...un blog consacré au polar en général et au roman noir en particulier. Yann Le Tumelin
Les détectives privés sont rares dans le polar français. Question de culture. Parfois, le rôle est confié au quidam moyen (comme chez Pouy, pour ne citer que lui), mais c'est la figure du flic qui prédomine.
Dominique Sylvain a justement choisi un détective, féminin qui plus est. Double contrainte, pourrait-on dire... Pari risqué question vraisemblance, mais pari réussi. Ceux qui ont lu les précédents opus (Strad, Baka !, Techno bobo, Soeurs de sang, Travestis) ne me contrediront sûrement pas. A ce propos, cette Nuit de Géronimo se suffit à elle-même et vous pouvez faire connaisance avec Louise Morvan sans avoir lu les autres.
L'intérêt de la série ne faiblit pas et l'héroïne - orgueilleuse, têtue, énervante, déterminée, indépendante, entre autres... - gagne en épaisseur à chaque roman.
Enquêtes & filatures, planques & patience, voilà le quotidien de Louise Morvan, qui en a parfois assez de crapahuter dans la boue ou de constater des adultères. Elle prendrait bien un adjoint, mais les fins de mois sont déjà difficiles (elle n'est pas la seule d'ailleurs, surtout en ce moment...).
Ce qui ne l'empêche pas de bien réfléchir avant d'accepter une enquête. Celle que veut lui confier Philippine Domeniac notamment. Les deux femmes se connaissent et ont un ami commun, en la personne du commissaire Clémenti, qui partageait encore la vie de Louise il y a peu (les tergiversations amoureuses des uns et des autres ont tendance à m'ennuyer dans les polars, mais ce n'est pas le cas ici, soit dit en passant).
Philippine vient de recevoir un e-mail anonyme, à propos de son père : Thierry Domeniac, surnommé Géronimo dans son enfance, était un brillant scientifique, spécialiste de chimie moléculaire, qui s'est suicidé 24 ans auparavant.
Au sein de cette famille bourgeoise, encore traumatisée par cette disparition et qui cultive ses secrets comme le grand-père cultive ses orchidées, Louise est chargée de découvrir l'auteur du message. Elle se heurte aussitôt à l'animosité de certains membres du clan et notamment à Hadrien Domeniac, le frère cadet de Philippe, magnat de la grande distribution et PDG d'un laboratoire de génie génétique. Certains, semble-t-il, n'ont pas intérêt à voir déterrer cette vieille histoire.
Tandis qu'un dénommé Rotko, un ex-flic de choc aux motivations nébuleuses, entre en scène, les événements se précipitent, avec la mort violente du garde-malade, qui demeurait le seul suspect de l'affaire.
Dominique Sylvain déroule habilement une intrigue assez complexe, là où d'autres auraient fini par s'emmêler les pinceaux. Famille névrotique, mafia russe, génie génétique... Des ingrédients épars qu'on ne s'attend pas à trouver ensemble, mais qui chez elle forment un plat bien équilibré, relevé par la personnalité de Louise Morvan et plus généralement par le soin apporté aux personnages.
Comme souvent, elle s'intéresse aussi à des problématiques actuelles, ici les OGM, dont elle nous fait un exposé intéressant sans être pontifiant. De quoi réfléchir et donner envie de se pencher un peu plus sur le sujet.
La nuit de Géronimo, sorte de film d'espionnage tourné par un Chabrol (!), est une pierre supplémentaire à l'édifice romanesque de Dominique Sylvain, dont les polars atypiques sont néammoins susceptibles de plaire à un large public, à l'instar d'une Fred Vargas, publiée aussi chez Viviane Hamy. Qu'elle connaisse le même succès que sa "collègue", c'est tout ce qu'on peut lui souhaiter.
La nuit de Géronimo / Dominique Sylvain (Viviane Hamy, Chemins nocturnes, 2009)