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11 septembre 2011 7 11 /09 /septembre /2011 00:00

Londres, 2013. Le Ministère de l'Intérieur a mis en place le "système Lombroso (1)" : une base de données confidentielle répertoriant, à partir d'une particularité génétique, des criminels sexuels potentiels. Affublés d'un nom de philosophe censé garantir leur anonymat, ils sont contraints de suivre un traitement censé juguler leur propension à la violence. Mais l'un d'eux, un certain Wittgenstein, en parvenant à contourner les barrières informatiques, s'est s'assigné une mission : les assassiner l'un après l'autre.


S'il est surtout connu pour sa Trilogie berlinoise, il serait dommage de réduire le britannique Philip Kerr aux seules aventures de Bernie Gunther. Comme en témoigne cette Enquête philosophique qui, à partir d'un schéma rebattu - le duel à distance entre une experte en criminologie et un tueur multiple - mêle astucieusement investigation policière et quête philosophique.  
   
Une enquête philosophiqueToutes deux "ont ceci de commun qu'elles partent du principe qu'il y a une vérité à découvrir. Notre activité est faite d'indices qu'il nous faut l'un comme l'autre rassembler pour reconstruire une image vraie de la réalité. Au coeur de nos entreprises respectives, il y a la recherche d'un sens, d'une vérité qui, pour une raison ou pour une autre, est demeurée cachée."

Au fil d'un récit par ailleurs remarquablement mené, s'intercalent les monologues du tueur exprimant ses humeurs et ses raisonnements ; s'interrogeant sur des notions philosophiques telles que la raison, l'éthique, les limites du langage et, en définitive, sur le concept du solipsisme (auquel s'est justement intéressé un certain... Ludwig Wittgenstein) qu'on peut résumer ainsi : il n'y a pas de réalité en dehors du sujet pensant et le monde autour de lui n'est qu'une représentation.

En
superposant habilement cette notion à la figure littéraire du tueur en série - dans la plupart des cas un sociopathe indifférent aux émotions d'autrui et réduisant le monde à sa simple volonté -, Kerr lui donne une véritable épaisseur psychologique, là où la quasi-totalité des polars du même type se vautrent dans le sensationnalisme et les poncifs les plus éculés.
   

Suprême paradoxe, alors qu'il est justement censé prémunir contre ce type d'individu, c'est le système Lombroso qui "crée" Wittgenstein, tel Frankenstein sa créature, et brouille ainsi les frontières morales qu'il avait "biologiquement" tracées entre le bien et le mal.

C'est là l'autre versant du roman, qui souligne la non-concomitance entre progrès technologique (systèmes de fichage, réalité virtuelle...) et progrès moral. Paru en 1992, il anticipe avec beaucoup d'à-propos les dérives sécuritaires à l'oeuvre au Royaume-Uni (2), en décrivant une société cruelle et aveuglément répressive - le "coma punitif" a remplacé la peine carcérale -, par ailleurs exclusivement basée sur la responsabilité individuelle et faisant fi du déterminisme socio-économique.
Au bout de cette logique se situe naturellement la dictature eugéniste ainsi que la ruine des institutions (médias, politique, université, santé publique, justice...) - c'est le cynisme du Ministre, c'est la bêtise crasse du gardien de prison, c'est l'acharnement du journaliste commentant la mort d'un criminel, c'est la compromission du recteur..., autant de détails qui brossent à petites touches le portrait d'une civilisation en danger.



Last but not least
, l'auteur s'autorise quelques savoureuses parenthèses concernant l'esthétique du crime, le folklore du "meurtre hollywoodien" largement répandu dans la littérature policière(3) ou la phénoménologie de la lecture, aménageant au passage quelques paliers de décompression humoristiques ("Il semblait avoir une prédilection pour les préraphaélites, ce qui en soi est une raison suffisante pour tuer n'importe qui").
 

