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7 septembre 2010 2 07 /09 /septembre /2010 00:00

Premier roman d'un inconnu, publié dans la nouvelle collection d'un éditeur spécialisé beaux-livres : Le jugement de Salomon ressemble à un flocon emporté par l'avalanche de la rentrée littéraire. Mais qui sait, ce billet et d'autres entraîneront peut-être un effet boule de neige...



"ArtNoir", c'est le nom d'une nouvelle collection chez l'éditeur Adam Biro. Polar et monde de l'art, donc, et un premier roman signé Patrick Weiller. Pas une toile démesurée ni un chef d'oeuvre, entendons-nous bien, mais une miniature très bien exécutée.
lejugementdesalomon couv
"Je ne tiens pas boutique. Je suis inscrit à la préfecture comme "revendeur de mobilier ambulant". Je ne revends rien en ambulant, et encore moins du mobilier. Mais, pour ce qui est de l'achat de tableau, je suis très ambulant. Je traque le tableau ancien tous azimuths..."

Notre homme, un dilettante qui tient davantage du brocanteur que du marchand d'art, partage le rêve de beaucoup de ses collègues : dénicher la perle rare, le tableau que tout le monde aura laissé passer, et dont il tirera grand prestige et gros pécule.
Ce tableau, il pense l'avoir trouvé dans une salle des ventes de province - une scène biblique du XVIIème siècle - et va tout faire pour se l'approprier. Evidemment, rien ne va se dérouler comme prévu...

D'où vient ce tableau ? Qui en est l'auteur ? C'est Orazio Gentileschi, un peintre italien du XVIème siècle (et père de la fameuse Artemisia), qui nous fournira les réponses, dans ce récit qui alterne passé et présent, entre Paris aujourd'hui et Rome quelques siècles plus tôt, où nous sommes témoins de la vie mouvementée d'un des plus grands artistes de la peinture. Vous devinez lequel ?




L'auteur, psychiatre devenu marchand de tableaux, nous fait partager son amour de la peinture avec beaucoup de coeur et de simplicité, et nous offre une petite leçon d'histoire de l'art, sans le verbiage ni le pontifiant. On n'a qu'un envie après cela : ouvrir un livre de peinture ou se précipiter au musée !

Il le fait si bien qu'il parvient à nous convaincre de l'existence d'un tableau - Le jugement de Salomon en l'occurence - qui... n'existe pas !
Et pourtant, il est désormais accroché dans un coin de mon cerveau. Eh oui, j'ai dans la tête un tableau qui n'existe pas et qui, par conséquent, n'appartient qu'à moi ! Rien que pour cela, que Patrick Weiller en soit ici remercié.


Ne vous attendez pas à quelque intrigue alambico-policière, vous risqueriez d'être déçu - d'autant plus qu'il faut attendre les dernières pages pour qu'une vague coloration polar apparaisse. Disons que le noir laisse place au clair-obscur... Disons surtout que Le jugement de Salomon est un roman particulièrement plaisant.


Le jugement de Salomon / Patrick Weiller (A. BIro, ArtNoir, 2010)

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3 septembre 2010 5 03 /09 /septembre /2010 11:06

Gabriel Lecouvreur, dit le Poulpe, n'a décidément pas fini d'en baver. Le voilà maintenant entre les mains d'Antoine Chainas, les lombaires en compote, propulsé en 2030 en pleine guerre des clones !

Ca fait quelque temps que Gabriel s'est retiré des affaires. Plus trop envie d'enquêter, d'aller fourrer son museau un peu partout. Il faut dire qu'à 70 ans, il commence à sentir le poids des ans. Côté amour, c'est un peu pareil, le désir s'émousse, au grand dam de Cheryl.
Mais voilà qu'ils viennent de gagner une séance de Porn-incarnation à la Loterie Nationale Obligatoire ! Autrement dit une "séance de baise mémorable" par Omnimorphes interposés.

Bon, là, faut que j'explique un peu, je vois bien vos mines perplexes...


Poulpe ChainasLes Omnimorphes sont des clones qui ont la "faculté de se laisser pénétrer psychiquement par d'autres personnes", c'est-à-dire les "vrais humains". Fruits d'une technologie de pointe, ils sont la propriété exclusive d'Omnicron©, une multinationale toute puissante, qui a mis sur le marché une génération d'Omnimorphes dédiée à l'industrie des loisirs et du divertissement.

Considérés comme des machines (sauf pour quelques gauchistes et droits-de-l'hommiste...), les Omnimorphes n'ont aucun droit. Ils sont aussi dénués d'émotions, de sentiments, de souvenirs.
Pourtant, l'un d'eux est différent : Georgie - celui dans lequel s'est justement "incarné" Gabriel - est capable de ressentir des choses et possède même un souvenir lointain. Un début de conscience qu'Omnicron© considère comme une menace pour l'ordre établi, dans cette société post-totalitaire où règnent en maîtres la publicité et le merchandising.


