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11 septembre 2010 6 11 /09 /septembre /2010 00:00

On connaît l'immense talent de conteur du colombien Santiago Gamboa, mais avec Nécropolis 1209, il se surpasse, et signe là un roman qui fera date, je prends les paris !


Necropolis 1209Un écrivain colombien en manque d'inspiration est invité à un mystérieux congrès de biographes à Jérusalem. Dans la Ville sainte à feu et à sang, bombardée, assiégée, il fait la rencontre de plusieurs participants et résidents de l'hôtel (un îlot de civilisation dans la barbarie ambiante) qui tour à tour vont raconter leur propre histoire ou celles d'illustres inconnus. Des histoires à la fois ordinaires et incroyables.

Voilà comment Nécropolis 1209 contient en réalité plusieurs romans, Gamboa tissant sur 400 pages serrées un écheveau d'histoires et de destins qui s'imbriquent comme des poupées russes, non pour rejoindre le lit d'une intrigue principale - en l'occurrence la mort d'un des participants du congrès -, mais qui (pour rester dans la métaphore géographique) forment un delta, qui se divise et se répand dans de multiples directions.


C'est l'histoire de José Maturana, ex-taulard reconverti en pasteur évangélique, et de son mentor et messie Walter de la Salle, dans les quartiers déshérités de Miami.

C'est l'histoire de deux joueurs d'échecs, de leur rencontre en plein théâtre de guerre, de leurs amours, de leur amitié et de leur passion commune pour l'échiquier et ses infinies variantes.

C'est l'histoire de la porno-star Sabina Vedovelli, qui tient le sexe pour une arme intellectuelle.

C'est l'histoire d'un Edmond Dantès contemporain, et de sa minutieuse vengance contre les paramilitaires colombiens qui l'ont kidnappé et les proches qui l'ont trahi.

C'est l'histoire...

C'est l'histoire du caractère fondamentalement aléatoire de l'existence. L'histoire de femmes et d'hommes pris dans la nasse, qui ont souffert, ont cru mourir, se sont perdus, et qui à force de courage, d'abnégation, de sacrifices, ont su (re)trouver un semblant de paix et d'équilibre.

Des vies traversées par la passion, l'amour, l'exil, l'accomplissement, la piété, la rédemption, l'espoir...
Des vies qui forment une vaste fresque, chatoyante, riche de détails, et pleine de portraits superbement exécutés par un auteur qui change de voix et de registre avec un art consommé.



Truffé de références littéraires et d'anecdotes, Nécropolis 1209 est aussi une ode à la littérature. Inutile de tous les citer ici, mais ça va de Ignacio Taibo II à Thomas Bernhardt, de Borges à Saint-Exupéry en passant par Carlo Emilio Gadda, Bukowski, Milton, Thomas Pynchon et beaucoup, beaucoup d'autres... Et à chaque fois, on se dit, tiens il faut que je note ce nom, ce titre, que je lise cet auteur dont il parle si bien, cet autre que je ne connais pas...

Un hommage doublé d'une réflexion sur la place et le rôle de l'écrivain dans la cité, sur l'utilité et le pouvoir de la littérature. Les mots et les histoires ont-ils encore leur place dans un monde en proie à la guerre et à la souffrance ?
"...pourquoi organiser un congrès ici, en plein chaos, avec des gens qui meurent à la périphérie de la ville ? Kaplan termina son whisky d'un trait. Eh bien, mon ami, moi je dirais le contraire, je crois que c'est aujourd'hui le seul endroit où un événement de ce genre ait du sens."




Il y aurait tellement de choses à dire encore, mais le mieux est de vous plonger directement et sans attendre dans ce magnifique roman, peut-être le meilleur de Gamboa, en tout cas le plus ambitieux, le plus foisonnant, le plus roboratif.

Chapeau bas.


Nécropolis 1209 / Santiago Gamboa (Nécropolis, 2009, trad. de l'espagnol (Colombie) par François Gaudry. Métailié, 2010)

Santiago Gamboa sera présent en France à l'occasion des Belles Etrangères - consacrées cette année aux écrivains colombiens - qui se dérouleront du 8 au 20 novembre.

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7 juin 2010 1 07 /06 /juin /2010 00:00

"L'époque où nous avons grandi a été un poème."

