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26 novembre 2009 4 26 /11 /novembre /2009 00:00

"Les coeurs déchiquetés qui parlent aux fantômes..." (Léo Ferré)


En mai dernier, je profitais de quelques jours de vacances en bord de mer, d'un temps spendide, l'été pointait son nez, léger, insouciant. J'ai ouvert Les coeurs déchiquetés et... l'ai reposé au bout de dix pages : choc thermique. Le ciel était trop bleu, et le roman trop noir.

Mais je m'étais promis d'y revenir, c'est fait.


nullTous les jours, en fin de matinée, le commandant de police Pierre Vilar stationne devant l'école, prêt à interpeler et même à tuer le moindre individu suspect. Quelques années plus tôt, en sortant de cette même école, son fils Pablo a disparu.
Assailli par la rage, la douleur et l'espoir irraisonné, Vilar poursuit sa quête, continue à chercher son enfant. Malgré le temps qui passe et amenuise ses chances, malgré le regard de sa femme dans lequel se lit l'abdication.

Victor, 13 ans, rentre chez lui et trouve sa mère sans vie. La police le retrouve quelques jours plus tard, allongé près d'elle, se laissant mourir. L'orphelin est ensuite confié aux services sociaux, puis à une famille d'accueil. Inconsolable, meurtri. Son bien le plus précieux est une urne aux reflets carmin.

La jeune femme a été sauvagement battue. Vilar oriente son enquête vers les amants de Nadia, mais se heurte au silence gêné des témoins et des amis de la victime.


Chapitre après chapitre, nous suivons les trajectoires croisées, en lignes brisées, de Vilar et Victor, deux âmes en proie à la solitude, à la frustration, au désespoir. Des sentiments que l'auteur exprime et communique avec une finesse stupéfiante.

Tout le roman est une complainte sourde et lancinante, lancinante comme la douleur de la perte. Les phrases s'étirent, mélodiques, mélancoliques, le tempo se fait plus lent et accélère soudainement au gré des rebondissements, les descriptions minutieuses des lieux sont d'un lyrisme sombre - le Médoc et l'estuaire de la Gironde, majestueux, immenses, tranchent avec le sentiment d'enfermement des personnages, accablés encore par la chaleur caniculaire, oppressante, étouffante.


Surtout connu pour le superbe L'homme aux lèvres de saphir, Hervé Le Corre signe ici un roman puissant, poignant, sur le deuil, la reconstruction, l'espoir, la violence révoltante et cruelle infligée aux plus faibles.

Porté par une écriture tout simplement éblouissante - un faisceau de lumière noire, Les coeurs déchiquetés est un grand roman, remarquable de maîtrise, de densité, de profondeur.


Peut-être pas à ouvrir à n'importe quel moment, mais à lire absolument.



Les coeurs déchiquetés / Hervé Le Corre (Rivages/Thriller, 2009)

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17 novembre 2009 2 17 /11 /novembre /2009 00:00

« Elle avait admis que si, à première vue, rien n'appelait la présence de Kafka, cependant le regard qui suivait sur les vers en était modifié. Depuis, quand il lui expose un fait, un raisonnement qu'elle ne s'explique pas sur-le-champ, mais qu'elle approuve intuitivement, elle acquiesce d'un : "Ouais, je vois ce que tu veux dire : Kafka ramait le dimanche".»


Cédric Morgan (mor, mer, et gan, chant, en breton), après avoir publié plusieurs romans, s'essaye au "noir". Kafka ramait le dimanche ? Il s'agit d'un poème de Jude Stefan, dans lequel il n'est d'ailleurs absolument pas question de l'écrivain pragois ! Simplement, le poète aime "les titres en déphasage avec le contenu du texte, ce qui surprend, dérange le confort du lecteur".


Pontivy. Une petite ville morbihannaise située dans le ventre mou de la Bretagne. Tranquille, assoupie, elle se réveille en sursaut quand Richard Desplouze, professeur de lycée (apparemment) sans histoires, est assassiné alors qu'il faisait son jogging.

La juge d'instruction chargée de l'affaire, voyant que l'enquête patine, fait appel à ses francs-tireurs préférés : Marquis et Ségolène. Malgré leur "aspect bancal et total amateur", ils ont déjà éclairci quelques affaires. De façon anonyme, bien-sûr. Les voilà donc en mission secrète le long du Blavet. Cette fois, Marquis jouera à l'écrivain avide de fait divers, accompagné de sa fidèle assistante.
Ségo, dotée d'un physique disons avantageux, ne tarde pas à recueillir confessions et témoignages, s'octroyant à l'occasion quelques récréations érotiques (les allusions sexuelles fleurissent tout au long du récit, mais le parasitent un peu, à force).