A la fois brillant et intellectuellement stimulant, Une enquête philosophique est aussi un roman exigeant, parfois ardu. Il déroutera peut-être les inconditionnels du thriller "pop-corn", qui auraient tort pourtant de s'en priver. Qui sait, il pourrait même vous réconcilier avec la philosophie si, comme c'est mon cas, l'enseignement scolaire vous en avait éloigné.


Une enquête philosophique / Philip Kerr (A Philosophical Investigation, 1992, trad. de l'anglais par Claude Demanuelli. Seuil, 2004 ; rééd. Editions du Masque, Grands formats, 2011)



(1) médecin et théoricien italien, Cesare Lombroso (1835-1909) développa l'idée selon laquelle les comportements criminels seraient innés, et même repérables grâce à certaines caractéristiques physiques (bras trop longs, forme du crâne...). Ses travaux connurent un grand retentissement dans le domaine de la criminologie.

(2) il faut dire que le Royaume-Uni s'est illustré très tôt en matière de politique sécuritaire, concernant la vidéo-surveillance par exemple.

(3) "La plupart de ses livres avaient des couvertures vulgaires et relataient d'invraisemblables histoires de meurtres, d'un intérêt limité, avec des enquêtes menées soit par des femmes toujours prêtes à plaisanter, soit par des inspecteurs grands buveurs de bières, dont la vie n'était qu'une suite de passe-temps excentriques, de badinages romantiques, d'aventures à l'étranger, de rencontres avec des méchants aux manières onctueuses, d'observations brillantes et de happy-end édifiants."

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9 novembre 2010 2 09 /11 /novembre /2010 00:00

On pensait pourtant ne plus le revoir, après Derniers sacrements qui clôturait - croyait-on - la série*. Et voilà que John Harvey a décidé de tirer Charlie Resnick de sa pré-retraite ! A-t-il bien fait ? J'ai eu quelques doutes au début. Vite levés.

Avant toute chose, ça fait rudement plaisir de retrouver Resnick. Ses chats, ses disques de jazz, sa bonhomie, ses habitudes, qui ont quelque peu changé : le vieil ours a troqué le célibat pour la vie de couple, et partage désormais sa vie avec Lynn Kellog, avec laquelle il a longtemps travaillé.


Cold in handLe jour de la Saint-Valentin, Lynn est blessé dans une fusillade entre gangs rivaux durant laquelle une adolescente est tuée. Les parents de la victime l'accusent de s'être servie de leur fille comme d'un bouclier pour sauver sa peau. La presse fait ses choux gras, d'autant plus qu'Howard Brent, drapé dans son rôle de père meurtri et en colère, est particulièrement photogénique.

Resnick, qui brasse de la paperasse à la brigade de répression de vols depuis qu'il a accepté une promotion et quitté la PJ, accepte d'intégrer la brigade criminelle comme second sur l'enquête. Mais à force de jouer les Saint-Bernard avec sa dulcinée, il finit par causer plus de problèmes qu'il n'en résout.

Comme toujours avec Harvey, d'autres intrigues viennent irriguer la trame principale, rejoignant parfois le même lit, parfois non. Deux affaires ici : l'une concernant le meurtre d'une jeune prostituée immigrée, l'autre un trafic international d'armes à feu, sur lequel enquête notamment un organisme semi-privé (!) de lutte contre le crime qui regroupe en son sein d'anciens flics pas toujours très clairs.

Un des visages de cette "nouvelle police", rationalisée, informatisée, aux méthodes et procédures nouvelles, dans laquelle Resnick n'a plus vraiment sa place. Il le sait d'ailleurs, et envisage sérieusement de raccrocher, même si Lynn se moque de lui, à l'imaginer dans sa campagne avec "deux ânes et quelques douzaines de poulets".

Contrairement aux opus précédents, Resnick n'occupe pas véritablement le rôle principal, qui échoue davantage à Lynn Kellog ainsi qu'à une certaine Karen Shields, une inspectrice londonienne venue prêter main forte à ses collègues de Nottingham (qu'on reverra peut-être plus tard ?).



