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19 mai 2011 4 19 /05 /mai /2011 00:00

Si on vous dit "Scarface", vous pensez à qui ? Al Pacino, Hawks, Armitage Trail ?
Paru en 1930, ce classique du "roman de gangsters" quelque peu oublié - et occulté par les films qu'en ont tirés Howard Hawks (1932) puis Brian de Palma (1983)* -, reprend des couleurs grâce aux crayons de Christian De Metter, qui s'était déjà distingué avec Shutter island, dans la même collection.

Scarface Après avoir abattu un caïd local, Tony Guarino fuit le pays pour les champs de bataille de la vieille Europe. Il en revient avec des médailles, une balafre en travers du visage et une nouvelle identité. Devenu homme de main pour le compte de Johnny Lovo, le "Balafré" devient bientôt l'homme en vue, puis l'homme à abattre.

En racontant l'ascension fulgurante d'un italo-américain des quartiers pauvres au sein de la pègre de Chicago, Armitage Trail fut l'un des premiers à dépeindre la réalité criminelle d'une époque - trafic lié à la prohibition, guerre de territoires, corruption de l'administration...- en adoptant le point de vue du malfrat (Al Capone ayant par ailleurs inspiré le personnage de Tony).

Contraint d'emprunter quelques raccourcis par rapport au roman, format BD oblige (notamment l'épisode de la Grande guerre, expérience déterminante dans la construction mentale de Tony, qui finit de faire de lui un assassin), De Metter s'en tire remarquablement. Et puis ces couleurs.... Les images - tons froids, teintes tirant sur le brun et le vert - sont tout simplement magnifiques.

Surtout, au-delà de la mythologie du gangster modèle Ford-T et de la succession de fusillades et de guet-apens, De Metter a su rendre (dès la première planche) la dimension tragique du récit et le fatum familial de Tony - son propre frère, devenu chef de la police, sera l'instrument de sa perte.   

Aussi bien, quand on dira "Scarface", on pourra désormais répondre "De Metter".


bd2010 003

Conseil(s) d'accompagnement : dans un article passionnant, Benoît Tadié s'appuie sur Scarface et Le petit César de Burnett (ce dernier participera au scénario du... Scarface de Hawks) pour établir un parallèle entre l'Ecole de Chicago et le roman noir américain des années 20.


Scarface / Christian De Metter, d'après le roman d'Armitage Trail (Rivages/Casterman/Noir, 2011)

* rejoignant ainsi une longue liste de romans, tels La nuit du chasseur de David Grubb, Les 39 marches de John Buchan, Les Diaboliques de Boileau/Narcejac ou encore Psychose de Robert Bloch (réédité dernièrement chez Moisson Rouge), pour ne citer qu'eux.

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28 août 2010 6 28 /08 /août /2010 00:00

10 ans déjà qu'est paru le dernier roman d'Hugues Pagan, Dernière station avant l'autoroute, point d'orgue d'une oeuvre - une dizaine de romans - d'une extrême noirceur. Des histoires de flics au bout du rouleau, le plus souvent (et bien avant les films d'Olivier Marchal), des récits au réalisme cru, racontés par un ancien de la maison qui y a sûrement mis beaucoup de lui-même.

10 ans plus tard, donc, voilà la version bande dessinée, chez Casterman/Rivages. Daeninckx au scénario, Mako aux pinceaux : on fait pire.


Dernière station...Pour commencer : oubliez la 4ème de couv.. La mort d'un sénateur - et les affaires politicardes qui vont avec - n'est pas du tout le noeud du récit, elle passe au second plan, devient un simple point de fuite dans un paysage dévasté que traverse une longue procession de morts et de fantômes.


Pas d'enquête, une errance plutôt, suivie d'une fulgurante descente aux enfers. Celle d'un flic revenu de tout, écoeuré, un flic sans nom, un flic de nuit au sommeil agité, hanté par le visage d'une "petite gosse dans sa putain de bâche plastique".

Meurtres, carnages, cauchemars... Des scènes atroces, toutes les nuits, depuis trop longtemps. Fatigue, délabrement psychique, déchéance. Aucun refuge. Même la maison poulaga est branlante : ripoux, alcoolos, frais émoulus pistonnés, basses manoeuvres. 
Le bonhomme plonge. Il ne vient pas de lâcher prise, non, il est déjà en chute libre. Et la question n'est pas tant de savoir comment il en est arrivé là, mais à quel moment il va toucher le fond. 