Du Texas au Montana en passant par la Louisiane, des années 40 à nos jours, Jésus prend la mer regroupe une dizaine de nouvelles (publiées aux Etats-Unis entre 1992 et 2007) et nous fait pénétrer l'univers de James Lee Burke, au gré de ses souvenirs, de ses rencontres et de ses expériences personnelles. Il a manifestement mis beaucoup de lui-même dans ces histoires, qui n'en sont que plus émouvantes.

 

Jesus prend la merDes histoires de gens marqués par la vie, par la pauvreté, par le deuil, ou qui ont "ramené le Vietnam dans leurs valises".

Comme  Lisa Guillory, accro à la dope, hébétée, ravagée par la douleur, après que l'Irak et un ouragan lui ont tout volé.
Comme Skeeter, boutefeu sur une barge de forage, qui à ses moments perdus abandonne dans l'océan des figurines en plastique représentant Jésus, afin d'accompagner les hommes, les femmes et les enfants japonais qu'il a tués pendant la guerre. "Toutes mes mers se rejoignent, pas vrai ?"
Comme Albert Hollister, universitaire à la retraite hanté par un souvenir douloureux, qui ne supporte plus la bêtise et la méchanceté des hommes.

Des histoires de labeur et d'hommes de l'eau sur les barges pétrolières, d'errances et de galères de deux copains musiciens tandis qu'un p'tit gars de Memphis nommé Elvis commence à faire parler de lui.

Des histoires au goût d'enfance et d'orages électriques : Burke ravive sa jeunesse avec un brin de nostalgie, mais sans aigreur. Les amis fidèles avec lesquels il a partagé tant de choses, les parties de boxe, les bagarres avec la teigne du coin, les émois, les humiliations, tous ces jalons initiatiques qui l'ont construit peu à peu.



Et à chaque page, on retrouve, on ressent cette nature sublimée par l'écriture et le lyrisme de Burke, cette explosion de saveurs, de senteurs, quand il décrit le bayou, les pacaniers, la brume qui s'accroche dans les branches des arbres, les variations de la lumière, la moiteur de l'air ou les chênes verts.

"Voilà comment c'était à l'époque. Quand on se réveillait le matin, ça sentait les gardénias, l'odeur électrique des tramways, le café à la chicorée et la pierre verdie par le lichen. La lumière était toujours tamisée par les arbres, elle n'était donc jamais agressive, et il y avait des fleurs toute l'année. La Nouvelle-Orléans était un poème, mon pote, un chant qu'on avait dans le coeur et qui ne mourrait jamais".

Malgré le temps qui passe et les amis disparus, pourrait-on ajouter.

Malgré les ouragans qui dévastent périodiquement les côtes. Dans la nouvelle qui donne son titre au recueil, la dernière, nous sommes à La Nouvelle-Orléans après le passage de Katrina. Deux amis ont trouvé refuge sur un toit, tandis qu'à leurs pieds l'eau charrie détritus et cadavres. "Personne ne s'est donné la peine de nous expliquer pourquoi on nous a laissés tombé". La phrase résonne longtemps.


Le panorama d'un monde disparu, enfoui sous les ans comme sous les eaux, ravivé un instant par l'un de ses survivants.


Jésus prend la mer / James Lee Burke (Jesus Out the Sea, 2007, trad. de l'américain par Olivier Deparis. Rivages, 2010)

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27 février 2010 6 27 /02 /février /2010 00:00

"Ceci n'est pas une autobiographie. Je n'en mérite pas vu que je n'ai jamais rien fait pour la promotion des bonnes manières. cela dit, j'ai une ou deux histoires à raconter et tu vas les entendre."

Ça faisait longtemps que je n'avais pas autant rigolé en lisant un bouquin ! Le genre de lecture à vous attirer quelques regards suspicieux dans les transports en commun, après quelques éclats de rire difficilement étouffés...
Il faut dire que l'auteur, Rich Hall, est avant tout l'auteur de one man shows et qu'avant d'être un roman, Otis Lee Crenshaw a d'abord été un spectacle (on trouve des extraits sur internet).


Otis Lee CrenshawBienvenue dans le Vieux Sud, bienvenue dans le Tennessee, au pays des petits blancs pauvres, de la country et des trailer park.

