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13 novembre 2010 6 13 /11 /novembre /2010 00:00

Auteure de plusieurs romans, nouvelles, albums jeunesse, Sylvie Rouch a notamment reçu le Prix Polar dans la ville de Saint-Quentin-en-Yvelines en 2007 pour Corps-morts. Un second couteau du polar hexagonal ? Mmmh, bien aiguisé quand même... Il n'y a qu'à lire son dernier roman.


Décembre blancEn cette fin d'année 2009, alors qu'une vague de froid et de neige recouvre la capitale, Simon Bedecker et son équipe, membres d'une cellule anti-terroriste, enquêtent sur plusieurs cas d'agression particulièrement violents : ces derniers mois, des motards ont attaqué à l'acide trois femmes, en plein Paris. Ces actions ont été revendiquées, via les journaux, par un groupe baptisé "les brigades d'Allah", inconnu jusque-là.

La dernière victime en date, Tania Achaoui, travaille pour Bakélite, un journal d'investigation qui traîte avant tout des violences et injustices faites aux femmes. Peut-être une piste de ce côté-là. A moins qu'il ne faille creuser du côté de son frère Jamel, au casier chargé et aux curieuses accointances avec des individus suspectés d'appartenir à des organisations terroristes.

Tandis que s'installe un climat d'islamophobie rampante et que ses chefs lui demandent instamment de dégoter un suspect - musulman si possible -, Baedeker tâtonne, interroge, fouille la vie des témoins. Pour certains de ses collègues, la méthode utilisée par les agresseurs ne colle pas avec celles des islamistes radicaux, et peut-être faudrait-il aussi chercher du côté de l'extrême-droite et des mouvements néo-nazis. 



Plutôt que de s'apesantir sur les procédures policières, Sylvie Rouch, tout en subtilité, se concentre sur les liens et les rapports qu'entretiennent les personnages - journalistes engagées, flic macho ou à la dérive, hommes violents, ancien délinquant... Intéressant de voir comment des liens se tissent entre tous ces protagonistes d'origine/de sensibilité/de milieu très divers.

Mention spéciale à Bedecker, la cinquantaine lasse, marqué par "l'accident" brutal survenu cinq ans plus tôt dans sa vie, et à Réjane Anderson, féministe résolue au caractère bien trempé.
Les reverra-t-on dans un prochain roman ? Ce serait une bonne idée.


De belles études de caractères, une intrigue bien échafaudée ainsi qu'une intéressante mise en perspective d'après un brûlant sujet d'actualité, font de Décembre blanc un polar de bonne facture et très agréable à lire.


Décembre blanc / Sylvie Rouch (P. Galodé, 2010)

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11 novembre 2010 4 11 /11 /novembre /2010 00:00

Après Tranchecaille, Le boucher des Hurlus ou la BD Notre mère la guerre, je poursuis ma p'tite commémoration personnelle du 11 novembre, cette fois avec Le der des ders de Didier Daeninckx.


Le Der des dersHiver 1920. René Griffon, marqué par quatre années dans les tranchées, dégoûté de la chose militaire, est devenu détective privé. Titi parigot et franc-tireur un brin désabusé, Packard rutilante et jolie pépée à la clé : un mélange entre le privé ricain et Nestor Burma.

Engagé par le glorieux colonel Fantin de Larsaudière pour une banale histoire d'adultère et d'extorsion, Griffon se met sur la piste du maître-chanteur. Mais le héros de guerre ne se montre pas vraiment coopératif, à croire qu'il a une idée derrière la tête ou qu'il cache quelque chose. Et comme René est du genre entêté...


La Grande boucherie est finie depuis deux ans, mais on se gave encore sur le dos des poilus. Voilà qu'on célèbre la "Patrie Cannibale", tous en rang derrière le cortège de médailles, de drapeaux, de monuments aux morts, de fiers défilés, la poitrine gonflée de fierté nationale.
Griffon, lui, ça le fait vomir toute cette hypocrisie, toute cette gloriole patriotique. La victoire, mais à quel prix ? On oublie un peu vite tous ces pauvres zigues qu'on a envoyé au casse-pipe, et puis les autres qui sont revenus, peut-être, mais dans quel état ! Toujours les mêmes qui se font tuer, quand les gradés restent bien planqués à l'arrière en ordonnant l'assaut, toujours les mêmes qui triment, quand les mêmes gradés ou ceux de leur espèce continuent de s'en mettre plein les poches, et grâce à la guerre par dessus le marché ! 