Pressentant le danger, Gabriel vole - enfin, autant que lui permet son corps douloureux... - à sa rescousse, et va tenter de le tirer des griffes des "services d'hygiène génétique".



Dites-moi si je me trompe, mais je crois que c'est la première fois qu'on a droit à un Poulpe futuriste. Evidemment, ça ouvre tout un tas de possiblités, qu'Antoine Chainas ne se prive pas d'explorer.
Que devient donc le petit monde de Gabriel Lecouvreur ? Que lui réserve l'avenir ? Pour commencer, des courbatures... Et puis la lassitude. Mais n'ayez crainte, il lui reste encore assez de ressort pour aller fouiner là où ça tourne pas rond, et se retrouver bien-sûr en fâcheuse posture.


Et La Sainte-Scolasse ? Gérard, le patron, approche de la centaine, disparus Maria et le chien Léon, expulsé Vlad l'aide-cuistot ! Mais le bistrot est toujours debout - pas question de toucher au monument -, même s'il est devenu un repaires de néo-bobos attirés par le charme désuet du lieu.

Et sinon, la vie de tous les jours, dans le futur, c'est comment ? Eh bien il faut une puce sous-cutanée pour prendre les transports et chaque citoyen est tracé selon ses achats. L'Etat est exangue, le papier et les livres n'intéressent plus personne, et les libraires sont en train de disparaître. On boit aussi de la bière thaïlandaise brassée au riz transgénique. Des lendemains qui chantent, quoi...


Si ce Poulpe s'inscrit parfaitement dans les clous de la série, on reconnaît sans mal l'empreinte d'Antoine Chainas, ses thèmes de prédilection - le corps, le vivant, nature et culture (aïe, ça me rappelle ma terminale L)... - et cette façon qu'il a dans ses récits de reconstruire un monde, un monde en voie de désintégration, parrallèle au nôtre et étrangement - dangereusement - familier.

Un Chainas d'ailleurs très à l'aise dans le récit d'anticipation (en tout cas c'est l'impression que j'ai eue) et qui a l'air de s'être bien amusé avec ce Poulpe. Le plaisir est partagé.


2030 : l'Odyssée de la poisse / Antoine Chainas (Baleine, 2010)

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21 août 2010 6 21 /08 /août /2010 00:00

On a beau trouver à un roman toutes les qualités du monde, il arrive parfois qu'un défaut, qu'un détail en gâche un peu la lecture et, surtout, le souvenir qu'on en garde. C'est en tout cas ce que j'ai ressenti avec celui-ci, Le cul des anges. J'y reviendrai.


Ecrivain, traducteur (de Tom Wolfe, Kent Haruf, Tim Willocks...), Benjamin Legrand est aussi scénariste. C'est peut-être pour cela qu'il a l'art d'organiser les coîncidences, d'imbriquer des pièces apparemment disparates et de jongler avec une multitude de personnages, parmi lesquels on trouve, entre autres :

Le cul des angesUn tueur à gages sentimental, une physionomiste de casino reconvertie en chanteuse de rock, un GI noir, une arnaqueuse belle à mourir, un retraité paisible, une paumée et son chien, un vieux de la vieille pègre niçoise, et quelques salauds de la pire espèce, de ceux qui s'en prennent aux enfants : un cinéaste qui se prend pour un génie du 7ème art catégorie snuff-movie, un homme d'affaires aux solides appuis politiques et un officier de la Navy.
Trois hommes aux commandes d'un trafic particulièrement dégueulasse : films pédophiles disponibles sut internet, clientèle triée sur le volet, et beaucoup d'argent placé sur des comptes off-shore.

Chacun tente d'arnaquer ou de zigouiller l'autre et de se tirer à l'autre bout du monde avec le plus d'argent possible. C'est sans compter sur les hasards et les "accidents" de la vie.



Et c'est parti pour 300 et quelques pages menées tambour battant, un grand jeu du chat et de la souris avec plein de chats, de souris, d'action, un brin de romance, et une succession de contretemps, de quiproquos et de renversements de situations exécutés avec beaucoup de dextérité et un sens certain de la mise en scène. 

On finit le roman comme on l'avait commencé : d'une traîte. Entretemps, on aura fait connaissance avec quelques personnages diablement attachants, tremblé avec eux, et souri aussi.