Otis Lee Crenshaw est de ceux-là. Il tire le diable par la queue, il aime la vraie country - Johnny Cash, Hank Williams, Merle Haggard... -, les pick-up, le bourbon et a un faible pour la gent féminine.

Mais pour le moment, il est à la barre et fait le mariolle devant le juge. Passez donc par la case prison, ça vous apprendra. 
Otis Lee Crenshaw est un collectionneur acharné : d'emmerdes, de procès et de femmes prénommées Brenda.
Sinon, quand il ne vole pas des mobiles homes avec un de ses bras cassés de copain ("quand je dis "voler" (...), cela ne signifiais pas que je les cambriolais."), il court après Brenda n°1 qui s'est enfuie avec... James Earl Ray (l'assassin de Martin Luther King) ou tente de percer dans la musique.


Otis, ce n'est pas le mauvais bougre, et même tout le contraire d'un lourdaud. Plutôt un philosophe défroqué qui nous fait partager, tout au long des 350 et quelques pages de sa curieuse odyssée (déjà finie ?!), sa singulière vision du monde et nous abreuve de réflexions et d'aphorismes tous plus hilarants et pertinents les uns que les autres, concernant les femmes, l'Amérique et l'existence en général.

Vous aurez notamment droit à : un conseil d'ami pour surmonter une peine de coeur, un match de basket joué à dos d'âne, une invasion de cigales, la compagnie d'un co-détenu qui s'endort avec un mannequin de secourisme, et j'en passe...


Dans la famille "losers magnifiques", je demande Otis le comique. Crenshaw, c'est un peu Candide aux Amériques ou un Homère redneck rentrant (enfin) chez lui complètement bourré !
Otis Lee Crenshaw contre la société, c'est aussi, et surtout, une vision à la fois désenchantée et satirique de l'Amérique. 

En tout cas, voilà le genre de bouquin qu'on a envie de refiler illico à son entourage, "tiens faut absolument que tu lises ça, tu vas tomber sur le c..". Je suis sûr que vous voyez ce que je veux dire.



Quelques mises en bouche, avant de vous payer des bonnes tranches de rire :

"Aux Etats-Unis, ton nom trahit la position que tu occupes sur l'échelle sociale. S'il est placardé à l'extérieur du bâtiment dans lequel tu travailles, c'est que tu es riche. S'il figure sur ton bureau, c'est que tu appartiens à la classe moyenne. S'il est épinglé à la pochette de ta chemise, c'est que t'es un putain de pauvre."

"Le problème, avec le coup de foudre, c'est que tu sais que ton coeur vient de signer un chèque que ton cerveau ne peut pas créditer, mais que tu essaies quand même de faire accepter par ta banque."


"Si tu veux briser la glace avec une nana, fais-la parler du cul d'une autre fille - ça marche à tous les coups. Les femmes sont constamment occupées à juger le cul des autres femmes. C'est probablement de là que vient leur sens de la répartie."


J'ai plus qu'à vous souhaiter une bonne virée avec Otis Lee Crenshaw...


Otis Lee Crenshaw contre la société / Rich Hall (Otis Lee Crenshaw : I Blame Society, 2004, trad. de l'américain par Thierry Beauchamp. Rivages, série humoristique, 2010)

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7 janvier 2010 4 07 /01 /janvier /2010 00:00
"Ils n'étaient plus la jeune garde. La jeunesse s'était éparpillée en cent lieux différents, partie en lambeaux sous les coups de gégène des interrogatoires, ensevelie dans les fosses secrètes qu'on découvrait peu à peu, partie en années de prison, dans des chambres étranges de pays plus étranges encore, en retours homériques vers nulle part, et il ne restait que des chants révolutionnaires mais plus personne ne les chantait car les maîtres du présent avaient décidé qu'il n'y avait jamais eu au Chili de jeunes comme eux, qu'on n'avait jamais chanté La Jeune Garde et que les lèvres des jeunes filles communistes n'avaient jamais eu la saveur de l'avenir."


