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3 février 2011 4 03 /02 /février /2011 00:00

"L'éternité c'est long... surtout vers la fin." (W. Allen ? F. Kafka ?)

Voici donc le dernier roman de Thierry Jonquet. Roman posthume. Et inachevé, largement même. Tant pis, l'éditeur a choisi de le publier quand même - tant mieux -, et s'en explique en début d'ouvrage.


VampiresNon, Jonquet n'avait pas viré bit-lit, même s'il nous présente effectivement une famille de vampires, ayant posé ses pénates à Belleville - quartier maintes fois visité dans l'oeuvre de l'auteur. Une vieille maison sise dans l'une des innombrables ruelles et arrière-cours autrefois habitées par toutes sortes d'artisans et d'ouvriers. Le clan, sous l'impulsion du patriarche Petre Radescu, vient de prendre une décision majeure et irrévocable.

A quelques dizaines de kilomètres de là, dans un entrepôt désaffecté en grande banlieue, un immigré roumain découvre une scène horrible : un autel improvisé, des cierges, et un homme empalé selon "les règles de l'art". Après une belle frayeur suivie d'une rencontre inopinée avec les CRS venus déloger le camps de clandés, il finit à l'hôpital, complètement désorienté, en répétant Vlas Tepes, Vlas Tepes, Vlad Tepes... C'est là qu'entre en scène un duo particulièrement burlesque : le substitut Valjean et son compère le légiste Pluvinage.  


Page 185, le roman s'arrête brutalement. Cul-de-sac ou intersection, à vous de choisir, à vous d'imaginer ce qu'aurait pu être la suite. C'est frustrant, bien-sûr, parce qu'on ne saura jamais le fin mot de l'histoire, parce qu'on laisse en plan tous ces personnages, parce que la veillé de contes s'interrompt prématurément...


Alors, me direz-vous, à quoi bon lire une moitié de roman ?

Pour la façon habile dont Jonquet revisite le thème du vampirisme et mixe les genres littéraires.
Pour sa causticité et son humour noir - dommage malgré tout qu'il se montre si caricatural vis-à-vis des "jeunes de banlieue", qui le sont parfois suffisamment eux-mêmes.
Pour la précision et l'ampleur de son écriture, sa maîtrise et son sens du récit - insistons sur le fait que ce texte n'a rien d'un brouillon de travail, bien au contraire. 
Pour les thèmes qui le traversent - le vieillissement, la maladie, l'inexorable délabrement du corps, la mort - et leur résonnance si particulière, maintenant que Jonquet nous a faussé compagnie.
Pour sa parabole inachevée : les véritables vampires ne sont pas ceux qu'on croit.


Une moitié de roman, d'accord, mais quelle moitié !, qui en vaut bien des "entiers". Peut-être pas la meilleure entrée en matière pour découvrir cet écrivain, mais ceux qui l'apprécient auront plaisir à retrouver un Thierry Jonquet en pleine forme.


Vampires / Thierry Jonquet (Seuil, 2011)

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19 janvier 2011 3 19 /01 /janvier /2011 00:00

"Dans les années 50, le Guatemala exportait des bananes. Hélas, aujourd'hui, nous exportons des enfants. Cinq à six mille d'entre eux sont achetés chaque année pour une somme variant entre 30000 et 65000 dollars, principalement aux Etats-Unis, dont nous sommes le principal pourvoyeur après Haïti et la Chine. Certains sont vendus par des mères désespérées, trop pauvres, ou tombées enceintes à la suite d'un viol. d'autres, la majorité, sont volés. Il y a beaucoup d'argent en jeu."


Orphelins de sangEtats-Unis, 2021 : une adolescente mal dans sa peau découvre chez elle des documents relatifs à son adoption. Guatemala, 2007 : une jeune indienne, Escarlet Itu, est attaquée et laissée pour morte par deux hommes. Ils ont pris son bébé.

Un des premiers à arriver sur les lieux est Victor Hugo Hueso. Il travaille au service de communication des pompiers. Son job : prendre des photos, des notes, filmer, pour alimenter des journaux friands de sensationnalisme. Son rêve : devenir journaliste, et assurer une vie meilleure à sa famille.
Aidé par un flic de la brigade des "fémicides" et une jeune militante pour les droits des femmes, il décide d'enquêter et de raconter cette histoire.