Ce roman a tout pour plaire, décidément, et pourtant j'en garde une impression mitigée, comme une démangeaison qui ne veut pas vous laisser tranquille, qui vient de ce décalage, ce fossé même, entre la toile de fond - un trafic pédophile particulièrement ignoble - et le ton plutôt léger de Legrand, le rocambolesque de la pièce qui se joue devant nous, avec des gentils vraiment très sympas et des méchants moins répugnants que ridicules.

Attention, je ne reproche pas à l'auteur de ne pas se lancer dans des descriptions atroces ou des détails scabreux, comme on voit trop souvent, mais je m'interroge sur cette façon d'utiliser cette question de l'enfance martyrisée comme un simple élément du récit, un trait d'union reliant entre eux quelques-uns des personnages.

En tout cas, je serais curieux d'avoir votre opinion sur ce point.



Le cul des anges / Benjamin Legrand (Ed. du Seuil, 2010)

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19 août 2010 4 19 /08 /août /2010 00:00

Quand je l'avais rencontré fin 2008, après la parution de Tranchecaille, Patrick Pécherot m'avait parlé d'une nouvelle et d'un ouvrage collectif à paraître... aux Etats-Unis. Je n'y avais plus repensé jusqu'à ce que je vois ce titre, Paris Noir, maintenant disponible chez nous donc, et publié chez Asphalte, toute nouvelle maison d'édition tournée vers les cultures urbaines.

C'est Aurélien Masson, actuel directeur de la Série Noire, qui s'était chargé de cette anthologie à l'époque, sur la demande d'un petit éditeur américain. Voilà comment il voyait les choses :
"Paris Noir a été conçu comme une auberge espagnole. L'envie était de mélanger les genres, de faire se côtoyer des pointures du roman noir avec des auteurs classiques (...). De faire cohabiter dans un même livre des raconteurs d'histoires et des ciseleurs de mots."

Casting complet, et par ordre d'apparition : Marc Villard, Chantal Pelletier, Salim Bachi, Jérôme Leroy, Laurent Marin, Christophe Mercier, Jean-Bernard Pouy, Dominique Mainard, Didier Daeninckx, Patrick Pécherot, DOA et Hervé Prudon.


Paris NoirDouze façons de voir le monde et d'arpenter Paris, des Halles aux Grands Boulevards, de la place des Vosges à la Gare du Nord, de Montorgueil au Marais, de Belleville aux Batignolles... En long, en large et surtout en travers.

On croisera des garçons de café jouant aux détectives, un chinois malchanceux, des truands de divers calibres, un drôle de journaliste, des tueurs à gages, un apprenti-écrivain, une starlette aux rêves brisés, et bien d'autres silhouettes dans cette Ville-lumière déclinante.
On a remplacé les lampions de la fête par de vulgaires néons. Paris est tragique, comme dirait l'autre.


Vous aurez vos histoires préférées, je vous donne les miennes :

Berthet s'en va de Jérôme Leroy, entre hautes sphères et basses oeuvres, dans une veine proche de Dominique Manotti.

Celle de ce pauvre vieux atteint d'Alzheimer racontée par Patrick Pécherot, qui nous renvoie au Paris Occupé. Pas toujours bon de travailler sa mémoire...

Celle de cette môme dans La vie en rose par Dominique Mainard. Une gueule d'ange et une voix de velours, mais ce sera Pigalle au lieu de l'Olympia.

Et celle imaginée par DOA. Un témoin répond aux questions des flics. Des tueurs russes, un mannequin, un magot. Et une belle chute. 

 


Voilà un chouette recueil de nouvelles et une belle entrée en matière pour Asphalte. Le livre est bien fait, ce qui ne gâche rien : un format intéressant, une prise en mains agréable, une couverture aux couleurs chaudes et au graphisme soigné (qui me rappelle un peu l'eshétique blaxploitation, d'ailleurs). 
Sur le même principe que Paris Noir suivront bientôt Los Angeles et Londres.


Paris Noir / collectif ; introduction d'Aurélien Masson (Paris Noir, 2008, Akashic Books. Asphalte, 2010)

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15 août 2010 7 15 /08 /août /2010 00:00

Les éditions Plon inaugurent une nouvelle collection consacrée au polar : "Noir Rétro". Comme son nom l'indique, il s'agit de rééditer (au rythme d'une parution par mois) des jalons du polar (de langue française) des 50 dernières années. Une façon de (re)découvrir des auteurs parfois oubliés et des textes souvent épuisés.
 
Avec Auguste Le Breton (Du rififi chez les femmes), c'est Brice Pelman (1924-2004) qui coupe le bandeau avec Attention les fauves, un roman publié en 1981 (et récompensé l'année suivante par le Prix Mystère de la critique). Auteur prolifique (une soixantaine de romans, des nouvelles, publiés parfois sous le pseudonyme de Pierre Darcis), il fut le chef de file de la collection Spécial Police du Fleuve Noir et l'une des figures du polar français des années 70.