Construction impeccable - plusieurs fils narratifs, changements de point de vue -, limpidité et sobriété du style, épaisseur des personnages. Du Harvey dans le texte, sans fausse note, qu'on écoute avec plaisir mais sans être renversé non plus, tout au moins dans la première partie. Au fil des pages on se dit même qu'il manque, cette fois, ce petit supplément d'âme qui fait la différence entre un bon procedural et un bon roman.

Et puis il arrive quelque-chose. Quelque chose de soudain, de brutal et d'irrémédiable (impossible de vous dire quoi, ce serait du sabotage pur et simple), qui donne au roman une autre envergure. Les perspectives changent complètement, et on se prend à rapprocher son nez de la page, tétanisé, secoué, en tout cas complètement absorbé, et pour de bon.


Alors, un nouvel épisode un peu paresseux, qui viendrait s'ajouter aux autres sans forcément apporter grand-chose ? Pas du tout. Harvey avait sa petite idée derrière la tête, certains sentiments et émotions à explorer, et Resnick étant le personnage qu'il connaît le mieux, il l'a naturellement "ressuscité", pour un roman plus intimiste qu'à l'accoutumée, plus sombre, plus éprouvant aussi. Charlie sings the blues.

Alors, bonne idée de rappeler Resnick ? Yes, Sir.



Cold in Hand / John Harvey (Cold in Hand, 1998, trad. de l'anglais par Gérard de Chergé. Rivages/Thriller, 2010)


* Resnick, dans l'ordre :  Cœurs solitairesLes étrangers dans la maisonScalpelOff MinorLes Années perduesLumière FroidePreuve VivanteProie FacileEau dormante, Derniers sacrements. Tous sont publiés aux éditions Rivages.

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23 mars 2010 2 23 /03 /mars /2010 10:45
Entre les gadgets jamesbondiens, les parodies à la OSS 117 et les délires patriotiques d'un Tom Clancy ou d'un Jack Higgins, il existe un autre roman d'espionnage, celui des John Le Carré, Alan Furst, Henry Porter ou du grand Graham Greene, entre autres... Un pré carré britannique, riche et fertile, que vient fouler l'écossais Charles Cumming, dont le second roman vient de paraître en France sous le titres Traîtrises.


CummingJuin 1997. Hong Kong vit ses dernières semaines comme territoire britannique, avant sa rétrocession à la Chine - "période étrange et chaotique, mélange d'excitation, de regret et d'incertitude quant à l'avenir de la colonie". En coulisses, les puissances occidentales, Royaume-Uni et Etats-unis en tête, placent leurs pions, missionnent leurs espions.

Parmi eux : Joe Lennox, un jeune et brillant agent des services secrets britanniques, et Miles Coolidge, employé par la CIA. 
Joe est issu de la bonne société, possède quelques solides principes et sait se montrer circonspect.
Miles, lui, c'est "le Yankee de vos rêves et de vos cauchemars (...), capable de subtilité et de perspicacité, mais aussi de grossièreté et de stupidité, (...) à la fois un ami et un ennemi, un atout et un problème. Bref, un américain."

Entre eux : Isabelle, la fiancée de Joe, et un transfuge chinois, qui vient rendre compte aux autorités britanniques de la répression chinoise contre les ouïghours - des musulmans vivant dans la province du Xinjiang, au nord ouest du pays. D'abord interrogé par Lennox, il est ensuite récupéré par les américains. Joe va bientôt se rendre compte qu'il a été doublé. Doublement. 
Sept ans plus tard, le voilà à nouveau en Chine, chargé de mettre à jour un complot visant à destabiliser le régime chinois. Une mission qui pourrait lui permettre de prendre sa revanche, et d'exorcicer le passé, une bonne fois pour toutes.



Agents infiltrés, sous couverture, en filature, de renseignement, de liaison. Manipulations, faux-semblants, suspicions. On retrouve toute la panoplie du roman d'espionnage, mais Traîtrises est loin de se limiter à un bon roman d'action.