En furetant ici et là, parmi les autochtones et les connaissances de la victime, les deux compères se rendent compte que Desplouze n'était pas le modèle de vertu vanté par ses collègues, et qu'il fricotait volontiers avec ses élèves, en plus de ses conquêtes parmi la gent féminine locale.
Alors, crime passionnel ? Maîtresse reconduite, mari furieux ? L'ennui, c'est que personne dans son entourage n'a de mobile véritable ni le profil d'un assassin.


Plus que l'intrigue - assez conventionnelle - et la fantaisie des personnages, c'est la langue qui retient l'attention. Cédric Morgan sait manier les mots, et de belle façon. Le langage est soutenu, la métaphore subtile, et la prose élégante, bien qu'un peu engoncée parfois dans ses replis et ses atours. D'aucuns diraient précieuse. Peut-être. Mais elle possède du maintien et une certaine prestance, c'est indéniable.

Cependant, ne croyez pas qu'elle est simplement "jolie". Le propos peut être acerbe, la répartie cinglante.
L'auteur n'y va pas de main morte avec la jeunesse par exemple, jugez plutôt :
"(...) tous les jeudi soir, des djeunes font la fête place de la Duchesse et alentour. c'est le quartier de la soif. On boit, on discute, on mange, on chante, on fume, on pisse, sans parler du reste, et on fait du bruit avec tout ce qui vous tombe sous la main. A l'apogée de la ribouldingue, vers les deux, trois heures du matin, on pionce, on se bat ou on rebaise, dans le désordre, et toujours sur le trottoir. C'est le fesse-noz de la semaine, la distraction de la jeunesse d'aujourd'hui, la civilisation de demain."

Ce genre de saillie revient assez fréquemment, à tel point même qu'il semble s'acharner, sur les "djeunes", les piliers de bistrots ou les écrivaillons.... En fait, s'il met le doigt - et appuie bien fort - sur les travers et la médiocrité de ses contemporains, Morgan le fait avec un humour corrosif qui confine parfois à l'aigreur.
Dommage. C'est en tout cas ce que j'ai ressenti, à moins qu'il s'agisse du personnage de Marquis, plutôt fat et jamais à court d'une vérité définitive ; heureusement, il s'humanise un peu à la fin.


"De toute manière c'était perdu d'avance, l'époque ne veut pas de métaphores, de suggestions, d'élans poétiques, d'allusions, il lui faut du cru, du brut, du vulgaire. pas un éditeur ne voudrait de cette prose retenue". Allons, Mr Marquis (Morgan ?), ne vous laissez pas aller à l'amertume ! Votre éditeur est fidèle semble-t-il, et Kafka... a trouvé un lecteur. Je serais d'ailleurs très étonné d'être seul à l'apprécier.


Kafka ramait le dimanche / Cédric Morgan (Phébus, 2009)

PS : Cédric Morgan a eu une initiative originale : il a mis en ligne son dernier roman. Accès libre et gratuit. C'est ici

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14 novembre 2009 6 14 /11 /novembre /2009 10:20

"Avis à vous, chers touristes !
Pour un séjour de détente et de relaxation, choisissez Evian. Ville d'eaux. Sa source réputée, son lac tranquille, ses cures bienfaisantes, son casino... et son tueur en série. venez crever en toute quiétude, on s'occupe du reste. Grand choix de messes possible, avec prélat, ou sans, obole comprise, autopsie garantie, inhumation, incinération...
Evian, c'est le paradis qui vous tend les bras !"


nullLe lac des singes, second roman de Marcus Malte - paru au Fleuve noir en 1997 et épuisé - vient d'être réédité en Folio policier.
On y retrouve le personnage de Mister - déjà présent dans Le doigt d'Horace -, pianiste de jazz, 1.90m pour 90kg, sensibilité à fleur de peau d'ébène.

Et ç
a commence par la fin : Mister est assis sur un tabouret au sous-sol d'un commissariat. "Je considère que votre aide nous a été précieuse" lui dit le flic. On comprend que l'enquête est bouclée et qu'un homme s'est suicidé. Un homme qui a laissé derrière lui des milliers de bandes, ça faisait trente ans qu'il enregistrait sa détresse et ses délires. Play.

