dick est… tueur à gages ! Avec n°de siret SVP ! Et catalogue sur papier glacé itou.

Débarrassé des tracas administratifs et autres paperasseries, Dick attend le chaland, plein d’assurance, fort de son expérience dans la mafia niçoise, certain aussi que son activité va lui ouvrir un marché énorme… Car Dick a sa petite idée sur le business, une idée lumineuse : il va casser les prix !

Et la baraque par la même occasion ! Car les clients ne tardent pas à envahir son bureau subtilement décoré, aux lignes harmonieuses, au mobilier design. Des gens modestes bien entendu, salariés à la peine, ouvriers, petits employés, étudiants, qui veulent tous s’enlever une épine du pied. Et chez Dick, c’est discrétion assurée et surtout tarifs imbattables. De l’homicide à la carte, et accessible à tous, comme les écrans plasma !
En ces temps d’inquiétude quant au pouvoir d’achat, c’est une vraie aubaine, non ?!


Disponible, prévenant, Dick accueille toujours ses clients avec cette cordialité toute professionnelle teintée de réserve. A-t-il affaire à un indécis ? Consultez le catalogue, tenez, page 76, un étranglement à 79.99€ HT, cela vous convient-il ? En pages annexes, sont indiquées les options (donnant lieu à majoration, vous le comprendrez…), je vous laisse faire votre choix, si vous avez une question, n’hésitez pas, surtout…


On s’en doute, un client va venir rompre la (morbide) routine de notre entrepreneur, et il va se retrouver confronté à quelques gros poissons qui ne vont pas le laisser frayer à sa guise.

Mais le plus important n’est pas là, dans le scénario parfois un peu décousu, mais réside plutôt dans la verve et le talent de l’auteur qui nous embarque avec brio dans cette histoire à dormir debout.



Rocambolesque, drôle, décalé, absurde, inquiétant : le tri sélectif… est tout cela à la fois, qui n‘est pas sans rappeler C‘est arrivé près de chez vous, ovni cinématographique devenu film culte. Ça trucide, ça découpe, ça broie, ça zigouille, ça dépèce, mais dans la sérénité et la normalité la plus absolue !


Derrière la farce de Gendron, bien sûr, se cache une féroce critique de ses contemporains, son ton grinçant met en exergue nos réflexes consuméristes et individualistes, et l’indifférence veule dont nous faisons parfois preuve, face à ce(ux) qui nous entoure(nt).

Dans un exercice plutôt casse-gueule, l’auteur a réussi son coup : le tir est précis et puissant, d’autant plus que la charge est pleine d’une ironie et d’un humour explosifs.

 
Conseil(s) d’accompagnement : Sébastien Gendron a publié simultanément un recueil de nouvelles (éditions Les Petits matins),  intitulé Echantillons gratuits ne pouvant être vendus séparément. Je ne l’ai pas lu mais ça ne saurait tarder.

 

 
Le tri sélectif des ordures
/ Sébastien Gendron (Bernard Pascuito éditeur, 2008)
 

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14 juin 2008 6 14 /06 /juin /2008 10:18
"... il entre dans la composition d'un beau meurtre quelque chose de plus que deux imbéciles - l'un assassinant, l'autre assassiné... Le dessein d'ensemble, le groupement, la lumière et l'ombre, la poésie, le sentiment sont maintenant tenus pour indispensables dans les tentatives de cette nature..."
De l'assassinat considéré comme un des beaux-arts / Thomas de Quincey


Paris, 1892. Georis Fromental, jeune littérateur parisien, retrouve par hasard Abel Cyprien, un ami d'enfance devenu inspecteur à la Sûreté générale. Ce dernier, qui lui reproche de se complaire dans "l'exotisme des bas-fonds", décide de lui présenter des affaires criminelles qui lui fourniront, pourquoi pas, un nouveau matériau pour des "romans judiciaires", bien éloignés de cet indigeste naturalisme littéraire tellement en vogue et si cher à ce monsieur Zola !

Voilà justement une affaire qui pique sa curiosité : un meurtrier semble choisir ses victimes parmi les "ennemis de l'art" - des Jocrisse, des Philistins, des Béotiens... -, eux-mêmes collectionneurs ou marchands de tableaux. 
Or, ni la vengeance ni la cupidité ne semblent être à l'origine de ces meurtres dont la macabre mise en scène - l'assassin reconstitue des tableaux célèbres - rajoute encore au mystère.
Le seul lien entre les assassinats réside en l'énigmatique Hyacinthe Péridot, jeune femme à l'allure androgyne, muse de nombreux artistes et dont les charmes ne laissent pas indifférent notre détective en herbe.
Si la Préfecture privilégie la piste anarchiste, Cyprien n'en néglige aucune et incite Fromental à s'introduire dans les cercles artistiques de la capitale, que fréquente peut-être cet assassin qui semble tuer par amour de l'Art.