D'un côté de la chaîne : des orphelins abandonnés ou volés. A l'autre bout : les McCormack, couple d'américains moyen, enlisé depuis des années dans les procédures d'adoption, et dont l'histoire sert de contrepoint au récit principal.
Entre les deux extrémités, de nombreux maillons : fonctionnaires corrompus, avocats véreux, porte-flingues... Un réseau organisé et parfaitement huilé dans lequel il est évidemment très dangereux de mettre les doigts.



Ce qui frappe tout d'abord, c'est la situation de ce pays largement ignoré des grands médias. A moins de s'intéresser de près à l'Amérique centrale, on ne sait pas grand-chose du Guatemala, si ce n'est peut-être le vague souvenir de Rigoberta Menchu, Prix Nobel de la Paix en 1992.
On découvre un pays miné par la misère, la corruption, la violence, et 30 ans de guerre interne, une histoire non soldée.

Le passé c'est la spolation des paysans mayas, la lutte des guérilleros, la répression sanglante contre le peuple maya - exécutions sommaires, séquestrations, tortures, viols de masse -, tout au long des années 60, 70 et 80, c'est une extermination planifiée par les dictateurs successifs et les paramilitaires. Une hécatombe.

Le présent c'est l'exploitation des jeunes ouvrières pour le compte d'entreprises étrangères, la crasse des bidonvilles, emportés périodiquement par des coulées de boue, c'est la guerre que se livrent les gangs et ces milliers de morts, chaque année, dans l'une des villes les plus dangereuses du monde, c'est l'emprise des cartels, la reconversion des anciens tortionnaires dans la police ou les officines de sécurité privées.


La violence, toujours. Violence des maras, violence des ex-militaires reconvertis en flics, violence d'un Etat génocidaire, violence faite aux opprimés jusqu'à l'asséchement de leur propre humanité, violence des violentés, violence faite aux femmes, violence passive d'un couple de yuppies en mal d'enfant, violence de l'american way sur hypothèque. Violence protéiforme, épidémique.



Heureusement, ils sont quelques-uns à lutter, à espérer, à se battre. Comme Alma Perez, comme Perdita Luz, comme Hueso. Une touche d'espoir bienvenue, comme un filet d'air qui retarde l'asphyxie. Sans héroïsme boursouflé, sans pathos larmoyant : l'auteur ne cède pas aux effets de manche mais se met complètement au service de son récit, le nourrissant de faits historiques et sociologiques sans pour autant livrer une étude.

Car si Patrick Bard s'appuie sur un rigoureux travail de documentation, il n'en a pas moins construit un véritable roman. Une trame solide, des personnages complexes, et un talent de conteur qui me fait dire qu'il n'y a guère que la fiction pour déchiffrer ainsi la réalité, pour en éclairer les zones d'ombre, lui donner son relief.

Un livre pour comprendre, à la fois édifiant et salutaire, ainsi qu'un excellent roman.



Orphelins de sang / Patrick Bard (Seuil, 2010)

PS : vous pouvez visionner un diaporama de P. Bard, sur le site de Géo.

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16 janvier 2011 7 16 /01 /janvier /2011 00:00

Si Louis Sanders ne quitte pas le Périgord - terreau de son inspiration -, il délaisse cette fois le microcosme des anglais installés en Dordogne (après Février, Comme des hommes, Passe-temps pour les âmes ignobles...) pour celui des pompiers.


La lecture du feuIls sont une vingtaine à la caserne de Saint-Romain. Feux de cheminée, accidents de la route, suicidés, p'tits vieux seuls et misérables... : les pompiers en voient de toutes les couleurs, respirent l'odeur du sang, de la merde, de la crasse.

Des hommes qui parfois ont du mal à s'endormir le soir, qui, pour exorciser certaines images, racontent cent fois la même scène à leurs collègues.


Se retrouver en haut de la grande échelle ou suspendu en l'air au milieu d'un pont n'a rien de rassurant, mais il faut en passer par là quand on veut devenir pompier. C'est le rêve de Blondel, la quarantaine passée et une vision romantique du métier.

