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28 février 2009 6 28 /02 /février /2009 20:06
Si la valeur n'attend pas le nombre des années, certains trouvent leur vocation sur le tard. C'est le cas de Joseph Bialot, qui commença à écrire à l'âge de 55 ans, pour ne plus s'arrêter.
Si la trentaine d'ouvrages à son actif (polars et romans historiques), sont pour la plupart teintés d'un humour pince-sans-rire, 186 marches vers les nuages appartient à ses textes plus personnels et plus graves évoquant l'univers concentrationnaire et le nazisme, à l'instar de La nuit du souvenir ou de La station Saint-Martin est fermée au public. Lui-même fut déporté à Auschwitz en 1944, expérience relatée dans le poignant C'est en hiver que les jours rallongent.


Bert Waldeck est un survivant. Ancien policier, emprisonné dès 1934 comme détenu politique, il a survécu aux camps de la mort avant de réchapper au massacre de Lübeck, en 1945, quand l'aviation britannique coula trois navires remplis de déportés.
Engagé par un officier américain, il doit l'aider à retrouver l'officier SS Hans Steiner, un ami d'enfance qu'il a aussi côtoyé durant sa captivité.
Le voilà de retour à Berlin. Sa ville natale n'est plus qu'un amas de ruines où errent comme des zombies de pauvres hères affamés et dépenaillés. Le chaos.

Waldeck a bientôt la certitude d'être manipulé, d'autant plus que Steiner n'est qu'un gagne-petit dans la hiérarchie SS. Pourquoi les services américains le recherchent-ils donc avec autant d'acharnement ? 
Les criminels de guerre nazis n'ont pas tous essuyé les bancs d'un tribunal de Nuremberg, loin de là, et certains ont même été recrutés par les services de renseignement américains pour lutter contre le communisme... Intérêts stratégiques, course aux armements. Compromissions, duperies. Les prémices d'une autre guerre, froide celle-là...


Malgré un dénouement un peu rapide, ce roman est tout simplement admirable. De concision, de sobriété, de finesse. Dans son évocation du Berlin ravagé et de la fin d'un monde. Dans ses subtils aller-retours historiques au gré des souvenirs du personnage. Dans son approche psychologique des survivants. Dans son décryptage de la dialectique et des rouages de l'idéologie nazie.
Dachau, Dora, Mauthausen... La barbarie, l'imagination macabre des geôliers, la négation de l'humain.

Si on a coutume de dire que le vécu et le ressenti des déportés relèvent de l'indicible, Joseph Bialot parvient néanmoins, à travers la vision de Bert Waldeck, à nous faire approcher cette terrible réalité.

Et puis, tant que certains - évêque en tête - vomissent leur bile négationniste, ces récits s'avèrent - encore et toujours - nécessaires.



Berlin, 1945. Au premier plan, il doit s'agir des "nissen" qu'évoque Bialot, bureaux provisoires de l'US Army.

Conseil(s) d'accompagnement
: hormis la vigilance, deux très beaux textes. Seul dans Berlin, roman d'Hans Fallada, évoque la vie des habitants d'un immeuble en 1940, où se côtoient juifs, gestapistes, résistants... Changement de décor 5 ans plus tard, avec Une femme à Berlin, le journal d'une femme écrit entre le 20 avril et le 22 juin 1945, qui nous parle de l'immeuble délabré où elle s'est réfugiée en compagnie de vieillards et d'enfants, de la famine et de la misère.



186 marches vers les nuages / Joseph Bialot (Métailié, Noir, 2009)
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8 janvier 2009 4 08 /01 /janvier /2009 00:00

Après le bien nommé Travail soigné (Prix du Premier Roman au Festival de Cognac 2006), dans lequel il rendait hommage - de façon macabre - aux maîtres du genre - Gaboriau, Ellroy, McIlvaney... -, Pierre Lemaitre (il s'agit d'un pseudo) nous revient dans un registre différent, avec cette Robe de marié, pas franchement immaculée.


nullSophie est une jeune femme épanouie. Un métier qui lui plait, un homme qui l'aime. A peine quelques tracasseries : des objets qu'on égare, la voiture qu'on pensait avoir garée là et qu'on ne retrouve pas... Ça gâche un peu la vie, mais rien de grave. Jusqu'au jour où sa belle-mère fait une chute mortelle dans les escaliers, exactement comme Sophie l'a rêvé la nuit précédente.
Les pertes de mémoire se multiplient, une immense lassitude l'envahit. Sophie croit devenir folle et commence à se méfier d'elle-même. D'autres accidents surviennent, jusqu'à la mort d'un jeune garçon. Sophie s'enfuit, change d'identité, toujours sur le qui-vive. Elle devient une fugitive, ne sachant pas elle-même si elle est l'auteur des crimes.