Fromental et l'Androgyne est un polar (historique) excellent, écrit à quatre mains par un duo d'auteurs - Alain Demouzon (dont le dernier Melchior m'a pourtant déçu) et Jean-Pierre Croquet - particulièrement inspiré pour le coup !

Ils nous offrent un tableau saisissant de Paris et de la société française à la fin du XIXème siècle, une période d'autant plus intéressante qu'elle correspond à une charnière historique, le "vieux monde" transformé peu à peu par le progrès industriel et technique, et plus globalement par l'idée de modernité ; cette collision se cristallise dans la cohabitation de nouvelles technologies avec la mode alors très répandue de l'occultisme et des séances de spiritisme. Il n'y a qu'à voir Fromental, médusé devant ces "voitures sans chevaux", les premiers téléphones ou encore la fameuse découverte des empreintes digitales (qui reléguera bientôt la fantaisiste "science anthropométrique") !
Cette époque est aussi marquée par un bouillonnement intellectuel et culturel, d'où jaillissent le scandale impressionniste puis, encore balbutiante, l'école du Symbolisme, ou encore le "décadentisme", sorte d'école littéraire dominée par le pessimisme et des figures telles que Villiers de l'Isle-Adam ou J.K. Huysmans, l'auteur de Là-bas et d'A rebours.
Il flotte aussi dans l'air comme un parfum de Révolution, dont la fragrance anarchique provoque bien des déflagrations aux quatre coins de Paris. Pourtant Ravachol, le "Rocambole de l'anarchisme", sera bientôt guillotiné...
Enfin, c'est l'occasion de croiser, parmi des personnages fictifs, quelques bonhommes bien réels, parmi lesquelles Verlaine, Huysmans ou Gustave Moreau...

Autant de repères historiques, culturels, sociaux parfaitement restitués par Demouzon et Croquet, qui donnent au roman une vraie densité (dont sont d'ailleurs cruellement dépourvus nombre de polars historiques dont le contexte sert tout au plus de décor d'apparat).

Ce texte aurait pu paraître en feuilletons (populaires) dans Le Petit Journal ! Il en a le style, élégant et soutenu, le ton légèrement suranné - "d'époque" pourrait-on dire -, et les dialogues, riches et vivants, renforcent encore la vraisemblance du récit comme sa qualité littéraire.
Vraiment, de la belle ouvrage.


Conseil(s) d'accompagnement : si cette époque vous plait, lisez les polars de Claude Izner, et notamment Mystère rue des Saints-Pères.


Fromental et l'Androgyne / Alain Demouzon, Jean-Pierre Croquet (Fayard, 2007)
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3 juin 2008 2 03 /06 /juin /2008 14:02

« Il y a beaucoup de façons de parler de la télévision. Mais dans une perspective 'business', soyons réaliste : à la base, le métier de TF1, c'est d'aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit. […] Or pour qu'un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c'est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c'est du temps de cerveau humain disponible."
Patrick Le Lay, ancien président-directeur général de TF1



Eric Faure, la quarantaine célibataire, a un "Plan" : revenir à Paris et vivre enfin de ses talents d'illustrateur pour la jeunesse, après s'être laissé porter bon an mal an par les circonstances de l'existence - pas toujours bienheureuses - et pas mal de p'tits boulots.

S'il mène une vie plutôt chaotique, un rituel rythme ses journées : lire le journal en mangeant. Une "madeleine de proust" quotidienne...
En parcourant l'article de Claire, une amie, il tombe sur une note de claviste - des commentaires "pirates" glissées dans les articles par les des personnes chargées de recopier les textes avant la mise en page - assez cocasse :
[serrons les fesses NDLC].
La note fait allusion aux rumeurs de rachat du journal par Vidétis, une chaîne de télévision. Les journalistes sont inquiets, la rédaction partagée. C'est Claire qui couvre le sujet ; une tâche délicate, d'autant plus que Vidétis n'aime pas qu'on vienne fouiner dans leurs affaires.
Les menaces ne tardent pas ; elle fait alors appel à Eric, embarqué presque malgré lui dans cette histoire qui ressemble de plus en plus à un jeu de dupes.


