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4 mai 2011 3 04 /05 /mai /2011 00:00

"L'entreprise, c'est secret ", écrit Marin Ledun, qui s'applique ici à lever un coin du voile. Prenant pour cadre une plate-forme de télé-opérateurs et empruntant la voix d'un médecin du travail, il aborde avec une rare acuité et une colère salvatrice la question de la souffrance au travail.

Les visages écrasésConfrontée quodiennement au
délabrement physique et psychique des salariés, réceptacle de leur désespoir - jusqu'au trop plein -, débordée par l'ampleur de la tâche, le Dr Carole Matthieu est au bout du rouleau. Gavée au régime dissocié psychotropes/tranquilisants, se heurtant systématiquement au déni ou au cynisme de la direction, elle en vient à abréger les souffrances de ses patients.

Faire d'un médecin un assassin ? Le choix d'axer l'intrigue sur ce personnage était risqué mais s'avère finalement judicieux. D'une part parce qu'il apporte une dynamique au récit (bien que ses nombreuses tergiversations puissent lasser), d'autre part parce que le médecin du travail est un vecteur idéal dans ce contexte, simultanément acteur et témoin de la vie de l'entreprise. 


A la fois terriblement lucide et en pleine confusion,  perdant progressivement le contrôle d'elle-même et de ce qui l'entoure, elle est obsédée par sa "mission" : réunir des preuves, hurler la vérité à la face du monde. Rapports d'expertise, notes, évaluations... Tout est là.
Les faits : pressions et humiliations, ordres et contre-ordres, suspicion et flicage, mutations forcées, objectifs inatteignables. Les résultats : idées noires, perte de confiance, insomnies, burn-out, dépression, pulsions auto-agressives. Suicides.

Ce que montre Marin Ledun, au-delà des rôles interchangeables de bourreau et de victime, de manager et d'employé, c'est que le véritable problème ne provient pas de quelques individus, aussi mal intentionnés soient-ils, mais obéit à un système. "Le problème c'est l'organisation du travail et ses extensions". Les lois comptables et à la rationalisation extrême du travail soumettant des salariés pressurisés et réduits à l'état de machines-outils.


Le prologue et l'épilogue, saisissants à souhait, encadrent un récit minutieusement élaboré et particulièrement oppressant, servi par un style lapidaire d'où s'échappe un sentiment d'urgence. Urgence à dire, à montrer, à stopper le carnage.
Surtout, Les visages écrasés a le mérite de nous faire percevoir avec force un phénomène qui, bien que largement (mais superficiellement) relayé dans les médias, demeure une relative abstraction, difficile à saisir dans sa mécanique brutale.



Conseil(s) d'accompagnementL'enquête de Philippe Claudel ainsi que Retour aux mots sauvages de Thierry Beinstingel (qui s'intéresse plus particulièrement au phénomène de la novlangue et de ses effets pervers) traitent sensiblement des mêmes thèmes.


Les visages écrasés / Marin Ledun (Seuil, Roman noir, 2011)

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30 avril 2011 6 30 /04 /avril /2011 00:00

Considéré par les amateurs comme une figure de la SF actuelle (cf par exemple le n°61 de la revue Bifrost), Thierry Di Rollo fait une incursion dans le polar, tout en nous projetant dans un futur proche.

Préparer l'enfer2022, second tour des élections présidentilles. Les sondages donnent vainqueur Saulnier, du parti d'extrême-droite Le Franc, devant Mautremont, le candidat sortant social-démocrate.

Le dénommé Mornau n'a aucun doute sur l'issue du scutin. Il connaît l'avenir, il y a contribué. C'est ce qu'il est en train d'expliquer au "petit inspecteur" qui vient de l'arrêter sans qu'il n'oppose de résistance. Son enrôlement au Franc comme porte-flingue, le maniement des armes, son apprentissage auprès de Brunard, la tête pensante du parti. La façon dont les idéologues du parti ont manoeuvré pour s'emparer du pouvoir, provoquant successivement l'échec du "Petit" puis d'une gauche timorée.


Comme tout roman d'anticipation sociale, Préparer l'enfer décrit un futur éventuel en s'appuyant sur le présent. Une façon pour Di Rollo de nous alerter concernant la propagation de la vidéo-surveillance (qui trouve habilement son apogée à la fin du roman, quand c'est l'individu lui-même qui épie et dénonce son voisin), la lente érosion des libertés individuelles, et surtout la banalisation de l'extrême-droite.