Voilà pour la première partie. A partir de là, difficile d'en dire plus sur ce roman sans en dévoiler la trame ni en diminuer l'intérêt. Sachez seulement que ce thriller parfaitement ficelé multiplie les faux-semblants et les rebondissements, et qu'on reste agrippé à cette Robe... jusqu'au dénouement, qui ne manque pas non plus d'à-propos.

Pierre Lemaitre nous fait un peu le coup de la jarretière, dissimulant et dévoilant tour à tour une vérité aussi surprenante qu'effrayante. Le scénario est tout simplement diabolique, et surtout servi par une construction ingénieuse, qui ne cesse de prendre le lecteur à revers.
De plus, son portrait de sociopathe devrait ravir les amateurs du genre, d'autant plus que son récit met très bien en scène l'intrusion de l'horreur dans la routine des jours.

Jouant habilement sur l'ambiguïté des personnages, sur les ressorts de la folie et des déviances, Robe de marié est un très bon suspense, le genre d'histoire qu'on lit d'une traite.
Du cousu main, si j'ose dire.

Vous pouvez lire une interview de l'auteur sur Bibliosurf.


Robe de marié / Pierre Lemaitre (Calmann-Levy, 2008)

PS : pour finir, je suis prêt à parier qu'un scénario pareil devrait affoler les producteurs, et qu'on verra bientôt Robe de marié sur les écrans.

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6 janvier 2009 2 06 /01 /janvier /2009 00:00
Cette année marque le 150ème anniversaire de la naissance de Sir Arthur Conan Doyle. Parmi les livres déjà parus à cette occasion, on trouve un Dictionnaire Sherlock Holmes, qui me semble de bonne qualité - encore que je suis loin d'être un spécialiste du personnage de Conan Doyle -, ainsi que le dernier roman de Bob Garcia, Duel en enfer, où il imagine une confrontation entre le célèbre détective et le non moins célèbre Jack l'Eventreur.
L'auteur n'en est pas à son coup d'essai, puisqu'il a déjà mis en scène le détective dans un précédent roman, Le testament de Sherlock Holmes. Bob Garcia est aussi musicien de jazz, et a signé récemment un ouvrage très intéressant sur les liens unissant Jazz & polar.


null"Je n'avais jamais reçu autant de courrier depuis la disparition de Sherlock Holmes. C'était comme si moi, Georges Newnes, directeur du Strand Magazine et éditeur du docteur Watson, je devenais tout à coup responsable de tout ce qui concernait de près ou de loin le fameux enquêteur."
Malheureusement, Newnes n'a plus aucune enquête à publier. Jusqu'au jour où Watson, contre une forte somme d'argent, lui remet son journal de l'année 1888. C'est ce journal que nous avons entre les mains, où Watson décrit les terribles épreuves qu'Holmes et lui ont traversé dans leur traque de l'Eventreur.


L'enquête s'avère particulièrement éprouvante. L'assassin, après avoir commis ses terribles crimes, ne laisse ne très peu d'indices, et les rares témoignages, le plus souvent contradictoires, n'apportent aucun éclaircissement. Les dons de déduction et les nerfs de Holmes sont mis à rude épreuve. Et pour venir à bout de ce mystère et de l'insaisissable Jack l'Eventreur, en qui il semble avoir trouvé un adversaire à sa mesure, Holmes, accompagné du fidèle Watson, va devoir redoubler d'intrépidité et de courage.

Mais pourquoi lire ce livre plutôt que l'original ?
Parce que Bob Garcia revisite le mythe avec talent et justesse, ressuscitant ces fameux personnages que sont Holmes, Watson ou le ridicule inspecteur Lestrade, leur insufflant une réelle densité, creusant leur psychologie. De plus, l'intrigue est bien construite, le suspense au rendez-vous et la conclusion satisfaisante, voire surprenante.

Et puis, pour ceux qui comme moi se rappellent avec plaisir la lecture du Chien des Baskerville ou d'Une étude en rouge, ça fait rudement plaisir de pousser une nouvelle fois la porte du 221b Baker Street, de croiser Miss Hudson, la gouvernante, de se retrouver dans le petit salon avec Holmes, penché sur ses éprouvettes ou debout devant la fenêtre à méditer sur quelque affaire tortueuse, ou fonçant en cab, en compagnie de nos héros, le bruit des sabots résonnant dans les ruelles noyées de brouillard...

