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30 novembre 2011 3 30 /11 /novembre /2011 00:00

Yasuko Hanaoka est une jeune femme célibataire élevant seule sa fille Misato. Harcelée par son ex-mari, elle finit par le tuer au terme d'une violente dispute. C'est alors qu'entre en scène son voisin Ishigami. Secrètement amoureux d'elle, il lui offre son aide, et met sur pied un plan particulièrement ingénieux.

Le-devouement-du-suspect-X.jpgSi les deux romans traduits en France du japonais Keigo Higashino s'apparentent au roman d'énigme, La maison où je suis mort autrefois recourait au mystérieux, voire à l'épouvante, là où Le dévouement du suspect X fait appel à la raison, et tient essentiellement du jeu de logique.
La question ici n'étant pas tant de découvrir qui est le coupable - on l'apprend dès le début - ni les motifs du dévoué Ishigami , mais de comprendre comment il s'y est pris et, en définitive, s'il se fait prendre ou non. En ce sens, c'est l'astucieux stratagème d'Ishigami qui constitue l'énigme.   
  
Homme solitaire et taciturne, occupant un modeste poste de professeur de collège alors que ses extraordinaires facultés le prédestinaient à une brillante carrière, Ishigami a voué sa vie aux mathématiques, et c'est avec une rigueur toute scientifique qu'il met en place un ensemble de subterfuges afin de camoufler le crime et d'égarer la police.
Empêtré dans ses conjectures et ses hypothèses, l'inspecteur Kusanagi s'en remet, comme souvent, aux capacités de déduction de son vieil ami Yukawa, brillant physicien et dénominateur commun de l'affaire, puisqu'il s'avère aussi être un ancien camarade d'université d'Ishigami. C'est à lui qu'il reviendra - et au lecteur, par extension - de démêler l'écheveau mis en place par le mathématicien, et de se poser la question : "Quel est le plus simple, vérifier la solution d'un problème, ou vérifier sa solution ?" (1) 

Habilement agencé, Le dévouement du suspect X est un roman "clos" où chaque élément correspond à une pièce du puzzle, où chaque raisonnement conduit vers la résolution du problème. C'est aussi la limite de ce type d'exercice (même s'il est parfaitement exécuté), rapidement circonscrit à un "simple" jeu de pistes et de faux-semblants, et reléguant au second plan l'aspect affectif, la chair des personnages. Pour autant, Higashino ne se montre pas insensible à la logique des sentiments : c'est encore le facteur humain, l'imprédictible variable de l'équation, qui fera fatalement irruption.


Le dévouement du suspect X / Keigo Higashino (Yogisha X no Kenshin, 2005, trad. du japonais par Sophie Refle. Actes Sud, actes noirs, 2011)


(1) ce questionnement est issu d'un célèbre problème mathématique - dit "N=NP" -, lui-même mentionné dans le roman. Si vous êtes insomniaque, masochiste, ou concourez pour la médaille Fields, vous pouvez toujours vous y frotter chez Mr Wiki.

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3 juillet 2010 6 03 /07 /juillet /2010 00:00

La maison où je suis mort autrefois. Avouez qu'avec ce titre on ait envie de pousser la porte.


La maison où je suis mort...Sayaka Kurahashi n'a aucun souvenir de sa petite enfance. Aucun document, aucune photo. Un vide qui a toujours provoqué en elle un mal-être diffus, un vide qu'elle va peut-être pouvoir combler quand, à la mort de son père, elle reçoit une clé et le plan d'une maison isolée. Elle décide de s'y rendre et demande à un ex-petit ami de l'accompagner - une sorte de personnage-outil dont le rôle se borne finalement à donner la réplique à Sayaka, en la questionnant ou en échafaudant des hypothèses.

Arrivés sur les lieux, ils découvrent une maison abandonnée depuis une vingtaine d'années, mais qui semble tout de même avoir été entretenue. La porte est condamnée, on ne peut pénétrer dans les lieux que par la cave. Toutes les pièces sont restées en l'état, les objets sont à leur place, comme si ses habitants allaient revenir d'un moment à l'autre. Toutes les horloges sont arrêtées et indiquent la même heure.