Attention les fauvesCe matin-là, dans leur maison sur les hauteurs de Nice, les jumeaux Marieke et Patrick, âgés de 11 ans, découvrent le corps de leur mère, allongée sur le lit, à moitié dénudée et la langue "noire comme si elle avait suçé la mine d'un crayon à encre". Ils ferment la porte de la chambre, se dépêchent de s'habiller et vont à l'école.

Effrayés à l'idée d'aller en pension, les deux enfants décident... de ne rien faire. "On dit rien du tout, à personne. On continue comme avant", dit Marieke à son frère. Alors la vie s'organise, plus ou moins, entre les repas sur le pouce, les courses, l'école. Mais la vie n'est pas si simple, bien-sûr, et on ne fait pas disparaître un mort si facilement.

Les gêneurs commencent à se manifester : Mme Josepha la bigote fouineuse du quartier, l'employeur de Doria, une tante acariâtre venue de Paris, et Jourdain, un voisin particulièrement curieux qui n'est autre que le violeur et l'assassin.

Jusqu'où les enfants sont-ils prêts à aller pour protéger leur secret ?

De son côté Jourdain commence à angoisser. Il n'a vu aucune voiture de police, n'a rien entendu aux informations. Il n'y comprend plus rien. L'a t-il vraiment tué ? Où est-elle donc ? Est-ce un piège ? Il n'en peut plus de ces questons sans réponse, il devient cinglé à force de retourner tout ça dans sa tête. Mais quand on s'agite comme ça, on risque fort d'attirer l'attention...



La grande force du récit repose sur ces sentiments contradictoires que les deux gosses éveillent en nous, de l'élan de tendresse au sentiment d'horreur. Ils sont à la fois si vulnérables et si dangereux, ces innocents barbares, ces candides machiavéliques.
Devant leurs efforts et leurs difficultés, on finit même par souhaiter (de manière assez... puérile !) qu'ils tiennent le coup et que leurs stratagèmes ne soient jamais découverts, d'autant plus que les adultes qui les entourent ne sont pas franchement reluisants et ne donnent guère envie de grandir...

Inspiré d'un fait divers, ce roman à l'écriture fluide et au rythme enlevé évoque avec simplicité et justesse le monde de l'enfance (comme souvent chez Pelman), avec sa logique propre et sa conscience encore toute relative du Bien et du Mal.




Un bémol...
... qui ne concerne pas le roman mais l'édition. Rien à redire sur la maquette, le format "mi-poche" (12X18), le prix plutôt raisonnable (9€). Mais j'aurais aimé trouver une présentation de l'auteur plus fouillée, ou une critique de l'oeuvre, ou une interview, ou que sais-je encore... mais un accompagnement capable de replacer le romancier et son oeuvre dans son contexte historique, de montrer quelle place il occupe dans l'histoire du genre, d'évoquer ses influences ou ceux qu'il a lui-même inspirés... Bref, quelques clés de lecture qui auraient apporté une vraie plus-value à cette réédition.

Sinon, pour en savoir un peu plus, vous pouvez lire sur le blog Mystère Jazz  l'interview de Brice Pelman, réalisée il y a quelques années. Et comme Paul Maugendre ne fait pas les choses à moitié, on trouve aussi une interview de Nathalie Carpentier, la directrice de la collection.



Attention les fauves / Brice Pelman (Fleuve Noir, 1981, Plon, Noir Rétro, 2010)

PS : à venir dans la même collection : Le demi-sel d'André Héléna, Rictus de Jean-Pierre Ferrière, Le Doulos de Pierre Lesou, Nöel au chaud de G.J. Arnaud...

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7 août 2010 6 07 /08 /août /2010 00:00

Insoupçonnable, tiré du roman éponyme de Tanguy Viel, vient de sortir sur les écrans. 


InsoupçonnableNappes blanches, "serveurs en vestes raides", villa en bord de mer. Jour de fête : les invités célèbrent le mariage de Lise et Henri Delamare.

Lise travaillait dans un de ces "bars de nuit" ("...jolie périphrase, pour ne pas dire les mots qui fâchent") où viennent se distraire les notables locaux. C'est là qu'ils se sont rencontrés.
Henri est veuf et deux fois plus âgé qu'elle, il est issu de cette vieille bourgeoisie de province, riche "de ces fortunes qu'on dirait sans origine, ancestralement constituées et qui semblent ensuite génétiquement transmises au dernier de la lignée".

Lise a un frère, Sam. On comprend vite que le frère est en réalité l'amant. C'est lui qui raconte cette histoire - dépassé, pathétique, fou de jalousie.