Une fois lancé, impossible si j'ose dire de descendre avant la dernière station, grâce au dessin de Mako notamment, saisissant de réalisme (Tiens, reculez un peu... encore un peu, et observez la couverture. Moi, je me suis fait avoir...), au trait sombre, aux tons froids - réhaussés ça et là par du rouge-sang ou du rouge-pompier... Les ciels noirs (le récit se déroule presque exclusivement la nuit) ou plombés dans le meilleur des cas, renforcent encore cette sensation de nager en pleines ténèbres.


Vous l'aurez compris, c'est du noir, du très noir. Âmes sensibles s'abstenir. Pas d'espoir, pas de lumière, à peine une éclaircie fugace. Et à la fin... à la fin, vous verrez par vous-mêmes.

Au final, Mako et Daeninckx signent une superbe BD, une de plus dans cette collection.

E
t pour en savoir plus sur Hugues Pagan, sa vie-son oeuvre, allez donc faire un tour par , un nouvel endroit sympa où on parle polar, et de manière approfondie.


Dernière station planche

Dernière station avant l'autoroute / dessin Mako (et couleurs Domnok), scénario Daeninckx, d'après le roman d'Hugues Pagan (Rivages/Casterman/Noir, 2010)

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31 mai 2010 1 31 /05 /mai /2010 00:00

Un nouveau roman, un recueil de nouvelles et l'adaptation BD de Prisonniers du ciel : James Lee Burke occupe actuellement les tables des libraires, et c'est tant mieux. Commençons par les images.



Prisonniers du ciel

"La Nouvelle-Orléans, avril 1987. Quatorze années à la criminelle. J'admirais mon coéquipier. Il était honnête. Intègre. Et puis une arrestation a mal tourné. Il s'est fait buter. L'enquête a révélé qu'il touchait des pots de vin et rackettait les putes. J'ai tout arrêté ce jour-là."

Prisonniers du ciel vient juste après La pluie de néon, premier volume de la série consacrée à Dave Robicheaux.

Robicheaux vient de quitter la police et tient une petite boutique de location de bateaux et d'articles de pêche avec l'aide de son pote Batist. Il est sobre depuis un an et vit avec Annie, ce qui lui est "arrivé de mieux depuis un paquet de temps."

Ce jour-là, sur le bayou, ils sont témoins du crash d'un petit avion à hélice. Robicheaux plonge et ramène à la surface une petite fille. Les autres occupants de l'avion sont morts. Bien que la fillette soit certainement une clandestine, Annie convainc Dave de la garder. "Je n'avais jamais su lui résister. Mais cette voix, derrière nos battements de coeur... Est-ce celle de l'ancien officier de la Criminelle ? Quelque chose ne colle pas avec l'avion." Un des types dans l'avion avait un serpent tatoué dans le cou. Dave décide d'aller poser quelques questions et retourne trainer ses guêtres dans les bas-fonds de La Nouvelle-Orléans. Le retour de bâton ne se fait pas tarder.



La complexité et la densité des intrigues, les soliloques de Robicheaux, cette combinaison si singulière de noirceur et de sensualité qui fait le charme des romans, me font dire qu'adapter James Lee Burke est une gageure.
Bertrand Tavernier s'y est essayé au cinéma, avec Dans la brume électrique. Si le film m'avait plu, il m'avait laissé un sentiment d'inachevé (et en même temps, je ne sais pas comment il aurait pu faire mieux).     

Une gageure, donc. D'autant plus sur un format court comme la BD, qui oblige à faire des choix draconiens. Impossible de tout restituer, et on trouve assez peu d'images du bayou par exemple, si important chez Burke.
Le scénario et l'articulation des événements souffrent aussi d'une certaine confusion. A la décharge de Claire Le Luhern, il faut dire que les intrigues de Burke sont naturellement touffues, voire franchement alambiquées. Bref, à moins de faire le choix d'une adaptation libre et toute personnelle plutôt que de coller à l'original, je ne vois pas ce qu'elle aurait pu faire de plus.