Un couple assez âgé et leur jeune fils, Yusuke, vivaient là. Grâce au journal intime du garçon trouvé dans sa chambre, aux indices que livre la maison et aux flashs de Sayaka, ils reconstituent peu à peu l'histoire de cette famille, à la manière d'un puzzle dont on ne devine pas encore l'effrayant motif.


Entre fausses pistes et jeux de miroirs, Higashino s'y entend pour ménager le suspense, et on se laisse volontiers mener par le bout du nez, même si on devine ou pressent parfois le coup suivant.
Coincé entre ces quatre murs, l'atmosphère devient rapidement oppressante, et on se demande, avec ce petit pincement d'excitation, quels lourds secrets vont être dévoilés.

Des secrets et des non-dits qui ont à voir avec la façon dont l'histoire familiale conditionne et influence notre existence et notre vision du monde, et la façon dont les traumatismes de l'enfance s'impriment en nous et nous font parfois répéter les mêmes erreurs (le thème de la maltraitance, on le voit venir gros... comme une maison).


Au final, même si je ne partage pas complètement l'enthousiasme de Pierre ou de Claude, je dois dire que cette maison exerce un certain attrait.


La maison où je suis mort autrefois / Keigo Higashino (Mukashi bokuga shinda ie, 1997, trad. du japonais par Yukata Makino. Actes Sud, Actes noirs, 2010)

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10 mars 2010 3 10 /03 /mars /2010 00:00

Un court roman de Natsuo Kirino, tout en finesse, dans le ton, dans l'exploration des sentiments des différents protagonistes. Accessoirement, de quoi enrichir ma faible connaissance du polar asiatique.

Le vrai mondeToshiko, Yuzan, Kirarin et Terauchi sont quatre amies vivant dans la banlieue de Tokyo. Comme tous les jeunes de leur âge, elles s'interrogent sur leur avenir, leur identité, leur sexualité, et n'éprouvent pour leurs parents qu'indifférence ou mépris.
Des jeunes gens au seuil de l'âge adulte, mais auquels s'accrochent encore des lambeaux d'enfance et d'illusions.

Lorsque Ryo, le voisin de Toshiko - qu'elle surnomme avec dédain le "Lombric" - tue sauvagement sa mère et s'enfuit après avoir dérober le téléphone et le vélo de la jeune fille, les quatre adolescentes vont rentrer en contact avec le fugitif et l'aider chacune à leur manière et pour des raisons différentes.
Pour ressentir le frisson de l'interdit et du danger, pour se confronter, par procuration, à sa propre histoire, pour trouver un exutoire à sa frustration et ses doutes...


Mais ce qui a commencé comme un jeu excitant prend rapidement des proportions inquiétantes. L'inconscience, l'irresponsabilité des adolescentes vont se heurter à la réalité du monde adulte, celui des causes et des conséquences, du poids des responsabilités : le vrai monde (à moins que celui-ci soit le monde imaginaire qu'elles s'inventent ?) qu'elles exècrent et craignent tout à la fois.

Face aux événements, ces actrices/témoins révèlent leur personnalité naissante, leurs obsessions et leurs craintes. Chacune étant davantage que ce qu'elle semble être, si différente au fond que ce qu'elle laisse voir à ses amies, sans que celles-ci soient dupes, d'ailleurs. Mais il est parfois si difficile de s'affirmer et d'assumer ses actes...

A petites touches, Natsuo Kirino nous montre aussi une société japonaise névrosée, où la jeunesse, gavée de cours intensifs, subit une pression très forte, où le passage à l'âge adulte s'avère - peut-être davantage que dans d'autres pays - particulièrement difficile.



