...un blog consacré au polar en général et au roman noir en particulier. Yann Le Tumelin
Parmi les nombreux polars nordiques qu'il nous ait donné de lire depuis quelques années, ceux du norvégien Jo Nesbo figurent parmi les plus intéressants et les plus aboutis, notamment en ce qui concerne le style, nerveux, enlevé, et en cela plus proche de celui des anglo-saxons.
S'il délaisse cette fois son personnage favori Harry Hole, on retrouve, intacts, ce sens remarquable du rythme et ce soin apporté à la construction et au déroulement de l'intrigue. Nesbo maîtrise parfaitement les accélérations soudaines et les virages au cordeau. Comme d'habitude, il nous ballade par le bout du nez, et, comme d'habitude, on se laisse prendre au jeu !
Un jeu de dupes, pour le coup, entre deux espèces de chasseurs - quand l'un recrute, l'autre exécute ! - dans un roman qui tient beaucoup du thriller psychologique, si on tient absolument à le classer, ce qui serait dommage.
Roger Brown n'est pas un simple chasseur de têtes : il est le meilleur. Celui qu'on s'arrache pour recruter les patrons des plus grandes entreprises norvégiennes. Respecté, envié, craint, il est le mâle dominant. Le chef de meute, à l'instinct sûr.
Sa méthode de chasse ? Soumettre les candidats à une méthode d'interrogatoire en neuf points, inspirée du FBI. Intimidation, séduction, pression... Tout y passe. Un exercice de psychologie appliquée dont Roger est passé maître.
Au cours de l'entretien, il se débrouille aussi pour savoir si le candidat ne possède pas par hasard quelque oeuvre d'art... dont il pourrait le soulager.
Car si Roger présente bien, il vit quand même bien au-dessus de ses moyens : la galerie d'art qu'il a payé à sa femme Diana pour lui faire oublier, au moins pour un temps, son désir d'enfanter, représente aussi un sacré gouffre financier !
Alors Roger attend le gros coup, celui qui le mettra définitivement à l'abri. Et il survient en la personne de Clas Greve, candidat idéal pour une grosse boîte industrielle de la ville et, surtout, surtout, heureux possesseur d'un Rubens.
A partir de là, bien-sûr, tout se détraque, et la jolie petite vie de ce cher Roger Brown, trahi, trompé, manipulé, va voler en éclats. Clas Greve, loin du parfait pigeon, s'avère être un sociopathe particulièrement redoutable - comme les aime Nesbo -, ancien commando et rompu aux méthodes de traque et de guérilla. Voilà Brown traqué comme une bête. La question est : pourquoi s'acharne t-on tellement sur lui ?
Nesbo reprend le thème classique du chasseur pris à son propre piège et dans un engrenage infernal dont il ignore tous les mécanismes.
Et on se surprend à apprécier peu à peu cet individu pourtant méprisable et antipathique, l'encourageant à surmonter les obstacles qui se dressent devant lui (et il passe par toutes les couleurs, vous verrez !).
Car si Brown n'est au début que le produit manufacturé du monde cynique des grandes entreprises et des chasseurs de têtes, il devient, au fil des épreuves qu'il traverse, plus proche et plus intéressant ; il s'humanise et se rend même sympathique !
C'est l'une des nombreuses qualités de ce chasseurs de têtes. Pas un grand Nesbo, mais un intermède non moins plaisant où alternent habilement moments de tension et d'humour. Un Nesbo plus léger qu'à l'accoutumée (comparé aux "Harry Hole") et teinté d'ironie. Disons un sourire suivi d'un grincement de dents.
Chasseurs de têtes / Jo Nesbo (Hodejegerne, trad. du norvégien par Alex Fouillet. Gallimard, Série Noire, 2009)