Un bon polar sur un sujet d'actualité : la "consanguité" financière des médias et des grands groupes financiers ; impératif d'indépendance pour les uns, intérêts économiques pour les autres...

"On achève bien les journaux"...
L'auteur a l'air de bien connaitre le petit monde de la presse et en profite pour nous faire visiter les coulisses. Une p'tite pièce pour le guide !
S'il nous met en garde contre les images télévisées comme instrument de pouvoir et d'asservissement, Philippe Mouche le fait sans affectation ni alarmisme excessif. Au contraire, l'humour, la légèreté de ton, la sympathie que nous inspire d'emblée le maladroit Eric Faure par ses atermoiements amoureux, sont autant d'occasions de se désaltérer tout au long d'une intrigue dont les enjeux sont par ailleurs parfaitement effrayants.

Et puis, il prend son temps ce monsieur Mouche, il tergiverse, comme notre illustrateur-enquêteur, délaissant subitement son intrigue il s'évade, il ralentit, se retourne, musarde en compagnie de ses personnages et de souvenirs plus ou moins fictifs... C'est déroutant, peut-être même agaçant pour des amateurs exclusifs de polars biens cousus filant droit vers leur conclusion. Mais l'auteur n'a pas cédé à cette tentation, malgré un sujet qui s'y prêtait pourtant fort bien.
Pour ma part, je lui en sais gré.


Le complot Gutenberg
/ Philippe Mouche (Gaïa, 2008)

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19 mai 2008 1 19 /05 /mai /2008 11:49
Alsace, 1972. Gilles Meyrel, photo-reporter de renom, vient d'apprendre la mort de son père, fauché accidentellement par une voiture. Mais certains détails ne collent pas, et Meyrel a tôt fait de lancer sa propre enquête, qui va l'amener d'abord à retracer l'histoire paternelle, ses zones d'ombre et ses secrets.

Pour finalement l'entrainer, de l'Alsace d'après-guerre jusqu'au Chili d'Allende, au coeur d'une vaste machination dont il démonte un à un tous les rouages.
A la manière de poupées russes, chaque indice, chaque découverte semble dissimuler d'autres secrets, d'autres interrogations.


La principale qualité de ce roman réside dans son aspect documentaire.
En effet, Claude Muller glisse dans son récit des faits et personnages réels et s'appuie sur des documents authentiques ; c'est ainsi que l'on croise Klaus Barbie (sont évoqués les collusions entre les services secrets américains et les SS), que l'on assiste aux préparatifs du coup d'Etat chilien (auquel a largement contribué la CIA. Décidément...), où qu'on découvre un trésor de guerre enterré dans un village alsacien...

Par ailleurs, l'auteur donne un éclairage intéressant sur l'Alsace des années 30 et 40, période trouble, ambïgue, particulièrement pour cette région si proche historiquement du voisin allemand.

Malheureusement, le déroulement de l'intrigue est parfois confus, d'autant plus que les nombreux personnages ne sont pas toujours bien identifiés. CIA, nazis, services secrets français, anciens résistants reconvertis en barbouzes de province, industriels et hommes politiques corrompus : il faut dire que ça fait beaucoup !
D'autre part, le roman n'échappe pas à quelques longueurs qui amoindrissent quelque peu la tension du récit.


Malgré tout, Da Capo est un thriller bien rythmé, plaisant, bien construit, qui intéressera en premier lieu les amateurs d'"intrigues-puzzles" ainsi que les férus d'histoire de la Seconde Guerre Mondiale.


Da Capo / Claude Muller (Editions GiGa , 2008)
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15 mai 2008 4 15 /05 /mai /2008 00:00
Le titre à lui seul est une promesse : La vie de Marie-Thérèse qui bifurqua dans la vie quand sa passion pour le jazz prit une forme excessive !

Michel Boujut (critique de cinéma et auteurs de nombreux ouvrages sur le sujet) a déjà commis un "polarjazz" avec Souffler n'est pas jouer, où il lance deux malfrats sur les traces de Louis Armstrong.


Il récidive, cette fois en s'intéressant à Marie-Thérèse "Désormeaux" (l'auteur a modifié le nom), dite Maïté, héroïne trouble d'une affaire sordide, un fait-divers qui à la fin des années 50 a fait les choux-gras des journaux : Jean Lannelongue, patron de la Tournerie des drogueurs, la fameuse boite de jazz de Toulouse, est assassiné par un inconnu. L'enquête ne tarde pas à désigner Antoine Braganti, un bandit corse déjà recherché par la police. Accompagné de deux acolytes et de Maïté, sa maitresse, il s'enfuit. La cavale est de courte durée : quelques jours après leur fuite, Braganti est descendu par son propre complice. Le reste de la bande ne tarde pas à être arrêté.

