...un blog consacré au polar en général et au roman noir en particulier. Yann Le Tumelin
De temps à autre, un éclair illumine le paysage littéraire.
On ne sait pas grand-chose de Margot D. Marguerite, sinon qu'il fut clown au cirque Archaos et artiste de cabaret à Berlin !, et qu'il signe là un premier roman survolté et un brin foutraque.
Une petite bombe parue chez La Manufacture de livres, un nouvel éditeur qui se propose d'"explorer le monde criminel français et international à travers des romans, des documents et des essais". Pour le coup, ils ont eu le nez creux (soit dit en passant, ils viennent aussi de rééditer Le Hotu d'Albert Simonin, un polar truffé d'argot paru à la fin des années 60 et qui a marqué son temps).
Une histoire de vengeance. Un plat somme toute classique (qui se mange chaud dans le cas présent) mais sacrément relevé par des personnages haut en couleur et un mélange des genres détonnant.
Distribution des rôles (loin d'être exhaustive !):
Pauline Verdi, 80 ans passés, révolutionnaire dans l'âme, qui s'est battue sur tous les fronts (Espagne 36, France 40, Indochine années 50), et n'a rien perdu de sa saine colère et de son exubérance.
Son petit-fils Paul, patron de Verdi Exotico, société spécialisée dans les fruits et légumes, en banlieue parisienne.
Agamemnon Rosenberg, ami de Paul, médecin rayé de l'ordre et imprésario improvisé d'un couple de dansuers de tango.
Charles Zampieri, parrain mafieux aux nombreuses et douteuses accointances.
Stan-le-Slave, jeune truand précoce, chef de gang impitoyable aux activités multiples et très lucratives - trafic de drogue, réseaux de prostitution...
Et quand l'une de ses filles a des envies de liberté, il s'empresse de la récupérer et de la torturer à mort devant les autres. C'est ce qui va arriver à Princesse, la petite fille chérie de Pauline et soeur de Paul. Le bout du tunnel n'était pourtant pas loin et elle commencait, grâce à ses proches, à décrocher de la drogue.
Pauline décide alors de reprendre le sentier de la guerre. Avec son complice Xiang, un vieux compagnon de la lutte indochinoise rompu à la lutte armée, elle fourbit ses armes et son plan : venger la mort de Princesse, énième victime de la barbarie humaine.
Ca défouraille, ça dézingue à tout va, et les morts s'amoncellent. Aidés de Paul, nos deux octogénaires vont foutre une sacrée pagaille dans les trafics bien rôdés des truands qui, d'abord médusés, finissent par complètement s'affoler !
Derrière la truculence, Marguerite ne se prive pas de conspuer les puissants et les oppresseurs, le colonialisme et toutes les formes de racisme. Avec un certain manichéisme tout de même - les bons d'un côté et les vraiment méchants de l'autre, politiques sado-corrompus, hommes d'influences intouchables, super-fliquette bouffée par l'ambition mais pas étouffée par ses scrupules -, mais son récit est si rageur, si plein d'énergie qu'on lui pardonne aisément son manque de nuance.
Dialogues savoureux, rebondissements à foison servis à un train d'enfer (pas de chapitres mais des scènes courtes à chaque fois sous-titrés), moments de calme avant la tempête, tout s'enchaîne avec souplesse, et les pages défilent sans qu'on y pense, à peine alourdies par quelques longueurs (vite digérées) et discours un peu mous sur la dégueulasserie du monde.
Tour à tour léger, grave, épique, intimiste, sanglant, tendre... Margot joue sur tous ces registres avec une facilité déconcertante et nous livre un roman-feuilleton inventif et gouailleur - survitaminé aux - bonnes - séries américaines (?) et aux films de Kusturica auquels fait référence l'un des personnages.
Mémé Pauline nous emmène en balade, de quoi nous remplir les poumons, les tripes, le coeur. On en revient ragaillardi !
La vieille dame qui ne voulait pas mourir avant de l'avoir refait / Margot D. Marguerite (La Manufacture de livres, 2009)