Banalisation en bonne marche d'ailleurs, il suffit d'observer comment, depuis quelque temps, la Présidente du Front national gagne en respectabilité parmi les médias et la population, comment elle polit son image de présidentiable, en signifiant son exclusion à un jeune conseiller du parti pris en flagrant délit de salut nazi ou en déclarant personæ non gratæ les skinheads pour le cortège du défilé du 1er mai.

Di Rollo approfondit encore sa réflexion, et développe un concept tout à fait intéressant de "démocratie ajustée" : "Réduire les libertés progressivement et, en même temps, ne jamais compromettre l'esprit de contestation, le laisser vivre pleinement. Les masses laborieuses, ou plutôt ce qu'il en reste, continuent de protester, de réclamer le maintien de leurs droits, sans se rendre compte un seul instant que ces mêmes droits s'amenuisent par petites touches, à la faveur de réformes a priori indépendantes, mais finalement conjuguées. Réduire la liberté, donner l'illusion qu'elle est intacte parce qu'on peut encore se battre pour la conserver, lier ce bouillonnement social avec la coercition et la culture de la peur. Et la paranoïa sécuritaire. Vous comprenez ?"



Reste que la trame romanesque est aussi mince qu'un bulletin de vote (certains épisodes - la jeunesse morne de Mornau, son amour à sens unique pour une voisine, leurs jeux dangereux - n'apportant que peu de matière et de sens), et laisse finalement place à un roman à thèse. Roman salutaire, néanmoins.


Préparer l'enfer / Thierry Di Rollo (Gallimard, Série Noire, 2011)

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22 avril 2011 5 22 /04 /avril /2011 00:00

Un homme est assis sur Un fauteuil pneumatique rose au milieu d'une forêt de conifères. Couchés à ses pieds, deux gamins. L'un est immobile, l'autre sanglote bruyamment. "Pour le faire taire, j'écrase entre mes mains une canette dans un bruit de papier froissé, une canette dont je viens de boire la dernière gorgée, et je la lui jette sur le crâne". 

Fauteuil pneumatique Lang WillarMacabre, malsain, dérangeant... Premiers mots qui viennent à l'esprit, en lisant cette dizaine de nouvelles peuplées de détraqués - pédophiles, assassins, violeurs, cannibales et autres philantropes.

Rien de commun pourtant avec les sempiternelles histoires de tueurs en série. Ni surenchère ni complaisance. Tour à tour grinçant, émouvant, burlesque ou... cuisant (Rôtis), empruntant à diverses formes narratives (épistolaire, dialogue, script...), Thibault Lang-Willar pratique à merveille l'art du contrepied, et se montre toujours là où on ne l'attend pas.

Car il n'est pas tant question de meurtre, de rapt, de pulsions sadiques et du mal que chacun porte en soi, que de la solitude et du désarroi des hommes, du sentiment de finitude, de l'incommunabilité des êtres.

Et d
e l'amour, en définitive. Celui qu'a perdu ce couple "carverien" orphelin de leur enfant (IL), celui que poursuit désespérément Josie à travers sa correspondance avec le pédophile au grand coeur. celui que tente vainement de contenir le meurtrier (Tout mon amour est enregistré)...
De l'amour, dissimulé dans un petit musée des horreurs. Version maladie mentale plutôt qu'Enfant de Bohême, je vous l'accorde.

Toujours est-il qu'on a affaire à un jeune et talentueux auteur français. Cocorico coco, à suivre.


Un fauteuil pneumatique rose au milieu d'une forêt de conifères / Thibault Lang-Willar (Héloïse d'Ormesson, 2011)

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6 avril 2011 3 06 /04 /avril /2011 00:00

Son premier et enthousiasmant roman, La vieille dame qui ne voulait pas mourir..., était un hymne à la vie jonché de cadavres. Trêve d'espoir, Margot Marguerite décrit ici l'odyssée sanglante d'une gamine, en une centaine de pages rageuses.

