...un blog consacré au polar en général et au roman noir en particulier. Yann Le Tumelin
Après avoir exploré avec plus ou moins de réussite les arcanes du système judiciaire américain (Le verdict de plomb, La défense Lincoln), Michael Connelly délaisse l'avocat Michael Heller et, treize ans après Le Poète, réunit de nouveau le journaliste Jack McEvoy et l'agent spécial Rachel Walling pour une nouvelle chasse au psychopathe.
McEvoy vient de se faire virer du L.A. Times, victime de la politique de dégraissage interne. On lui a donné 15 jours de préavis et, ultime offense, une nouvelle collègue à former.
Quitte à partir, autant le faire avec panache : avant de faire ses cartons il va écrire l'article de sa vie, et se servir de l'histoire d'Alonzo Winslow, un jeune dealer Noir et membre du gang des Crips qui a avoué le meurtre d'une femme blanche.
La victime a été retrouvée nue dans le coffre de sa voiture, un sac transparent fixé autour de la tête. Elle a été violée et asphyxiée à plusieurs reprises.
Alors qu'il prépare son topo sur comment "un gamin de 16 ans se transforme en tueur sans pitié", Jack découvre des meurtres étrangement similaires, et décide de creuser un peu, plus du tout convaincu de la culpabilité de Winslow.
Il ne se doute pas encore qu'il va alerter sans le vouloir le véritable assassin, un tueur en série particulièrement brillant et machiavélique.
Quelques jours plus tard, roulant sur une route déserte de l'Arizona, seul et aux abois, alors que ses cartes de crédit et sa boite mail ne répondent plus, il décide de faire appel à son ex-amante et G-woman Rachel Walling.
Le duo de choc n'est pas au bout de ses émotions.
Commençons par ce qui fâche : d'abord, quelques phrases à la syntaxe suspecte et pas mal de coquilles qui accrochent l'oeil, ce qui est toujours assez irritant.
Quelques poncifs, ensuite : des fédéraux retors, un tueur diabolique à l'intelligence supérieure et à l'enfance traumatisante qui ne gagne pas pour autant en épaisseur psychologique, un champ lexical labouré mille fois - "sciences du comportement", "Quantico", "signature", "protocole"...
Enfin, un Poète (peut-être le meilleur roman de Connelly, d'ailleurs, avec L'oiseau des ténèbres) qui plane sans arrêt au-dessus de l'épouvantail et lui fait beaucoup d'ombre.
C'est calibré et emballé comme un film hollywoodien : à la fois sans surprise et... très efficace. Fausses pistes, rebondissements, sens du rythme et poussées d'adrénaline : Connelly connaît les ingrédients et la recette par coeur, il a du métier, comme on dit. A défaut d'inspiration.
Finalement, le plus intéressant réside dans l'arrière-plan, notamment dans la façon dont l'auteur met en relief, à travers les talents informatiques du tueur, les possibilités infinies et les dangers d'internet et des technologies modernes.
Ces mêmes technologies qui mettent en péril la presse écrite, qui a bien du mal à négocier le virage. Après quelques tonneaux, l'équilibre financier sera peut-être sauf, mais c'est une certaine idée du journalisme d'investigation qui risque de disparaître. On sent d'ailleurs chez Connelly (ancien chroniqueur judiciaire et alter-ego de Jack) une pointe de dépit en même temps qu'une certaine satisfaction à mettre à nu ce petit monde impitoyable qu'est un grand quotidien comme le L.A. Times.
Au final, L'épouvantail vous fera sûrement veiller tard - trop impatient de connaître la fin du film - mais ne vous empêchera pas de dormir.
L'épouvantail / Michael Connelly (The Scarecrow, 2009, trad. de l'américain par Robert Pépin. Seuil Policiers, 2010)