Henri a un frère, Edouard, commissaire-priseur comme lui. Il n'était pas au mariage et se montre distant. On comprend vite qu'il aura un rôle à jouer.

Sam et Lise ont un plan - "C'était ton idée, Lise". Beaucoup d'argent à la clé. De quoi changer de vie. "Changer de vie" répète Lise comme un mantra. Aller "aux States" comme elle dit, "de cet accent imité d'une actrice américaine."
La situation leur échappe, bien-sûr, et le drame se profile. "On ne peut plus reculer", dit-elle. Alors le drame se mue en tragédie. Quelques secrets de famille et un quatuor de personnages. Mais lequel donne la mesure ? C'est l'une des questions de ce thriller feutré.



Curieux pied de nez, le roman de Viel rappelle des... films. Du Chabrol pour l'équation : drame + bourgeoisie provinciale ; L'Appât de Tavernier pour l'arnaque qui dégénère ou Les Diaboliques de Clouzot pour les stratagèmes criminels. Insoupçonnable le film tiendra t-il la comparaison ? Je ne veux pas préjuger mais la bande-annonce me porte à croire qu'il s'appuie principalement sur le noeud de l'intrigue plutôt que sur son atmosphère, lourde, menaçante, viciée malgré les embruns et le vent breton.

D'un autre côté, je serais curieux de voir comment le réalisateur - Gabriel Le Bornin - s'est débrouillé pour adapter un roman dans lequel il ne se passe pas grand-chose finalement, ou plutôt, qui est tout entier soumis aux monologues intérieurs, aux ressentiments/réflexions/sensations de Sam, dans une sorte de contrepoint symétrique à l'écriture dite "behavioriste".



Si le récit a l'aspect élémentaire du fait divers, le style est très singulier. Tanguy Viel triture la langue, malaxe la syntaxe, allonge ses phrases comme on allonge sa foulée, change subtilement de rythme, sème les virgules comme on reprend son souffle, s'évade, digresse, emprunte des raccourcis comme autant de sous-entendus.
Alors ce n'est pas toujours facile à suivre, c'est vrai, parfois on reprend le début de la phrase - quelques lignes plus haut -, mais cette prose a quelque chose d'hypnotisant, dans ses digressions, ses circonvolutions.

Essayez d'ailleurs de lire le texte à voix haute. Vous butiez sur une phrase, et d'un coup les mots coulent et font sens.

Un extrait, pour vous entraîner...

"Mais faut-il appeler cela naïveté qu'un homme de cinquante ans se remarie à une jeune fille de la moitié de son âge et dans quelles conditions si luxueuses, presque indécentes, ai-je eu bien souvent sur les lèvres, repensant à la manière dont il l'avait rencontrée, repensant à tout ce qui faisait qu'on en était làdans cette situation absurde, pensai-je, absurde, ai-je dit à Lise, depuis ce moment où il avait pour la première fois posé sa main sur sa cuisse à elle, dans l'autre une coupe de champagne qu'il avait payée le prix qu'on paye dans ces endroits-là : le prix du luxe, ai-je repensé, mais que ce luxe comprenait une âme et que cette âme se prénommait Lise, et que Lise c'est pas n'importe qui, que Lise c'est quand même ma soeur, lui disais-je encore à elle ce soir-là, saoul comme je l'étais, et que je vais aller lui dire, je vais aller lui dire que tu n'es pas ma soeur, je vais aller lui dire la vérité, à Henri, et qu'on a prévu un kidnapping, un kidnapping, oui, voilà ce qu'on a prévu avec ma soeur, parce que c'est un mot qu'on prononce mieux quand on est bourré, KIDNAPPING, ai-je dit encore plus fort."


Insoupçonnable
/ Tanguy Viel (Ed. de Minuit, 2006, rééd. poche 2009)

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6 août 2010 5 06 /08 /août /2010 00:00

Poussés depuis quelques semaines sur le devant de la scène médiatique suite aux surenchères sécuritaires d'un ex-Ministre de l'Intérieur, les Roms n'en finissent plus d'être caricaturés. Pour échapper aux fantasmes et aux idées reçues, on peut par exemple lire ce court roman publié en 2001 aux éditions Coop-Breizh et réédité cette année chez Rivages.

L'auteur, Gianni Pirozzi, né en Bretagne il y a une quarantaine d'années, est travailleur social. "Mon diplôme de travailleur social, c'est un passeport pour explorer les marges", dit-il (cf interview sur Entre-2-Noirs).
En marge, comme la communauté Rom dont il est question ici, à travers une intrigue tendue comme un cordon de police.