 
Lola reine des barbaresSon amant/dealer passé sous un camion, Lola se met à la colle avec Le Grécos, le genre dangereux et prêt à tout pour se faire du fric. Lola et sa gueule d'ange de la désolation, une junkie de 15 piges échappée de sa cité comme un prédateur de sa cage.

Pulsions meurtrières, fantasmes de toute-puissance et la violence comme seul langage : le couple de tueurs-nés part en balade et sème la panique partout où il passe.


Vaguement expressionniste, volontiers nihiliste, cru, outrancier, Lola reine des barbares se résume malheureusement à une orgie de brutalités (avec scènes détaillées de meurtres et de viols) : faute de véritablement mettre en perspective la révolte aveugle de Lola face à une société aliénante, le roman tourne à vide, de la même façon que la violence hypertrophiée, sans objet, sans contingences qu'il met en scène.


Lola reine des barbares / Margot D. Marguerite (Baleine noire, 2011)

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25 mars 2011 5 25 /03 /mars /2011 00:00

Joseph Incardona serait-il plus à l'aise sur les courtes distances ? C'est ce que laissent penser ses nouvelles (Taxidermie) ainsi que ce nouveau et bref roman ; 220 volts qui dégagent en tout cas plus d'intensité que Remington


220 voltsUn auteur de best-sellers catégorie thriller (sic) et sa femme s'en vont passer quelques jours au chalet familial. Caser les enfants, souffler, se "retrouver". Et pour lui, retrouver l'inspiration - son super-espion est pour l'heure coincé en plein désert marocain, et son éditeur commence à s'impatienter - d'où quelques digressions assez cocasses à propos du marché de l'édition.

Malgré les quelques tentatives de dialogues et les efforts de chacun, on est loin de la lune de miel. Malentendus, non-dits, jalousie. Vissicitudes du couple et frustrations ordinaires. Ilusoire rémission, avant que... tout bascule, comme dirait l'autre. Vous connaissez la chanson, les histoires d'amour finissent mal... Parfois, c'est encore pire.


Remington ou 220 volts, j'aime beaucoup l'ambiance, mais l'endroit a un air de déjà-vu. Mêmes invités (un écrivain, l'amour d'une femme, même le chat...), même cuisine - le sentiment de trahison et la violence qui jaillit. Mais cuisinée différemment ; plus de simplicité, de précision, de goût tout simplement.

L'approche aussi est différente : ici le drame ne vient pas clôturer le récit mais intervient bien avant, Incardona prenant soin d'"abandonner" alors le lecteur sur les lieux du crime en compagnie d'un narrateur qui lui inspire à la fois sympathie et dégoût.


Une fois le parfum de fait divers évaporé, il reste le talent du conteur, sa façon d'assembler les mots et les éléments, à petites touches, soulignant délicatement l'ignominie des faits.

Et puis, voir les Trois petits cochons filer un coup de main au loup...



Conseil(s) d'accompagnement : le suspense est moins orchestré chez Incardona, mais l'ambiance rappelle parfois celle des romans de Boileau/Narcejac, notamment Les veufs.


220 volts / Joseph Incardona (Fayard Noir, 2011)

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12 mars 2011 6 12 /03 /mars /2011 00:00

On l'attendait de pied ferme, ce "quatre mains" de Dominique Manotti et DOA. Parfois pour de mauvaises raisons, spéculant sur leurs divergences politiques, omettant un peu vite leur proximité sur le plan du style - concis, rapide - et des thèmes - les arcanes et les turpitudes du pouvoir.


L'honorable sociétéUn commandant de police détaché au Commissariat de l'Energie Atomique flingué par deux barbouzes, durant un cambriolage. Le chef de groupe Pâris, un ancien de la Brigade financière "promu" au 36 pour excès de zèle, hérite de l'affaire.
En ligne de mire : un groupuscule de jeunes radicaux écologistes. Coupables idéaux, écran de fumée, enquête savamment orientée.
En coulisses : un ex-correspondant de guerre qui veut tirer sa fille du guêpier, la patronne du leader français du BTP, un candidat à l'élection présidentielle. Ministre en exercice, colérique et populiste, aux amitiés douteuses. A quelques jours du sacre scrutin, la pression est énorme. Pas de vagues, surtout.

L'enjeu, colossal : la privatisation d'un fleuron de l'industrie nationale, ou comment partager le gâteau public entre amis...