Flash-back. Mister, appelé en rescousse par son pote Baptiste dit Le Gros, pour remplacer au pied levé le pianiste du groupe. Un quartet au Casino Royal d'Evian-les-Bains, jazz pépère pour mémères aux manchots, 1200 balles par jour, nourri, logé. Mister est ok.
Arrivé à Evian, il ne tarde pas à rencontrer le commissaire Jabron, qui enquête sur une série de meurtres. Depuis le début de l'été, quatre hommes ont été exécutés, une balle en plein front tirée par un fusil artisanal. (Seul) point commun : ils venaient de s'en mettre plein les poches au Casino. Sinon ? Rien. le commissaire pédale, le préfet s'impatiente, les super-flics parisiens vont bientôt débarquer.


Et Marcus ? Il joue tous les soirs, s'éclate, répète ses gammes, fait quelques rencontres : un taxi fantasque, un prestidigidateur inquiétant, un mélomane mélancolique, un portier imperturbable. Autant de personnages équivoques qui pourraient chacun être le tueur.
Dans une atmosphère moite, alourdie encore par la chaleur estivale, le pianiste est entraîné malgré lui dans cette affaire. Le Gros l'avait pourtant prévenu : "C'est là qu'elle est ta place [derrière le demi-queue Steinway], cherche pas ailleurs".


Le tueur s'enfonce dans sa névrose, Marcus dans l'inquiétude, Jabron dans la neurasthénie. Jusqu'à la lie. Jusqu'à ce que que Marcus se retrouve assis sur un tabouret au sous-sol d'un commissariat, à écouter se dérouler le récit triste et halluciné d'un assassin.
Entretemps, on aura eu droit à des histoires d'argent facile et d'abandon, de temps passé et de cygnes enfouis, à quelques belles pages sur le jazz et même à une scène de chasse à la souris !


Même si Le lac des singes n'est pas aussi abouti, aussi ciselé que Garden of love (du temps a passé, et Malte s'est bonifié), on y retrouve cette ambiance singulière, à la fois éthérée, onirique, inquiétante. Et cette plume, parmi les plus belles du polar français.


Le lac des singes /
Marcus Malte (Fleuve noir, 1997, rééd. Folio policier, 2009)
 


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6 novembre 2009 5 06 /11 /novembre /2009 00:00
"Entre truands, les bénéfices ça se partage, la réclusion, ça s’additionne" (Jean Gabin dans Le Cave se rebiffe)


Publié une première fois en 1969 à la Série Noire (n°1255) de Duhamel par un dénommé Jean de Présinat, dit Mariolle, braqueur parisien qui apprit l'écriture en prison, Les Louchetracs est un roman de truands caractéristique des années 60, dans la lignée des Albert Simonin (dont La Manufacture de livres a réédité Le Hotu il y a peu), Auguste Le Breton ou José Giovanni.


nullAprès un an de "séchoir", Max vient d'être libéré et retrouve les copains. Une sacrée bande de truands et de loulous parigots.
Il y a André, dit le Vieux, le maître d'oeuvre, capable de vous mijoter un casse aux p'tits oignons, tout en doigté, tout en finesse.
Et puis Pierrot, la tête brûlée, un dingue du tiercé toujours fauché, et toujours partant pour se renflouer.
Serge enfin, le pondéré, du sang-froid et du ciboulot à revendre.

On se remémore les bons coups, on prépare les prochains, en attendant la gisquette ramène un peu de monnaie du tapin. Des gars fidèles, loyaux, et y en a pas un qui cracherait le morceau aux lardus, ça non ! 

Y a un gros braquage qui se prépare justement, une bijouterie place Vendôme. Cent bâtons à la clé et le dernier coup du Vieux avant la retraite et le jardinage. Ca calcule, ça peaufine, ça s'organise dans les moindres détails, jusqu'à la tuile : Pierrot se fait alpaguer par les perdreaux. A court, comme d'habitude, il était monté sur un coup vite fait avec la bande de Nanar Le Fripé.
Ce sont les inspecteurs de la Voie Publique, les "Eliott Ness made in France, les supercracks de la maison Parapluie", qui leurs sont tombés dessus. Tout sauf un hasard, quelqu'un les aura renseignés. S'agit maintenant de retrouver le bavard et de libérer Pierrot.