Enfin, Garcia brosse une peinture saisissante du Londres de l'époque, une ville en pleine effervescence, à l'atmosphère tantôt joyeuse tantôt lugubre et menaçante ; ses descriptions des bas-fonds de l'East End et du quartier de Whitechapel sont très réussies : ses tripots, ses prostituées mais aussi l'insalubrité, la misère noire, les conditions de vie terrifiantes des laissés-pour-compte et l'exploitation des plus faibles.

Voilà donc un très bon polar historique, dans l'esprit, qui devrait plaire aux amateurs de Sherlock Holmes sans mécontenter les puristes.

Conseil(s) d'accompagnement : dans Le secrétaire italien, paru en 2006, Caleb Carr, l'auteur de L'aliéniste, revisite aussi le fameux personnage. Pas lu mais vu des avis positifs... ou non.  


Duel en enfer / Bob Garcia (Ed. du Rocher, 2008)
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24 décembre 2008 3 24 /12 /décembre /2008 00:00
"Incontestablement, un des liens les plus touchants entre le jazz et le polar est celui d'afficher une apparente nonchalance face aux contretemps, aux mauvais coups de la vie". Julien Delli-Fiori (in Jazz et polar, Bob Garcia)

Jazz & polar. Polar & jazz. Ca fait un moment que ces deux-là font la route ensemble ; c'est presque devenu une image d'Epinal. Un set de mythologie, un set de cliché.
On aime ou pas. Mais si on est sensible à l'ambiance, on aime aussi les histoires de Marc Villard. Des histoires tristes et belles comme la complainte d'un sax.
Ce chorus, c'est peut-être dans Coeur sombre qu'on l'entend le mieux.

nullDiana est chanteuse au Cherokee, le club de jazz de son mari Richard Deville, dans le quartier Barbès. On y trouve des oiseaux de passage, des "blaireaux", et même un flic. Aux murs, les photos des jazzmen qui sont passés là. Max Roach et Sonny Rollins figurent en bonne place : l'heure de gloire du Cherokee.
Côté routine, par contre, c'est le racket et les traficants de drogue, auquels Deville refuse de céder. Intimidations, menaces. Un jour, la violence monte d'un cran : une expédition punitive et Diana est tuée. Ce devait pourtant être un grand jour : elle devait rencontrer le mythique Dave Robinson, sax ténor du grand Art Pepper, tombé depuis longtemps dans l'oubli. Dave était devant le club quand Diana est morte ; il a vu ces hommes.
Richard, fou de douleur, ne pense qu'à se venger. Sur sa route il va rencontrer Alex, une jeune dealeuse un peu paumée et guitariste à ses heures.

Alone together
La ville, la nuit, la solitude des êtres. Voilà le tryptique.
On croise des âmes déglingués, toujours sur le fil du rasoir, et qui tombent invariablement du mauvais côté. 
Amateurs de happy-end, serrez les dents ! Pas de rédemption chez Villard, une rémission passagère au mieux, avant de sombrer dans la folie, la mort, le désespoir. Voilà le cantique. Celui des vaincus, des pris-au-piège, chanté avec une immense compassion.

Coeur sombre, c'est aussi un texte affûté comme une lame. Une écriture dépouillée, ronde et incisive comme un air de be-bop. Villard écrit à l'oreille et ça s'entend. De belles lignes mélodiques, une rythmique. 

Là, Villard a chopé 
la Note bleue, la fameuse. Pas vraiment bleu-ciel, vous l'avez compris. Ou alors bouché.


Coeur sombre / Marc Villard (Rivages/Noir, 1997)
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18 décembre 2008 4 18 /12 /décembre /2008 00:00
Les polars français évoquant le monde ouvrier ne sont pas légion, ce que je trouve personnellement assez étonnant (si vous avez des théories, n'hésitez pas...). Dernièrement, j'évoquais ce point avec Patrick Pécherot, qui a notamment mentionné Dominique Manotti et Nan Aurousseau.

On peut aussi rajouter François Muratet.
Stoppez les machines
, paru en 2001, traite d'un thème encore et toujours d'actualité : les 35 heures.