On fait ensuite la connaisssance de : Bogdanovitch, qui se prend subitement de passion pour la chanteuse Dolly Parton et dont la voix comble un vide en lui ; Jaubert, ému par le sort d'un vieil homme désorienté et qui l'héberge ; Kaplan, qui ne veut pas finir comme ce bonhomme crevant seul, avec son chien ; Peyronnie, le seul à s'en prendre à Milou, l'idiot du village, sans que personne ne comprenne bien pourquoi ; et puis les frères Carvalho, Sanchez, le Machin, Fayol, Cazeau, Lescure... 


... Lescure qui ressasse le comportement bizarre de ses camarades pendant une intervention sur un suicide. Les tensions naissent, la suspicion s'installe, l'incendie couve.
Si on ajoute à cela que les habitants ont la fâcheuse tendance de s'enfoncer des couteaux de bouchers dans la poitrine...




Si l'auteur nous fait suivre le quotidien des soldats du feu - les bips qui sonnent, les gardes, les procédures, les moments de détente à la tisanerie... -, on pénètre aussi leur intimité. Si l'esprit de corps est là, chacun des hommes vit cependant avec ses propres angoisses, effrayé par ses propres désirs, s'interrogeant sur son identité, empêtré dans sa propre solitude, sa peur et ses secrets plus ou moins avouables.

Suscitant sinon l'angoisse, du moins l'appréhension, La lecture du feu vaut moins par l'intrigue (malgré un beau final en cascades) que par la chronique acide d'une micro-société et sa galerie de portraits. Quand les sauveurs eux-mêmes sont en détresse, qui donc leur vient en aide ?
 
 

La lecture du feu / Louis Sanders (Rivages/Noir, 2011)

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9 janvier 2011 7 09 /01 /janvier /2011 00:00

"- Harmeûniques ? C'est quoi, harmeûniques ?
- Les notes derrière les notes, expliqua Mister. Les notes secrètes. Les ondes fantômes qui se multiplient et se propagent à l'infini, ou presque. Comme des ronds dans l'eau. Comme un écho qui ne meurt jamais."


Quatre ans après l'envoûtant Garden of love, Les harmoniques signe le retour de Marcus Malte au roman, son entrée à la Série noire, ainsi que ses retrouvailles avec Mister et Bob, après Le doigt d'Horace et Le lac des singes. Retour gagnant.


Les harmoniquesD'un côté Mister, le black costaud qui passe ses nuits derrière le piano du Dauphin Vert. De l'autre Bob, philosophe amateur qui passe ses journées derrière le volant de son taxi, un vieux tacot envahi de cassettes de jazz, passion commune des deux acolytes. 

Elle s'appelait Vera Nad, elle avait fui son pays en guerre et rêvait de devenir comédienne. Elle venait au club deux fois par semaine écouter Mister. Lui ne la quittait pas des yeux. Ils avaient sympathisé.
On a retrouvé son corps brûlé dans un entrepôt désaffecté, les deux coupables ont avoué, histoire de drogue, affaire classée.

Mister n'en croit pas un mot, et décide d'enquêter avec l'aide de Bob, sans trop savoir comment s'y prendre mais fermement résolu à découvrir la vérité. Une vérité qui le ramène vers le passé de la jeune femme, vers les Balkans et les atrocités commises là-bas durant la guerre.

Qui l'emmène aussi jusqu'au sommet de l'Etat : un fil narratif risqué (l'intrusion et l'implication d'un haut responsable politique - un Ministre de l'intérieur arriviste, suivez mon regard... - est quand même too much, pour le dire gentiment), sur lequel Malte parvient in extremis à garder l'équilibre.



Deux récits se mêlent : les investigations du duo Mister/Bob sont ponctuées par l'histoire de Vera Nad (daNa rêV(e) ?), qui résonne tel un chorus. Son histoire, ses souvenirs d'un pays en guerre, ses espoirs, sa complainte, son martyre enfin. Bye bye Blackbird.

Sa vie, avant qu'elle ne lui soit volée, sa mémoire, qui ne subsiste plus que dans l'esprit d'un pianiste hanté par son visage et son innocence, qui voulait, par la musique, "atteindre son coeur", "lui offrir un foyer". "Que chaque accord qu'il plaquait fût une brique solide, une coulée de ciment participant à l'édification d'une maison, sa maison, la sienne, son abri, clair, agréable, bien chauffé."