Un des aspects les plus intéressants du roman se trouve aussi dans la géographie que dessine Daeninckx du Paris de l'après-guerre. Le Paris ouvrier, le Paris des fortifs et de la banlieue, le Paris peuplé de combinards, de petits escrocs, de chiffonniers, de prolos - lamineurs, fondeurs, mécanos en haillons... -, d'anarchistes, qui reprennent le flambeau de Georges Cochon et de l'Union syndicale des locataires (faites quelques recherches, c'est assez cocasse).
Au gré des déambulations de Griffon, on va des quartiers ouvriers de Belleville ou de La Chapelle aux villas cossues de Neuilly, en passant par la Zone, la Butte-aux-Cailles où la flicaille n'ose pas se pointer, Pigalle où l'on écoule les surplus américains dont ces drôles de "jeans", Levallois, Aulnay, Villepinte...


Un des meilleurs romans de Didier Daeninckx, qui comme à son habitude va fouiner dans les recoins sombres de l'Histoire, rapportant des histoires méconnues, comme ici celle de la mutinerie des soldats russes de La Courtine dans la Creuse en 1917, délogés à coups de canons de leur camp retranché par l'armée française !



!!!!!!!!!!!
Juste un bémol : le roman est littéralement truffé de points d'exclamation, ça gêne un peu la lecture au bout d'un moment, et le texte n'avait pas besoin de cette béquille stylistique pour tenir debout.


Conseil(s) d'accompagnement : la bande-dessinée tirée du roman, signée Jacques Tardi, et un livre passionnant paru il y a quelques années chez Parigramme, Paris ouvrier.


Le der des ders / Didier Daeninckx (Gallimard, Série noire, 1984 ; Folio Policier, 1999)

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2 novembre 2010 2 02 /11 /novembre /2010 09:28

Reprise en douceur, en compagnie de Jean-Bernard Pouy, du dessinateur Joe Pinelli et d'un dénommé Fratelli, pour un beau roman illustré d'abord publié en 2006 et réédité ces jours-ci aux éditions Lattès.

FratelliNew York, 1946. Emilio vient de débarquer du Savona Ligure, après avoir quitté sa Sicile natale. Il ne fait pas partie de ces émigrants miséreux et remplis d'espoir, fuyant une Europe en ruines.

Non, Emilio vient trouver son frère pour lui régler son compte, et honorer une dette d'honneur vieille de quarante ans. "Quarante ans de rumination. Une idée fixe durant autant de temps se renforce tellement que les mâchoires serrées se transforment en acier incassable, et les hésitations en guimauve". Il a emporté avec lui le couteau, celui de la "scène primitive".

Quarante ans qu'Ercole, lui, a fui son île pour le Nouveau Monde et une petite trattoria à Little Italy. "Quarante ans à faire partie des meubles vivants de cette ville (...) et à croire qu'il était né ici."

Ercole sait que son frère le cherche. Il est nerveux, se retourne sans cesse, trompe l'angoisse en redoublant de travail. Tandis qu'Emilio, perdu dans la Grosse Pomme, sous une pluie "sale comme une eau de vaisselle un peu huileuse", erre dans les rues sombres et parmi des ombres menaçantes, silhouettes fugitives accrochées aux lambeaux du grand Rêve américain.


Une centaine de pages qui fleurent bon les films noirs des années 50, ponctuées de flash-back siciliens et réhaussées par les grands traits sombres et empâtés de Pinelli.

Pouy se montre plus sobre qu'à l'accoutumée, délaissant jeux de mots et autres néologismes, baissant la voix de quelques octaves. On l'écoute comme on écoute un conte, un soir de veillée. Une histoire de famille, d'exil et de vengeance. Fratelli, fraternel, fratricide.