RomicideLe corps torturé d'un homme a été découvert dans un terrain marécageux en bordure de Rennes. Il s'appelait Kertesc, c'était un vieux Rom hongrois. L'inspecteur Bertrand Rozenn tient absolument à élucider cette affaire mais se rend bien compte qu'il est difficile d'enquêter parmi les gens du voyage, plus enclins à régler leurs affaires en famille. Pour l'aider, il contraint Augusto Rinetti, le gardien de l'aire d'accueil où "résidait" la victime, à jouer les indics.

Ce dernier, un ex-militant d'extrême gauche et jeune père divorcé à la dérive, est contraint d'accepter : sans toit et sans boulot, impossible de continuer à accueillir, un week-end sur deux, son gamin de 3 ans, la seule chose qui lui donne encore la force de s'accrocher.


Raconté tour à tour par ces deux hommes, le récit nous fait un peu mieux connaître les mentalités et le mode de vie de la communauté Tsigane - loin des fantasmes et des peurs qu'elle inspire. Les veillées musicales autour des braseros, le sentiment de fraternité qui anime ces gens, le désir de sédentarisation de certains, la débrouillardise (qui flirte parfois avec la délinquance), un système clanique où l'on se montre instinctivement méfiant envers les gadjos (effet miroir ?), la loi du silence, et la violence qui surgit parfois, abrupte, pour se venger d'un ennemi ou corriger un enfant.
Aucun angélisme ni compassion de bazar chez Pirozzi.

A travers le personnage de Kertesc et quelques focus historiques, Romicide rappelle aussi à quel point le XXème siècle fût cruel pour les Roms, pourchassés, emprisonnés, exterminés à travers toute l'Europe.

Mais ce n'est tout : Pirozzi campe de solides personnages, tour à tour attachants, émouvants ou méprisables, avec leurs paradoxes, leurs motivations, leurs douloureux souvenirs, leurs cas de conscience.Entre le flic résolu et le père divorcé à la dérive se noue d'ailleurs une étrange relation, entre défiance et reconnaissance mutuelle.


Et le tout en moins de deux cent pages, au style affûté, économe, percutant ; le mot est précis, la phrase bien tournée, sans afféterie mais d'une élégance discrète. A ce titre, le dénouement - cinq derniers chapitres qui concluent en kaléidoscope le devenir des principaux protagonistes - est particulièrement réussi.

Gianni Pirozzi a écrit deux autres romans où l'on retrouve l'un et/ou l'autre des personnages de Rozenn et Rinetti, Hôtel Europa et Le quartier de la Fabrique. On y reviendra.



Romicide / Gianni Pirozzi, préf. de Cesare Battisti (Coop-Breizh, 2001, rééd. Rivages/Noir, 2010, version entièrement révisée par l'auteur)

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21 mai 2010 5 21 /05 /mai /2010 00:00

"L'enfer, c'est les autres", disait un célèbre existentialiste français. Mais imaginez que vous vous retrouviez soudain seul sur Terre, même quelques heures. Qu'adviendrait-il ?



Chaos Klent"L'humanité est composée d'une série de calques qui se superposent les uns aux autres. Il y en a un nombre fini, plus d'une centaine de millions, peu importe. Ce qui compte, c'est que chaque personne, vous, moi, appartient à un calque en particulier. Il partage ce calque avec d'autres humains : chaque calque peut regrouper entre 1 et 99 personnes."

Une sorte de "théorie des calques" ou une superposition d'espaces-temps, si vous préférez.

Michael Korta, un scientifique mégalomane et misanthrope spécialisé dans la biométrique, a trouvé le moyen d'isoler ces calques à partir de l'oeil humain, et plus précisément de l'iris.

Il une obsession : être le dernier homme sur terre. Première étape : faire assassiner toutes les personnes de son calque, parmi lesquels un acteur français mondialement connu et grand amateur de vins (ça ne vous rappelle rien ?) qui s'apprête à jouer Timon d'Athènes, ce personnage de Shakespeare.

L'histoire de Timon - les vers de la pièce égrènent le récit -, devenu le plus misanthrope des hommes après divers revers de fortune et devant l'ingratitude des hommes, offre d'ailleurs une intéressante mise en abîme.

Face à Korta, une scientifique londonienne et un jeune avocat idéaliste vont tenter d'empêcher qu'advienne le chaos.
Hélas, l'auteur - tenté par les figures allégoriques d'Adam et Eve ? - n'a pu s'empêcher d'introduire une histoire d'amour entre ces deux personnages, une amourette plutôt convenue et exagérément "fleur bleue" (enfin, à mon goût).