Au rayon satisfactions, on trouve quelques bonnes idées, comme ce changement de police et de couleur (écriture blanche sur pavé noir) pour illustrer les pensées et les réflexions intérieures de Robicheaux, ou ce découpage ingénieux et varié - une succession rapide de petites cases marquent le rythme, qui ralentit d'un coup quand le dessin occupe une pleine ou une demi-page.
Surtout, le trait gras de Truong colle bien à l'atmosphère moite et poisseuse du roman.


Marcelino Truong (qui s'est particulièrement "illustré" dans l'édition jeunesse) et Claire Le Luhern signent une adaptation honorable, à défaut d'être vraiment convaincante. Verre à moitié plein ou à moitié vide ? A vous de voir.


Burke

Prisonniers du ciel / Marcelino Truong (dessin) et Claire Le Luhern (scénario), d'après le roman éponyme de James Lee Burke (Rivages/Casterman/Noir, 2010
)

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11 décembre 2009 5 11 /12 /décembre /2009 00:00
A l'occasion de leurs quarante ans d'existence, les éditions Glénat/Vents d'Ouest proposent 40 albums estampillés "40 ans, 40 découvertes", parmi lesquels des nouveautés comme Sous son regard de Marc Malès.

Le "noir" occupe une bonne place dans sa palette, comme en témoignent, entre autres, un Hammett, d'après un scénario de Jean Dufaux, le très beau L'autre laideur, l'autre folie paru en 2004, ou encore ce nouvel album.


Sous son regardAnnées 50. Une petite ville, quelque part aux Etats-Unis. C'est là que débarque l'inspecteur Jack Barton, pour y retrouver un homme qu'il a arrêté vingt ans auparavant. Après toutes ces années, on vient de lui refiler un détail sur l'affaire. Un détail qui l'éclaire sous un nouveau jour, un détail qui le taraude, qui l'obsède, qui contredit sa représentation du monde.
Il n'a qu'une question à poser à Frank Foster, et il a besoin d'une réponse.

Dans les années 30, Frank faisait partie d'un gang de braqueurs de banques. Le dernier coup a mal tourné, un caissier est mort et son frère cadet a été abattu par la police.
Il a purgé une peine de vingt ans, puis s'est rangé des voitures. Et plus encore : l'ex-gangster est devenu un croyant fervent. Et un citoyen respecté et apprécié de tous, toujours prompt aider son prochain et à tendre l'autre joue.

Une femme, deux enfants, un job chez l'épicier du coin et le dimanche à l'église. Affable, vertueux, charitable. 
Le flic, d'abord surpris par la nouvelle personnalité du bonhomme, déboule dans cette vie réglée comme du papier à musique bible, à peu près comme un éléphant dans un jeu de quilles.
Mais si Foster a fait une croix sur le passé, Barton, lui, est bien décidé à le ressusciter. 



En mettant en scène deux hommes que tout oppose et en jouant de leurs antagonismes, Malès s'évertue à brouiller les pistes entre les figures du Bien et du Mal, à inverser les rôles entre le bon et le méchant. 
Entre un ex-taulard transformé en candidat à la sainteté, un type bien propre sur lui, toujours une Bible dans les mains et un verset à la bouche. Et un pêcheur en puissance, un flic acâriatre et vulgaire qui feuillette des revues porno et se saoule la gueule à la moindre occasion.

Mais, et c'est là que le bât blesse à mon sens, c'est qu'au bout du compte, il y a quand même UN méchant et UN gentil dans cette histoire, ce qui me fait dire que les personnages obéissent à certains archétypes et que la réalité est finalement conforme aux apparences.

Si je regrette ce manque de nuances, j'ai apprécié par contre le dessin très contrasté : un graphisme - N&B très prononcé, trait plutôt gras et grande variation de plans -, qui confère à cet album une ambiance rappelant celle des films noirs américains des années 50.


Bref, j'aurais aimé que le propos soit plus nuancé que le graphisme, et je reste plutôt dubitatif quant au résultat final, bien qu'on ait là un travail particulièrement soigné, auquel d'ailleurs je n'ai pas grand-chose à reprocher, si ce n'est ce nappage de bons sentiments sur un polar que j'aurais souhaité plus âpre.

Cela dit, peut-être que le côté "Jésus est ton sauveur" a réveillé l'anti-clérical primaire qui sommeille en moi !

En tout cas, si vous avez un avis différent, n'hésitez pas...