Si l'auteur nous fait rentrer dans le monde feutré des espions, il nous donne aussi un aperçu saisissant de la vie en Chine.
C'est d'abord une invitation au voyage, les foules, l'effervescence, la moiteur, le bruit...
C'est ensuite, et surtout, la cohabitation de deux systèmes en un seul et même pays : d'un côté un régime communiste autoritaire, de l'autre un capitalisme débridé, terreau du "miracle économique chinois". Un miracle dont n'a pas été témoin le chinois moyen...

Un tableau en clair-obscur qui représente aussi certains motifs comme l'impérialisme occidental et les questions d'ingérence étrangère, la rapacité des multinationales, la fabrication du terrorisme, les stratégies géopolitiques, les intérêts ponctuellement convergents d'idéologies divergentes, et de manière générale les faits et les méfaits de la
Realpolitik.
Ainsi va le monde, et l'enfer est pavé de bonnes intentions.


Charles Cumming signe ici un excellent roman, bien construit, bien écrit - une prose sobre sans être plate. Dénué de tout manichéisme, il rend très bien compte de l'instabilité et de la complexité du monde contemporain.

En un mot : passionnant.


Traîtrises / Charles Cumming (Typhoon, 2008, trad. de l'anglais par Johan-Frédérik Hel Guedj. Ed. du Masque, Grands formats, 2010)

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17 mai 2009 7 17 /05 /mai /2009 00:00
En bon gaulois, breton qui plus est, je pratique volontiers le sport national un tantinet puéril qui consiste à se moquer des anglais, nos meilleurs ennemis. Je me réjouis quand leur Quinze de la Rose se fait piétiner et tourne en dérision leur dévotion pour la Reine, alors que la nôtre a perdu la tête depuis un bon moment...
Mais il y a au moins un anglais que j'aime !, et il s'appelle John Harvey. Dire qu'il excelle dans le roman de procédure policière serait réducteur. Il est simplement l'un des plus remarquables auteurs de polars de ces dernières années.


Après les cycles consacrés à l'inspecteur-mélomane Resnick et à l'inspecteur-ermite Elder, voici de nouveaux personnages, flics eux aussi : Will Grayson et Helen Walker, de la brigade criminelle de Cambridge, enquêtent sur l'assassinat d'un jeune universitaire homosexuel. 

La sauvagerie du meurtre - Stephen Bryan a été battu à mort - les oriente plutôt vers un crime homophobe, et les soupçons se portent immédiatement sur l'ex-petit ami de la victime. Piste peu probante au vu des premiers interrogatoires et de l'absence d'indices. A moins que la victime ait dragué la mauvaise personne...
Mais dans ce cas, comment expliquer le vol de son ordinateur ? Stephen était en train d'écrire la biographie de Stella Leonard, une star de cinéma des années 50 décédée dans un accident de voiture. Or, la famille de l'actrice voyait d'un très mauvais oeil ses recherches. Au point de le tuer ? C'est la question que se pose les inspecteurs ainsi que Lesley, la soeur journaliste de Stephen.


Nous retrouvons dans ce roman la marque de fabrique de Harvey : une intrigue cousu main et un récit qui entremêle plusieurs fils narratifs, et dont la progression est, comme toujours, un modèle de maîtrise et de souplesse.

Bien entendu, l'auteur ne se contente pas de monter une belle mécanique policière. Il sonde aussi la société britannique et la façon dont elle se désagrège par endroits. En filigrane et en finesse, au détour d'un paragraphe ou même d'une phrase, il dénonce l'information-spectacle, la rapacité des promoteurs immobiliers, la corruption devenue monnaie courante, les dégâts sociaux post-thatchériens dans les anciennes régions minières. Et que penser de la paranoïa post-attentat qui saisit les gens quand, dans un train, un pakistanais laisse son sac sur le siège pour aller aux toilettes... ? 

On retrouve aussi dans Traquer les ombres cet équilibre subtil entre l'intrigue policière proprement dite et la vie privée des personnages, qui permet à l'auteur d'évoquer, toujours avec empathie et une grande acuité, les faiblesses et les motivations humaines, à travers la vie d'un couple, un sentiment amoureux, l'angoisse de la solitude la quarantaine approchant...