Davantage qu'un fond sonore, le jazz baigne le roman tout entier. Le jazz comme un hymne à la vie, à la beauté, à la bonté. Conjurant l'horreur et le mal, la cruauté des bourreaux et l'impudence des puissants.


Conteur hors-pair et fin styliste, Marcus Malte a composé avec Les harmoniques - pour reprendre l'expression de Robin Cook à propos de J'étais Dora Suarez - un roman en deuil, un roman de compassion traversé de purs moments de poésie, capable de vous faire rire aux éclats (ah, cette scène du taxi échoué en plein champ !) avant de vous glisser une boule dans la gorge. Un talent rare. Un talent qui parvient presque à faire oublier que le texte n'est pas suffisamment travaillé.


Les harmoniques / Marcus Malte (Gallimard, Série noire, 2011) - en librairie le 13 janvier.


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4 janvier 2011 2 04 /01 /janvier /2011 00:00

Après l'étonnant Retour à la nuit, les éditions Ecorce publient le non moins singulier Bois, premier roman du dénommé Fred Gevart. L'année commence bien.


Bois - F. GevartVoilà l'histoire, sombre et tortueuse, de Sylvain Michalski, auteur à succès de romans sous pseudonyme, père de deux fillettes, époux de Marlène, avec laquelle il n'évoque jamais "l'accident" survenu douze ans plus tôt.

Douze ans plus tôt, victime d'une prise d'otage, il est resté enfermé quatre jours durant dans une galerie d'une mine désaffectée, près de Limoges. Le GIGN a donné l'assaut. Tirs, explosion, blessures, trois ans de coma. Au réveil, amnésie totale. Aucun souvenir, sinon la mémoire du corps : la soif. L'impérieux besoin d'alcool.

Michalski est un condamné à mort : il vient d'apprendre qu'il est atteint un cancer. Verdict : deux mois. L'alcoolique abstinent replonge. Des bribes de souvenirs remontent. Gueules de bois et cauchemar, toujours le même -  La lumière au bout du tunnel. L'exctinction. Puis la voiture pleine à craquer, la villa vide. La route. Le carambolage et les débris. Les bâtiments au loin.
Jusqu'à ce qu'il tombe, après une gueule de bois carabinée, sur un drôle de manuscrit : le récit (apocryphe ?) de son enlèvement par le couple LLoebe-Pelletier (sic) et des jours qui ont suivi. Point de bascule dans la folie et l'irrationnel.



Cut-up
En remodelant son texte, l'auteur s'ingénie à brouiller les pistes, coupant, déplaçant, permutant des phrases, des paragraphes, des chapitres entiers même. Il superpose ainsi
plusieurs couches narratives, plusieurs voix (signalées par le changement de la police de caractère), jouant sans cesse entre la réalité et l'illusion, le présent et le passé, l'hypothétique et le tangible.

Cette
déconstruction du récit a pour effet d'abolir les repères de temps et de lieu, d'insinuer le trouble et l'incertitude. Médusé, on voit les mêmes scènes se répéter, dans les mêmes décors mais avec d'autres personnages et dans une temporalité différente (comme cette chambre d'hôtel plusieurs fois visitée, et toujours le bruit de l'eau qui coule, derrière la porte de la salle de bains...). On est plongé, piégé, dans un univers insaisissable et ambigu.
Un univers
qui rappelle immanquablement David Lynch, ainsi que Mémento de Christopher Nolan ou encore Garden of love de Marcus Malte, pour l'aspect onirique.


Qu'est-il véritablement arrivé à Michalski ? Ses souvenirs sont-ils réels ou fantasmés ? Jusqu'à quel point l'alcool et la maladie altèrent-ils son discernement ? Les événements qui nous sont racontés ont-t-il seulement eu lieu ?

La fin du roman n'apporte pas toutes les réponses, et laisse libre court aux interprétations (à moins que mes neurones n'aient pas fait toutes les connexions !). Des zones d'ombre subsistent, sur lesquelles j'aurais aimé, pour ma part, que l'auteur fasse davantage la lumière.