Numériser0003


Fratelli / Jean-Bernard Pouy, dessins Joe G. Pinelli (Estuaire, 2006 ; rééd. JC Lattès, 2010)

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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 09:47

Un dealer, un tueur à gages, une gamine de la Ddass qui s'imagine un père intellectuel germanopratin, un entraîneur de foot, une actrice porno et quelques musiciens de jazz... Entre autres.

intra-murosDu Marc Villard tout craché, pour sept nouvelles qui empruntent les couloirs et les rames du métro parisien. Stations Gobelins - Saint-Germain - Bir-Hakeim - Château d'eau - Les Halles - République - Saint-Lazare.

Sept histoires illustrées par les photographies de Cyril Derouineau, qui a un faible pour le N&B et le "noir" tout court, puisqu'il a déjà illustré des textes de Didier Daeninckx, Marcus Malte, ou... Marc Villard, dans Les portes de la nuit.


Il s'en passe des choses sous la surface, du moche et du presque beau. Un réseau de rencontres impromptues, d'histoires d'amour avortées, de malentendus, de règlements de compte, et une contrebasse égarée qui ne verra jamais le New Morning.

Villard relie des bouts de destins, trace des correspondances. On avait croisé Marilyne avec des clodos à Châtelet, on la retrouve à Bir-Hakeim en compagnie de Patrice, qu'on avait aperçu sur ce même quai quand on allait vers Saint-Germain, etc...

Sept histoires qui s'emboîtent les unes dans les autres, comme s'emboîtent les sept "booklet" dans leur petit coffret souple, du joli boulot signé L'Atelier in8.


A lire sans marquer l'arrêt, évidemment.



Jean-Marc aussi a apprécié le trajet.



Intra-muros / Marc Villard, photos Cyril Derouineau (L'Atelier in8, 2010)

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21 octobre 2010 4 21 /10 /octobre /2010 00:00

J'ai déjà eu l'occasion de vous dire du bien de Sébastien Gendron et de son Tri sélectif des ordures, un petit bijou de loufoquerie. Plus déjanté encore, c'est possible, et ça s'appelle Taxi, Take off & Landing. Attachez votre ceinture, rangez votre tablette et relevez votre dossier, le vol risque d'être perturbé.


Taxi, Take off & LandingHector Malbarr est en train d'admirer le parquet en bois marqueté du VIP Lounge de l'aéroport de Copenhague, quand arrive sur lui une vraie "bombe thermonucléaire",  "prodigieusement décolletée, outrageusement culottée, pornographiquement roulée".

Impossible de résister, malgré le signal d'alarme "danger" qui se met à clignoter. Oubliée l'insignifiante Glenda avec laquelle il s'apprêtait à convoler, Hector est prêt à suivre la plantureuse Angie jusqu'au bout du monde.

C'est justement là qu'ils vont : une île perdue des Caraïbes, où il fait connaissance avec une jeune femme de chambre pas farouche pour deux sous, un majordome doublemétrique en "costume short blanc" et l'hôte de ces lieux, un pastiche du Docteur No qui pense avoir kidnappé le fils de son ennemi juré, un célèbre agent secret de sa Majesté.

S'ensuivent moult péripéties, carabistouilles et mésaventures, un beau merdier pour ce nigaud d'Hector qui ne comprend pas la moitié du quart de ce qui lui tombe dessus, à commencer par ce drôle de nom dont on l'affuble : Jean Bond. "François Perrin" lui sierait mieux, soit dit en passant.

Tout va aller de mal en pis, de baffes en situations désespérées, jusqu'au spectacle pyrotechnique final, sobrement intitulé :"L'attaque des Ninjas- noirs contre Ramirez-le-terrible et ses Pue-la-sueur" !