Harvey façonne ses romans comme le jardinier un gazon anglais : c'est propre, soigné, méticuleux. Des esprits chagrins pourraient lui reprocher de ne pas se renouveler, mais quelle importance pourvu qu'il écrive aussi bien !

Et à chaque fois, je suis épaté par la finesse de son propos, la fluidité de la narration, l'élégance simple de sa prose. Voilà du John Harvey pur jus, du "classique" sans le convenu.


Traquer les ombres / John Harvey (Gone to ground, trad. de l'anglais par Mathilde Martin. Rivages/Thriller, 2009)
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30 décembre 2008 2 30 /12 /décembre /2008 23:00

Ted Lewis, né à Manchester en 1940, est mort d'alcoolisme 36 ans plus tard. Entretemps, il a écrit huit romans (cinq traduits en France... A quand les autres ?!), résolument noirs et âpres, huit pavés dans la mare alors stagnante du polar britannique, qui ont fait fait quelques ricochets, jusqu'à Robin Cook par exemple (non, pas celui qui commet des "thrillers médicaux"), qui signe d'ailleurs la préface de Sévices. Lewis lui faisait penser à David Goodis, c'est vrai que les deux univers se rapprochent. Glauque et désespéré. 

 

Comme dans plusieurs de ses romans, Ted Lewis nous plonge avec Sévices au coeur de la pègre, en racontant, à la première personne, la chute et la dégénesrence de Georges Fowler, un maniaque et truand de haut vol, qui fait dans le porno trash. 

Le crime paie et notre homme est à la tête d'une grande entreprise, qui emploie beaucoup d'employés, des récolteurs de fonds, un bras droit qui s'occupe des basses besognes, un flic ripou, un avocat : une belle organisation pyramidale qui doit le protéger des pressions extérieures - justice ou adversaires -, lui et sa femme Jane. Et quand l'un de ses "employés" est soupçonné d'avoir mouchardé ou de l'avoir volé, il est torturé à mort, comme on prendrait un déjeuner d'affaires.
 
Mais quand commence le récit, Fowler est un homme fini. Un fantôme qui erre à longueur de journée dans les rues de la petite ville balnéaire qui lui sert de refuge, se remémorant le passé proche et les circonstances qui l'ont amené là.
La solitude, la perte de Jane, l'alcool qui vient au secours de plus en plus souvent : Fowler va sérieusement perdre les pédales. Jusqu'à se désintégrer, dans un final hyperviolent, absolument hallucinant.

La narration à double temps - en une succession rapide de courts chapitres alternent passé et présent -, la force et la vérité des dialogues, où percent, avec un naturel déconcertant, les sentiments et la personnalité des personnages : on est agrippé dès le début du récit, et pour de bon.


Appréciable aussi chez Ted Lewis, le fait qu'il ne nous tire pas sur la manche en permanence pour nous montrer un truc qu'on aurait pas vu, qu'il n'éprouve pas le besoin d'expliquer à longueur de page "qui est qui" et pourquoi, comme le font tant d'autres auteurs (à se demander parfois s'ils ne prennent pas le lecteur pour un abruti fini incapable de saisir l'implicite).
Non, Il laisse au lecteur le soin de déduire, de reconstituer peu à peu la nature des événements, l'identité des personnages et leurs relations, et de remplir les creux au besoin. Un peu comme une paroi abrupte qu'on aura d'autant plus de plaisir à escalader qu'elle offre peu de prises.

Sévices est souvent considéré comme le plus abouti des romans de Ted Lewis. Ne les ayant pas tous lus, je ne saurais dire, mais ce qui est sûr, c'est que c'est un grand roman noir et un texte singulier.

Pour en savoir un peu plus sur les autres romans de Ted Lewis, allez lire le bon billet de JM Laherrère sur Actu-du-noir.


