...un blog consacré au polar en général et au roman noir en particulier. Yann Le Tumelin
Après quelques semaines en mode veille, c'est reparti ! Mais avant de me pencher sur la (satanée) rentrée littéraire, je vais d'abord vous parler de quelques lectures estivales, à commencer par le roman du dénommé Gerard Donovan.
Si Jim Harrison et Cormac McCarthy décidaient d'écrire un roman à quatre mains, leur progéniture pourrait bien ressembler à ce Julius Winsome, qui m'a fait à la fois penser au personnage de Joseph dans Nord-Michigan et au glaçant et terrifiant enfant de Dieu.
Julius vit seul avec son chien, dans un chalet situé dans le Nord du Maine. L'hiver approche et s'avère particulièrement rugueux, comme toujours dans cette région, la plus septentrionale des Etats-Unis.
Entouré de vastes étendues sauvages et de "trois mille deux cent quatre-vingt-deux livres", légués par son père, Julius s'est fait reclus volontaire, sans pour autant sombrer dans la misanthropie.
Un matin, il entend un coup de feu résonner un peu trop près de chez lui, avant de découvrir, un peu plus tard, son chien agonisant. Abattu à bout portant, probablement par un chasseur.
Face à cet acte de malveillance, Julius, avec la même pondération dont il fait preuve pour choisir une lecture ou réciter ses gammes shakespeariennes, décroche son fusil - une arme rapportée de la Grande Guerre par son grand-père, et ayant appartenu à un tireur d'élite anglais ayant fait de nombreuses victimes - et s'enfonce dans la forêt enneigée, tuer des hommes comme on va couper du bois.
Comment un homme cultivé, sensible, affable, à qui on a inculqué le goût de la connaissance plutôt que celui des armes, se transforme-t-il en tueur psychotique ? Par esprit de vengeance ? Sous le coup d'une déception amoureuse ? Suite aux effets d'un isolement prolongé ?
Non. L'auteur ne nous offre pas de réponse et balaye d'un revers les explications rationnelles et rassurantes. Alors, "Peut-être que les évènements n'ont pas de cause, que les choses se passent ainsi uniquement parce que les gens les font."
Peu importe le pourquoi du comment, d'ailleurs, la clé de voûte du roman réside plutôt dans la complexité et la dichotomie du personnage.
Donovan place son lecteur au plus près de Julius Winsome, et on se surprend à adopter sans ciller ou presque le point de vue et les raisonnements en apparence logiques du meurtrier !, cet homo civilisé qui obéit soudain à un besoin impérieux et se met à tuer ses semblables avec un sang-froid policé et un détachement à toute épreuve.
Sa vengeance et sa violence sont d'autant plus terribles qu'elles sont dénuées de toute rage, de toute colère, de tout emportement. En ce sens, Julius est à l'image de son environnement, cette contrée froide et hostile. Et tel un animal, ni méchant ni bon, mais qui peut s'avérer intrinsèquement dangereux.
Pour un premier essai, Gerard Donovan a mis en plein dans le mille et nous offre un bien beau roman, épuré, âpre et inquiétant.
Julius Winsome / Gerard Donovan (Julius Winsome, trad. de l'américain par Georges-Michel Sarotte. Seuil, 2009)