...un blog consacré au polar en général et au roman noir en particulier. Yann Le Tumelin

Ce mois-ci (et comme chaque printemps), le magazine Lire consacre un dossier au polar. Tant mieux !, me direz-vous, d'autant plus que la revue touche quand même un public assez large.
Seulement, et au risque de paraître rabat-joie ou grincheux, je trouve ce dossier à la fois plutôt pauvre, maladroit et représentatif, hélas, du traitement infligé à cette littérature par les médias traditionnels (attention, je ne dis pas qu'internet est la panacée) : au pire, ignorée ou réduite à une quelconque paralittérature ; au mieux, traitée de façon superficielle et souvent réductrice.
Au programme de Lire ce mois-ci, on a donc :
- un article intitulé "polar polaire" et consacré au... polar nordique, évidemment. Rien à dire sur la qualité de l'article - Christine Ferniot donne quelques repères historiques et dresse un panorama des auteurs majeurs (Mankell, Nesbo, Edwardson, Indridason...) -, mais il serait peut-être temps de regarder un peu ailleurs. Ça fait déjà un moment que le succès du polar nordique n'est plus un phénomène nouveau et qu'au lieu de nous pondre une énième enquête sur le genre, on pourrait nous proposer quelque chose sur le polar latino-américain ou asiatique !
Après avoir révisé ses désormais "classiques", on passe au clou du dossier : le " Nouveau Polar Nihiliste" français (avec majuscules s'il vous plait, genre formule estampillée-certifiée-décrétée). On y croise pêle-mêle DOA, Jérôme Leroy, Mathias Bernardi, Thierry Marignac et Antoine Chainas. Ces derniers, donc, tenteraient "de se démarquer du courant social, fortement marqué à gauche, autour (notamment) de Jean-Bernard Pouy, Didier Daeninckx et Patrick Raynal."
On sent arriver la question-tarte-à-la-crème : y a t-il une écriture politique du polar ? Untel serait de droite, parce ses romans sont truffés de barbouzes ? A moins que sa critique implicite du système néo-libéral n'en fasse en réalité un homme de gauche ? Mais qu'est-ce qu'on s'en f... ! Et si on va par là, Céline avait beau être un fieffé salaud, son Voyage au bout de la nuit reste un chef d'oeuvre. Bref, ça me semble un débat un peu stérile.
Et le nihilisme ? Je viens de terminer le dernier roman d'Antoine Chainas, et si l'on peut dire effectivement qu'il y a quelque chose de nihiliste dans ses histoires, je doute qu'on puisse le réduire à cela ni mettre tous les auteurs mentionnés plus haut dans le même sac. Il aurait été plus utile à mon sens de tenter d'expliquer l'originalité et le talent novateur de ces écrivains plutôt que d'inventer (encore !) une pseudo nouvelle école. D'ailleurs, je me demande bien ce qu'ils en pensent de cet article...
Le dossier se poursuit avec "Les 10 meilleurs polars de l'année". Bon, ça sonne bien comme formule, c'est court, clair, net. Juste une précision : il s'agit plutôt d'une sélection 2009 établie à partir des différents genres du polar : on y trouve du roman noir (Stephen Carter, Carlos Salem), du policier (Connelly), du polar historique (Tran-Nhut), de l'espionnage (Philippe Kerr, Otto Steinhauer), du suspense (Ruth Rendell)...
Sinon, quid de Lehane, de Bialot, de... Chainas ? Ok, si on commence à discuter du choix des titres, on en a pour la nuit...
On continue avec Iain Rankin. Lire est parti à sa rencontre dans sa ville d'Edimbourg, en a ramené quelques photos (Rankin devant son ordinateur, Rankin au pub, Rankin devant sa bibliothèque...) et quelques renseignements sur la vie et les goûts du créateur de l'inspecteur Rebus. Rien de transcendant, mais une visite plaisante pour les amateurs de Rankin ou ceux qui aiment à découvrir un peu la personnalité des écrivains.
Viennent enfin, comme c'est l'habitude - tant mieux - dans cette revue, quelques extraits de textes : on peut se faire une idée de la nouvelle traduction de Moisson rouge d'Hammett, du nouveau roman de Mo Hayder et du Dashiell Hammett mon père, réédité chez Rivages.
J'ergote, diront certains. Peut-être avec raison.
Lire s'intéresse tout de même à une nouvelle génération d'auteurs. Oui, c'est vrai.
Voici un dossier qui va amener des lecteurs à découvrir des textes intéressants. Sans nul doute.
Il ne s'agit pas non plus d'une revue spécialisée polar, et elle s'adresse au "grand public". D'accord.
Mais je persiste à penser que ce dossier aurait pu être plus approfondi, riche et nuancé sans pour autant être trop spécialisé, trop pointu. Et qu'il aurait pu, surtout, éviter les slogans creux, les chemins rebattus et les raccourcis faciles...
Allez, on se retrouve bientôt pour parler d'Anaisthêsia, du nihiliste d'Antoine Chainas, qui serait parait-il un "anti-Olivier Besancenot" ! Edifiant, non ?!