Sévices / Ted Lewis (Grevious Bodily Harm, trad. de l'anglais par Jean Esch. Rivages/Noir, 1993)

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22 octobre 2008 3 22 /10 /octobre /2008 00:00
Dans la synthèse de Bernard Strainchamps (Bibliosurf) sur le roman policier "Grand Breton", effectuée récemment à partir d'un questionnaire aux lecteurs, il n'est pas fait mention, bizarrement, de Allan James Tucker, alias Bill James.
Il est vrai que cet auteur britannique, né en 1929 à Cardiff, n'a pas en France la renommée d'un John Harvey, d'un Ian Rankin ou encore d'un Graham Hurley. Cela est dommage et constitue même une petite injustice.

S'il a aussi publlié quelques romans sous le pseudonyme de David Craig, c'est surtout sous celui de Bill James qu'il écrit et s'est fait connaître grâce à sa série consacrée aux inspecteurs Harpur et Iles ; elle comprend une vingtaine de titres (à ce jour, huit ont été traduits et publiés en France, tous dans la collection Rivages Noir) et constitue, dans le grand ensemble du police procedural britannique, un édifice intéressant.


nullAu sein duquel Club mérite une petite visite, comme une sorte de "petit salon" au décor familier dont les thèmes et les motifs, soigneusement assortis, ne déparent en rien des pièces précédentes. Pourquoi s'installer alors, me direz-vous, dans ce confort rassurant mais sans surprises ?  Eh bien, parce que Bill James ne commet aucune faute de goût, s'appuyant toujours sur des intrigues simples mais efficaces et sur son sens de l'humour et de la dérision, "so british". 

Cette fois, Harper et Iles sont confrontés au meurtre sauvage de Ian Aston, un jeune gangster. Comme la victime était l'amant de la femme de Iles, les soupçons se portent inévitablement sur lui, d'autant plus qu'il ne fait pas grand chose pour se disculper. Ses collègues, et notamment Harpur, sont gênés aux entournures, c'est rien de le dire : il s'agit d'un flic, d'un ami, et comme chacun sait, la police est une grande famille, un club.
L'autre club, c'est celui d'Oliver le Diplomate et de ses compères, qui s'apprêtent à dévaliser une banque. Aston trépassé, ils ont recruté Ralph "La panique" Ember, un vieux briscard du crime mais dont le surnom n'est pas sans fondement, même s'il veut se faire croire le contraire. Le coup est trop gros pour lui, et peut-être même pour toute la bande...


Si les polars de Bill James peuvent paraître dénués d'émotions, voire lisses, à un amateur d'intrigues palpitantes et frissonantes, c'est en raison de ce rapport distancié qu'il garde vis à vis des événements et des personnages, qui eux-mêmes n'opposent bien souvent que flegme et cynisme, même devant les pires situations.

Et puis Bill James n'est jamais aussi bon qu'entre les lignes, où l'on devine, dessinés avec finesse, les contours flous de personnages tout en nuances, aux prises avec leurs faiblesses, leurs lâchetés, leurs paradoxes. Et qui nous disent bien d'autres choses que ce qu'ils laissent paraître.

A ceux qui n'ont jamais lu Bill James, je conseillerais plutôt de commencer par Retour après la nuit, qui offre le double avantage d'être l'un des plus aboutis de la série et aussi l'un des premiers ; car si la plupart des polars mettant en scène un personnage récurrent peuvent se lire indépendamment les uns des autres, l'itinéraire des Harpur & Iles est plus balisé.
Malgré tout, je gage que Club ne rebute pas le novice, qui pourrait bien en redemander !


Club / Bill James (Club, trad. de l'anglais par Danièle Bondil. Rivages Noir, 2008)
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20 avril 2008 7 20 /04 /avril /2008 18:22
Après De chair et de sang et De cendre et d'os, voici le troisième et dernier (?) volume de la série consacrée à l'ancien flic Frank Elder. Du même (gros) calibre que les précédents.