Evasion, braquage, règlement de compte, tout y est ! Le grand banditisme des années 60, et le vocabulaire qui va avec : dialogues savoureux et parler populaire truffé d'argot, où s'invite aussi l'imparfait du subjonctif ! Bon, vous bilez pas, on "entrave" parfaitement ce que jactent les gars, même si on est des caves !

C'est désuet, bien-sûr, mais sacrément fleuri. Folklorique aussi, bien que le vernis de l'honneur, de l'amitié et de l'éthique du gangster a tendance à se craqueler sérieusement...

En passant, on constate aussi que la surpopulation carcérale ne date pas d'hier et que le verlan était déjà de mise à la fin des années 60, en prison justement.


Bref, un roman bien balancé. Gouailleur et gouleyant, c'est le mot.


Les Louchetracs / Jean Mariolle (Série Noire, 1969 ; rééd. La Manufacture de livres, 2009)

PS : dans le Voyage au bout de la Noire (inventaire de 732 auteurs et de leurs oeuvres publiés en séries Noire et blême, publié en 1982) de Claude Mesplède et Jean-Jacques Schleret, l'ancêtre du Dictionnaire des littératures policières en quelque sorte, on trouve une entrée à Jean Mariolle :
Est-ce son nom ou un pseudonyme par lequel il veut symboliser ses démêlés avec la justice ? On dit aussi que Salinas l'aurait aidé pour son livre Les Louchetracs
. Un bon roman roman noir d'ailleurs, dans lequel une bande de mauvais garçons entreprend de dévaliser une bijouterie parisienne.

D'après les informations de l'éditeur, Jean Mariolle est décédé durant la canicule de 2003.
Et quand on va voir l'entrée "Salinas", on tombe sur :
De son vrai nom Edouard Rimbaud, il est né à Marseille et reçoit plusieurs décorations après la guerre pour avoir aidé au débarquement des troupes américaines en Provence, comme agent du BCRA. Mais il va mal tourner et sera compromis dans des affaires de truands.
A la sortie de son livre traitant du trafic de drogue
Les pourvoyeurs, M.B. Endrèbe écrivait : "... si Rimbaud a pu se permettre de l'écrire sans craindre our sa vie, c'est qu'il lui reste encore vingt cinq années de prison à purger pour s'être fait arrêter à New-York..." (L'Aurore, 18/06/1974).

Sacrés loustics...
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30 octobre 2009 5 30 /10 /octobre /2009 15:00

Des dunes froides de la Somme à la campagne de Dordogne, c'est toujours l'hiver.

Attiré comme tant de ses compatriotes par ce p'tit coin de campagne et la douceur de vivre à la française, notre narrateur, un anglais (au nom imprononçable et qui ne sera donc jamais mentionné) – vient d'élire domicile en Dordogne. Il s'est installé à La Berthonie, un simple hameau, et occupe une moitié de maison où il fait un froid glacial (« à l'époque où j'ai acheté la maison, je confondais encore l'inconfort et le pittoresque »).

Peintre oisif plutôt que naïf, il occupe son temps à écluser son whisky favori ou le Bergerac des voisins, et a quelques amis parmi la communauté britannique, anglais ou écossais excentriques et dilettantes qui « se retrouvent dans leurs clubs informels pour faire toutes sortes de choses et surtout pas grand-chose en buvant, dès que six heures ont sonné, de grandes quantités de toutes sortes de choses alcoolisées. »


nullLe récit commence par une veillée funèbre, où il est entraîné malgré lui, afin de présenter ses condoléances à une famille du voisinage ( parce que ce sont des choses qui se font, tin...). Le fils Caminade a été écrasé par un arbre alors qu'il était parti couper du bois. Quelque temps avant, c'est son frère qu'on avait retrouvé mort noyé (le mauvais oeil, tin...). Une coïncidence qui le titille, et ses doutes se confirment quand le médecin du coin, avec cette facilité qu'on a parfois à se confier à des étrangers, lui explique qu'il ne croit pas non plus à un accident, vu les marques constatées sur le corps.

Alors que ça ne le regarde en rien, et aussi pour tromper son ennui, notre anglais commence donc à jouer à Miss Marple, à tirer les vers du nez de ses voisins ; à suivre la vieille Hollandaise, celle qui habite le château avec un fils à moitié fou dit-on, et qu'on ne voit jamais ; à s'intéresser à « l'anglais de Pisse-chèvre », qui vit à deux pas et en quasi-autarcie.