Le procès qui suit fait grand bruit, et tous les yeux sont braqués sur la Maïté, effacée, timide, de bonne éducation (sic), qu'on s'étonne de voir sur le banc des accusés. Comment cette jeune femme, accablée et d'apparence si fragile, a-t-elle pu se laisser entrainer dans cette histoire ?


C'est une vieille photographie, où l'on voit Marie-Thérèse en compagnie du bluesman Big Bill Broonzy, retrouvée entre les pages d'un David Goodis, qui a poussé Michel Boujut à remuer les cendres. Une photo parue dans Sud-Ouest, et portant cette légende : Coïncidence ? Marie-Thérèse [Désormeaux] bifurqua dans la vie à partir du moment où sa passion pour le jazz etc...
Boujut enquête. Rencontre journalistes, avocats, chroniqueurs judiciaires et témoins divers, toute personne susceptible de lui en apprendre un peu plus sur la personnalité de Maïté. Consulte les archives, fouille, conjecture, reconstitue peu à peu les zones d'ombre.
Par l'intermédiaire de la fiction, il redessine patiemment les contours d'une silhouette fugitive, donne une réalité à cette image qu'il s'est forgée.
Une réalité qui, au bout de l'enquête, rejoint et dépasse la fiction...

Atmosphère, atmosphère...
Mais au-delà du personnage, me direz-vous, quel intérêt à exhumer une vieille histoire comme celle-là et semblable à tant d'autres ?
Parce qu'à travers la figure de "son héroïne", c'est toute une époque que Michel Boujut revisite et ranime : les caves enfumées où rebondissent des notes de swing, les grandes heures du Hot Club de France, l'avènement du bebop... Le tout sur fond de Guerre d'Algérie.
Une chronique émouvante et vaguement nostalgique d'un monde disparu.


Conseil(s) d'accompagnement
: le saxophone de Guy Lafitte, un habitué de la Tournerie des drogueurs.


La vie de Marie-Thérèse qui bifurqua quand sa passion pour le jazz prit une forme excessive / Michel Boujut (Rivages/noir, 2008)
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22 avril 2008 2 22 /04 /avril /2008 00:00
 Moisson Rouge est un tout nouvel éditeur indépendant, qui s'oriente très nettement vers le roman noir. Publiant des auteurs contemporains, ils rééditent aussi des classiques comme Robert Bloch (ah, la bonne idée !) ou Fredric Brown (à venir). Prometteur.


Ecrit en 1977, Sang futur se veut un texte résolument punk : Vila nous livre un texte violent, sombre, halluciné et sans issue.

Des tranches de vie baignant dans le nihilisme le plus radical. No future ! Et en effet, les personnages de ce court roman n'en ont ou n'en veulent pas. Chez eux, pas d'espoir, pas même de recherche de solution. Ils ne sont pas là pour ça.

A l'image des membres du groupe White Spirit Flash Club, des déjantés qui partagent leur temps entre riffs furieux, baises sordides, défonce et coups bas. On y trouve El Coco Kid, l'écrivain toxico chroniqueur du groupe, Sarah, le travelo marqué par une croix gammée à l'entrejambe ou encore Dickie la Hyène, tueur de flics...

Ce texte m'a laissé perplexe. Pour être franc, j'ai même fini par me demander si l'auteur avait mis beaucoup plus de temps à écrire ce livre que je n'en ai mis à le lire...
Sang futur est un concentré d'énergie, mais qui a tendance à s'éparpiller et se liquéfier au fil de la lecture.

Certes, il possède une certaine force, due notamment aux images - celles qui illustrent le récit et celles que fait naître l'auteur - ainsi qu'à l'effet incantatoire du roman (très peu de ponctuation, des phrases courtes, hachées), mais je ne suis pas convaincu par le propos de Vila : si on sent clairement qu'il privilégie l'ambiance à la trame, son roman manque de densité et donne d'ailleurs un effet "clip". Quant aux personnages, ils n'ont ni réelle texture ni véritable personnalité. Dernière chose : je ne suis pas sûr que Sang futur reflète fidèlement la philosophie punk...

Alors, supercherie, coup de génie ou simplement un gros délire ? Je serai curieux d'avoir d'autres avis...


Sang futur / Kriss Vila (Moisson Rouge, 2008)
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Published by jeanjean - dans france
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