nullToujours reclus volontaire au fond de ses Cornouailles, Frank cède cette fois aux appels de son ex-femme Joanna : la soeur d'une de ses amies a disparu depuis une semaine. Presque à contrecoeur, notre ex-inspecteur rejoint Nottingham, ce qui lui donne surtout l'occasion de revoir sa fille, qui se remet lentement de l'épreuve qu'elle a traversée deux ans plus tôt, épisode relaté dans De chair et de sang (je me permet d'insister sur l'intérêt de lire ces trois romans dans l'ordre, pour comprendre d'autant mieux les rapports d'Elder avec sa fille, son ex-femme ou ses anciens collègues).
Quelques jours plus tard on retrouve la femme chez elle, allongée tranquillement sur son lit, élégamment vêtue, sans vie. Les circonstances, le soin apporté par l'assassin au corps de la victime rappellent à Elder une ancienne affaire non élucidée. Il est bientôt engagé comme consultant civil par la police et retrouve Maureen Prior, avec qui il a travaillé autrefois.

L'enquête commence, incertaine, sinueuse... On tente de trouver un lien entre les deux meurtres. Elder réinterroge d'anciens témoins, les sonde, en bon flic déductif et psychologue. Renseignements, témoignages, indices : on vérifie, on croise, on suppute, on échafaude, on re-vérifie. Des lignes apparaissent, des perspectives se dégagent, un relief se dessine, toujours indistinct.
Harvey, en véritable architecte, excelle dans la construction du récit et l'assemblage du puzzle policier, au gré d'intrigues et de récits croisés dont il a le secret.
Comme souvent chez lui, les victimes sont des femmes esseulées et certains ressorts de ce roman ne sont pas sans rappeler Coeurs solitaires.


Que le soliste soit son personnage-fétiche Resnick (qui revient apprend-on !) ou Frank Elder, la petite musique (de chambre) de John Harvey nous séduit toujours, harmonieuse et profonde. Elle nous émeut aussi, ce qui n'est pas la moindre de ses qualités.

Simplement, John Harvey compte aujourd'hui parmi les meilleurs écrivains de polar, et construit, roman après roman, une oeuvre (oui, je pèse le mot) absolument remarquable.
Sans effets de manche ni surenchère morbide.
Sans bruit ni fracas.
Si Ellroy fait dans le monumental, Crumley dans la folie douce, Sallis dans l'ellipse, en une sorte de pointillisme littéraire, Harvey, pour sa part, déroule paisiblement ses phrases, sans à-coups sans envolées, dans un style simple, presque discret.


D'ombre et de lumière / John Harvey (trad. de l'anglais par Jean-Paul Gratias. Rivages-Thriller, 2008)

PS : ...une toute récente interview de l'auteur sur Bibliosurf.
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26 mars 2008 3 26 /03 /mars /2008 00:00

La parution prochaine (prévue le 9 avril) du nouveau roman de John Harvey, D'ombre et de lumière, est l'occasion d'évoquer les deux premiers de la série mettant en scène le personnage de Frank Elder, De chair et de sang puis De cendre et d'os. S'ils peuvent se lire séparément, je vous conseille cependant de les prendre dans l'ordre, afin de mieux appréhender le parcours, l'évolution et les relations entre les personnages.

L'inspecteur Frank Elder, après trente ans passés dans la police et un divorce douloureux, a donné sa démission et s'est réfugié en Cornouailles.
Jusqu'au jour où il apprend la libération conditionnelle de Shane Donald. Quatorze ans auparavant, avec son complice McKiernan, ils ont été condamnés pour le viol et le meurtre d'une adolescente.

Mais Elder n'a jamais réussi à prouver leur culpabilité dans la disparition de Susan Blacklock, survenue à l'époque des faits. Toujours hanté par cette affaire, il décide de reprendre le fil de l'enquête.



Tension dramatique, finesse psychologique, prose impeccable : John Harvey fait preuve, une fois de plus, de son immense talent ; et si Frank Elder ne fait pas complètement oublier le fameux Charlie Resnick (que l'on croise subrepticement dans les deux romans), il partage avec lui ce côté solitaire et réservé qui le rend particulièrement attachant. Ses déboires conjugaux, ses difficultés relationnelles avec sa fille, ses cauchemars récurrents, son abnégation, autant de saillies qui révèlent l'épaisseur et la complexité du personnage.