Difficile de faire causer les autochtones, qui ne tiennent pas à remuer de vieilles histoires. Mais à force de poser des questions, il finit par en apprendre un peu, et notamment que la dernière guerre a tendance à sceller les lèvres et à provoquer un certain malaise...


L'intrigue, assez conventionnelle, ne vous fera pas frissonner – malgré le froid de février ; ce qui n'empêche pas qu'on tourne les pages sans s'en rendre compte, amusé par ce sujet de sa Majesté perdu en pleine jungle frenchie et découvrant avec étonnement, amusement ou consternation les us et coutumes locales.

On sourit devant sa perplexité face aux « complexité du tutoiement et du vouvoiement » qui lui font « employer des formules monarchisantes pour s'adresser à la boulangère » et « tutoyer les agents de police » ! Ou devant son incrédulité face aux moeurs libérées des femmes françaises - ou tout au moins c'est l'idée qu'il s'en fait après avoir fréquenté un spécimen. Une dénommé Martine, avec laquelle il joue "à l'anglais", commettant volontairement des fautes de prononciation par exemple, ou arborant ce fameux flegme anglais dont il est complètement dépourvu, ou encore l'invitant chez lui pour a cup of tee, alors qu'il déteste ce breuvage !

L'auteur se joue des clichés, déjoue les lieux communs, et nous offre avec ce court roman un petit cours d'anthropologie comparée qui ne manque ni de saveur ni d'humour.

A noter que si Louis Sanders a vécu en Angleterre, il vit en France depuis de nombreuses années et écrit dans la langue de Molière ; ses romans (notamment des polars jeunesse) se situent pour la plupart en Dordogne.


Extrait :

« Des tas de femmes avec des tas de gosse étaient assis sur les chaises le long du mur de la salle d'attente au centre de laquelle, sur une table basse en rotin, était posée une pile de vieux magazines de droite. Tous les médecins en France ont dans leur salle d'attente des magazines de droite, quels que soient leurs choix électoraux. Un journal communiste dans le cabinet d'un médecin communiste serait une chose impensable. »

Diablement vrai, non ?!

Une interview vidéo de l'auteur,
ici.


Février / Louis Sanders (Rivages/Noir, 1999)

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28 octobre 2009 3 28 /10 /octobre /2009 00:00
« La maison est là-bas. Martha n'a pas encore allumé. Elle m'attend dans le noir, elle est malheureuse, je me déteste»

 

 

L'hiver, quelque part dans la somme, une maison isolée dans les dunes. Un cocon où se sont réfugiés Victor Markiewicz, un universitaire vieillissant, et sa jeune maîtresse Martha. « Un endroit romantique, tourné vers le large. Parfait pour des amoureux à la recherche de solitude. Pour des gens qui se cacheraient aussi. »

Ses mèches rousses, ses yeux verts, sa peau diaphane. Victor en est fou amoureux, et peut enfin goûter pleinement à cet amour juvénile depuis la mort soudaine – et bienvenue – de cette épouse malade et acariâtre qui l'empêchait de vivre.

  

nullUn intrus s'est glissé malgré tout dans ce tableau idyllique : un voyeur qui observe depuis des semaines leur manège amoureux, fasciné par Martha. Candide, gracile et fragile Martha, fixant des heures durant un point sur l'océan et peut-être l'ombre de quelque drame enfoui. Sa présence et l'intrusion d'un rôdeur amorcent le drame à venir.

 

Pour un temps, la prévoyance et la méticulosité de Victor sauveront les apparences. Mais de la même façon que les cadavres sont rejetés sur la grève, les secrets finissent par remonter à la surface.

 

Le ressac des vagues grises, le vent qui pousse les nuages bas, la pluie, omniprésente, les villas closes, la torpeur hivernale et un mort encombrant. La désolation a tôt fait de contaminer les coeurs transis, qui fait naître les non-dits, prolonge les silences, insinue le doute et la suspicion entre les deux amants.

L'amertume, la frustration, l'incompréhension, le ressentiment s'insinuent lentement, aggravant la santé déjà fragile de Martha, plongeant Victor dans le marasme.

 

 

Finesse psychologique, tension narrative, fluidité et justesse de ton. Jeanne Desaubry, maîtrise parfaitement son récit – dont on entrevoit dans un prologue saisissant l'inéluctable et tragique dénouement - et nous sert un huit-clos magnifié par le paysage minéral et désert d'une station balnéaire en sommeil.