Le vrai monde / Natsuo Kirino (Real World, trad. de l'anglais par Vincent Delezoide - A noter : Le vrai monde n'est pas directement traduit du japonais mais de la version anglaise. Seuil Thrillers, 2010)

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7 février 2010 7 07 /02 /février /2010 06:00

"Le défi lancé au lecteur.
Peut-être est-il un peu tard. J'espère évidemment que les lecteurs feront preuve de fair-play, mais je souhaite tellement qu'au moins un d'entre vous réussira à résoudre cette énigme que je ne peux m'empêcher de vous encourager avec ces quelques mots : il va sans dire que vous êtes désormais en possession de tous les éléments nécessaires. N'oubliez pas que la clé de l'énigme est limpide et qu'elle se trouve juste sous votre nez
." (Shimada Sôji, p.282)

Sous votre nez, sous votre nez... Facile à dire quand on a écrit la fin ! Bon, est-ce que j'aurais fini par trouver "la clé de l'énigme"? J'en doute, mais de doute façon je ne me suis pas apesanti, trop pressé de découvrir le fin mot de l'histoire.


Tokyo zodiac murderEn 1936, les corps de six jeunes femmes ont été retrouvés mutilés aux quatre coins du Japon, enterrés à différentes profondeurs. C'est leur père, le peintre Heikichi Umezawa, qui avait consigné dans un journal son macabre projet : prélever un "tronçon" sur chacune de ses filles afin de créer la déesse "Azoth", selon un rituel ayant trait aux signes du zodiaque.
Problème : Heikichi a lui-même été assassiné avant le massacre de ses filles, qui plus est dans une pièce fermée de l'intérieur.

L'affaire, très célèbre, n'a jamais été résolue et donne lieu, depuis quarante ans, à nombre d'interprétations, plus farfelues les unes que les autres.  

Jusqu'au jour où, à la faveur d'un témoignage écrit remis entre leurs mains, le détective amateur Kiyoshi Mitarai, assisté de son fidèle (et unique) ami Kazumi Ishioka, décide de s'y intéresser. La considérant comme un simple mais néammoins stimulant défi intellectuel, il fait même le pari d'élucider les crimes en une semaine. Alors que la police et le Japon tout entier échouent depuis tout ce temps ! Ne présume-il pas de ses formidables capacités d'analyse ? 


Voilà un duo qui rappelle  évidemment celui d'Holmes/Watson. Sherlock Holmes ? "
Cet anglais inculte et menteur, ce charmant cocaïnomane...?".
De la même façon, Tokyo Zodiac Murders descend d'une longue lignée de romans d'énigme, une tradition d'ailleurs fortement ancrée au Japon.
Et sans faire injure à John Dickson Carr ou Ellery Queen, il est d'ailleurs agréable de troquer les manoirs anglais pour le Japon de l'ère Shõwa, d'autant plus que l'auteur en profite pour évoquer (voire railler), au détour d'une phrase, l'évolution des moeurs et du mode de vie des japonais entre les années 30 et 70.


On découvre pour la première fois en France Soji Shimada, avec la traduction - d'après une nouvelle version - de Tokyo Zodiac Murders ; son premier roman, paru au Japon il y a une trentaine d'années déjà, et qui fait figure de classique.
Depuis, ce très prolifique auteur - né en 1948 et lauréat du Prix Edogawa Ranpo - a écrit plusieurs dizaines de romans policiers, dont une quinzaine mettent en scène le brillant et déconcertant Mitarai. 


S'il a réécrit son roman afin de gommer quelques maladresses, Shimada en a omis quelques unes à mon sens (je pense à quelques répétitions et longueurs, bénignes somme toute) et se montre parfois confus dans sa démonstration finale (prévoyez 2 aspirines page 328...). Mais il a surtout élaboré une intrigue particulièrement ingénieuse et qui conjugue les trois questions inhérentes au genre policier : Qui ? Comment ? P
ourquoi ?
Et puis, le voisinage entre les thèmes classiques (la chambre close) et contemporains (la figure du tueur en série) donne à son roman un charme étrange.

