...un blog consacré au polar en général et au roman noir en particulier. Yann Le Tumelin
... ou les rêveries d'un tueur solitaire.
L'homme qui marche s'appelle William Gasper. La "Lune", c'est une montagne du Nevada, que notre homme arpente inlassablement et avec laquelle il entretient une relation quasi-métaphysique.
Un personnage solitaire, légèrement inquiétant, qui sillonne les flancs montagneux comme les recoins de sa mémoire, en égrenant des souvenirs épars - plus ou moins réels - qui dévoilent peu à peu sa personnalité et son histoire : s'il s'est depuis éloigné du commerce des hommes, Gasper ne s'est pas défait de ses armes ni de ses réflexes d'ancien... tueur professionnel. Ni des ennemis inhérents à ce type d'activité, d'ailleurs.
Sur la Lune, un homme semble le suivre et le pister. Il est armé. Un simple promeneur ou un assassin ? A moins qu'il ne s'agisse en réalité du chat meurtrier Palug, envoyé par la sorcière celte Cerridwen, qui le visite dans ses rêves et rythme ses pensées.
Dit comme ça, vous pourriez croire à un accès de paranoïa ou de schizophrénie. Non. Il s'agit tout au plus d'une sorte de religion privée, teintée d'agnosticisme.
Notre ascète se confronte à la montagne, réduisant ses besoins alimentaires au strict minimum, lit les Anciens... Et soliloque, indéfiniment, sur la marche, la discipline de la survie, la figure du Mal, la mythologie du combat, les valeurs morales, la vanité, la complexe nature de l'Homme.
Unique roman d'Howard McCord (il a surtout publié des recueils de poésies), vétéran de guerre (de Corée) comme son personnage, L'homme qui marchait... est un texte inclassable, entre le conte philosophique et le thriller.
Un mélange qui peut dérouter, d'autant plus que le suspense tient une faible place, l'auteur insistant surtout sur les méditations de Gasper, toutes empreintes du plus profond nihilisme. Tout au plus maintient-il la tension jusqu'au dénouement, brutal et définitif.
Quoi qu'il en soit, voilà un roman atypique et très personnel. Comme son héros, McCord est insaisissable : il ne se laisse enfermer dans aucun shéma narratif, et n'a que faire de guider ou de satisfaire son lecteur en multipliant les pistes ou les rebondissements. Et s'il s'adresse parfois à nous, cela n'appelle aucune réplique ni aucun assentiment.
Certains, arrivant dans une ville inconnue, aiment à s'y perdre. D'autres préfèrent la découvrir en sachant toujours où ils vont. C'est selon.
Conseil(s) d'accompagnement : ce récit, qui d'une certaine manière traite de la mythologie du Mal, n'est pas sans rappeler certains romans de Cormac McCarthy, en plus "ésotérique".
L'homme qui marchait sur la lune / Howard McCord (The Man Who Walked to The Moon, trad. de l'américain par Jacques Mailhos. Gallmeister, 2008)