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24 février 2009 2 24 /02 /février /2009 00:00

« si ton œil droit est pour toi une occasion de chute, arrache-le et jette-le loin de toi... Et si ta main droite est pour toi une occasion de chute, coupe-la et jette-la loin de toi... ». (Evangile de Saint Matthieu)

Entre les Ecritures et l'écriture, Brian Evenson a dû choisir. Rejeté par la communauté mormone, il a choisi la seconde option. Tant mieux pour nous.
L'auteur, présent au Festival America de Vincennes en septembre dernier, expliquait que les choses s'étaient "un peu arrangées" depuis - il revoit ses enfants régulièrement et son ex-femme lui adresse même la parole ! - même s'il évite d'évoquer ses romans et son travail avec sa famille. Tant mieux pour lui.
Il faut dire que ses textes sont loin d'être "inoffensifs" ; lui-même confie qu'il était le premier choqué en écrivant La Confrérie des mutilés. D'ailleurs, ce roman publié en France l'année dernière, dans l'excellente collection Lot49, vient seulement de paraître aux Etats-Unis.


Kline, détective privé, s'est fait sectionner la main par "le gentleman au hachoir", avant de cautériser lui-même sa plaie (sur un réchaud !) et de lui tirer une balle dans la tête.
Fascinée par cet "exploit", une secte de mutilés volontaires, au terme d'un débat théologique, le charge d'élucider le meurtre du dénommé Aline, le fondateur de leur communauté. Mais Kline a... les mains liées et l'enquête est un simulacre : on ne le laisse pas interroger les témoins ni voir le corps, et la scène de crime n'est qu'une reconstitution !
Au sein de cette confrérie où la hiérarchie des fidèles dépend du nombre de mutilations, on assistera, entre autres à une "fête d'amputation" (ou pince-fesses au hachoir...) et à une séance de streap-tease, intégral pour le coup !


Naviguant entre l'absurde de Beckett ou de Kafka et l'horreur de Poe, on est littéralement happé par ce roman pour le moins atypique, où l'épouvante le dispute à l'humour noir.
Grotesque, grinçant, drôle, sanguinolent, La Confrérie des mutilés tient à la fois du polar, du roman gothique, du conte (cruel). La prose sèche et affûtée (ok, facile...) sert parfaitement l'histoire, installant une tension qui ne faiblit à aucun moment du récit.

Bien-sûr, on peut voir dans cette allégorie une attaque en règle contre les mouvements sectaires, les églises et toute forme d'embrigadement. Mais plus qu'un pamphlet, il s'agit surtout du combat d'un individu qui refuse de suivre les chemins que d'autres ont tracé pour lui, et de se plier aux dogmes, poussés ici jusqu'à l'absurde.

Un ovni littéraire. Incisif, inspiré, novateur.


La Confrérie des mutilés / Brian Evenson (The Brotherhood of Mutilation, 2006, trad. de l'américain par Françoise Smith. Le Cherche-Midi, Lot 49, 2008)

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29 janvier 2009 4 29 /01 /janvier /2009 00:00

"C'est une longue et triste histoire. Non. C'est une longue histoire comique et ridicule".


Mario Alvarez, ancien professeur d'anglais (et amateur de Chandler et d'Hammett), vient d'arriver à La Paz, avec en poche quelques pesos, quelques grammes d'or et une obsession : obtenir un visa de tourisme pour aller voir son fils en Floride... et y rester.
Vêtu de son plus beau costume, il se rend au consulat américain, muni de fausses attestations de ressources. Mais une fois sur place, il panique et s'enfuit avant même d'avoir plaidé sa cause, persuadé qu'il va être démasqué.
A partir de ce moment, Mario va tenter par tous les moyens détournés d'obtenir le précieux sésame.

Arpentant les rues de La Paz, il va croiser sur sa route une ribambelle d'individus plus ou moins recommandables, chacun éclairant un pan de la société bolivienne et de son histoire. Député véreux et gonflé d'orgueil ajustant ses convictions politiques au pouvoir en place, qu'il soit dictatorial ou démocrate, poétesse renommée se lamentant sur la perte de l'accès à l'océan Pacifique, mais aussi escroc arnaquant les candidats au rêve américain, trafiquants de drogue, travestis achetant leur tranquillité aux agents de police...