La Métallique, une usine de sous-traitance automobile, en Seine-Saint-Denis. L'accord sur les 35 heures passe mal : gel des salaires, primes revues à la baisse, et un p'tit tour de passe-passe sur le temps de travail. Allez, je vous explique, ça vaut le coup, même si certains d'entre vous connaissent peut-être ce régime.
Voilà l'équation : 39h - 2h30 (temps de pause hebdomadaire) = 36h30. Ne reste plus qu'à enlever 1h30 de temps de travail par salarié pour arriver aux 35 heures... Résultat des courses : les temps de pause ne seront plus comptés dans le temps de travail. Astucieux, non ?!

Forcément, ça commence à grincer parmi les salariés, et c'est toute la machine qui se met à grincer, jusqu'à l'arrêt total et le vote de la grève avec, en prime, l'occupation de l'usine. Pas à l'initiative des syndicats, qui auraient bien signer, mais de la "base", conduite notamment par Pascal et
Mona, qui le soir refont le monde derrière une guitare et un micro.

Tandis que derrière les grilles la lutte s'organise autour du piquet de grève, ça s'agite en coulisses : un "conciliateur" est engagé par la direction (méthode douce), un raid nocturne est organisé pour "libérer" l'usine (méthode musclée), une société financière tente de faire échouer les négociations... Au gré des manigances et des règlements de compte, la situation dégénère et l'usine prend bientôt des allures de camp retranché.

A l'instar d'un de ses personnages, Muratet, caméra à l'épaule, multiplie les points de vue, saisit sur le vif des instantanés de la vie à l'usine, révèle les personnalités.
L'obstination de la direction, le zèle des petis chefs, les frictions entre salariés, tantôt unis tantôt divisés, les tâches répétitives et abrutissantes... Il décortique, à vif, les rapports de classe, de force, de production, dans un roman très sombre qui dresse un constat accablant du monde du travail et des relations entre salariés, patronat et syndicats.

Muratet sait aussi multiplier les personnages (à double-fond, bien souvent) et superposer plusieurs intrigues sans que cela n'alourdisse le récit, qui gagne plutôt en consistance.
Enfin, ces pages recèlent quelques très beaux portraits, comme ceux de l'enthousias(man)te et révoltée Mona et de Manu, le vieil ouvrier déglingué qui sort de son mutisme et de son goulot pour se joindre à la grève (ah, j'aurais aimé que l'auteur peaufine encore un peu les contours de celui-là...).

Voilà donc un texte qui redonne modestement un peu de visibilité à ces travailleurs de la chaîne et du cambouis.
Voilà un roman salutaire.



Stoppez les machines / François Muratet (Le Serpent à plumes, 2001 ; rééd. Actes Sud, Babel noir, 2008)
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9 décembre 2008 2 09 /12 /décembre /2008 00:00
"Je vais lancer une réflexion pour voir si on ne pourrait pas rendre obligatoire l'hébergement des personnes sans-abri quand la température devient trop froide en France, lorsqu'on sera en dessous de moins 6 degrés". Christine Boutin
L'exclusion, ce n'est pas une question d'hiver : elle est là pour longtemps, elle est structurelle”. Xavier Emmanuelli, fondateur du Samu social
Si on en croit Météo France, la température à Paris, au cours des 30 dernières années, est tombée en moyenne... 2 nuits par an en dessous de -6 degrés.

Cécile bosse au Samu social. 21h-5h du matin. La maraude dans les rues parisiennes, par équipe de trois. Repérer et secourir les sans-abris, ceux "de passage" et les autres, sur le bitume depuis si longtemps qu'on ne peut pas faire grand-chose, sinon leur donner un peu de réconfort, un sandwich, un café ou un toit pour la nuit, s'ils acceptent.
Cécile est aussi là pour trouver son père. Dix ans auparavant, on lui a dit qu'il était mort, elle vient d'apprendre qu'il a passé tout ce temps dans la rue, où on le surnomme Bird. Un oiseau de nuit, mais celui-là a les ailes collées au goudron. Musicien de jazz déchu, la spirale et la rue.
Bird emprunte un sax à l'occasion et souffle quelques notes, Coltrane ou Dexter Gordon, pour ramasser un peu de monnaie.

Un soir, alors qu'il va retrouver un couple d'amis en bordure du périh', il arrive en pleine bagarre. Une bande de jeunes friqués en voiture 4X4 est en train de se défouler à coups de batte de base-ball. La femme reste sur le carreau. Dans la bousculade, l'un des jeunes a laissé tomber son portable, avec lequel il a filmé la scène. Bird le récupère.
Problème : c'est le fils d'un député et les élections sont pour bientôt. Ce genre de film ferait mauvais genre auprès des électeurs, alors on fait appel à un gros bras, chargé de retrouver le téléphone et de faire en sorte qu'on ne retrouve pas, par contre, le type qui l'a ramassé. Avec un clochard, ça ne devrait pas être trop difficile, non ?