Un peu de légèreté dans un monde de...
Vous l'avez compris, on est en plein délire, alors laissez-vous aller et profitez à plein de ce petit polar parodique et pétaradant truffé de références. Des scènes d'action dignes du Magnifique (rappelez-vous, Belmondo...), un méchant dont on entend d'ici le rire sardonique, une ambiance de série B qui lorgnerait vers le Z, avec rebondissements invraisemblables et effets spéciaux en carton-pâte.

Mais qu'est-ce qu'on se marre ! Surtout que l'auteur en remet une couche à chaque fois, qu'il a le verbe facile et quelques bons mots en stock. Le sens de l'équilibre aussi : il en faut dans cet exercice risqué du pastiche, ce fil tendu entre le "trop" et le "trop peu". Gendron a trouvé le ton et la mesure, et nous emmène jusqu'au bout sans qu'on se lasse de ses hénaurrrrrmes blagues !




Profitez-en aussi pour jeter un oeil sur le blog créé pour l'occasion. On reste dans la déconnade, bien-sûr, avec par exemple un fascinant making-off sur l'exigeant et mystérieux travail de l'écrivain (sic), ou la bande-annonce du livre, qui ferait passer les films de Steven Seagal pour du Woody Allen...
 



Maintenant,  passez donc au bouquin, et amusez-vous bien !


Taxi, Take off & Landing / Sébastien Gendron (Baleine, 2010)

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8 octobre 2010 5 08 /10 /octobre /2010 00:00

Demi-sel : n.m. Individu qui se croit affranchi mais qui n'est pas respecté par les affranchis. (Dictionnaire du français argotique et populaire, F. Caradec, ed. Larousse)


Demi-selDepuis qu'il a frayé avec des gangsters et tué l'un d'eux, Balthazar vit cloîtré dans sa turne, à Levallois. En bas de chez lui, une silhouette dans l'ombre d'une porte cochère. Balthazar tourne comme un fauve en cage, il prend peur, attrape son arme et tire sur l'homme avant de s'enfuir.

Traqué, désemparé, Balthazar erre dans Panam, de Pigalle à la Butte, de l'avenue de Clichy à Barbès, dérive lentement dans les rues froides et martelées de pluie, échoue au zinc de bistrots crasseux, croisant d'autres naufragés de la vie, qui arpentent le bitume parisien comme "ces chiens chassés qui s'en vont au trot et qui maintiennent leur allure jusqu'à ce qu"ils crèvent".

Bientôt ça défouraille aux quatre coins de la capitale, et on se met à ramasser des corps "le nez dans le ruisseau et le raisinné en débandade". La bande à Scipioni est sur les dents, et les flics ne vont pas tarder à rentrer dans la ronde.


Balthazar, lui, continue de marcher, sans but, sans échappatoire, le Mauser en poche et le doigt dans l'engrenage. Tout est joué et perdu d'avance maintenant, c'est le destin qui bat les cartes.

Et toujours ces nuits sombres, ce Paris glauque tout empesé de brouillard et de bruine, cette flotte qui dégringole sur les pavés, dégouline comme un mauvais présage sur les épaules de Balthazar.



D'une écriture fluide, avec un langage fleuri et argotique qui fleure bon le Paris de l'après-guerre et des bas-fonds, André Héléna a écrit un de ces romans noirs sans issue, à la mécanique impeccable, où le sort s'acharne
sur les poissards ; un de ces textes à la fois durs et émouvants, plein d'affection virile pour les paumés, les faibles, les sans-grades.

Espérons que cette réédition du Demi-sel - un des 10 volets du cycle des Compagnons du destin - sorte un peu André Héléna de l'anonymat dans lequel ce stakhanoviste du polar (environ 200 romans à son actif !) a vécu et dans lequel il est mort en 1972, après une vie de galères et d'échecs éditoriaux.

Enfin, j'ai assez râlé la dernière fois pour ne pas cette fois saluer le travail éditorial de Plon, qui inclue une chouette préface d'un autre grand bonhomme, Léo Malet.
Et en parlant de poisse, tiens, voilà ce qu'il raconte à propos de son confrère : "Chaque fois que je le rencontrais, il débordait d'extraordinaires projets. Il allait entreprendre une série. C'était l'homme des séries. Toujours avortées d'ailleurs. La seule série qu'il connut vraiment, ce fut malheureusement, la série noire, la vraie, celle qui vous englue de la tête aux pieds..."