De cendre et d'os est aussi bon que le premier. Cette fois, c'est la mort violente d'une ex-collègue qui fait sortir Elder de son "trou". Flics ripoux, ex violents, grand banditisme... : le tableau est sombre, mais magnifiquement exécuté, tout en clair-obscur, à petites touches nuancées.

Comme d'habitude, l'intrigue est menée de main de maître, au fil de récits croisés (un procédé loin d'être original mais diablement efficace sous la plume de Harvey) et d'un Frank Elder qui gagne encore en consistance et en humanité.


Bref, du grand art, comme toujours chez Harvey, qu'on lit comme on enfile de vieilles fringues confortables, avec l'assurance de n'être jamais déçu.
Alors, vivement la suite ! On en reparle le mois prochain...


De Chair et de sang (2005) ; De cendre et d'os (2006) / John Harvey (Rivages-Thriller)

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17 mars 2008 1 17 /03 /mars /2008 23:03

"Après Le Silences des Agneaux, après Seven, après Saw, Un sur deux". Rien que ça...
La 4ème de couverture est un vrai catalogue de louanges, toutes plus dithyrambiques les unes que les autres. Presque agaçant à force... D'ailleurs, j'ai plutôt tendance à me méfier de ce type de bouquin, Celui que TouleMonde a Adoré, et qui vous le râbache bien. 
Sauf qu'après avoir pioché quelques bonnes critiques ici et là, je me laisse tenter... Un bon thriller, me dis-je, peut-être pas très innovant mais efficace, comme on dit.


1sur2.jpgEt dans l'ensemble, le roman remplit plutôt bien son office, malgré quelques longueurs et un style parfois trop démonstratif, l'auteur nous tirant par le bras et pointant du doigt ce qu'il vient déjà de suggérer.
Des maladresses inhérentes à un premier roman, qui ne portent guère à conséquence pourvu qu'on puisse y trouver un peu de distraction, à travers une histoire pas franchement originale (un flic rejoint l'équipe du légendaire inspecteur John Mercer, tous ensemble ils vont traquer un dangereux psychopathe) mais "haletante" (comme on dit, encore une fois), où l'auteur joue avec nos nerfs jusqu'à la dernière ligne.


Mais voilà, si on se laisse porter plutôt volontiers par l'intrigue, le rebondissement final est parfaitement superflu, et gâche complètement le dénouement. C'est comme le maquillage, à force d'en rajouter, ça fait vulgaire... 
Sans compter les quelques incohérences qui émaillent le récit, notamment ce chapitre entier - intitulé Charlie, environ à la moitié du récit -, un élément que vous retournez dans tous les sens sans pouvoir l'assembler à la mécanique de l'enquête ni même lui donner une quelconque signification !


Au final, Un sur deux est un thriller très moyen, où l'intensité dramatique s'ankylose au fil du récit et qui n'échappe pas aux poncifs du genre (le profiler empathique n'est pas sans rappeler certaines séries télévisées plutôt médiocres). 
Une fois reconstitué, ce polar-puzzle ne laisse apparaitre qu'un motif plat, sans relief, académique comme une carte postale. Dommage, car l'imagination de l'auteur et la construction du récit (en forme de compte-à-rebours, ce qui crée une tension supplémentaire) sont des signes encourageants... Promesses tenues dans le... prochain roman ? 


Un sur deux
/ Steve Mosby (trad. de l'anglais par Etienne Menanteau. Sonatine éditions, 2008)

Sonatine éditions est un nouveau venu dans le paysage éditorial"Baptisée ainsi en hommage à la forme musicale douce de la sonate et aux films de yakuzas, Sonatine éditions a pour ambition de tenir ce paradoxe fondateur et de concilier à travers sa production éditoriale culture et contre-culture, courants continus et alternatifs."  Leur catalogue - une majorité de traductions - s'oriente particulièrement vers le polar et le cinéma, à travers romans, beaux-livres, documents... 

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Published by jeanjean - dans grande-bretagne
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