Des hauteurs de La Paz, où s'entassent dans la promiscuité et la pauvreté le petit peuple - vendeurs ambulants, prostituées, artisans, indiens, garçons de café... - aux beaux quartiers où se retrouvent aristocrates et gens de pouvoir, la visite est éloquente. Déjà terminée qu'on n'aura pas vu le temps passer.

Notre guide s'appelle Juan de Recacoechea, né à la Paz en 1937 et journaliste en Europe durant de nombreuses années. Aucun pathos ni jugement de sa part, il donne simplement à voir.
Avec humour et philosophie, jamais pontifiant, il nous dit d'une voix enjouée les injustices et les contradictions de son pays, malgré le dépit et l'agacement qui pointent parfois au détour d'une phrase.
Prenant tour à tour les intonations du roman noir ou les accents du chroniqueur social, il nous raconte, à travers celle de Mario, l'histoire de la Bolivie contemporaine et en grande partie celle de l'Amérique latine, notamment dans ses rapports complexes (...d'infériorité, souvent) avec le voisin nord-américain.

Les Etats-Unis comme eldorado ? Non, plutôt la seule voie pour échapper à la misère et aux horizons bouchés dans un pays où la naissance est un facteur déterminant, où les classes sociales sont solidement délimitées. Voilà à quoi tente de se soustraire - maladroitement - Mario, antihéros attachant, mélange de Candide et de K., le personnage du Procès de Kafka.

American visa est l'histoire d'une chimère, et l'un de ces beaux romans sud-américains qui mêlent si bien la farce et le drame.


American visa / Juan de Recacoechea (American visa, trad. de l'espagnol (Bolivie) par Isabelle Gugnon. Ed. Panama, 2008)

PS : aux dernières nouvelles, ça va plutôt mal pour les éditions du Panama, actuellement en redressement judiciaire. A suivre...

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17 janvier 2009 6 17 /01 /janvier /2009 00:00

Pascal Garnier. Voilà un écrivain qui trace son p'tit bout de chemin sans faire (assez) de bruit, quand tant d'autres qui n'ont pas un dixième de son talent voient sur leur passage sonner clairons et trompettes médiatiques. Bref...

null"De chaque côté, les maisonnettes se dupliquaient comme autant de petits monuments funéraires chic et toc qui pouvaient faire craindre une certaine monotonie dans la traversée de l'éternité."
Les Conviviales. Une résidence fraichement sortie de terre dans le sud de la France, pour seniors avides de soleil et de tranquillité. Clôturée et sécurisée, avec gardien-cerbère et secrétaire-animatrice en prime.

Les premiers colons arrivent. Martial et Odette, Maxime et Marlène, bientôt suivis de Léa. On sympathise, on organise des apéros-dinatoires, on visite les églises du coin... On s'accommode des petits défauts des uns et des autres. A peine quelques accrocs.

Et pourtant on ressent un vague malaise, on voit poindre le danger, encore diffus. L'isolement commence à se faire sentir, relayé par l'ennui. Troubles obsessionnels, blessures secrètes, secrets douloureux éclatent à la surface, premiers signes de l'éruption qui ne saurait tarder.
Quand un camp de gitans vient s'installer un peu plus loin, focalisant les peurs et la paranoïa des résidents, on se rapproche encore un peu plus du cratère...


Lune captive dans un oeil mort confirme encore une fois - avec éclat, pourrait-on dire... - le talent et l'originalité de Pascal Garnier qui, roman après roman, construit une oeuvre singulière, aux frontières du roman noir, avec cette poésie et cette économie de moyens qui en font un des grands stylistes français.

En quelques traits épurés, il dépeint avec finesse ses contemporains, à la fois touchants, solitaires, ridicules. Et autodestructeurs.