Le Demi-sel / André Héléna (Fanval, 1952. Plon, Noir rétro, 2010)

 



On se retrouve dans quelques jours, puisque ce week-end, j'aurai le plaisir d'être . Peut-être aura-t-on l'occasion, qui sait, de se croiser là-bas...

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7 octobre 2010 4 07 /10 /octobre /2010 00:00

Après Ping-pong et Tohu-bohu, Jean-Bernard Pouy et Marc Villard nous redonnent de leurs nouvelles avec Zigzag.

Dans les deux premiers recueils, les deux compères du roman noir se répondaient du tac au tac - chacun poursuivant/ s'intercalant/modifiant le texte de l'autre. Cette fois, chacun a dressé une liste de 10 thèmes lui tenant à coeur et les a confiés à l'autre.


ZigzagPouy a donc hérité de Villard : le football, Barbès, la vie de famille, les immigrés, les flics pourris, les tueurs à gages, le jazz, la drogue, les éducateurs, les Halles.
Et Villard a hérité de Pouy : le vélo, la Bretagne, le cinéma expérimental, les libertaires, les citations philosophiques, la vache, le rock, la peinture, le train, la patate.

Et c'est parti pour 20 histoires courtes, 20 figures acrobatiques, et un numéro bien rôdé où chacun retombe finalement sur ses pieds (ou sur ceux de l'autre, quand ils se chamaillent ou se titillent à distance !). Ça a l'air simple, comme ça, tellement facile, comme quand on voit un numéro d'équilibristes ou de trapézistes. Seule différence : ici on attend la chute avec impatience, surtout quand les deux complices pratiquent si bien l'art du contrepied.

20 p'tits moments de plaisir en tout cas, et le plaisir de ces deux-là est communicatif, qui rivalisent d'audace, de malice, d'humour vache, d'irrévérence, de dérision (et d'auto-dérision).



Alors, je ne vais pas vous dire que toutes les nouvelles sont des chefs d'oeuvre, non, mais (pour rebondir sur les noix de cajou de Jean-Marc, qui a bien raison), certaines valent leur pesant de cacahuètes.

Je pense au match de la dernière chance, où un supporter du PSG, perché en haut d'un immeuble près du Parc des princes, menace de se jeter dans le vide si son équipe ne remporte pas la partie !

Ou aux envolées anarcho-libertaires d'un pochard philosophe devant un public de flics, dans Dégrisement.

Ou au choix cornélien demandé aux gosses durant le traditionnel repas de famille dominical, et des parents qu'ont "un truc important" à leur dire, et des gosses qui n'en peuvent plus de bouffer du gigot-haricot...

Ou à ce western breton dans lequel un recouvreur de dettes découvre un cadavre dans le coffre d'une bagnole qu'il vient de récupérer.

Ou à Gabriel roule sa caisse, où on croise le Poulpe, qui a toujours le chic pour se fourrer où il faut pas.


Ce qui est rigolo, aussi, c'est qu'on reconnaît toujours le Pouy derrière le Villard, et inversement, chacun apportant sa touche personnelle, son style, voire ses propres thèmes. Et c'est comme ça qu'on trouve un peu de rock dans le jazz, un peu de jazz dans le rock, un peu de peinture aux Halles, de la drogue dans la patate, des immigrés lisant des citations philosophiques, et j'en passe...



...et voilà qu'on arrive déjà à la fin du bouquin, en se demandant ce que ces deux-là vont bien pouvoir nous concocter la prochaine fois.



Zigzag / Marc Villard, Jean-Bernard Pouy (Rivages/Noir, 2010)

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5 octobre 2010 2 05 /10 /octobre /2010 00:00

On a tellement l'habitude de voir "Serge Quadruppani" après la mention "traduit de l'italien par" qu'on en oublierait presque que le traducteur de Camilleri, Evangelisti ou De Cataldo est aussi l'auteur d'excellents romans noirs. Saturne, le dernier en date, ne déroge pas à la règle.