On retrouve dans ce court roman - plutôt une novella d'ailleurs - les thèmes chers à Marc Villard : la filiation (Cécile et son père me font d'ailleurs penser aux personnages de Rouge est ma couleur), l'errance, le Paris nocturne et la faune des exclus, des marginaux, des écorchés, le désespoir et la poisse qui leur colle à la peau. Et en bande-son, le jazz bien-sûr, éternel compagnon de Villard et de ses personnages. Qui s'en plaindrait ? Pas moi en tout cas !

Traînées rouges sur le bitume.
Jazz de nuit.
Des ombres et, parfois, la mort, la mort.

Villard dit bien ce monde parallèle des sans-abris et la détresse qui l'accompagne. Bird, une plongée en apnée. En apnée libre : pas de matériel, ici on ne déploie pas les grandes phrases, on laisse tomber la broderie et les longues descriptions. Simplement le mot juste, l'économie de moyens, le sens du rythme.
Voilà, ça suffit.


Bird / Marc Villard (Joëlle Losfeld, 2008)

On reparle bientôt de Marc Villard, avec Coeur sombre, un de ses grands bouquins.
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28 novembre 2008 5 28 /11 /novembre /2008 00:00

"Le passé, ce sont des braises sous la cendre" (L'affaire Jules Bathias)

 

Après avoir lu Tranchecaille de Patrick Pécherot, j'ai continué sur ma lancée, me (re)plongeant dans le Paris des années 20-30, magnifiquement évoqué avec Les brouillards de la Butte, Belleville-Barcelone et Boulevard des Branques. Une trilogie dans l'esprit de Léo Malet que je vous incite d'ailleurs à lire dans l'ordre.

S'il rend un hommage (non dissimulé) à Burma - son personnage, surnommé Nestor, en est directement inspiré -, Pécherot ne tombe pas dans le pastiche ou la paraphrase, mais a su trouver sa propre voie (voix ?) pour nous conter, de façon saisissante, cette période si mouvementée de l'Entre-deux-guerres.

 

L'ambiance. Ce qui interpelle d'abord chez Pécherot, c'est cette faculté déconcertante qu'il a de restituer une époque, d'en raviver les couleurs comme sur une photographie jaunie. A tel point qu'on arrête parfois la lecture pour vérifier, sur la 4ème de couverture, qu'il est bien né au début des années 50 et non au début des siècle, tant il semble avoir vécu l'époque qu'il raconte ! 

Le Paris populaire, le monde ouvrier, les luttes syndicales, les grandes espérances et les désillusions, le carré de zinc le matin avant d'aller au turbin... De la Butte-aux-Cailles aux Buttes-Chaumont en passant par Châtelet où résonnaient encore les Halles, on y retrouve le petit peuple et le sirop de la rue.

On y croise aussi André Breton et les surréalistes, la Goulue, la môme Piaf et Jean Moulin, dans des récits qui mêlent avec beaucoup de talent les petites histoires à la Grande, fiction et réalité.

 

Si elles fleurent bon les photos de Willy Ronis, les premiers Gabin et les dialogues d'Audiard, ces pages n'exhalent pas cependant la nostalgie douceâtre du "c'était mieux avant". Aucune impression de "figé" chez Pécherot, dont l'argot et le bagout donnent à ses romans une incroyable vitalité.

Ajoutez à cela des intrigues bien ficelées, des personnages haut en couleurs - Leboeuf le lutteur de foire, Gopian le réfugié arménien qu'a ouvert son bistrot, Corback le croque-mort-prédicateur de pacotille... -, et vous avez là une fameuse triplette de polars.   

 

Les brouillard de la Butte (Grand prix de littérature policière en 2002, peut-être le meilleur de la série) débute en 1926. Huit ans que la guerre est finie, mais elle a laissé des traces et la vie est dure. Monté à Paris, Pipette - qui n'est pas encore surnommé Nestor -, multiplie les p'tits boulots : laveur de bouteilles, grouillot pour un journal à scandales ; le soir, il récite des poèmes à Montmartre ou joue de la cambriole dans les maisons bourgeoises avec trois compères. Les ennuis commencent - et sa vocation de détective - quand en ouvrant un coffre il tombe sur un cadavre.