Planche Sous son regard




Sous son regard / Marc Malès (Vents d'Ouest, 2009)
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24 novembre 2009 2 24 /11 /novembre /2009 00:00
Connaissez-vous la carte à gratter ? Moi, non, jusqu'à ce que je découvre, par hasard et littéralement ébahi je vous assure, le travail d'un illustrateur suisse appelé Thomas Ott.

Alors, de quoi s'agit-il ? Rien à voir avec la Française des jeux, non...!
Selon Mr Ouiquipédia, la carte à gratter remonte à l'Antiquité et désigne à la fois le support, la technique et l'oeuvre. Elle consiste, sur une surface blanche ou noire (alors recouverte d'encre de chine), à gratter à l'aide d'un ustensile adéquat (stylet, outils de gravure, lames, cutters...) afin de faire apparaître la couche inférieure et ainsi des motifs, en surimpression. Comme un "négatif", en quelque sorte. Et à voir rien qu'une image, on se dit qu'il doit falloir une patience et une minutie à toute épreuve.

Ott, lui, travaille sur des surfaces noires, et laisse donc apparaître le blanc au fur et à mesure qu'il "dessine".
Ses images en noir & blanc, fortement hachurées, ont une texture et un grain vraiment singuliers. Un peu comme des photos réalisées avec du film très sensible (les dinosaures de l'argentique me comprendront...).

Autre caractéristique de ses livres : ce sont des romans (ou nouvelles) graphiques plutôt que des bandes dessinées. Pas de bulles, pas de textes. Mais une attention toute particulière apportée aux plans et aux cadrages, de sorte qu'on a l'impression de suivre un film, où chaque scène succède à la précédente d'une manière absolument limpide.


Dans sa cellule, un condamné à mort trouve dans la Bible un petit bout de papier où il est inscrit 73304-23-4153-6-96-8. Le bourreau le fourrera négligeamment dans sa poche quelques minutes plus tard. Suivent une série de coïncidences : le tatouage d'un chien, le dossard d'un sportif vu dans le journal, un numéro de téléphone, tout correspond à la série de chiffres. Et notre homme va ainsi faire la rencontre d'une femme splendide et dévaliser le casino.

Mais si le nombre mystère peut apporter la fortune, il peut aussi vous envoyer à la chaise électrique. La chance s'évanouit, le destin s'acharne, jusqu'à vous ramener à la case départ...


Après la claque que je venais de prendre, je me suis précipité ni une ni deux sur un autre livre de Ott.
Si 73304-23-4153-6-96-8 appartient au registre du roman noir, Cinéma Panopticum, composé de courts récits, s'inscrit dans la veine fantastique et celle des Contes de la crypte version comics.

Une fillette arrive dans une fête foraine et, n'ayant que quelques sous en poche, échoue au "Cinéma Panopticum", un endroit désert où trônent plusieurs écrans. Elle glisse une pièce, et à chaque fois une histoire se déroule...

Un homme s'installe dans un hôtel étrangement désert. Sa chambre et son repas sont prêts. On sent un piège, mais on est loin d'imaginer un dénouement si... kafkaïen.
Un catcheur répond au défi d'un adversaire qui n'est autre que la Mort ; un prophète ayant reconstitué un mystérieux objet, sort dans la rue et annonce la fin du monde ; un ophtalmologiste prescrit à son patient un traitement disons... radical ; une fillette arrive dans une fête foraine et, n'ayant que quelques sous en poche...


 
Si vous aimez les histoires macabres baignées d'humour noir, vous apprécierez l'atmosphère lugubre et menaçante de Ott. Rajoutez à cela un univers graphique original, inspiré et particulièrement élégant, et v
ous l'aurez compris, une fois qu'on a jeté un oeil sur le magnifique travail de cet auteur, on y retourne les yeux fermés. Comme tâtonnant dans une pièce sombre et inconnue, à la fois inquiet et excité.




73304-23-4153-6-96-8 ; Cinéma Panopticum / Thomas Ott (L'Association, 2008 & 2005)

PS : en France, L'Association a publié plusieurs livres de Thomas Ott, principalement des histoires courtes. En regardant sa bibliographie, je me suis d'ailleurs aperçu qu'il a adapté il y a quelques années la Soupe aux poulets d'Ed McBain. Un ouvrage qui doit valoir le détour mais qui est malheureusement épuisé.
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19 novembre 2009 4 19 /11 /novembre /2009 00:00
Après La nuit de Saint-Germain-des-Prés et Le soleil naît derrière le Louvre, Moynot poursuit l'adaptation en bande dessinée des Nouveaux mystères de Paris de Léo Malet, toujours d'après les personnages de Tardi. 