Par son ambiance et sa construction, ce roman risque d'en dérouter plus d'un. Sombre, troublant, labyrinthique jusqu'au tournis, Bois n'appartient pas à cette catégorie de livres pré-mâchés et vite digérés. On ne va pas s'en plaindre.


Bois / Fred Gevart (Ecorce, 2010)

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28 décembre 2010 2 28 /12 /décembre /2010 00:00

Les Villas rouges d'Anne Secret. On m'en avait dit le plus grand bien, notamment Marc Villard, qui signe d'ailleurs la 4ème de couverture de ce court roman paru l'année dernière.


Les villas rougesFin des années 80. En plein Paris, une évasion spectaculaire d'un activiste allemand, libéré par un commando lors d'un transfert pénitentiaire. (On pense à la Bande à Baader). Fusillade, un mort parmi les policiers.

Parmi eux, Kyra. Une ancienne professeure de Lettres, amoureuse d'Udo. La fuite s'organise, les membres s'éparpillent. Mise au vert dans une station balnéaire désertée. C'est l'hiver. Une planque dans une villa de bord de mer. Les jours passent, incolores. Puis un complice est arrêté. Udo, lui, s'est volatilisé.

Kyra entre alors en clandestinité. On suit son quotidien précaire et mouvant, de la Baie de Somme au Luxembourg, de Paris à Knokke-le-Zoute, de Bruges à Hambourg... Une géographie de l'errance. Des points de chute pour une vie en suspension.

Il s'agit moins d'une cavale qu'une dérive intérieure : son amant absent, sans orbite, plus rien n'arrime la jeune femme à la réalité, sinon quelques vagues connaissances, articles de journaux, et l'envie de retrouver Udo.


La peur d'être prise la surprend parfois, mais ce sont surtout l'indolence et l'ennui qui l'enveloppent, assourdissant le bruit du monde.
"J'attends". Le premier mot du roman, annonce la couleur : il ne s'y passe pas grand-chose, sinon une litanie de souvenirs, de gestes banals et de lieux presque indistincts, dont les détails architecturaux ("villas néonormandes", "bas-reliefs Arts déco"...) accentuent paradoxalement le manque de perspectives de la narratrice.

Un roman d'atmosphère, comme on dit, qui n'est pas sans rappeler ceux de Patrick Modiano, dans l'évocation d'un passé à la fois vaporeux et tellement prégnant.


Directe, voire abrupte, l'écriture d'Anne Secret est factuelle, dénuée de toute ornementation, comme poncée jusqu'à laisser apparaître la matière brute (sans "afféteries stylistiques" ni "pathos encombrant" souligne Marc Villard).

Certains s'ennuieront peut-être, sevrés d'action et de rebondissements, frustrés par le manque de réponses, décontenancés par l'étendue morne et sans relief apparent de cette fuite en avant.

Personnellement j'ai toujours eu un faible pour les taiseux, et le roman d'Anne Secret est beau comme le silence.


Les Villas rouges / Anne Secret (Seuil, Roman noir, 2009)

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18 décembre 2010 6 18 /12 /décembre /2010 00:00

Je profite de l'accalmie éditoriale de décembre pour jeter un oeil dans le rétro et sur quelques romans qui m'avaient échappé ces derniers temps.

Je commence donc par Flandre noire de Gilles Warembourg, édité en 2008 dans la collection Polars en nord chez Ravet-Anceau, qu'il serait dommage de réduire à une collection régionaliste qui n'intéresserait que les ch'tis. La preuve ici.


L Flandrenoire couvAprès trois années de captivité à Auschwitz-Birkenau, où il a été déporté comme prisonnier politique, Georges Liévin, l'instituteur du village de Neu-Cappel, rentre chez lui. Cet homme qui toute sa vie a cru "à la culture, à la philosophie, à la médecine", cet humaniste ardent qui enseignait aux enfants "les vertus de la civilisation et de l'ordre", a vu s'effondrer tous ses idéaux, ses certitudes, sa foi en l'homme.

Les habitants fêtent son retour lors d'un banquet dégoûlinant de victuailles, de fausse sollicitude ou d'ignorance - ça n'a pas dû être drôle dans les camps de travail. Comment expliquer ça sans passer pour un menteur ou un fou ?

