...un blog consacré au polar en général et au roman noir en particulier. Yann Le Tumelin
Voilà un moment que je voulais vous parler du mexicain Guillermo Arriaga. La parution de ce recueil de nouvelles m'en donne l'occasion. Surtout connu comme scénariste (21 grammes, Trois enterrements, Babel...), l'écrivain est tout aussi talentueux, et L'escadron guillotine ou Un doux parfum de mort méritent un détour immédiat.
Au sud de Mexico se trouvent les quartiers populaires, longeant la longue avenue du retorno, où vivent et meurent les protagonistes de ce recueil.
On pourrait s'attendre à un portrait social, une description de la vie quotidienne des habitants. Il n'en est rien.
Enfants commettant l'irréparable, hommes obsédés par une femme, un souvenir, un visage, rongés par la culpabilité, l'obsession, se laissant mourir ou hantant les vivants, femmes le plus souvent victimes et prisonnières d'un amour envolé, d'un amour indéfectible, d'un amour coupable.
Ce que dessine plutôt Arriaga, ce sont de multiples portraits de la camarde : en pied, parée, gros plan, fardée, plan large, silhouette menaçante, vue trois-quarts, et surtout, la mort en face.
Une quinzaine de nouvelles et autant de danses macabres, où vie et mort se mêlent et s'étreignent, avec un mélange de langueur, de sensualité et de violence.
Lire Guillermo Arriaga, c'est aussi comprendre ce rapport si singulier qu'ont les mexicains à la mort. Dans un pays qui fête les morts depuis l'époque précolombienne et où règne un christianisme imbibé de croyances et de rites païens, la frontière est floue, mouvante entre la vie et la mort, le monde des vivants et celui des esprits.
Comme en témoigne la nouvelle Rogelio, qui en moins d'une page teintée de "réalisme magique" (encore que je ne voie pas l'intérêt de l'épithète, il s'agit seulement du réalisme sud-américain, point-barre), résume ce trait de caractère et l'œuvre entière d'Arriaga. Elle commence comme cela :
"Rogelio ne se rendait pas compte qu'il était bel et bien mort ou alors il s'obstinait tout bonnement à ne pas l'accepter. Aussi sortait-il souvent de la fosse où il était enterré, et il n'était pas rare de le voir prendre son déjeuner dans quelque restaurant proche du cimetière."
Fantasques ou hyper-réalistes, ces esquisses forment un ensemble plutôt inégal mais donnent une idée assez précise des thèmes et des obsessions de l'écrivain - la culpabilité, la perte, la fatalité, l'obsédante présence de la mort -, qu'on retrouve de manière plus ample dans ses romans.
Et si certaines de ces nouvelles se laissent facilement oublier, d'autres sont tout simplement bouleversantes.
Conseil(s) d'accompagnement : toutes proportions gardées, ces nouvelles m'ont fait penser aux Contes d'amour de folie et de mort de Horacio Quiroga : ce qu'on fait de mieux en littérature sud-américaine.
Mexico, quartier sud / Guillermo Arriaga (Retorno, 201, 2006, trad. de l'espagnol (Mexique) par Elena Zayas. Phébus, 2009)
Enfin, sachez que le 11 mars sort en salles le premier film d'Arriaga en tant que réalisateur, dont voici la bande-annonce.