Cette fois, Nestor Burma va arpenter le macadam du XVIIème arrondissement, côté chic : les immeubles cossus de l'avenue de Wagram et celle de la Grande-Armée, avec quelques échappées jusqu'à Neuilly et Levallois, sur l'île de la Jatte.


Se rendant chez Jeanne Désiris, une cliente qui lui avait fixé rendez-vous, Burma la retrouve morte. Le mari gît à ses côtés. A première vue, un drame conjugal : l'époux aura tué sa femme avant de se donner la mort.
On en reste là, le temps passe et l'eau coule sous les ponts parisiens, jusqu'à ce que quelques mois plus tard, le nom de Désiris revienne aux oreilles de Burma, dans le cadre d'une autre affaire : retrouver une jeune femme, qui profitant de sa ressemblance avec une actrice célèbre, a posé nue dans un journal à scandale. Une dénommée Yolande que Burma ne tarde pas à retrouver, juste avant qu'elle ne se fasse enlever ! Il s'avère qu'elle était la maîtresse de Charles Désiris. Ce dernier, ingénieur automobile, aurait mis au point une invention révolutionnaire, dont on n'a par ailleurs aucune trace. Mais dans quels draps s'était-il donc fourré, cet inventeur sans invention ?!


Frayant entre les rentières avares et desséchées des beaux quartiers, les "frangines" élevées au sirop de la rue et les actrices glamour, Burma va devoir démêler un sacré sac de noeuds, se coltiner quelques brutes et aussi le Quai des Orfèvres qui n'aime pas trop qu'on marche sur ses plates-bandes !


A partir de ses propres déambulations et repérages (ou certainement en s'appuyant sur des photographies d'époque quand les lieux ont par trop changé), Moynot reproduit fidèlement le Paris de la fin des années 50, que ce soit au niveau de l'architecture des bâtiments, des facades, des perspectives, jusqu'aux noms des boutiques ou des bistrots.
Un souci de précision qui nous plonge derechef dans ce "roman d'atmosphère" : Léo Malet et Burma, c'est d'abord une question d'ambiance.

Tout autant que le dessin, le scénario et les découpages sont impeccables (ce qui est loin d'être évident d'ailleurs, vu l'intrigue un tantinet alambiquée de Malet).


Après trois albums, Moynot a décidément l'air de se plaire dans cet exercice de style. Pourvu qu'il poursuive sur sa lancée et nous offre encore quelques déambulations dans ce Paris perdu, en compagnie de Burma.



L'envahissant cadavre de la plaine Monceau / Emmanuel Moynot, mise en couleurs L. Yérathel, d'après le roman de Léo Malet et les personnages de Tardi (Casterman, 2009)
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11 novembre 2009 3 11 /11 /novembre /2009 00:00
Est-ce le fait qu'elle a donné naissance au XXème siècle et au "monde moderne" tel que nous le connaissons aujourd'hui ? Ou les souvenirs du Chemin des Dames de mon arrière grand-père, qu'il me susurrait avec le filet de voix que lui avaient laissé les gaz, quand j'étais môme, mimant avec ses doigts un cheval au galop, lui qui était cavalier ? Toujours est-il que la Grande guerre m'a toujours captivé. 

J'en fait donc une habitude bloguesque, une p'tite commémoration personnelle ! : à chaque 11 novembre, je vous parle d'un bouquin ayant trait à la Première Guerre mondiale. Après Le boucher des Hurlus de Jean Amila et La cote 512 de Thierry Bourcy, voilà Notre mère la guerre, rayon BD.


Hiver 1915. La guerre s'enlise dans les tranchées, les combats font rage. Un poilu, en creusant une ancienne galerie, tombe sur le cadavre... d'une femme. Elle s'appelait Joséphine Taillandier et travaillait comme serveuse dans une auberge située non loin de là. Quelques jours avant, elle avait eu une prise de bec avec un Poilu. Ni une ni deux, le suspect idéal a fini au peloton.
Faut pourtant croire qu'il n'y était pour rien, le bougre, puisqu'on trouve une seconde victime. Une nonne, découverte la gorge tranchée, une lettre de l'assassin sur elle, comme la précédente.