SepulvedaIls ne sont plus la jeune garde : Cacho Salinas, Lolo Garmendia et Lucho Arancibia, d'anciens militants de gauche, se retrouvent dans un entrepôt, situé dans un quartier populaire de Santiago. Trois vieux de la vieille. Les cheveux se sont clairsemés, les ventres arrondis, mais les rêves et l'enthousiasme juvénile sont toujours là.

C'est Pedro Nolasco Gonzalez, dit le Spécialiste, qui les a secrètement réunis, pour préparer un coup. L'ennui, c'est qu'en venant au rendez-vous, il a "rencontré" un obstacle : un tourne-disque jeté d'une fenêtre pendant une scène de ménage lui atterrit lourdement sur le crâne et le tue net ! Drôle de fin pour ce drôle d'oiseau, petit-fils d'anarchiste et militant de la première heure, qui fut de toutes les luttes. Et quelle scène !

A sa place débarque Coco Aravena, une vieille connaissance, ex-maoiste (mais celui-là n'a pas retourné sa veste...), et propriétaire contrit du tourne-disque homicide !


Au fil de leurs discussions et de leurs souvenirs, c'est toute une époque qui ressurgit : l'engagement politique, la jeunesse en effervescence, les frictions entre fractions socialistes, maoistes, anarchistes..., l'espoir, le progrès en marche, les lendemains qui chantent.
Avant le 11 septembre 1973. Avant les bruits de bottes, avant Pinochet et l'oppression. Puis vinrent les luttes, la clandestinité, les "actions sympathiques", les camarades tués, disparus, l'exil pour certains  : "... on ne revient pas de l'exil, toute tentative est un leurre, le désir absurde de vivre dans le pays gardé dans sa mémoire. Tout est beau au pays de la mémoire (...) C'est le pays de Peter pan, le pays de la mémoire".

Les quatre camarades palabrent, refont le monde et l'Histoire, et dans un dernier sursaut révolutionnaire, se disent : "On tente le coup ?". Le coup : un trésor de guerre, planqué par le Spécialiste. Il est temps d'oublier ses rhumatismes et de se remettre en selle pour un dernier baroud d'honneur !


Qu'ils sont touchants ces quelques hommes. Ils ont tout perdu, sauf leur rage, leurs rêves, et cette capacité de s'indigner, de se battre, encore et toujours.
Qu'il est lourd de secrets et de crimes, ce passé.
Qu'il est prometteur l'avenir, malgré tout, à travers cette jeune femme, qui fait "partie de la première génération de flics capables de donner de la dignité à [son] travail".

Tour à tour cocasse, grave, ironique, Luis Sepulveda nous livre, une fois de plus, un bien beau texte.


L'ombre de ce que nous avons été / Luis Sepulveda (La sombra de lo que fuimos, trad. de l'espagnol (Chili) par Bertille Hausberg. Métailié, 2010) Parution le 14/01/10


PS : la semaine prochaine, plusieurs rencontres/dédicaces sont organisées avec Luis Sepulveda. Plus d'infos ici.
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14 octobre 2009 3 14 /10 /octobre /2009 23:00
Il y a quelques mois, je vous parlais d'un recueil de nouvelles de Dan Fante, cette fois il s'agit d'un recueil de poèmes.
Dans sa postface, le traducteur Patrice Carrer nous dit : "Rédigés entre 2003 et 2008, ces poèmes sont ceux de la lumière à la sortie du tunnel". C'est vrai, l'écorché vif d'En crachant du haut des buildings ou de La tête hors de l'eau semble désormais apaisé, après de nombreuses années d'errements et de galères en tous genres si on en croit ses récits largement autobiographiques.


Au fil de ses souvenirs - ou d'instants présents -, il nous livre quelques
80 poèmes et autant d'histoires.
Des histoires d'alcool - éternel compagnon d'infortune, de famille, d'écriture - "ne renonce jamais / ne cesse jamais d'écrire", d'amour, de vaches maigres, de plénitude, de cul, de célébrité relative, de paternité, de potes disparus, retrouvés, de fuites en avant la main sur le volant ou sur le goulot - encore.

Autant d'instantanés : une balade en taxi avec Ingmar Bergman à l'arrière ; un rendez-vous avec un producteur branché de Hollywood ; Une visite à sa mère ; Une réunion des AA ; une lettre d'insultes à son éditeur ; des résultats d'analyse ; L.A. la détestée, A.L. la femme aimée ; un enterrement ; une embrouille avec un chauffard...