La dévouée Marceline et sa foi, la femme du maire et sa langue bien pendue, les Richart et leurs terres, les anciens élèves - Hervé et son uniforme, Jean et son désespoir, depuis qu'une balle allemande lui a volé ses jambes : quelques-uns des personnages d'un échantillon d'humanité qui va bientôt voler en éclats suite à un meurtre.
Un meurtre bien mystérieux sur lequel vont ridiculement buter les forces de l'ordre. Comme la folie des hommes n'a d'égale que leur bêtise...


Sans vous dévoiler ses ressorts, sachez que l'intrigue policière n'est pas un simple élément récréatif mais sert aussi, disons de caisse de résonnance à la réflexion philosophique.

Hier, das ist nicht warum.
Une réflexion en forme de quête spirituelle, au fil des interrogations philosophiques de l'instituteur-narrateur, obsédé par la question de la nature du mal. Pour trouver la réponse, pour honorer la promesse implicite faite à Nadia et Sofia, pauvres créatures croisées dans les Lager, il convoque les esprits, Kant, Shopenhauer, Rousseau, Leibniz, Spinoza, Montaigne.... Mais après de telles atrocités, les livres sont inutiles et les discours stériles. Quant au ciel, il est définitivement vide.

Le mal ne plane pas seulement sur la plaine d'Auschwitz, mais aussi sur celle de Flandre, dans ce village qui suinte de ragots fielleux, de petites haines, de rancunes tenaces. La mal absolu a fait place au mal ordinaire, mais c'est toujours le mal, latent, dans ce petit monde cancanier, bigot, hypocrite, sournois, pingre, méchant...



Remarquable de maîtrise et de densité, Flandre noire se distingue par une langue précise et toute en finesse qui parvient à saisir la complexité de la nature humaine, jusque dans son extrême laideur ; une langue soutenue, parfois exigeante, et riche sans être précieuse.


Merci à la libraire de Terminus Polar pour le conseil. 


Flandre noire / Gilles Warembourg (Ravet-Anceau, polars en nord, 2008)

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11 décembre 2010 6 11 /12 /décembre /2010 00:00

Question pour pas un rond :

Top ! né à Paris en 1898 d'une mère luxembourgeoise et d'un père russe, je décide très jeune de devenir écrivain - après avoir achevé mes études en Angleterre et vécu un temps en Autriche, je rentre à Paris en 1923 puis publie l'année suivante une nouvelle intitulée Le crime d'une nuit, qui attire l'attention de Colette - c'est à elle que je confie le manuscrit de Mes amis, roman immédiatement salué par la critique et qui marque le début d'une oeuvre prolifique et considérée avant-gardiste qui fait de moi l'un des principaux écrivains de l'entre-deux-guerres, salué entre autres par Max Jacob, Rilke ou Sacha Guitry - démobilisé en juillet 40 et refusant toute publication durant l'Occupation, je rejoins Alger en 1942, où j'écris mes trois derniers romans et entre au Comité national des écrivains - rentré en France en 1944, je meurs l'année suivante des suites d'une maladie infectieuse - né Emmanuel Bobovnikoff, également connu sous les pseudonymes de Jean Vallois et Pierre Dugast, je suis... je suis...

Si vous avez trouvé, vous êtes fortiche, parce qu'Emmanuel Bove n'est plus guère lu aujourd'hui, même si ses textes sont régulièrement réédités. Le dernier en date est un roman policier, genre auquel il s'essaya brièvement en 1933 en publiant La Toque de Breitschwanz (connu aussi sous le titre La fiancée du violoniste), et Le meurtre de Suzy Pommier, court roman dont il est question ici.


Suzy PommierSuzy Pommier, une actrice en vogue, est retrouvée morte dans sa baignoire à son domicile parisien, dans les mêmes circonstances que le personnage qu'elle jouait dans son dernier film, une chanteuse de cabaret tuée par son amant.

La veille, durant la première représentation du film, le public choqué par la scène du meurtre, l'avait violemment pris à parti. Un spectateur l'a t-il suivie jusque chez elle ? Ou bien faut-il chercher parmi les nombreux courtisans de la vedette ?