Et s'il ne s'y passe finalement pas grand-chose sur cette petite Lune captive, on a pourtant du mal à l'oublier. Un de ces livres qui nous habitent bien plus longtemps que le temps qu'on a mis pour les lire. C'est un signe, non ?


Lune captive dans un oeil mort / Pascal Garnier (Zulma, 2009)

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15 novembre 2008 6 15 /11 /novembre /2008 00:00

"...Lys avait renchéri en disant "coup de grâce" et cette expression avait aussitôt résonné dans leurs oreilles et dans leurs coeurs comme une véritable révélation, même s'ils ne savaient pas encore ce qu'ils allaient en faire. Il y avait le mot "coup" et il y avait le mot "grâce" et c'était dans le même temps ce qu'on leur avait enseigné de la vie et l'idée qu'eux-mêmes s'en faisaient."


nullTrois nouvelles.
Trois tranches de vies ordinaires, tartinées de rêves et de promesses, englouties par la gueule béante du destin, qui vient bouleverser la routine des jours et des moments - apparemment - anodins.
Trois "Gnossiennes" qui nous disent les fêlures de l'enfance et de l'adolescence, la fragilité des êtres, leur impuissance, les espoirs souillés, l'union absurde du gâchis et de la grâce.

Un château délabré accueille une colonie de vacances et l'amitié entre deux garçons solitaires. L'un souffre-douleur, l'autre pygmalion protecteur. S'en suivent mort tragique, disparition inquiétante... Une sorte d'Harry, un ami qui vous veut du bien en culotte-courte.
Quatre ados, militants écolos, se rebaptisent de noms de fleurs et prennent une décision extrême : "je ne peux pas vivre sur une Terre irradiée".
Un footballeur en herbe, gamin d'une cité de Marseille, mesure la distance qui sépare le Stade Vélodrome de sa cellule, la chance du mauvais sort.


On retrouve dans ce court recueil l'écriture ciselée de Marcus Malte, déjà à l'oeuvre dans le fascinant Garden of love.
Elliptique, envoûtante, il nous joue en mode mineur sa petite musique des mots, légère et néammoins profonde.



Toute la nuit devant nous
/ Marcus Malte (Zulma, 2008)

PS : à noter que la troisième nouvelle, Le père à Francis, est déjà parue dans le recueil collectif Marseille, du noir dans le jaune (Autrement, 2001), aujourd'hui épuisé.

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31 août 2008 7 31 /08 /août /2008 14:13

... ou les rêveries d'un tueur solitaire.

nullL'homme qui marche s'appelle William Gasper. La "Lune", c'est une montagne du Nevada, que notre homme arpente inlassablement et avec laquelle il entretient une relation quasi-métaphysique.
Un personnage solitaire, légèrement inquiétant, qui sillonne les flancs montagneux comme les recoins de sa mémoire, en égrenant des souvenirs épars - plus ou moins réels - qui dévoilent peu à peu sa personnalité et son histoire : s'il s'est depuis éloigné du commerce des hommes, Gasper ne s'est pas défait de ses armes ni de ses réflexes d'ancien... tueur professionnel. Ni des ennemis inhérents à ce type d'activité, d'ailleurs.
Sur la Lune, un homme semble le suivre et le pister. Il est armé. Un simple promeneur ou un assassin ? A moins qu'il ne s'agisse en réalité du chat meurtrier Palug, envoyé par la sorcière celte Cerridwen, qui le visite dans ses rêves et rythme ses pensées.

Dit comme ça, vous pourriez croire à un accès de paranoïa ou de schizophrénie. Non. Il s'agit tout au plus d'une sorte de religion privée, teintée d'agnosticisme.
Notre ascète se confronte à la montagne, réduisant ses besoins alimentaires au strict minimum, lit les Anciens... Et soliloque, indéfiniment, sur la marche, la discipline de la survie, la figure du Mal, la mythologie du combat, les valeurs morales, la vanité, la complexe nature de l'Homme. 