Ya déjà bien assez de cadavres aux alentours, pas question de miner davantage le moral des soldats, à se dire qu'il y a un tueur de femmes parmi eux. Les gradés confient l'affaire au lieutenant Roland Vialatte, un gendarme. Militaire, mais pas soldat, comme on lui fait remarquer.

Pour mener son enquête - et "s'enivrer du danger"-, il décide de se rendre là où on a retrouvé les deux femmes. En première ligne. Lui, le catholique plein d'humanisme, qui a "étudié la guerre en romantique" à travers les poésies de Charles Péguy va se confronter à la réalité, dans toute sa cruauté et son absurdité. Et se heurter aux soldats (parmi lesquels se trouvent des criminels, des voleurs, libérés de prison pour être envoyés aux avant-postes), qui voient plutôt d'un mauvais oeil un képi venir leur chercher des poux à propos de deux donzelles imprudentes, alors qu'on les envoie, eux, tous les jours au casse-pipe, et qu'on fusille même des innocents.


Partout, on zigouille à tout va, on explose, on déchiquette, on transperce. Mais c'est légal, c'est logique, c'est la guerre. Mais du meurtre en pleine tuerie, de l'homicide en plein carnage, ça fait désordre, littéralement. Et à défaut de trouver un sens à l'horreur qui l'entoure, Vialatte se doit au moins de trouver une vérité et un assassin. Remettre un peu d'ordre dans un monde qui n'en a plus guère. Mais la guerre se moque du Bien, du Mal, et des certitudes morales.


Le dessin à l'aquarelle de Maël est magnifique, les compositions et les choix de couleurs judicieux ; des nuances de gris-bruns aux tons chauds ou froids, c'est selon, qui font ressortir l'atmosphère morne et lugubre du front, et parfois relevées de couleurs plus vives.
Quant au scénario, on sait depuis Coupures irlandaises et Un homme est mort que Kris est un vrai raconteur d'histoires. Une fois de plus, le récit est impeccable, les personnages bien saisis. Pas de vue aérienne des champs de bataille ni de vagues silhouettes de combattants : on est aux côtés des protagonistes - particulièrement expressifs - dans la boue, la peur, la fatigue.

Finalement, le seul ennui, comme toujours avec les séries, c'est qu'il faut... attendre la suite. Trois volumes sont prévus; pour l'instant, pas de date de parution prévue pour le second. Patience, patience...


Conseil(s) d'accompagnement :  en BD, qui dit Grande guerre dit Tardi. Le der des ders, C'était la guerre des tranchées, Varlot soldat... Le second volume de Putain de guerre ! est d'ailleurs paru le mois dernier.

L'Historial de la Grande Guerre, situé à Péronne (Picardie) organise jusqu'au 13 décembre prochain une exposition "14-18 dans la bande dessinée", avec des planches originales de Toppi, Gibrat, Tardi bien-sûr, Chauzy, et beaucoup d'autres.


Notre mère la guerre (première complainte) / Maël & Kris (Futuropolis, 2009)
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1 octobre 2009 4 01 /10 /octobre /2009 00:00
Après Rouge est ma couleur, sorti il y a quelques années, c'est au tour de La guitare de Bo Diddley de passer sous les pinceaux de Chauzy, toujours avec Marc Villard au scénario (qui est quand même le mieux placé...).

Un soir, Arsène le basketteur déniche une guitare. Pas n'importe laquelle : il s'agit de la blue Hawaï n°1, exemplaire unique, forme carrée, couleur bleu caraïbe, ayant appartenu au fameux Bo Diddley.
Il la refile bientôt à Désiré le clandé qui la refile à Rachid contre des faux-papiers qui se la fait piquer par un chauffeur de taxi qui se la fait payer en nature par Alex, une guitariste de jazz (qu'on a croisée dans Coeur sombre), qui ne tarde pas à se la faire voler etc...