Evidemment, toute ressemblance avec des personnes et des situations existantes...*  


Proche de Nos fantastiques années fric par sa structure et son sujet (mais doté de personnages moins ambigus, moins "charnus" à mon sens), L'honorable société nous fait pénétrer, au gré d'une intrigue rigoureusement élaborée et menée tambour battant, les officines agitées du pouvoir, donnant à voir les collusions nocives entre le monde politique et celui des affaires, et la façon dont une poignée d'individus se sert de l'Etat à des fins personnelles.

Une affaire d'Etat en pleine effervescence électorale, où sont à l'oeuvre stratégies de communication - du storytelling à la  désinformation pure et simple -, contrôle à distance des médias, combat des chefs, rôle occulte des proches conseillers, canaux officieux, manoeuvres en sous-main, fuites dans la presse savamment orchestrées...




L'honorable société est au départ un projet de scénario. Ça se sent, pourrait-on dire, à lire cette prose sèche et souvent descriptive, mais ce serait oublier qu'elle est déjà à l'oeuvre dans leurs précédents romans.
Trompeuse aussi l'apparente simplicité de la langue. Très travaillée, dosée, excellement maîtrisée dans la gestion du ryhme et de la tension narrative.

(Un peu de grammaire ?)
"Pâris gare sa voiture quelques dizaine de mètres plus loin. Besoin de réfléchir. Il allume une cigarette, peste contre lui-même d'avoir repiqué à la nicotine si facilement. L'anglais chez Scoarnec. Il fait sa propre enquête, je n'ai pas su gagner sa confiance, mauvais signe. Il va ressortir à tous les coups, pour aller où ? Comment a t-il trouvé cette adresse ? Qu'est-ce qu'il sait que je ne sais pas ?"

Un juxtaposition de phrases nominales, interrogatives, injonctives, comme de soudains mouvements de caméra. Tandis que le recours fréquent à l'infinitif induit une sorte d'objectivité dans la façon de narrer les événements, une froideur tempérée par l'alternance, sur de courtes séquences, entre le discours direct et indirect, entre les différents points de vue, neutre, omniscient, subjectif.

Sensation d'être à la fois tenu à distance et pleinement dans l'action et aux côtés des personnages. Une "bonne distance", qui permet notamment aux auteurs de ne pas verser dans l'enquête documentaire, la caricature ou le pamphlet.


Pour ce qui est de l'exercice un peu futile d'essayer de repérer les coutures - qui a (ré)écrit tel passage, qui a introduit tel rebondissement, qui préparait le café ? -, bien malin celui qui y parvient. Il y a du Manotti (précise), il y a du DOA (plus musclé), et leur travail commun est à la hauteur des espérances.


L'espérance ? Elle se fait rare ici. Vision pessimiste, renvoyant dos à dos révolutionnaires d'opérette et tueurs mandatés par le pouvoir, droite cynique et gauche vélléitaire. Chacun des acteurs de cette sinistre farce finira d'ailleurs par trahir son prochain ou simplement abdiquer, transiger, et sauvegarder ce qui peut l'être. Chacun pour soi et Dieu-sait-qui pour tous. Les ambitions individuelles ont dévoré tout cru l'élan collectif.



Ils sont peu en France à emprunter la voie de la politique-fiction (citons tout de même Jean-Hugues Oppel ou Jérôme Leroy). En s'accaparant ces sujets, notamment la consanguinité fric/pouvoir, en les mettant en perspective, en les passant au crible de la fiction, DOA et Manotti livrent un polar de premier choix
, susceptible, sinon d'éveiller les consciences, du moins de maintenir éveillé et de nourrir l'esprit critique.
Ouvrez les yeux, éteignez vos télés !, disait le slogan... Et lisez.


L'honorable société / DOA, Dominique Manotti (Gallimard, Série Noire, 2011)

*Pilotées par l'Elysée, les tractations se poursuivent toujours entre l'Etat et les grands groupes que sont Areva, Alstom et Bouygues, en vue de créer le champion nucléaire français qu'appelle de ses voeux le Président de la République.

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1 mars 2011 2 01 /03 /mars /2011 00:00

"Le plus perturbant, c'est qu'à côtoyer tous les jours ces monstres, il arrivait un moment où on finissait par croire qu'ils étaient tout ce qu'il y avait de plus normal. Ils nous ressemblaient étrangement, ou bien le contraire."