 

Le style dépouillé comme la grève, fait merveille, et tandis que les chapitres se succèdent comme de frêles esquisses, on voit apparaître peu à peu le motif final de cette sombre et destructrice histoire d'amour. Le motif ? Quelque chose comme cet obscur objet du désir...



Dunes froides / Jeanne Desaubry (Krakoen, 2009)

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21 octobre 2009 3 21 /10 /octobre /2009 23:00
La Tengo éditions, jeune maison d'édition, a lançé l'année dernière la série "Mona Cabriole". 20 titres sont prévus - un par arrondissement -, par 20 auteurs différents, chargés de balader l'héroïne dans différents quartiers parisiens et de donner à leur texte une dimension rock 'n roll.

Après Laurence Biberfeld et Marin Ledun notamment, c'est donc au tour d'Antoine Chainas de s'y coller, en arpentant le bitume du 12ème arrondissement.

Mona Cabriole bosse à Parisnews, rubrique chiens écrasés et macchabées. Quand son contact à l'institut médico-légal la prévient que le corps - sans tête - d'une star du rock underground s'est invité chez lui, Mona s'y précipite pour découvrir qu'il a entretemps disparu. Faut dire que les morguistes sont en grève, ceci explique peut-être cela.
Ne sachant rien de l'idole, et après avoir écumé sans succès internet et les librairies, Mona fait une étrange rencontre avec un bouquiniste qui lui refile un petit livret contenant le journal - et les fantasmes troubles - du chanteur.

Toujours partante pour un scoop, Mona, le livre en main et le coeur transi dans celle du beau bouquiniste, dérive alors vers de bien étranges territoires, où règne notamment l'inquiétant révérend Aidês, un gourou qui fait, disons, dans l'événementiel trash, en organisant par exemple des soirées dans des souterrains parisiens ou des entrepôts isolés, agrémentées de jeux pervers qui feraient passer une messe noire ou un congrès du Medef pour de charmants enfantillages.


Derrière cette histoire d'illusion et de faux-semblant, on s'attend naturellement à un roman un tant soit peu calibré, cahier des charges de l'éditeur oblige. Il n'en est rien, ou presque ! Dans une ambiance fin de monde et à travers une prose syncopée, Chainas s'en donne à coeur joie, nullement réfréné par les figures imposées de la série.

On retrouve ses thèmes de prédilection, ses obsessions habituelles, qui tournent autour de la mort, de la décrépitude des corps, des déviances, du consumérisme et de la déshumanisation de nos sociétés.
Le tout est mixé, remixé, et recraché pour donner une véritable vision de cauchemar qui suscite immanquablement le malaise. Et c'est là d'ailleurs que j'émets quelques réserves concernant les romans d'Antoine Chainas, qui a tendance à mélanger un peu artificiellement et ramener sur le même plan des choses très différentes, et à céder parfois aux effets de style. Cela produit certes son effet - durable ? -, mais empiler des couches de crasse et des mots les uns au-dessus des autres ne crée pas forcément du relief.


Toujours est-il que je conseillerais plutôt cet opus aux amateurs (avertis, donc) de l'écrivain, et suggérerais aux autres de commencer d'abord par ses romans parus à la Série Noire ;  à moins bien-sûr qu'ils préfèrent écouter directement la face B.

Tiens, une question pour finir, à propos des auteurs qui vont prendre la suite : comment vont-ils se débrouiller avec Mona Cabriole maintenant, vu l'état dans lequel l'a laissée Chainas ?! Va t-elle reprendre son petit bout de chemin comme si de rien n'était ? Ou un auteur soucieux de vraisemblance va-t-il la faire passer par la case "hôpital psychiatrique" ?!


Vous pouvez lire le premier chapitre
ici.


Six pieds sous les vivants / Antoine Chainas (La Tengo éditions, 2009)






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19 octobre 2009 1 19 /10 /octobre /2009 22:00
J'ai découvert Philippe Huet l'année dernière avec son roman Bunker, qui m'avait fait forte impression. Je profite donc de la réédition de L'ivresse des falaises - un recueil de nouvelles -, pour m'offrir de nouvelles escapades normandes, de Granville au Pays de Caux, d'Etretat à la banlieue d'Evreux, de l'âge d'or des stations balnéaires à l'ère post-industrielle.

Natif du Havre, il aime à situer ses intrigues en Normandie et nous rappelle, s'il en était besoin, qu'il n'y a nul besoin de cités tentaculaires, de complots mondiaux ou de poursuites infernales pour trousser du bon polar, qui nous parle ici des méchants coups de patte du destin dans l'existence bien réglée de gens ordinaires, se retrouvant subitement en équilibre instable
et titubant au bord du précipice - ou de la falaise, c'est selon. Plus dure sera la chute, donc.

