...un blog consacré au polar en général et au roman noir en particulier. Yann Le Tumelin
"Le soupçon est un acide. Il ronge tout ce qu'il touche. Il s'attaque à la surface des choses en y laissant une marque indélébile."
Voilà qui résume parfaitement ce roman, où l'auteur, tel un biologiste penché sur son microscope, observe et détaille quelque cellule.
Ici, c'est la cellule familiale que dissèque Thomas Cook, et sa fulgurante désintégration. Le geste est sûr, l'exposé brillant, le propos glaçant.
La petite Amy, 7 ans, vient de disparaitre. La veille au soir, c'est un jeune voisin, Keith, qui était chargé de la garder. Keith ressemble aux adolescents de son âge, renfermé, maladroit et peu sûr de lui.
Les soupçons de la police et des habitants de cette petite ville se portent bientôt sur lui. Les indices l'accusent, le doute s'insinue, tel un animal rampant et répugnant.
Jusque dans l'esprit de son père, le narrateur de ce drame, incapable de repousser, en son for intérieur, cette terrible éventualité : son propre fils a enlevé et tué une enfant. Qui est-il vraiment ? En tout cas, pas le fils qu'il aurait voulu avoir.
Au fil des jours, tandis que l'enquête se poursuit, que la vindicte populaire gronde, que la défiance se lit sur les visages, Eric Moore voit sa famille imploser et son monde s'effondrer inexorablement. Un petit monde patiemment et laborieusement bâti sur les ruines de sa propre histoire familiale.
A travers ce roman, Thomas Cook explore avec talent les relations humaines, et plus précisément les liens filiaux, leur complexité et leur part de non-dits et de déceptions.
Il maitrise admirablement son sujet, excellant dans l'introspection psychologique comme dans la construction du récit, en choisissant de prendre la voix du père, qui commence son récit longtemps après les faits eux-mêmes, si bien que nous entrevoyons le drame à venir sans vraiment en saisir la portée.
Ce personnage, en plein désarroi et qui nous inspire une immense compassion, nous questionne aussi sur nos propres liens familiaux : de quoi serions-nous capables pour protéger ceux que nous aimons ? Quel poids peut supporter la confiance que nous plaçons en eux ? Et enfin, les connaissons-nous si bien ?
Polar psychologique monté sur les ressorts du thriller, entretenant savamment l'angoisse, Les feuilles mortes risquent de vous coller aux basques un bout de temps.
Si plusieurs de ses romans ont déjà été traduits en France - dont l'excellent Les rues en feu, où il aborde le mouvement pour les droits civiques des Noirs américains dans les années 60 -, Thomas Cook reste relativement méconnu.
Espérons que Les feuilles mortes, cette petite merveille de polar psychologique - qui a eu d'ailleurs un écho assez important dans la presse ainsi que sur de nombreux sites et blog internet -, lui fasse rencontrer un succès amplement mérité.
Les feuilles mortes / Thomas H. Cook (Red Leaves. Gallimard, Série noire, 2008)