Bal des frelonsUn village en Ariège. Tranquille, en apparence. La montagne, la flore, la faune. Dans le bestiaire de Dessaint on trouve des abeilles, un hérisson, une taupe, une vache, un ours, des frelons asiatiques.

D'autres individus encore, potentiellement bien plus dangereux, j'ai nommé Michel, Coralie, Antonin, Loïc, Baptiste, Martine, Rémi, Maxime. Soit : un maire combinard, une vierge nymphomane, un maton à la retraite, deux repris de justice, une intrigante, un type amoureux de ses poules et qui reproche à sa femme de se laisser aller (à sa décharge : elle est morte...), un apiculteur solitaire.

Et tous de se retrouver bientôt dans la mêlée, à donner ou encaisser les coups. Coups bas et coups du sort que l'auteur distribue non sans malice et avec une régularité de métronome. 



Après la région toulousaine, qu'il a longuement écumée dans ses romans, et le nord vers lequel il est revenu l'année dernière avec Les derniers jours d'un homme, Pascal Dessaint prend un bol d'air dans les Pyrénées.

Que la montagne est belle, d'accord, mais l'air est plutôt vicié ici, où flottent cupidité, solitude, ressentiment, jalousie, folie meurtrière. Dans cet asile à ciel ouvert, ça se trucide à qui mieux mieux, ça se menace, ça se tabasse, ça se déterre... 
Une rubrique de fait divers, simplement réunis en un même lieu, façon de placer sous le microscope quelques spécimens humains et d'observer ce qui se passe. Les hommes, c'est bien connu, sont capables de tout, et surtout du pire. Charles, le gendarme du coin, ne se fait d'ailleurs pas d'illusions, qui se borne à remettre un semblant d'ordre, en attendant la prochaine tuile.

Simples manifestations de la nature humaine. Cruelles natures, titrait un précédent roman de l'auteur. Tout le sel de celui-là tient dans la petite leçon d'éthologie comparée, qui souligne d'autant mieux la nature de ce curieux bipède (j'aurais aimé même qu'elle soit un peu plus poussée, qu'elle donne davantage encore "la parole" aux animaux). L'homme est un animal sociable, dit-on, mais toujours prompt à zigouiller son prochain, mû par le même instinct de survie qu'une abeille ou un frelon, à la différence que le monde animal, aussi "impitoyable" soit-il, obéit à un ordre et, surtout, ignore la barbarie.


Au milieux de ces affreux jojos ("Eh ! C'est pas parce qu'on est des bouseux qu'on est des attardés, hein ?"), un
personnage se détache malgré tout, qui sert de contrepoint : Maxime l'apiculteur apporte un soupçon de civilisation dans un déchaînement de violence.
Pas que s'éloigner du commerce des hommes sert forcément d'antidote, mais ça permet parfois de ne pas sombrer dans la folie ambiante ; lui au moins a su apprivoiser ses fantômes et même converser avec eux.

 
Des personnages et des situations pas piqués des vers, parfaitement mis en scène au gré d'un récit à plusieurs voix (une structure qu'il utilise souvent) : Dessaint a du métier, et sait aussi élargir son horizon romanesque, avec ce bal des frelons à la fois sordide et amusant, tendre et... piquant.




Conseils d'accompagnements : la campagne c'est pas si tranquille, faut pas croire, y a qu'à lire par exemple La forêt muette ou Pauvres zhéros de Pierre Pelot.


Le bal des frelons / Pascal Dessaint (Rivages/Thriller, 2011)

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24 février 2011 4 24 /02 /février /2011 00:00

"La violence est le dernier refuge de l'incompétence" (Isaac Asimov, Fondation)

Je fais partie des heureux élus qui ont reçu Paris la nuit en même temps que leur abonnement à L'Indic. Le premier et prometteur roman d'un jeune auteur de 23 ans, Jérémie Guez.


Paris la nuitAbraham - Abe pour les copains - est un petit caïd de Belleville. "Je déteste mon prénom (...). Un nom de prophète, donné à un type sans diplôme, qui préfère vendre de la drogue plutôt que de se trouver un boulot."