C'est pourquoi on passe volontiers sur les inévitables invraisemblances du récit, puisque seul compte finalement le plaisir du mystère... Saurez-vous le déchiffrer ? Et "n'oubliez pas que la clé de l'énigme est limpide et qu'elle se trouve juste sous votre nez."


Tokyo Zodiac Murders / Soji Shimada (Senseijutsu Satsujinjiken, 1981, trad. du japonais par Daniel Hadida ; préf. et entretien avec l'auteur de Roland Lacourbe. Rivages/Thriller, 2010)

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2 janvier 2010 6 02 /01 /janvier /2010 00:00


"Edogawa Ranpo est le "père" du roman policier japonais contemporain ; le prix Edogawa récompense le meilleur polar japonais de l'année depuis 1955. Ses romans sont considérés comme tordus avec des rapports pervers entre les personnages. Je te conseille
La Proie et l'ombre (mal adapté au cinéma par Barbet Schroeder), Le Lézard noir ou encore La Chambre rouge."
Voilà ce qu'en disait "Laurette", il y a quelques mois sur ce blog. Un conseil avisé.


Quelques éléments biblio-biographiques, d'abord : de son vrai nom Tarô Hirai (1894-1965), il choisit comme pseudonyme  Edogawa Ranpo, en hommage à Edgar Allan Poe auquel il vouait une profonde admiration. Auteur prolifique (quelques dizaines de nouvelles et une trentaine de romans à son actif), il s'est fait connaître en publiant quantité de récits dans des revues spécialisées, telle Shinseinen ("Les Nouveaux Jeunes Gens"), sorte de Black Mask nippon créé en 1920 et qui a beaucoup fait pour l'essor de la littérature policière au Japon. Un engouement qui ne date pas d'hier, puisqu'en 1947 naissait, toujours sous la férule d'Edogawa, l'Association des écrivains policiers du Japon.

Comme celles de son illustre mentor, les histoires d'Edogawa
lorgnent vers le fantastique et le morbide, et distillent savamment l'inquiétude, puis l'angoisse.
Mais il a su s'affranchir de ses modèles (on peut aussi citer Conan Doyle ; Maupassant et Villiers de l'Isle d'Adam étaient-ils traduits au Japon à cette époque ? En tout cas, on pense aussi au Horla et aux Contes cruels...) et créer un univers bien à lui, mêlant étroitement l'érotisme au bizarre (un genre appelé "ero-guro") ; d'autre part, les multiples références sociales et historiques, ainsi que les usages et les moeurs des personnages ancrent ses récits dans un cadre typiquement nippon.


ChambreRougeComme j'aime les nouvelles, j'ai commençé par La chambre rouge, un recueil de "récits policiers" (sans policiers) qui donne un bon aperçu du style et des obsessions de cet écrivain.

Une épouse apparemment dévouée martyrise son homme-tronc de mari, revenu de la guerre gravement mutilé. "Le lieutenant était à la fois terrorisé par sa femme et fou de désir, tandis que, de son côté, elle avait découvert le plaisir suprême de l'exciter et de le faire souffrir."
Dans La chaise humaine, un ébéniste au "physique repoussant", à qui un grand hôtel a commandé un énorme fauteuil, a une idée folle : aménager l'intérieur pour s'y cacher, et jouir  du contact sensuel que lui offrent les postérieurs féminins.
Dans une petite station thermale, deux hommes se lient d'amitié et se confient. Lorsque Ihara raconte le dramatique événément qui marqué sa vie, Saito l'écoute avec une attention toute particulière, et l'invite à envisager une autre version...
Dans La chambre rouge se réunissent secrètement quelques hommes qui, pour échapper à un profond ennui, sont en quête de plaisirs nouveaux et de sensations fortes. Ce soir-là, ils accueillent un nouveau membre. Celui-ci leur raconte par le détail son histoire et son hobby : une forme particulièrement subtile et odieuse d'assassinat.
Jeux de pistes, codes secrets et savantes inductions : l'ombre de Conan Doyle plane sur La pièce de deux sens, la dernière nouvelle du recueil, où un apprenti-détective tente de résoudre le mystère d'un cambriolage pour le moins audacieux. 