Dehors, les anars défilent pour protester contre la condamnation de Sacco et Vanzetti, l'Internationne résonne sur les boulevards. Anarchistes, communistes, cégétistes : ça s'agite dans les cerveaux et dans les journaux libertaires, ça réclame la révolution prolétarienne. En attendant le grand soir, ce sont les gendarmes qui chargent...

   

Nous retrouvons Nestor quelques années plus tard, en 1938. Détective à l'agence Bohman, Enquête, recherche et surveillance (Bohman que nous retrouvons d'ailleurs dans Tranchecaille).

Le Front populaire n'est bientôt plus qu'un souvenir, le Temps des cerises va laisser place aux chants guerriers. L'Europe va s'embraser. A Paris, tandis que les fachistes de la Cagoule multiplient les attentats pour un barroud d'honneur, Nestor est chargé de retrouver une fille de bonne famille qui s'est enfuie avec son fiançé. Pas vraiment du même monde le soupirant. Et puis bientôt plus du tout de ce monde. De fil en aiguille, la piste va mener jusqu'en Espagne, où les Républicains jettent leurs dernières forces dans la bataille.

 

La "trilogie" se termine avec Boulevard des Branques. Paris, juin 40. Les bruits de bottes se font entendre sur les Champs-Elysées. C'est la Débâcle sur le Front, et à Paris, l'Exode. Tout un peuple sur les routes qui fuit la capitale. Les prisonniers de droit commun libérés par les allemands quittent leur cellule pour rejoindre la rue Lauriston et la gestapo française, les premières persécutions contre les juifs ne vont pas tarder.

Nestor est resté à Paris, garde-chiourme d'un éminent psychiatre suicidaire, qui finit par parvenir à ses fins... avec un peu d'aide. Un de ses patients lui aurait fourni des informations sur un butin espagnol, détourné au moment de rejoindre les banques russes. La fièvre de l'or est contagieuse et Nes trouve beaucoup de monde sur son chemin, qui passe par les hôpitaux psychiatriques, où les théories eugénistes gagnent du terrain, soutenues par les nazis. 

Le récit s'achève en 1941. Nes, emprisonné au stalag, s'évadera quelque temps plus tard. Là commence 120 rue de la gare, le premier roman de Léo Malet mettant en scène le fameux détective.  

 

Les brouillards de la Butte (Gallimard, Série noire, 2003 ; rééd. Folio Policier, 2006)

Belleville-Barcelone (Gallimard, Série noire, 2003 ; rééd. Folio Policier, 2007)

Boulevard des Branques (Gallimard, Série noire, 2005 ; rééd. Folio Policier, 2008)

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18 novembre 2008 2 18 /11 /novembre /2008 19:00
Rouletabille, Chéri-Bibi, le fantôme de l'Opéra... C'est lui ! Si Gaston Leroux (1868-1927) est parfois occulté par ses propres personnages, c'est oublier qu'il fut, notamment, l'un des précurseurs de la littérature policière.
D'abord journaliste et chroniqueur judiciaire, il se consacra ensuite à l'écriture de romans-feuilletons : son oeuvre foisonnante - romans policiers, d'aventures, d'épouvante, d'espionnage - en fait l'un des plus grands romanciers populaires qui soient. Combien d'entre nous ont veillé, plus jeunes, pour lire, délicieusement inquiets, les aventures de ses personnages devenus mythiques ?


nullAu moment où la Bibliothèque Nationale lui consacre une exposition, les éditions Omnibus rééditent trois de ses romans, mâtinés de fantastique, regroupés sous le titre Romans mystérieux.
Avec l'archi-classique Le Fantôme de l'Opéra, on trouve deux textes moins connus mais tout aussi captivants :
Le roi Mystère est un hommage à Alexandre Dumas et au Comte de Monte-Cristo : le Roi des Catacombes, chef de la pègre parisienne, tente à la fois de sauver de la guillotine un innocent et de venger la mort de ses parents.
Le Secret de la boite à thé (publié une première fois en 1990 sous le titre Pouloulou, mais rapidement épuisé), dans une merveilleuse verve romanesque, multiplie coups de théâtre, machinations, complots et vengeances, pour le plus grand plaisir du lecteur !
Enfin, cette édition contient une riche historiographie (inédite), établie à partir d'archives familiales, qui apporte un éclairage précieux sur la vie et l'oeuvre de Gaston Leroux.

Bref, voici un recueil à mettre entre toutes les mains, pour découvrir ou redécouvrir l'oeuvre de ce formidable raconteur d'histoires. Des rebondissements, du burlesque, du frisson, du drame, de l'étrange : que de veillées en perspective !