Cependant, cette fausse note n'amoindrit pas l'intérêt de ce roman oscillant entre thriller et science-fiction, qui repose en grande partie sur cette fameuse théorie des calques. Une idée de base vertigineuse qu' Hadrien Klent exploite intelligemment, imaginant des conséquences surprenantes, nous interrogeant notamment sur notre altérité, notre nature d'individus sociables et inter-dépendants, ou évoquant au passage cette pseudo-science farfelue qu'est l'iridologie.


Sans être exceptionnelle, l'écriture plutôt sèche sert habilement une intrigue très rythmée, servie par des chapitres courts, de fréquents changements de points de vue, ainsi qu'un suspense savamment orchestré et porté à son paroxysme par une accélération finale diablement efficace.

Enfin, je me demandais quel dénouement avait imaginé l'auteur.
Comment éviter le grotesque, le conventionnel ou la pirouette ? Hadrien Klent a dû y réfléchir un bon moment et il s'en sort plutôt bien. A défaut d'être renversant, le dénouement ne gâche rien.


A partir d'un postulat ingénieux, voilà un roman pour le moins atypique. A s'éloigner ainsi des sentiers battus l'auteur prenait le risque de se perdre (et nous avec), mais a finalement réussi à garder le cap.


Merci à Christophe Dupuis pour son conseil avisé. A mon tour, je vous invite à faire le détour.


Et qu'advienne le chaos / Hadrien Klent (Attila, 2010)

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27 avril 2010 2 27 /04 /avril /2010 00:00

Les romans qui traitent du monde ouvrier sont assez rares, même dans le polar. Nul besoin d'être un prolo pour en écrire, mais il s'avère que Pascal Dessaint est issu d'une famille ouvrière du Nord.   

Loin de Toulouse où il vit désormais et situe la plupart de ses romans, Les derniers jours d'un homme marque en ce sens un retour aux sources.

Seulement, la terre natale est contaminée, le sol pollué, les habitants empoisonnés au plomb, les enfants atteints de saturnisme. On observe une recrudescence de cancers. La cause ? Les rejets de particules de plomb, dus aux activités de l'usine métallurgique locale, qui n'est autre que Métaleurop Nord, désignée "Europa" dans le roman.

Petit retour en arrière : en 2003, la filiale du groupe industrielle Metaleurop ferme ses portes, suite à une liquidation judiciaire, et malgré la bonne santé des actionnaires. Bilan : plus de 800 employés et leurs familles sur le carreau et un site à l'abandon considéré comme le plus pollué de France. Autrement dit : l'une des plus grandes catastrophes environnementale, sociale et sanitaire de ces dernières années.


Les derniers jours d'un hommeC'est de ce scandale que nous parle Pascal Dessaint, mais plutôt que de dénoncer (même si ces problématiques sont bien présentes) les manigances juridiques qu'utilisent les puissants pour se dédouaner de leurs responsabilités ou de démonter les rouages d'un système qui favorise les intérêts économiques au détriment de la santé publique, il pose le problème à hauteur d'homme, en parlant d'abord des souffrances et des difficultés qu'ont enduré tous ces gens qui vivaient près de cette fonderie, et y travaillaient pour la plupart.

L'histoire nous est donc racontée à travers le destin d'une poignée de personnages et d'un récit à deux voix, merveilleux de simplicité. Celle de Clément, un ancien de l'usine reconverti élagueur, qui élève seul sa fille Judith depuis la mort brutale de sa femme. Celle  de Judith, à quinze ans d'intervalles, qui tente d'éclaircir les circonstances de la mort de son père, directement liée aux événements de l'époque.



Sur le mode intimiste, en se plaçant au plus près des personnages, il souligne d'autant mieux leur fragilité, leur pudeur, leur générosité. Ou leur bêtise, leur aveuglement, leur lâcheté. Aucune complaisance ni victimisation chez Dessaint : en refusant de voir les choses en face ou simplement en se taisant, les victimes sont parfois devenus leurs propres bourreaux. Seul le travail comptait, et le travail c'est la dignité. L'usine leur permettait de vivre en même temps qu'elle les empoisonnait. Mourir à petit feu, d'accord, pourvu qu'on vive debout. 

C'est aussi grâce aux personnages que l'aspect documentaire n'occulte jamais la dimension romanesque. C'est par eux que passent l'émotion et la compréhension du drame qui est en train de se nouer. Et on se dit, une fois de plus, qu'il n'y a que la fiction pour transmettre avec autant de force sentiments et émotions, pour donner vie à la réalité - ou plutôt l'abstraction - des faits, à la mécanique des causes et des conséquences.