SaturneCe jour-là, Aldo, flic à la retraite, fait une sieste réparatrice "sous un olivier, dans un grand désordre de racines rugueuses", en compagnie d'un chat, d'un âne, d'un lapin et d'un chien.

Ce jour-là, Maria et Giovanna, Roberto et Frédérique, Domenico, Rita et leurs deux enfants sont venus, parmi tant d'autres, prendre les eaux à Saturnia, des thermes situés dans la campagne toscane.

Ils vont perdre une femme, une maîtresse, une mère : ce jour-là, un homme armé fait irruption dans l'établissement et abat froidement trois personnes avant de s'enfuir.

Ce jour-là, un détective français présent sur place pour une affaire d'adultère a filmé les lieux avant la fusillade. Il est bientôt engagé par les proches des victimes et... le tueur à gages - "un rebondissement comme aucun auteur de polar sérieux n'aurait osé inventer" !

La cavalerie débarque, branle-bas de combat : Ministre, policiers, carabiniers, responsables des différents services de la sécurité intérieure accompagnés de leurs éternelles rivalités. Un document laissé par l'assassin mène tout droit à la piste Al Qaïda. Une piste un peu trop balisée pour la commissaire Simona Tavianello, qui a hérité de l'enquête. Dès le début, elle a d'ailleurs la désagréable impression d'être menée par le bout du nez, comme si on avait intérêt à ce que cette histoire rejoigne très rapidement le long cortège d'affaires jamais véritablement élucidées de l'histoire italienne.
 

On comprend rapidement que cette affaire dépasse le commun des mortels, pour atteindre les hautes sphères, comme on dit. Il est question d'"hedge-fund", de "subprimes", de crise financière et d'enjeux colossaux ; il est question des intérêts parfois confluents des mafias et des multinationales, qu'on n'arrive plus vraiment à distinguer les unes des autres, soit dit en passant ; il est question du rôle opaque joué par des hommes d'affaires et des intermédiaires.
Il est question d'un système économique qui se nourrit de ce qu'il produit, comme le dieu Saturne dévorant ses enfants.




Vous vous attendez à un thriller qui démonterait un à un les ressorts d'un complot mondialisé, pour nous livrer sur un plateau (disons celui de la Justice) les noms des responsables ? Perdu.

Les parasites, il les laisse s'entre-zigouiller et, plutôt que de démonter laborieusement les rouages de quelque service secret ou de la finance mondiale, Quadruppani se pose en quidam moyen (qui est toujours le dindon de la farce, au bout du compte), près de ses personnages, et nous livre simplement sa vision du monde et de l'époque.
Qui ne prêtent pas vraiment à rire, d'accord, mais ce n'est pas une raison pour se morfondre, semble-t-il nous dire, en maniant à merveille l'humour (cette"politesse du désespoir" comme disait je-ne-sais-plus-qui) et l'ironie - tendre ou féroce -, sans oublier cette pointe d'épicurisme et de cocasserie qui donne tout son sel et sa vigueur au roman.
En prime, on a même droit à une entrevue avec le "Maestro" Andrea Camilleri !



Et quand l'un de ses personnages se dit : "... car la littérature disposait de plus de moyens que le journalisme ou l'enquête policière pour dire la vérité d'une époque. Quant à savoir si les littérateurs savaient s'emparer de ces moyens, c'était une autre histoire", de notre côté on se dit, à lire ce roman plein d'esprit et fichtrement bien écrit, que Quadruppani fait partie de ceux-là.


Saturne / Serge Quadruppani (Ed. du Masque, Grands formats, 2010)

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1 octobre 2010 5 01 /10 /octobre /2010 00:00
Le polar explore les marges, entend-on souvent. On ne saurait mieux dire à propos de Moi comme les chiens, premier roman signé Sophie Di Ricci, 27 ans au compteur.