Bien-sûr, on aurait à redire sur la vraisemblance de ces récits, mais nous ne pénétrons pas ici une mécanique policière, plutôt les arcanes d'une imagination débridée et fantasque. Rien de cartésien, mais de la rigueur cependant, dans la manière qu'a l'auteur de dérouler son histoire et de préparer la chute, toujours saisissante.


LaProieEdogawaSon roman La Proie et l'Ombre est de la même eau, si ce n'est que Ranpo Edogawa opère une astucieuse mise en abîme, puisqu'il se met lui-même en scène : un auteurs de romans policiers vient en aide à une jeune femme délicate, terrorisée par les lettres de menaces d'un ancien amant éconduit. Le danger se précise quand le mari de celle-ci est retrouvé mort.
Notre narrateur devient bien vite l'ami de la belle, puis son compagnon de... jeux érotiques disons singuliers... La troublante Shizuko est moins innocente qu'il n'y parait. La perverse serait-elle aussi perfide ?

Stratagèmes macchiavéliques, jeux de miroirs, faux-semblants... Edogawa joue sans cesse avec le lecteur, l'interpelle, le surprend, et l'égare pour son plus grand plaisir, jusqu'au dénouement, une lumière soudaine qui n'éclairera d'ailleurs qu'une partie des zones d'ombres de cette "ténébreuse affaire"...


"Le monde visible est chimère, la réalité se trouve dans les rêves de la nuit", disait Edogawa. Qui ne se contente pas de monter de belles horlogeries littéraires, mais explore les territoires intimes - l'alcôve plutôt que la rue -, fend la carapace de la respectabilité et de l'inhibition, et en extirpe les passions et les perversions humaines, avec un immense talent de conteur.

Et pour vous donner une idée du ton d'Edogawa, de sa manière de s'exprimer (une langue à la fois souple et soutenue) et de raconter une histoire, rien de mieux que d'emprunter la voix d'un de ses personnages, qui débute ainsi son récit :

"Par où commencer ? Mon histoire est si insolite et les faits que je dois rapporter si étranges que je crains de ne pas trouver les mots pour les exprimer ; ma plume tremble... Il le faut pourtant : laissez-moi vous raconter les événements tels qu'ils se sont déroulés."


On a envie de s'installer confortablement et de l'écouter, non ?


La chambre rouge : récits policiers (P. Picquier, 1995)
La proie et l'ombre suivi de Le test psychologique (Inju suivi de Shinri Shiken. P. Picquier, 1994)
Traduction du japonais par Jean-Christian Bouvier

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10 février 2009 2 10 /02 /février /2009 23:21
Naïri Nahapétian a quitté l'Iran à l'âge de 9 ans, après la Révolution islamique. Journaliste, elle y retourne régulièrement en reportage. Qui a tué l'ayatollah Kanuni ? est son premier roman et, bien qu'il soit écrit en français, fait figure de (premier ?) polar iranien.

Alors que l'Iran vient de placer en orbite son premier satellite, ce roman tombe à pic dans l'actualité (et comme le passé éclaire le présent...) : aujourd'hui 10 février, des dizaines de milliers d'Iraniens ont manifesté dans les rues de Téhéran pour célébrer le 30ème anniversaire de la Révolution islamique et la prise de pouvoir de l'ayatollah Khomeini. A cette occasion, le président ultraconservateur Mahmoud Ahmadinejad a prononcé un discours où s'est dit prêt à reprendre le dialogue avec les Etats-Unis... tandis que fleurissaient dans la foule des pancartes prônant "Mort à l'Amérique, mort à Isräel". Un assouplissement qui a peut-être un lien avec les prochaines élections présidentielles, auxquelles devrait se présenter un adversaire de taille, en la personne de l'ancien président - modéré - (et bibliothécaire de formation, tiens...) Mohammad Khatami.