Par un concours de circonstances, l'enquête échoue à l'inspecteur Hector Mancelle, habituellement confiné aux vérifications de registres d'hôtels. Intrépide, plein d'abnégation, l'esprit vif, le jeune inspecteur va résoudre à lui seul le mystère, ridiculisant au passage son chef et se couvrant de gloire.



Paris, l'étude de moeurs, les différents milieux sociaux : on retrouve ici un univers proche de celui de Simenon, comme le souligne justement l'intéressante préface signée Bruno Lopat, qui évoque par ailleurs l'édition au tournant des années 30, le coup médiatique de Simenon pour promouvoir ses premiers Maigret (on faisait déjà dans l'événementiel), et l'incroyable succès du roman policier à cette époque, porté par Le Masque et les auteurs anglo-saxons, Agatha Christie et Ellery Queen en tête.

S'il s'inscrit dans cette veine du roman d'énigme - à la fin tout est bien qui finit bien, le criminel est puni, l'ordre rétabli - Le meurtre de Suzy Pommier se distingue cependant par une certaine acuité dans l'exploration des sentiments humains, au premier rang desquelles la misère morale, la culpabilité, le remord.

Enfin, malgré (grâce ?) des personnages désincarnés et dénués de toute ambiguïté psychologique (le jeune inspecteur sans peur et sans reproches fait sourire aujourd'hui), et un style parfois compassé, l'ensemble ne manque pas de charme.



Une curiosité.


Le meurtre de Suzy Pommier / Emmanuel Bove (Manucius, Le Policier, 2010)

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27 novembre 2010 6 27 /11 /novembre /2010 11:45

Chaque année, dans le cadre du festival du roman noir de Lamballe, l'association La Fureur du noir et la médiathèque de l'Ic à Pordic (qui abrite la Noiraude, un fonds spécialisé dédié aux nouvelles noires et francophones) organisent conjointement un concours de nouvelles.

De ce concours naît un livre, où sont donc rassemblés les textes des cinq lauréats "amateurs" ainsi - c'est là que c'est original - que ceux de cinq auteurs confirmés.
Thème retenu cette année : Y'a pas de sots métiers !


Y a pas de sots métiersOn y rencontre notamment un apprenti-maçon, un policier municipal, un plumitif, un gamin, un pêcheur noir, une accompagnatrice de fin de vie, enfin à sa façon...

Si les "pros" font le boulot, comme Francis Mizio - qui nous rappelle que le travail c'est pas forcément la santé, ou alors la Santé -, Joseph Incardona qui nous ramène en Louisiane au début des années 60, ou Emmanuelle Urien, dont le sens de la concision et du mot juste m'ont encore impressionné, je dois dire que ce sont les nouvelles "amateures" qui m'ont le plus emballé. Toutes d'ailleurs.


Un sommetier, ça n'existe pas, sauf dans l'histoire de Philippe Delaoutre. Y a ce type, à qui on a volé sa vie, sa femme, qu'a les vertèbres en compote et ce drôle de boulot au Pic du Midi ; surveiller la montagne et secourir les imprudents. Ou pas. L'ivresse des hauteurs, peut-être...

L'Equationniste de Jérôme Picot, un drôle de bonhomme celui-là, qui pose le monde en équations et prépare minutieusement son coup. 2 et 2 font quatre, et un flic finaud a compris. A votre avis, il va se soustraire à la Justice ?

Claque quarante
de Dom Roy, c'est la courte histoire de Vincent, qui dort dans sa bagnole toutes les nuits, toujours au même endroit, pour garder au chaud et pour 5 euros une place de stationnement pour Maresquier le financier pressé. Une chute fracassante.


La Marguerite de Annick Demouzon, qu'on appelle toujours parce qu'elle sait y faire, elle, dans ce genre de situations, et qu'a encore de bonnes jambes et qui marche volontiers pour se rendre en ville, faire un tour au cimetière, s'offrir quelques gourmandises, et aider son prochain...

L'odeur de cuir de Cyrille Aubry, c'est celle des gants de boxe que frotte et cire le gamin dans sa salle de boxe, entre un père alcoolo, un boxeur trop fier et cette fabuleuse fille qui lui donne des bonbons en échange de quelques services bien innocents.