C'est Patrick le postier qui ne résiste pas à la tentation d'ouvrir le courrier de ses concitoyens. Un jour, il tombe sur une lettre qui va lui poser un véritable cas de conscience. Vivre et laisser mourir ?
C'est Henri Bellonte, un VRP qui sillonne la côte et fournit aux boutiques spécialisées maillots de bain et articles de plage, jusqu'à ce qu'il tombe amoureux fou d'une femme aperçue sur le rivage, et se rende coupable d'une terrible méprise.
C'est Frank Pradier, journaliste local, qui prend un auto-stoppeur en rentrant chez lui, pour apprendre le lendemain qu'il a été battu à mort. Et ces deux flics qui s'acharnent sur lui, et ces migraines de plus en plus fréquentes...
C'est Daniel Vautier, vieux garçon effacé et sans histoires, exécuté d'une balle dans la tête.
C'est Patrick Barrois, écrivain (de polars) en mal d'inspiration, qui n'aurait jamais dû s'installer dans cette vieille demeure granvillaise.


Ces petits contes cruels égrènent la malchance, les choix malheureux, l'opportunisme d'assassins et de victimes ordinaires, avant que ne survienne ce petit grain de sable qui va  - le plus souvent -  dérégler l'engrenage bien huilé, le stratagème meurtrier, le plan machiavélique.

Avec un art consommé de la chute (vertigineuse), et cette capacité à dépeindre en quelques phrases la vie d'un personnage ou l'atmosphère d'un lieu, Huet colorie le vert bocage et la craie des falaises à grands coup de pinceaux noirs, en n'omettant jamais de faire ce petit pas de côté qui modifie soudain la perspective du récit, et nous saisit d'effroi ou de stupeur.


Un court extrait pour vous mettre en jambes :
"Il n'y a rien de plus triste qu'une falaise d'Etretat sous la flotte d'un ciel d'automne. Une grosse serpillière tendue à la verticale, avec ses vilaines tâches, ses auréoles brunâtres, et ses rayures de saleté sur la craie. Rien à voir avec la blancheur virginale des cartes postales. C'est peut-être pour ça que les affligés choisissent toujours un temps de merde, couleur de leur vie, pour se balançer dans le vide. Ou alors la nuit. Celle d'aujourd'hui, car c'était une femme, a fait coup double. Temps de merde, et noirceur de la nuit. La brume, je vous en fais grâce, on va croire que je m'acharne..."


L'ivresse des falaises / Philippe Huet (éd. des Falaises, 2002 ; rééd. Rivages/Noir, 2009)
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13 octobre 2009 2 13 /10 /octobre /2009 18:52

"J’ai vu un jour un reportage sur ces fameux « appartement-ravioli ». Considérant la médiocrité de l’enjeu, le déploiement de force policier et le sérieux absolu des fonctionnaires impliqués, ça m’a fait hurler de rire." (Colin Thibert, interview à lire sur Bibliosurf)


Tout commence donc, et en grandes pompes ("je suis surpris que vous n'ayez pas demandé un hélico en renfort ! Et pourquoi pas le GIGN, tant que vous y êtes !") par une descente de police dans un "appartement ravioli" - il s'agit donc d'une cuisine clandestine, où plutôt d'un immonde cloaque où l'on concocte des petits plats "à domicile", dans des marmites crasseuses et parmi les cafards. Appétissant, non ?

La scène est digne d'un film gore, et le cordon bleu de la maison, une vieille chinoise manifestement atteinte de coprolalie, n'est pas des plus accueillantes. Personne ne comprend son charabia, à part Jean-Luc, CNRS-ien au chomage et interprète-pigiste pour la police (faut bien remplir le frigo), et en premier lieu pour le stupide et falot commissaire Argouge, atteint lui de racisme ordinaire.
Un ange passe dans ce chaos : Alice Delain, fonctionnaire rattachée au service de la consommation et de la répression des fraudes, est d'une beauté à couper le souffle court des mâles en rut.

Quand l'envoûtante Alice met la main sur le magot - et un mystérieux carnet de commandes - cachés dans l'appartement, elle ne se doute pas encore qu'elle vient de déclencher une réaction en chaîne. Avec Jean-Luc, dont elle a fait son jouet-complice-amant, ils vont mettre à jour un trafic pour le moins singulier pour finalement se coltiner la mafia chinoise qui va tout sabrer sur son passage (notamment par l'intermédiaire des dénommés Kee & Kong...).