Romans mystérieux / Gaston Leroux (Omnibus, 2008)

L'exposition à la BNF dure jusqu'au 04 janvier 2008. Est publié aussi un (riche) catalogue d'exposition, regroupant manuscrits, photographies, affiches, éditions illustrées, unes de journaux de l'époque...

PS : c'est Francis Lacassin, directeur de la collection Bouquins chez Robert Laffont (rééditions de Maurice Leblanc, d'Eugène Sue, de Gustave Le Rouge...) qui devait préfacer ce recueil. Il n'en a pas eu le temps. Il est décédé en août dernier, à l'âge de 76 ans. Sa grande connaissance des littératures populaires va nous manquer.
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11 novembre 2008 2 11 /11 /novembre /2008 12:39
"Soudain, brutale et proche, une salve déchire l'air tranquille du matin. (...) Des têtes apparaissent au ras du sol, des têtes aux yeux étonnés dont le regard interroge. Porchon me dit :
- C'est cela, hein ?
- Oui... Tu es tout pâle.
- Toi aussi.
Un énorme silence s'abat sur nous. Quelques secondes passent, solennelles, interminables. Et toute grêle, toute nue, dans l'air immobile, la détonation d'un revolver crève, comme une bulle à la surface d'un étang.
- Oh ! dit Porchon. Le coup de grâce.
On vient de fusiller l'un des nôtres."
(Maurice Genevoix, Ceux de 14)


nullDe la Grande Guerre, déjà (L'affaire Jules Bathias), à celle de 39-45 (Boulevard des branques) en passant par le Paris de l'entre-deux-guerres(Belleville-Barcelone, Les brouillards de la butte), Patrick Pécherot aime emprunter les chemins de l'Histoire et de la Mémoire.
Amoureux du Paris populaire et du roman itou (Léo Malet...), il délaisse cette fois le bitume de Panam' pour la boue des tranchées du Chemin des Dames. Nous sommes en 17, le général Nivelle lance l' "offensive du printemps". A défaut du Sacre. L'Etat-Major prévoit une percée foudroyante des lignes allemandes. Ce sera surtout l'Homme foudroyé. Par dizaines de milliers, en quelques semaines, pour quelques dizaines de mètres gagnés. Les trouffions en ont ras les godillots, les mutineries se multiplient, l'armée doit étouffer les rébellions : on va donc fusiller pour l'exemple.

C'est ce qui attend le soldat Jonas, surnommé Tranchecaille par ses camarades, rapport à l'uniforme bien trop large, qui pend sur lui comme sur un pantin désarticulé. Un pantin, tiens, voilà ce qu'il est Jonas, déjà condamné avant même d'être jugé. S'agit de maintenir la discipline dans les rangs !
Jonas s'apprête à passer devant le conseil de guerre, il est accusé d'avoir tué son lieutenant, lors d'un assaut. Y avait bien un contentieux, à propos du pantalon trop grand justement. Mais peut-on tuer pour un froc ? Et Tranchecaille n'a pas le profil, non, pas réfractaire pour deux sous, toujours aux avants-postes, avec les copains. C'est le capitaine Duparc qui est chargé de sa défense. Un homme droit, soucieux d'établir la vérité. La messe est dite, pourtant, on l'entend dès les premières lignes. Devant lui défilent hommes du rang, officiers, témoins divers, chargés d'éclairer cette sombre affaire comme la personnalité de l'accusé. Tranchecaille est-il un simulateur ? Ou un bon bougre dépassé par les circonstances qui s'allient contre lui ?


Ce qui interpelle d'abord, c'est la structure du roman, brillamment échafaudée, composée d'épisodes épars : aux interrogatoires de Jonas succèdent les témoignages de ses camarades, les compte-rendus divers, les retours en arrière (et à l'arrière, aussi) ou la correspondance de Duparc...

Sur la trame policière vient ensuite se greffer la trame historique : rassemblés, ces morceaux d'histoires reconstituent la chronologie des événements et, surtout, le portrait d'une époque et de cette fameuse Der des ders. Pécherot, dans ce roman foisonnant, recrée tout un monde : la camaraderie, le réconfort des marraines de guerre, la fraternisation avec l'ennemi boche, au moins le temps d'un repas, la sape qui vous saisit d'angoisse, mais aussi la désinformation de la presse, l'obstination butée des généraux, l'inflation, la pénurie à l'arrière...
Il dit aussi le no man's land où pourrissent les cadavres, les assauts sous la mitraille, les pluies d'obus, les traumatismes et le martyre des corps, les blessés, l'hôpital de campagne où l'on taille scie découpe fouille ampute sans relâche. Mécanique absurde, terrifiante.