Combines, bagarres, nuits au poste rythment son quotidien, le plus souvent en compagnie de son pote d'enfance Goran. Jusqu'au jour où il se met en tête de braquer une salle de jeux clandestine du quartier. Monte son équipe, prépare le coup. Adrénaline. Espoir naïf d'un nouveau départ, mais le butin ne fera que précipiter la chute.


Sans espoir de retour
Plutôt que de jouer à cache-cache entre les apprentis braqueurs et les braqués aguerris - pontes du quartiers bien décidés à laver l'affront, Jérémie Guez se concentre sur le personnage d'Abraham, sa lente dérive autodestructrice qui se nourrit de drogues, de chimères et de violence graduelle.

Une violence qu'il s'inflige à autrui autant qu'à lui-même, corollaire naturel de ses angoisses et de son désoeuvrement. Une violence qu'il a volontairement adoptée - à défaut d'apprivoiser - car Abe a choisi cette voie et ne se cherche pas d'excuse - "J'ai entrepris de me détruire, je sais que tout a basculé, que je ne ferai pas machine arrière. Je suis une personne, parmi des millions, qui se laisse dévorer par les flammes de son propre enfer."
Comme ces fils à papa camés de la Rive gauche, qu'il méprise en même temps qu'il les envie ("Une vie les attend, ils changeront. Pas moi"), comme ce père avachi toute la journée devant la télé, et auquel il ressemble finalement beaucoup, animé par la même force d'inertie et par le même renoncement, bien que lui fasse encore semblant d'entretenir l'espoir.


Dénué de jugement moral comme de théories victimisantes - peu importe que les dés soient pipés ou non, de toute façon ils étaient jetés depuis longtemps -, Paris la nuit fait la chronique d'une dégringolade inexorable, en une centaine de pages affinées avec le savoir-faire d'un auteur confirmé.

Ce roman ouvre une "trilogie parisienne", nous dit la 4ème de couverture. Je suis curieux de voir comment va s'articuler ce tryptique, et si Jérémie Guez va poursuivre dans la veine tragique de ce premier opus. A suivre.


Paris la nuit / Jérémie Guez (La Tengo, 2011)

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11 février 2011 5 11 /02 /février /2011 09:32

"Pauvre Mexique, si loin de Dieu, si proche des Etats-unis". (Porfirio Diaz, Président du Mexique, 1876-1911)


La FrontièreBienvenue à Ciudad Juarez, Mexique, "la ville où même le diable a peur de vivre". Nous sommes en 1997. Depuis plusieurs années, des dizaines de femmes sont enlevées, torturées, tuées. Toutes sont de jeunes ouvrières, employées dans les maquiladoras qui pullulent le long de la frontière, des usines de montage et d'assemblage (d'appareils électroménagers par exemple), sous-traitées par des firmes internationales qui profitent ainsi d'une main d'oeuvre docile et à bas coût, d'une tranquilité syndicale certaine et de substanciels bénéfices.


C'est à partir de cette trame bien réelle que Patrick Bard a basé son premier roman, en s'appuyant aussi sur le long travail photographique qu'il a effectué sur la frontière américano-mexicaine. Ce reportage a duré 5 ans et a donné lieu au livre El Norte (malheureusement épuisé), qui lui a naturellement servi de matériau et fourni quantité de détails.


"Reste" à construire une intrigue, des personnages, entre autres. Ici le rôle principal est joué par un journaliste-fouineur qui démonte un à un les rouages de la machine (un schéma sensiblement similaire à celui d'Orphelins de sang).
Il s'appelle Toni Zambudio. Envoyé sur place par un grand quotidien espagnol pour couvrir l'affaire, le journaliste interroge - famille de victime, chef de la police, militante pour les droits des femmes -, rassemble des indices, explore différentes pistes, jusqu'à cotoyer l'horreur et mettre sa vie en danger. 

Un Zambudio qui sert de conducteur dans un récit sous perpétuelle tension, et au sein d'une société mexicaine gangrénée par une violence inouïe, la corruption endémique des institutions (police, justice, politique...), le pouvoir absolu des narcotraficants, la misère crasse.
Avec lui nous sommes confrontés aux terribles conditions de (sur)vie de millions de mexicains venus s'entasser dans les bidonvilles le long de la frontière, afin de trouver du travail, phénomène encore accru à la suite de l'ALENA.