Au festin d'Alice, tout le monde déguste ! On trouve des affreux vraiment méchants, tueurs sanguinaires, à sang froid, cannibales, dépeceurs spécialisés ! Quant aux gentils de l'histoire, y a vraiment pas de quoi pavoiser : gentils crétins, racistes ordinaires, ados glandeurs, maîtres-chanteurs du dimanche, sympathiques perdants et dindons de la farce noire que nous a concocté Colin Thibert avec une bonne dose d'humour (pince-sans-rire) et un sens aiguisé de la satire sociale. Dans ce fait-tout de bêtise et de méchanceté, on croise aussi de vrais victimes, comme ces esclaves invisibles qui remboursent à leur passeur le long voyage qu'ils ont  effectué depuis leur pays pour trouver une vie meilleure...

C'est la première fois que je goûtais au suisse Colin Thibert. Parfaitement digeste (malgré les apparences), léger, savoureux. Un mélange de cocasserie et de noirceur. Idéal quand on aime le sucré-salé.


Le festin d'Alice / Colin Thibert (Fayard Noir, 2009)

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3 septembre 2009 4 03 /09 /septembre /2009 20:00

Cézembre ? Un îlot au large de Saint-Malo. Inhabité. Visité par Saint-Maclou (pas le décorateur...) au VIème siècle. Et bombardé allègrement (au napalm) par les Alliés en 1944 pour déloger les derniers soldats allemands. Dangereuse - toutes les bombes n'ont pas explosé. Si vous voulez plus de renseignements, je vous laisse vous débrouiller en allant voir Mr Wikipédia ou autre...


On vient d'assigner au commissaire Workan (déjà présent dans Hortensia Blues, le précédent polar de l'auteur, que je n'ai pas lu...) une drôle de mission : rejoindre Cézembre pour surveiller deux scientifiques américains appartenant à la CIA qui étudient soi-disant la flore.
Un week-end de novembre, en pleine tempête !

On vient d'assigner à Berty une drôle de mission : pour rembourser ses dettes au jeu, il s'improvise "tueur à gages, sans gages". Sa cible : il le saura quand il sera à destination. La destination ? Cézembre, bien-sûr. Un calvaire pour ce vieux rocker-looser parigot : "...les Rennais étaient à peu près civilisés, mais plus loin c'était le Far-West. Des vaches, des pourceaux, des chapeaux ronds, des épagneuls, des bagads de tueurs : il allait se faire défoncer la gueule à coups de biniou."

Après avoir vomi tripes et boyaux durant la traversée, en compagnie d'un capitaine Haddock local, il débarque enfin sur l'île, où il retrouve : cinq flics, deux américains, le patron de l'hôtel-restaurant, sa fille et son petit-fils, une famille en séminaire marketing à la c... Bref, ça commence à faire beaucoup de monde sur le récif et notre apprenti-tueur se dit que la tâche s'avère moins facile que prévue.
D'autant que la tempête fait rage et que toute communication vers l'extérieur est coupée. 

A peine le temps de faire les présentations que le premier cadavre apparaît !


Hugo Buan nous joue donc un huis-clos un peu loufoque, peuplé d'une belle brochette d'hurluberlus. Qui a tué, donc ? Et pourquoi ? On se doute bien qu'il y a anguille sous roche coque sous granit d'ailleurs, à voir tout ce beau monde réuni comme par hasard le temps d'un week-end. S'agit de faire remonter les secrets à la surface...

Jean-Marc, sur Actu-du-noir, regrette que l'auteur "évite systématiquement l'émotion et s'en détourne (et en détourne le lecteur) par une blague au moment où la noirceur pourrait pointer son nez". C'est vrai, Hugo Buan a tendance à désamorcer la tension et l'inquiétude qu'il vient de faire naître, par une digression, un bon mot (et ils font souvent mouche !) ou un épisode des amourettes du commissaire avec sa sensuelle subordonnée, une idylle qui confine d'ailleurs au vaudeville - pour du polar de boulevard ?!

Enfin, je me suis bien amusé sur Cézembre. Le tout est enlevé, drôle et prenant. Une sympathique virée donc, à placer de préférence entre deux destinations plus "noires".


Cézembre noir / Hugo Buan (Pascal Galodé éditeur, 2009)

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