Il aurait été tentant de nous plonger dans la fournaise des métaux en fusion, de profiter de cet gigantesque monstre qu'est la fonderie. Dessaint prend un autre parti et ne situe pas son récit au coeur de l'usine. Encore un choix judicieux : parfois, c'est en se situant à la marge qu'on comprend le mieux le coeur et le cours des choses.
Ce qui ne l'empêche pas d'évoquer les terribles et dangereuses conditions de travail, le désespoir et le manque de perspectives de milliers de gens ou la complicité passive des pouvoirs publics qui n'avaient d'yeux que pour "l'emploi".

Il ne cède pas non plus à la tentation, ou à la facilité, d'écrire un roman à charge, gorgé de rage et d'indignation. Plutôt que de hurler sa colère, il lève simplement le rideau, donne à voir, nuance, et évite ainsi les écueils de l'apitoiement, du manichéisme, de la vindicte. Pas de pathos, mais des passages parfois poignants.



En évitant autant d'écueils, Pascal Dessaint a réussi un véritable tour de force.
Et, surtout, il a écrit
un très beau roman, à la fois simple, juste et plein d'humanité, où la noirceur du propos ne recouvre jamais totalement la chaleur humaine qui s'en dégage.

Ce n'est pas l'ami Jean-Marc qui me contredira.


Les derniers jours d'un homme / Pascal Dessaint (Rivages, 2010)

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22 avril 2010 4 22 /04 /avril /2010 00:00

"...on ne sort jamais tout à fait des tranchées."


Encore un roman sur la Grande Guerre ?! Vous allez penser que je fais une fixation mais que voulez-vous, chacun ses petites obsessions... Evidemment, c'est le titre qui a retenu mon attention, La valse des Gueules cassés, comme on appelait ces soldats gravement blessés au visage. "Réparés" grâce à des techniques chirurgicales nouvelles pour certaines, ils n'en gardaient pas moins de profondes séquelles psychologiques.


Valse des gueules cassées

Paris, printemps 1919. Après la grande boucherie, le pays panse ses plaies. Tandis que Clémenceau prépare le Traité de Versailles et que Landru fait les gros titres des journaux, le jeune enquêteur François-Claudius Simon intègre la brigade criminelle de Paris - le fameux Quai des Orfèvres.

Rapidement, l'inspecteur Robineau, policier légendaire et décoré de la Croix de guerre, le prend sous son aile. Près de Montparnasse, ils découvrent le cadavre d'un homme, le bas du visage atrocement mutilé. Puis bientôt un autre, pareillement défiguré. A quoi rime cette macabre mise en scène ?
Cette affaire, pour Robineau, est aussi l'occasion de servir ses ambitions politiques et de redorer le blason du service - terni par les succès des Brigades du Tigre.


Sympathique personnage que ce François-Claudius, qui n'est pas sans rappeler d'ailleurs celui de
Célestin Louise, son alter ego dans les romans de Thierry Bourcy. Lui aussi a vécu la guerre des tranchées. Il en est revenu blessé, en proie à des migraines et des cauchemars récurrents. Sans compter d'autres traumatismes, remontant à l'enfance.


Agrégé d'histoire et enseignant, Guillaume Prévost soigne ses reconstitutions. Une visite dans les locaux du 36 quai des Orfèvres, où l'on expérimente de nouvelles méthodes d'investigation - toxicologie, balistique, empreintes digitales... Une autre à l'hôpital du Val de Grâce, service des blessés de la face, où l'on assiste à une curieuse... danse macabre. Des pauvres bougres qui tentent de reprendre goût à la vie et se préparent à affronter le regard d'autrui.

C'est aussi une époque mouvementée sur le plan socio-politique. Le 1er mai, des milliers de travailleurs descendent dans la rue, bravant l'interdiction de manifester. Epoque de revendications, d'espérances, de poussées de fièvre syndicales et "gauchistes" qui effraient les bonnes gens mais n'intimident guère le pouvoir, qui soigne le mal à coup de Dragons et de conscrits.

Je ne prend pas trop de risques en vous disant que La valse des gueules cassées vous fera passer un bon moment, d'autant que Guillaume Prévost tisse habilement trame policière et canevas historique. Enfin, il ne se prive pas de semer, en guise de fausses pistes, quelques peaux de banane sur lesquels on ne peut s'empêcher de glisser.

Bref, voici un plaisant voyage dans le temps. Un voyage dont c'était la première étape : rendez-vous est pris avec François-Claudius dans Le bal de l'équarisseur. J'y serai.


Conseil(s) d'accompagnement : concernant les Gueules cassées, on pense évidemment à La chambre des officiers de Marc Dugain, adapté au cinéma par François Dupeyron. Côté documentaires, peu de références, si ce n'est un livre de l'historienne Sophie Delaporte, Les Gueules cassées et la Grande Guerre (éditions Viénot, 2004).


La valse des gueules cassées / Guillaume Prévost (Nil éditions, 2010)

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