Trimballée de main en main, la guitare est aussi une sacrée porte-poisse pour ses éphémères propriétaires qui ont pourtant assez d'ennuis comme ça, à commencer par l'ex-flic des stups néo-camé ou la pute russe sans papiers.
On croisera aussi Tramson l'éducateur (que les lecteurs de Villard connaissent déjà), une tueuse à gages, un collectionneur avide (qui a les traits de... Marc Villard), un patron de bar malchanceux, des flics ripoux, et quelques autres... Quelques enflures, des marginaux et des cabossés de la vie dont sait si bien nous parler cet auteur. Trimballé comme la guitare, on goûte au passage ces tranches de vies, un peu rassies, cramées sur les bords, voire carrément moisies.

On file de Barbès à Pigalle, de St-Ouen à la Chapelle, de l'absurdité à la brutalité du monde en passant par un mince filet d'espoir, pour finalement atterrir au... Zénith (tu parles d'un zénith, elle est bien bonne celle-là !) en compagnie de... Bo Diddley, évidemment. Faut bien rendre à César ce qui lui appartient. Il paraît aussi que le dit César avait un foutu caractère...


Une fois de plus, l'association Villard/Chauzy fonctionne à merveille, et la judicieuse mise en images - changements de plans, de rythmes, trait nerveux, découpage dynamique - reflète (et prolonge) parfaitement l'univers de l'écrivain.

Si vous voulez en savoir plus sur la genêse de la BD, le choix des couleurs ou le travail en duo, autant écouter directement les intéressés, en interview-vidéo sur Bibliosurf.


La guitare de Bo Diddley / dessin Jean-Christophe Chauzy, scénario Marc Villard, d'après son roman (Rivages/Casterman/Noir, 2009)



PS : je vous en avais déjà parlé il y a un petit moment déjà, mais promis je mettrai bientôt en ligne les échanges que j'ai eus avec Marc Villard lors de sa visite à la médiathèque.

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4 avril 2009 6 04 /04 /avril /2009 00:00

La BD, c'est un peu comme le polar : il en sort tellement qu'on passe forcément à côté de quelques bons livres. Mais parfois, le hasard fait bien les choses. Là, c'est la couverture qui m'a attiré, et notamment ce visage qui me rappelait vaguement quelqu'un. Vous le remettez ? Non ? Indice chez vous : acteur américain deux fois marchand de tabac. Il s'agit de... de... Harvey Keitel ! 


Le voilà dans une version BD de Bad Lieutenant, le film d'Abel Ferrara avec Keitel dans le rôle d'un flic pourri jusqu'à la moëlle, endetté jusqu'au cou et camé jusqu'aux sinus sur le chemin tortueux de la rédemption. Si ce n'est déjà fait, je ne saurais trop vous conseiller de le voir, mais choisissez plutôt un moment où vous êtes bien dans vos baskets (et pensez à éloigner les enfants !).
Sombre, dérangeant, voilà un film qui pénètre par effraction dans vos tripes avant de les fouiller jusqu'au fond. Dans ces conditions, difficile de rester sur son quant-à-soi. 

 

Jake est flic à L.A.. La cité des Anges. Ou plutôt ce qui reste de Jake. Un type à la dérive, qui se détruit consciencieusement, toujours entre deux lignes de coke, deux paris sportifs foireux et des virées à Tijuana pour mater les fesses des strip-teaseuses mexicaines.
Le boulot l'éloigne de sa fille, la coke de lui-même, tandis que les paris et les prostituées se pointent avec les problèmes, et des gros.


L'histoire ? La longue et irréversible descente aux enfers d'un homme dont on ne sait plus très bien s'il s'agit d'un ange égaré ou d'un pauvre pêcheur voué à la damnation. La victime propitiatoire, dans tous les cas. Et il y a quelque chose dans ce personnage de si désespéré, de si essentiellement humain qu'on en vient à le plaindre et à l'aimer, à compatir même, malgré les saloperies dont il se rend coupable.
La dimension mystique est moins présente, ou en tout cas moins prégnante que dans le film, mais l'auteur l'a heureusement gardée, et nous offre d'ailleurs quelques passages assez réussis, comme celui ou Jake se retrouve seul, enfermé dans une cabane en plein désert, muni seulement d'un bidon d'eau et d'une bible.


Si Will Argunas reprend l'amorce du film - une nonne est violée et laissée pour morte par deux jeunes voyous -, il imagine ensuite un tout autre scénario (non moins terrible). Exercice plutôt risqué, d'autant plus qu'il puise son inspiration dans d'autres films américains du même genre, mais réussi : on n'a jamais l'impression de voir le story-board du film ni de nager dans des morceaux épars d'histoires.