C'est l'histoire d'Alan, Hibou, Mickey, Bouboule, de quelques paumés qui ont dérivé aux périphéries de la ville, terrains vagues, boulevards muets, entrepôts déserts, immeubles crasseux. C'est une histoire de corps à louer et de jeunesse abîmée. C'est une histoire de mecs entre mecs. C'est une histoire d'amour et de vengeance. Une belle et triste et violente histoire, en somme.


Moi comme les chiensÇa fait déjà quelques années que Willy s'est barré de chez lui. Depuis, il se fait appeler Alan. Il a vingt ans, une jolie gueule, des rêves plein la tête et pas grand chose en poche. Des années "à errer de fast-foods en pubs, de mecs en mecs, de taudis en squats".

Il vient de rencontrer Mickey et Bouboule, de jeunes toxicos qui se prostituent au bord de la ville pour se payer leur prochain shoot. Sa beauté juvénile attire le chaland, il leur tient compagnie, avant de monter lui-même avec les michetons.

Un type passe tous les soirs, il reste dans sa bagnole, il les surveille. Jusqu'au jour où il tire Alan d'un sale guêpier. On raconte que c'est un ancien du grand banditisme, que c'est un tueur.
Une relation très forte se noue entre le gamin et "Hibou", deux fois son âge et fatigué de tout. Deux paumés qui s'apprivoisent, avec du sexe, des illusions et une tendresse abrupte. On ne sait jamais si Hibou va étreindre son protégé ou lui coller deux balles. Ils restent des journées enfermés, seuls, tous les deux. Dehors c'est dangereux.   



On rentre la tête la première dans ce récit, découpé en scènes-chapitres assez courts, rapides, qui dégringolent jusqu'au fracas final. Le choc est frontal. Sophie Di Ricci ne tourne pas autour du pot, d'ailleurs. Aucune esthétique du malheur et de la dèche là-dedans. Elle n'en rajoute pas non plus, elle n'en fait pas des tonnes, ne biseaute pas ses phrases pour faire du style, mais trouve les mots et des dialogues qui sonnent juste, et ne se gêne pas pour appeller un chien un... pardon, un chat un chat.

C'est cru, brutal, pathétique parfois. Mais glauque, non, pas vraiment. Parce qu'on y trouve une belle dose d'insolence et d'énergie, de la sensualité et de doux abandons, parce qu'on y trouve des êtres pas encore complètement bousillés qui font encore la nique à la mort, au moins pour un temps.
Et puis il y a Alan, avec sa fragilité, sa morgue, sa naïveté, la façon dont il se livre et bouffe la vie avec toute sa maladresse et son envie. Ses fringues à la mode et ses disques de punk/rock, ses envies d'ailleurs qu'il n'atteindra jamais. 


Un roman qui secoue, beau et sombre comme une chanson de Mano Solo.



Moi comme les chiens / Sophie Di Ricci (Moisson Rouge, 2010)

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9 septembre 2010 4 09 /09 /septembre /2010 00:00

"Entassés dans le hall, des gens assis sur des bancs en fer attendent leur admission ou celle de leurs proches. La salle d'attente regorge de corps sanglants, bouffis, de peaux noires ou blanches rongées, suantes. A l'intérieur, les tumeurs qui dévorent, les virus qui s'étendent, les artères bouchées. Cent soixante-dix patients par jour, en moyenne. Ils grouillent. Ils se pressent autour de l'accueil, en face de l'entrée. Ils vont et viennent, sur deux pattes, sur une canne, sur un brancard. Ils ont tous la même gueule. Impossible de dire pourquoi. Peut-être un effet des néons. Ou la couleur pisseuse des peintures. Personnel hospitalier, visiteurs. Ils se ressemblent tous. Sauf que les patients sont un peu plus sales, un peu plus souvent maculés de rouge. Et qu'on ne sait pas où les foutre." 


Bienvenue aux urgences de l'hôpital Lariboisière.


Les yeux des mortsA quelques rues de là, dans un hall d'immeuble, un adolescent vient d'être égorgé. Frank Delorme, 18 ans, toxicomane. Il avait été admis pour une blessure bénigne.

