...un blog consacré au polar en général et au roman noir en particulier. Yann Le Tumelin
A l'heure où le nouveau gouvernement islandais envisage d'entrer dans l'Union Européenne, sort en France le nouveau roman d'Arnaldur Indridason. L'actualité principale n'est peut-être pas celle qu'on croit !
L'auteur islandais, maintes fois récompensé, rencontre, à chacun de ses romans, un public de plus en plus nombreux. Il surfe aussi sur la vague du polar nordique qui déferle depuis quelques années sur les tables des libraires, chaque marée apportant son lot de traductions et de nouveaux auteurs. Un courant froid qui traverse la production littéraire et prend parfois des allures de serpent de mer... Le tsunami Millenium est passé par là, et si le reflux profite à quelques auteurs comme Jo Nesbo, Matti Joenssu ou Indridason, c'est tant mieux.
Elias, un jeune garçon d'origine thaïlandaise, est retrouvé mort devant son immeuble. Poignardé. Qui a pu s'attaquer à cet enfant sans histoires dont tout le monde s'accordait à dire qu'il était adorable ?
La police, les médias pensent immédiatement à un crime raciste. Sunee, la mère de la victime, installée en Islande depuis quelques années, mariée puis divorcée, élève seule ses deux fils. Niran, l'aîné né en Thaïlande, a beaucoup de mal à s'intégrer à son pays d'accueil.
L'enquête de terrain débute. Erlendur et son équipe interrogent les voisins, les camarades d'école, les professeurs... Aucun indice, aucune piste. Comme Erlendur et son équipe, on tâtonne, tirant lentement le fil qui va nous mener jusqu'au bout de l'enquête, où nous attend un dénouement plutôt inattendu et vraiment accablant.
Alors qu'il exhume souvent des squelettes et d'anciens crimes pour construire ses intrigues (La femme en vert, L'homme du lac), Indridason s'attaque ici à un sujet bien actuel : l'immigration est un phénomène nouveau en Islande et, comme partout dans le monde, provoque des réactions contrastées parmi les habitants.
Quand ce n'est pas la haine pure et simple, on sent les réticences, l'inquiétude, l'indifférence, mais aussi la compassion et la compréhension. La peur surtout. La peur du métissage. La peur irrationnelle de l'étranger. La peur des islandais de voir leur culture et leur histoire mixées dans un "fourre-tout multiculturaliste".
Indridason rend compte de ces changements et de ces questionnements avec beaucoup de nuance. En laissant la parole à ses personnages, il multiplie les points de vue, tournant autour de son sujet pour mieux l'éclairer et en dégager toutes les facettes.
C'est l'hiver à Reykjavík. La nuit, le froid, la neige recouvrent tout. Le vent du Nord pousse les gens chez eux, où ils se calfeutrent en attendant les jours meilleurs ; l'auteur donne l'image d'une société repliée sur elle-même, peuplée d'islandais fiers de leurs traditions mais méfiants vis-à-vis de l'étranger, et le craignant d'autant plus qu'étant peu nombreux, ils seraient plus perméables au changement.
A la manière d'une ligne de basse, sourde et lancinante, une seconde intrigue vient se superposer à la première, la disparition d'une femme, qui fait écho à celle du propre frère d'Erlendur, quand ils étaient enfants. Léger bémol : l'auteur ne nous apprend rien de plus sur cette histoire, et ménage surtout les "nouveaux" lecteurs qui n'auraient pas lu ses précédents romans.
Hormis cette tentation du "si vous avez manqué le début" un peu redondante, Hiver arctique est un bon roman, où l'on retrouve avec plaisir un Erlendur toujours aussi taciturne et maladroit dans son rapport aux autres, mais dont les relations avec sa fille semblent - enfin - s'améliorer.
Conseil(s) d'accompagnement : essayez de mettre la main sur le n°4 de la revue XXI (l'article n'est pas disponible en ligne), il contient un article sur le polar nordique. Patrick Raynal est parti en reportage à la rencontre de ces écrivains, avec quelques questions à leur poser (pourquoi leurs livres rencontrent-ils un tel succès ? Pourquoi écrire du roman noir ?...). Il en revient avec quelques éléments de réponses, et surtout des réflexions intéressantes sur ce phénomène (de mode ?).
Hiver arctique / Arnaldur Indridason (Vetrarborgin, trad. de l'islandais par Eric Boury. Métailié, Noir, 2009)