Côté illustration, le trait nerveux, hachuré d'Argunas illustre à merveille la confusion mentale et la personnalité torturée du personnage, tandis que le découpage de la BD - toutes les planches ou presque comportent huit cases de même taille - accélère encore la mécanique implacable du récit, l'inéluctabilité d'un dénouement funeste.

Si Black Jake, par ses multiples sources d'inspiration et ses références affichées, est dénuée d'effets de surprise et ne brille guère par son originalité, on est tout de même en face d'un exercice de style diablement réussi, efficace et convaincant. On rentre tête la première dans cette histoire, pour ne plus la lâcher.




Black Jake
/ Will Argunas (Casterman, 2009)


extrait du film d'Abel Ferrara (1993)
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Published by jeanjean - dans polarabulles
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22 septembre 2008 1 22 /09 /septembre /2008 00:00

Au printemps dernier, Rivages & Casterman ont convolé en noces, avec une idée commune : des rencontres entre écrivains et illustrateurs, pour mettre en cases le riche catalogue des éditions Rivages.
Les premiers rejetons sont arrivés : des quadruplés !, parmi lesquels Lax/Westlake, Baru/Pelot et le plus beau de la fratrie à mon sens, Thompson/Hyman/Matz avec le superbe album Nuit de fureur.

Le p'tit dernier ne devrait pas décevoir les espoirs placés en lui : l'adaptation du roman de Dennis Lehane par Christian De Metter est tout simplement magnifique.

Années 50. Le marshal Teddy Daniels et son coéquipier Chuck Aule débarquent sur l'ilôt de Shutter Island, au large de Boston, qui abrite un hôpital psychiatrique réservé aux criminels. Venus sur la demande des responsables de cette "prison-hôpital", il doivent enquêter sur la disparition d'une patiente, qui se serait évadée.
Très vite, les deux hommes se heurtent à la réticence et à la mauvaise volonté du personnel et des médecins. Et puis Daniels a une autre "mission" à remplir sur place, un compte personnel à régler...

Shutter island
 est un polar passionnant, parfaitement maîtrisé, et une plongée angoissante dans les eaux troubles et sombres de la folie mentale. 
L'atmosphère est lourde, oppressante. Dès le début du récit, on sent confusément que quelque chose ne tourne pas rond. Des détails bizarres surviennent. Des doutes surgissent. Sensation de malaise, qui va crescendo jusqu'au dénouement, proprement ahurissant.

J'étais vraiment curieux de voir ce qu'allait en faire De Metter, et je ne suis pas déçu. Pas vraiment surpris non plus, ayant eu l'occasion de découvrir cet auteur/illustrateur et de retenir mon souffle, déjà, en lisant Le curé ou Le sang des Valentine. Pour le coup, le choix de De Metter pour adapter Shutter island est vraiment judicieux.

En quelques 120 pages, il parvient à nous livrer l'essence du roman.
Sa façon d'instiller le malaise et de ménager le suspense est remarquable. Alternant les planches aux teintes claires et celles plus foncées, il oscille sans cesse entre la demi-clarté et la presque-obscurité, qui renforce le sentiment d'inquiétude.
Puis, sans nous livrer trop d'indices, il en égare suffisamment pour piquer notre curiosité et notre sang-froid en même temps.
Les personnages sont particulièrement réussis (hormis une trop grande ressemblance physique entre les deux flics, qu'il n'est pas toujours aisé de différencier, au moins au début) ; leurs gestes, leurs attitudes, leurs expressions sont parfaitement rendus, notamment par le travail de De Metter sur les ombres et le clair-obscur, dont il semble si friand.
L'album possède une belle unité de ton - la même teinte brune, cuivre, légèrement sépia, s'étale sur toutes les planches (hormis quelques-une, en couleurs, qui marquent les flash-back) et
les images ont vraiment une texture et un grain incroyables.

Puisse Rivages/Casterman nous faire plein de petits comme celui-là.


Shutter island
entame maintenant une carrière cinématographique : le film, réalisé par Martin Scorcese, doit sortir sur nos écrans courant 2009. A suivre, même si je crains que les images du film ne puissent recouvrir complètement celles de la BD, maintenant.


Shutter Island / Christian De Metter, d'après le roman de Dennis Lehane (Rivages/Casterman/Noir, 2008)

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