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7 juin 2010 1 07 /06 /juin /2010 00:00

"L'époque où nous avons grandi a été un poème."

Du Texas au Montana en passant par la Louisiane, des années 40 à nos jours, Jésus prend la mer regroupe une dizaine de nouvelles (publiées aux Etats-Unis entre 1992 et 2007) et nous fait pénétrer l'univers de James Lee Burke, au gré de ses souvenirs, de ses rencontres et de ses expériences personnelles. Il a manifestement mis beaucoup de lui-même dans ces histoires, qui n'en sont que plus émouvantes.

 

Jesus prend la merDes histoires de gens marqués par la vie, par la pauvreté, par le deuil, ou qui ont "ramené le Vietnam dans leurs valises".

Comme  Lisa Guillory, accro à la dope, hébétée, ravagée par la douleur, après que l'Irak et un ouragan lui ont tout volé.
Comme Skeeter, boutefeu sur une barge de forage, qui à ses moments perdus abandonne dans l'océan des figurines en plastique représentant Jésus, afin d'accompagner les hommes, les femmes et les enfants japonais qu'il a tués pendant la guerre. "Toutes mes mers se rejoignent, pas vrai ?"
Comme Albert Hollister, universitaire à la retraite hanté par un souvenir douloureux, qui ne supporte plus la bêtise et la méchanceté des hommes.

Des histoires de labeur et d'hommes de l'eau sur les barges pétrolières, d'errances et de galères de deux copains musiciens tandis qu'un p'tit gars de Memphis nommé Elvis commence à faire parler de lui.

Des histoires au goût d'enfance et d'orages électriques : Burke ravive sa jeunesse avec un brin de nostalgie, mais sans aigreur. Les amis fidèles avec lesquels il a partagé tant de choses, les parties de boxe, les bagarres avec la teigne du coin, les émois, les humiliations, tous ces jalons initiatiques qui l'ont construit peu à peu.



Et à chaque page, on retrouve, on ressent cette nature sublimée par l'écriture et le lyrisme de Burke, cette explosion de saveurs, de senteurs, quand il décrit le bayou, les pacaniers, la brume qui s'accroche dans les branches des arbres, les variations de la lumière, la moiteur de l'air ou les chênes verts.

"Voilà comment c'était à l'époque. Quand on se réveillait le matin, ça sentait les gardénias, l'odeur électrique des tramways, le café à la chicorée et la pierre verdie par le lichen. La lumière était toujours tamisée par les arbres, elle n'était donc jamais agressive, et il y avait des fleurs toute l'année. La Nouvelle-Orléans était un poème, mon pote, un chant qu'on avait dans le coeur et qui ne mourrait jamais".

Malgré le temps qui passe et les amis disparus, pourrait-on ajouter.

Malgré les ouragans qui dévastent périodiquement les côtes. Dans la nouvelle qui donne son titre au recueil, la dernière, nous sommes à La Nouvelle-Orléans après le passage de Katrina. Deux amis ont trouvé refuge sur un toit, tandis qu'à leurs pieds l'eau charrie détritus et cadavres. "Personne ne s'est donné la peine de nous expliquer pourquoi on nous a laissés tombé". La phrase résonne longtemps.


Le panorama d'un monde disparu, enfoui sous les ans comme sous les eaux, ravivé un instant par l'un de ses survivants.


Jésus prend la mer / James Lee Burke (Jesus Out the Sea, 2007, trad. de l'américain par Olivier Deparis. Rivages, 2010)

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Published by jeanjean - dans un peu de blanche
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commentaires

Alex 09/06/2010 00:29


Clap ! Clap ! Clap ! Très sincèrement Jean-Jean : Belle Chronique, très très beau Billet ! Quelle maîtrise de prose, quelle assurance ! Une seule envie : lire le bouquin ...

On en redemande ! ( attention, c'est vrai j'ai l'habitude de raconter pas mal de conneries mais là je suis très sérieux ! )


jeanjean 09/06/2010 10:09



Arrête, tu vas me faire rougir... T'aurais pas un truc à me demander, Alex ?! ;-) ... j'te passerai le bouquin, ça va te plaire. @+



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