Gabriel Ilinski et ses collègues ont inspecté les lieux. Gabriel est ce qu'on appelle un "gestionnaire de scène d'infraction". Autrement dit un technicien, chargé de relever les empreintes sur les scènes de crimes.
Gabriel est aussi un hypersensible, dont l'empathie et la compassion envers les victimes tournent à l'obsession, comme le prouve toutes ces photos de cadavres au regard vide accrochées chez lui.

Certains détails ne collent pas, et la mort du jeune homme lui paraît suspecte, liée d'une manière ou d'une autre à l'hôpital. A défaut d'enquêter lui-même - il n'est qu'un exécutant -, il en parle à sa collègue et amie de la criminelle, Nadja (référence à L'amour fou d'André Breton peut-être ?).
Et puis lui vient une idée folle : faire une fausse tentative de suicide pour se faire interner aux urgences, au moins quelques jours, le temps de repérer les lieux, d'observer le personnel. Ils sont cinq dans le service de Louise Delaunay, un interne, deux infirmiers, une aide-soignante. Ils ont tous un comportement plus ou moins suspect. L'un d'eux fait-il partie de ces "anges de la mort" qui tuent les patients dont ils ont la charge ?



Non, il ne s'agit pas d'un de ces thrillers médicaux à la sauce Robin Cook, ni même d'un traditionnel roman policier, plutôt un roman noir tout ce qu"il y a de plus noir, plein de zones d'ombre brutalement éclairées.

Dans une société occidentale qui feint ou tente désespérément d'ignorer la mort et la maladie, l'éclairage sur le traitement de la mort et de la souffrance est d'autant plus intéressant. 
L'auteure excelle d'ailleurs à rendre compte de la réalité d'un service d'urgence, ce "coeur souffrant de la ville" : l'atmosphère anxiogène, l'odeur écoeurante, la décrépitude des corps, la salle d'attente qui prend des airs de Cour des Miracles et ne désemplit pas, "à croire que le monde extérieur s'acharne à détruire systématiquement tout ce qui sort de l'hôpital pour maintenir à niveau constant le nombre de malades et de blessés."
L'hôpital est une usine d'un type particulier, recyclage et traitement des corps usés, et la mort une donnée comptable. Pour faire retomber la pression, il reste l'humour noir ou potache du personnel médical. 

C'est l'aspect du roman le plus réussi, là où Elsa Marpeau se montre la plus concaincante, dans un style précis et incisif, qui tombe comme un couperet ou une sentence, définitive et sans appel.
J'aime aussi le rythme qu'elle imprime au récit et sa maîtrise narrative.



Par contre, je suis beaucoup plus réservé sur le reste, à commencer par les personnages, dont les motivations et les agissement me semblent assez nébuleux.
C'est le cas de Gabriel, dont on comprend mal les obsessions et la nature de sa relation avec Louise. Idem pour l'assassin, dont les monologues intérieurs sonnent faux, dont le mobile et l'acharnement meurtrier restent obscurs.

Au bout du compte, j'ai ce sentiment tenace que l'auteure n'est pas allée au bout de ses idées, de ses développements, qu'elle aurait pu creuser davantage ses personnages, pour leur donner plus de profondeur, de consistance (et de vraisemblance), plutôt que d'empiler névroses et traumatismes. En fait, ce n'est pas qu'on voit les coutures, c'est qu'on a l'impression qu"il en manque.



Elsa Marpeau signe un premier roman inégal, parfois maladroit, traversé ça et là de quelques fulgurances. Les yeux des morts me laisse donc sur un sentiment contradictoire : plutôt dubitatif, mais curieux pour la suite.

Un dernier mot : si Cormac McCarthy et Robin Cook (pas celui des thriller médicaux, l'autre) sont cités, on pense plutôt, toutes proportions gardées, à Thierry Jonquet, pour la satire et le pessimisme, et aussi à Antoine Chainas, pour ce qui touche à disons... "l'organique".

 

A lire, une interview de l'auteure sur Bibliosurf.



Les yeux des morts / Elsa Marpeau (Gallimard, Série Noire, 2010)

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Published by jeanjean - dans france
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