Harcèlement sexuel, salaires de misère, manipulation de produits toxiques sans protection, bébés atteints de spina-bifida... C'est le quotidien des ouvriers des maquiladoras, des femmes dans l'immense majorité, dans cette zone franche gigantesque. Zone de non-droit. Bienvenue dans l'arrière-cour de l'ultra-libéralisme. "Un crime économique contre l'humanité".


Si le roman propose une explication (plausible ? Qui n'épargne pas l'Oncle Sam en tout cas) à l'affaire des meurtres de Ciudad Juarez, en réalité cette vague d'assassinats sans précédent dans l'histoire du Mexique n'a jamais été complètement élucidée, et a peu de chances de l'être un jour. Des arrestations ont eu lieu, des jugements prononcés, mais de larges zones d'ombre subsistent, de lourds soupçons pèsent sur la police et la justice (incompétentes voire complices), et les meurtres ont continué pendant des années.

Toujours est-il que Patrick Bard réussit parfaitement à juxtaposer réel et imaginaire, et à écrire un roman à la fois instructif et passionnant. Le plus abouti à mon goût, en termes de construction du récit, d'oscillation du rythme.
Et si La frontière interpelle au premier abord par la nature atroce des faits rapportés, c'est grâce à sa justesse de ton qu'il nous marque durablement.




Conseil(s) d'accompagnement : concernant les maquiladoras, je vous renvoie vers un article d'Anne Vigna, disponible sur le site du Monde diplomatique. Sur les meurtres de Ciudad Juarez, trois livres me viennent à l'esprit : Des os dans le désert, récit du journaliste et écrivain mexicain Sergio Gonzalez Rodriguez, qui apparait lui-même comme personnage (!) dans 2666 de Roberto Bolano ; enfin, citons le polar du très bon Rolo Diez, Eclipse de lune.


La frontière / Patrick Bard (Seuil, 2002 ; rééd. Points Policiers, 2003)


Rappel de dernière minute :

Patrick Bard sera présent demain à la médiathèque du Val d'Europe. La rencontre débute à 16 heures, il y sera principalement question de l'Amérique latine et des deux romans mentionnés plus haut, La frontière et Orphelins de sang.

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9 février 2011 3 09 /02 /février /2011 00:00

Des nouvelles à l'unité. Sur tout ou rien, sur le quotidien et l'extraordinaire. Autrement dit La porte à côté, l'une des collections des éditions de l'Atelier in8, que je vous invite vivement à découvrir si ce n'est pas déjà fait.


BouletteLe quotidien, justement, il a pas l'air rose pour "Boulette", dans cette baraque des environs de Calais, entre un BEP cuisine et le père qu'arrête pas de l'appeler la grosse, qui traîne derrière lui sa bonbonne d'oxygène comme sa haine des étrangers. D'ailleurs, sur le buffet de la cuisine, le portrait de Le Pen a remplacé celui de Lénine.

Le Pen justement, ça me rappelle une de ses saillies nauséabondes, en substance : "Il est normal de préférer son frère à son cousin, son cousin à son voisin et son voisin à un étranger." Sûrement que Boulette l'enverrait se faire pendre en entendant ça.

Un étranger, justement, elle en trouve un dans l'abri de jardin - You... arab ? No, Kurd ! Kurd ? Yes, Kurd of Iraq -, et décide immédiatement de le cacher, de le nourrir, de l'aimer. Et même de s'enfuir avec lui de l'autre côté de la Manche.

Elle est touchante, Boulette, dans ses élans, dans sa naïveté, et pour un peu on lui souhaiterait bonne chance, mais on sent bien que ça va mal tourner cette histoire, au final...


La nouvelle, c'est un art de l'esquisse, et Max Obione l'a bien compris, qui en peu de mots, quelques détails, quelques images, crée tout un univers, dont on devine les contours, dont on saisit l'essentiel.

Boulette, c'est une mignonnette à lire cul-sec, une vingtaine de pages douces-amères. Le temps d'un court trajet, par exemple. Attention quand même à ne pas rater l'arrêt.


Boulette / Max Obione (L'Atelier in8, La porte d'à côté, 2011)

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