Aucun doute, l'édition 2010 est réussie - homogène aussi. On sent que les auteurs bénéficient d'une grande liberté malgré le thème imposé, et qu'ils ont mis du coeur à l'ouvrage. Et puis on découvre aussi de nouvelles plumes, d'autant plus prometteuses quand on connaît le toujours délicat exercice de la nouvelle, qui n'admet pas l'à-peu-près et exige de cent fois sur le métier remettre son ouvrage...



Y'a pas de sots métiers ! / nouvelles de Cyrille Aubry, Michel Chevron, Philippe Delaoutre, Annick Demouzon, Pascale Fonteneau, Joseph Incardona, Francis Mizio, Dom Roy et Emmanuelle Urien ; coordonné par Frédéric Prilleux (Terre de Brume, Granit noir, 2010)

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17 novembre 2010 3 17 /11 /novembre /2010 00:00

On ne sait pas grand-chose de Jean-Paul Demure. Né en 1941 à Clermond-Ferrand, a exercé quantité de métiers (jardinier, VRP, facteur, vendeur de bibles !..., des boulots qu'il refile ensuite à ses personnages), écrit une demi-douzaine de romans (Aix abrupto reçoit le Grand Prix de littérature policière en 1987), quelques nouvelles et des scénarios pour la télévision.

Son premier roman, paru en 1982 - Razzia sur la paroisse, tout un programme... -, mettait en scène trois copains - Jean-Mi, Fernand, Marcel -, bande de braves bandits amateurs un peu branques sur les bords, préparant le cambriolage d'un trafiquant de drogue. Presque 30 ans plus tard, l'auteur a décidé de reformer le groupe.


Cher payéToujours en train de tirer le diable par la queue, nos garçons, comme Jean-Mi, 26 piges déjà, le cul dans le canapé à longueur de journée et le regard désespéré de sa mère.
Il a peut-être trouvé tout seul, le Jean-Mi : une annonce dans le journal, particulier cherche jardinier. Ni une ni deux, son pote Fernand lui fabrique un faux diplôme, Marcel lui refile sa mob', et c'est parti direction La Vigie, près d'Aix, un immense domaine où l'attendent des parcs en friche, une meute de chiens féroces et un tyran.

Sitôt engagé (Girkas, le patron, n'y a vu que du feu), Jean-Mi se met au boulot, entre deux engueulades. Le bonhomme est dans les affaires. On peut même dire qu'il y trempe : fournit la Marine et l'Arsenal de Toulon en matériel militaire. Ça pue à plein nez, et l'odeur a attiré l'attention des services de renseignement. Enfin... disons l'un d'entre eux, un zigoto étourdi et vaguement pitoyable mis au placard après une énième bourde.

Plus ça va, plus Jean-Mi en a ma claque de cet esclavagiste de Girkas. Ce qui lui faudrait, c'est suffisament d'argent pour monter sa propre boîte - c'est qu'il y a pris goût à la binette et au sécateur entretemps. Comme ça, il pourrait peut-être aussi reconquérir Isabelle... A force de semer, une idée se met à germer dans son esprit : kidnapper ce salaud de Girkas et se faire payer la rançon. Fernand marche, Marcel trépigne avant de céder (comme toujours), et voilà les trois compères en train de mûrir soigneusement leur plan.

Evidemment, ça dérape, "et tout bascule dans le tragique si ridicule qu'on ne sait pas par quel bout le prendre".




Situations rocambolesques et personnages croquignolesques sont dépeints avec un mélange désopilant de tendresse et de vacherie habilement distribuées.

Mais ne nous-y trompons pas : la farce est mordante, et derrière la légèreté du ton, l'auteur ne se prive pas de balancer quelques pavés dans la mare productiviste de notre belle société, le temps aussi de faire la nique aux puissants et aux arrogants de tous poils.

On lit le bouquin sourire aux lèvres et on le termine avec un air de ravi de la crèche. Au tarif poche, c'est vraiment pas cher payé.



Une chose est sûre : Jean-Paul Demure gagne à être connu, comme on dit. Pour ma part, je vais rapidement m'y atteler.


Cher payé / Jean-Paul Demure (Rivages/Noir, 2010)

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Published by jeanjean - dans france
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