Unique roman d'Howard McCord (il a surtout publié des recueils de poésies), vétéran de guerre (de Corée) comme son personnage, L'homme qui marchait... est un texte inclassable, entre le conte philosophique et le thriller.
Un mélange qui peut dérouter, d'autant plus que le suspense tient une faible place, l'auteur insistant surtout sur les méditations de Gasper, toutes empreintes du plus profond nihilisme. Tout au plus maintient-il la tension jusqu'au dénouement, brutal et définitif.

Quoi qu'il en soit, voilà un roman atypique et très personnel. Comme son héros, McCord est insaisissable : il ne se laisse enfermer dans aucun shéma narratif, et n'a que faire de guider ou de satisfaire son lecteur en multipliant les pistes ou les rebondissements. Et s'il s'adresse parfois à nous, cela n'appelle aucune réplique ni aucun assentiment.

Certains, arrivant dans une ville inconnue, aiment à s'y perdre. D'autres préfèrent la découvrir en sachant toujours où ils vont. C'est selon.


Conseil(s) d'accompagnement :  ce récit, qui d'une certaine manière traite de la mythologie du Mal,  n'est pas sans rappeler certains romans de Cormac McCarthy, en plus "ésotérique".


L'homme qui marchait sur la lune / Howard McCord (The Man Who Walked to The Moon, trad. de l'américain par Jacques Mailhos. Gallmeister, 2008)

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30 janvier 2008 3 30 /01 /janvier /2008 14:42

Nous sommes en Australie, plus précisément au Calpe, un bar-discothèque du bord de mer du bout du monde, situé à quelques heures de route de Sydney, en Nouvelle-Galles du Sud. Un lieu de passage obligé, où vient se saouler à mort la faune locale, des jeunes désœuvrés pour la plupart et les gars employés à l’abattoir local, comme John Verdon, un type haineux, dont le job consiste, à l’aide d’un merlin (une sorte de masse), à assommer une centaine de bœufs par jour, juste avant leur dépeçage.


 
A_coups_redoubl--s.jpgLa journée finie, avec son pote Harris, ils filent au pub s’abrutir de whisky frelaté et de mauvaise bière que leur sert Mike, le patron peu scrupuleux qui rogne sur les doses, trafique ses bouteilles et fait boire tant qu’il peut des clients déjà complètement imbibés – et tant pis si un môme se fout dans le décor en rentrant chez lui –, pourvu qu’ils allongent la monnaie !
 
Ce samedi-là n’échappe pas à la règle, mais quelque chose va vraiment mal tourner, d’autant plus que Verdon a passé une sale journée, et qu’il a vite fait de prendre en grippe un des jeunes du coin, un ado boutonneux et libidineux nommé Peter Watts. Quand ce dernier profite de l’ivresse d’une fille pour abuser d’elle, le prétexte est tout trouvé pour lui donner une bonne leçon…
 
Alors, que s’est-il exactement passé ce jour-là pour causer la mort d’un homme ?
 
C’est ce que tente d’éclaircir la Cour – les interventions du juge, de l’avocat et du procureur émaillent le roman – …et le lecteur, lequel n’apprend l’identité de la victime et la cause de sa mort qu’à la fin du récit, qui reconstitue peu à peu la trame et les circonstances – tragi-comiques – du drame.
 

En à peine plus de cent pages parfaitement maitrisées, où l'énumération des faits prime sur l'étude psychologique, Kenneth Cook dresse un portrait bien sombre de son pays et d’une partie de sa jeunesse vouée à la désespérance et l’autodestruction
Une farce grinçante, où la méchanceté, la cupidité, la bêtise crasse finissent par tourner au ridicule… 
 
Ce court roman est un bon moment de lecture, même s’il ne vous laissera pas un souvenir impérissable. Mais ils ne sont pas bien nombreux, je pense, les auteurs qui, avec une telle économie de moyens, font surgir un décor, une intrigue, des personnages avec autant de talent…
 
Kenneth Cook est mort en 1987. A coup redoublés est son troisième roman publié chez Autrement, après Cinq matins de trop et Par-dessus bord.
 
 
A coups redoublés / Kenneth Cook (Autrement, 2008)
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