A travers le destin d'un homme, "un tout petit jeu de massacre emboîté dans le grand"Tranchecaille dépeint la vie quotidienne du soldat, et s'attache particulièrement à la psychologie du combattant, à son état d'esprit, qui mêle lassitude, solidarité, courage, fatigue, rébellion... Ce récit, en plus de dénoncer l'individu broyé par la machine - quand ce n'est pas la Grosse Bertha, c'est la grande Muette qui s'en charge -, nous place au plus près de ces hommes.

Et puis il y a la patte Pécherot, cette gouaille qui n'appartient qu'à lui, cette saveur, ce sens du dialogue, de l'image et du rythme.
Surtout Tranchecaille possède cette puissance d'évocation rare, un certain souffle, et du style. Pécherot a fondu ses phrases et les lâche comme des salves, qui vous pilonnent l'estomac, hachées, scandées comme la mitraille, tranchantes comme Rosalie la baïonnette, et qui vous jouent leur petite musique, vacarme ou silence, leur oraison funèbre. On lit ce roman d'une oreille, et c'est un régal.


Tranchecaille / Patrick Pécherot (Gallimard, Série noire, 2008)

PS : ce mois-ci est réédité Boulevard des branques, du même auteur, chez Folio Policier.
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9 novembre 2008 7 09 /11 /novembre /2008 00:00
Nicolas Michel ? Inconnu au bataillon. Il a pourtant déjà publié plusieurs romans , dont un polar, Naevi, en 2005.
Il est aussi journaliste à Jeune Afrique, une expérience qui lui a certainement été bien utile dans la rédaction de ce second opus des enquêtes d'Etienne Gouirand, commissaire marseillais proche de la retraite mais toujours fringant.

nullNicolas Michel agence patiemment son récit, dans lequel nous rentrons par une porte dérobée, qui ouvre sur Kampala, en Ouganda : une main sur le volant, l'autre près de l'arme, les yeux et les souvenirs dans le rétroviseur, Enock quitte le pays, en proie à la panique et à la confusion, fuyant un danger qui se précise peu à peu.
Voilà une entrée en matière diablement réussie, et qui vous entraîne derechef dans l'histoire.

Puis changement de point de vue : Etienne Gouirand fait son entrée ; l'enquête va le mener de Marseille en Corse et jusqu'en Afrique, afin de résoudre la mort d'un ami d'enfance, Sergio Morrachini, qui vient d'être assassiné de trois balles dans le dos, chez lui à Propriano.
Sergio était journaliste, avait plusieurs dossiers en cours, la plupart ayant trait au nationalisme corse. L'enquête s'oriente naturellement vers les mouvements nationalistes (dont l'auteur nous donne d'ailleurs un bref mais clair historique), tandis que Gouirand est victime d'une tentative de meurtre et qu'un "contact" de Sergio est retrouvé mort, abattu de la même façon.


Si Corsika n'échappe pas à quelques maladresses - notamment un ou deux micro-épisodes de la vie personnelle du commissaire, superflus à mon goùt -, la prose de Nicolas Michel, d'une belle musicalité, tantôt syncopée et âpre, tantôt lyrique et sensuelle, les fait vite oublier.

Le propos aussi. Qui repose sur l'équation : Hauts-de-Seine + édiles corrompues + Ouganda + hommes de main = Françafrique.
Qu'il jongle avec les calculs (financiers), les soustractions (définitives), les associations (de malfaiteurs), l'auteur tombe juste. D'autant plus que l'affaire qu'il décrit et dénonce nous en rappelle d'autres, bien réelles celles-là. L'affaire ELF, pour n'en citer qu'une parmi la longue liste des scandales politico-financiers de la françafrique.

En substance : enjeux politiques prééminents, trafics d'envergure, victimes innombrables, innocentes... Mais les dés sont pipés ; attention terrain miné ! La justice et la loi ne s'aventurent jamais complètement jusque-là.
C'est terrible, brutal, révoltant. Et aussi très bien rendu.


Dans le véritable maquis de la production éditoriale, où abondent collections, écrivains et polars en tous genres, de bons auteurs peuvent avoir du mal à trouver leur public.
En voilà justement un qui sort du rang. Et qui mérite toute notre attention.


Corsika / Nicolas Michel (Buchet Chastel, 2008)
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