Khatami est encore Président quand débute le récit, quelques semaines avant la victoire surprise d'Ahmadinejad aux élections de 2005.

Narek Djamshid, jeune journaliste franco-iranien retournant dans son pays natal pour écrire un article sur la vie politique iranienne, est mêlé bien malgré lui au meurtre d'un juge influent - et de sinistre réputation -, l'ayatollah Kanuni.
Alors qu'il accompagnait Leila Tabihi, chef de file des féministes islamistes et candidate aux présidentielles (inspirée d'un personnage réel), il est arrêté et jeté en prison. Tout comme sa mère bien longtemps avant lui, et dont il a toujours ignoré le sort.
Tandis que les chaînes d'Etat évoquent la mort du juge en parlant de "crise cardiaque", Leila et son ami Mozaffar, un opposant laïque, tentent de comprendre ce qui s'est passé.

Si vous êtes adepte des romans d'énigme et voulez savoir qui a tué l'ayatollah Kanuni ? et pourquoi, vous allez rester sur votre faim. L'auteure semble parfois se rappeler de la question posée et sème quelques suspects et mobiles par-ci par-là, mais sans vraiment s'intéresser à la résolution du crime ni à la progression de l'enquête.

Peu importe ! L'intérêt n'est pas là, l'intrigue n'étant prétexte qu'à explorer les différents compartiments de la société iranienne, du monde étudiant à la communauté chrétienne en passant par la bourgeoisie et l'homme de la rue. 
L'auteure nous brosse un tableau assez sombre et désenchanté : corruption des chefs politiques et religieux, opacité de l'administration, culture de la paranoïa et obsession du Grand Satan, du complot sioniste et des ennemis de l'intérieur, difficultés de la communauté chrétienne, oppression des femmes, pauvreté...
Et aussi l'immense soif de liberté, notamment des jeunes générations, certains étudiants se destinant même à des métiers "exportables", en Europe ou aux... Etats-Unis.
 
Elle nous montre aussi un pays encore profondément marqué par la répression terrible du pouvoir religieux au début des années 80, exercée contre ses anciens alliés - les libéraux, les marxistes, les nationalistes, les laïques - , ceux-là même qui s'étaient battus contre le Shah et l'impérialisme étranger. Assassinats, torture, emprisonnement, disparitions... Une des périodes les plus noires de l'Iran, et qui reste complètement occultée. 


La 4ème de couverture indique que Naïri Nahapétian, avec ce roman, "souhaite donner de l'Iran une image loin des stéréotypes occidentaux".
Pari réussi. On en apprend énormément sur l'histoire contemporaine et le fonctionnement de ce pays, bien plus complexes que l'image déformée qu'on s'en fait habituellement.
Si on peut reprocher à l'auteure d'avoir écrit un récit un peu trop didactique par moments, à l'intrigue un peu mince, il n'en est pas moins riche, très intéressant et agréable à lire. 

Je me pose une question, tout de même : va-t-elle pouvoir continuer ses aller-retours en Iran, après avoir commis ce texte ?


Conseil(s) d'accompagnement
: on pense bien-sûr à la bande dessinée de Satrapi, Persépolis. Sinon, pour en savoir un peu plus, vous pouvez réécouter sur France-Inter l'émission 2000 ans d'histoire sur la naissance de la République islamique et la chute du Shah d'Iran. Très instructif. (diffusée hier, l'émission est disponible 30 jours)


Qui a tué l'ayatollah Kanuni ? / Naïri Nahapétian (Liana Levi, 2009)

PS : l'auteure sera présente jeudi 12 février - 18h30 - à la librairie Terminus polar (1 rue Abel Rabaud, Paris 11ème) pour une séance de dédicaces, en compagnie de Gérard Delteil et d'Anne-Laure Thiéblemont, publiés eux aussi chez Liana Levi.
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