Autant de situations où Fante Jr. se montre tour à tour fulgurant insolent virulent banal tendre bouleversant graveleux trivial loufoque hilarant, traversé par le doute, la rage, l'impuissance, l'amour, la colère, le désarroi. Et surtout, étonné et émerveillé à la fois d'être toujours en vie, quand il aurait pu si souvent y mettre fin, d'une balle dans la tête ou à feu doux, disons autour de 45°.


Ici, pas de rhétorique compassée, de mécanique versifiée ni de poses étudiées. Dan Fante se livre corps et âme, avec une sincérité presque effrayante et un talent rare pour trouver le mot, l'image qui vont faire passer l'émotion.


En voilà un que j'aime bien, si ça peut vous donner une idée :


LE 24 MAI 2004

Eh bien m'y voilà

nom de Dieu !

Finalement
à mon âge

UN AN !
d'improbable
d'impossible
et d'heureux mariage

Chaque matin
je me lève
et prends mon café et m'assieds devant l'ordinateur
pour partir dans mes délires
en revivant vingt ans de folie presque fatale embouteillée en
entrepôt
tandis que toi
de ton boulot
tu me balances de temps en temps un e-mail
d'amour
ou de cul
ou de bonheur à l'idée que mon gosse te gicle bientôt du ventre

Et je me dis
mon Dieu
j'ai soixante balais
accorde-moi de mourir maintenant
avant que ça aussi je ne le foute en l'air

Jamais rien d'aussi bon ne m'était arrivé

En même temps je sais bien que j'en voudrai toujours
plus
plus
plus



Bons baisers de la grosse barmaid /
Dan Fante (Kissed by a fat Waitress, 2008, postface et traduction de l'américain par Patrice Carrer.13e Note éditions, 2009)

PS : les éditions 13e Note persistent et signent ! Ils publieront l'année prochaine un roman inédit en France de Dan Fante, suivi d'un recueil de poèmes en 2011. Bonnes nouvelles.
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8 juillet 2009 3 08 /07 /juillet /2009 00:00

A mon père, John Fante - 
Merci, fils de pute sublime.
(en exergue de Régime sec)


Pas toujours facile de suivre les traces de son père, surtout quand celui-ci est un écrivain culte qui a pour nom John Fante. Demande à la poussière, Bandini, Mon chien stupide... Des romans à l'humour féroce, bouleversants et pleins de vie qui vous marquent au fer rouge. 

Alors forcément, quand vous apprenez que son rejeton s'est aussi planté devant la machine à écrire, vous n'avez qu'une envie, c'est d'aller voir de quoi il retourne. Eh bien, Fante junior n'a pas à rougir de la comparaison, il n'y a qu'à lire Les anges n'ont rien dans les poches ou En crachant du haut des buildings pour s'en rendre compte.

C'est un peu plus trash, un peu moins drôle et émouvant que chez le papa, mais on retrouve cette prose limpide, cet alliage étonnant de grâce, de pathétique et d'autodérision, et le même univers (autofictif) : la déglingue, la picole, les petits boulots, les éternels refus des éditeurs, les amours déchues, et plus largement le monde des laissés-pour-compte ou des réfractaires de l'american way of life.


On avait laissé Dan Fante La tête hors de l'eau, en 2001. Aujourd'hui, et à travers son alter ego romanesque - Bruno Dante -, il se rappelle à notre bon souvenir avec ces quelques nouvelles tirées de son expérience, à l'époque où il conduisait un taxi à Los Angeles. 
Ecumant les rues de La cité des Anges au volant de son tacot, Bruno se coltine quelques déjanté(e)s, de la femme en pleine crise de nerfs qui s'épanche sur son épaule au type qui nourrit son python d'animaux domestiques, en passant par le portier de l'hôtel qui se fait tabasser par sa femme.

Des histoires d'inspiration tarie et de gosier sec, de folie douce et de rémission passagère, de gueules de bois matinales, de programmes de désintox' et d'écriture salvatrice...

Des récits moins corsés que ses romans (c'est dire...) mais qui exhalent le même parfum de dèche et de rage de vivre, sans une once d'auto-apitoiement.

Que dire de plus ?
Si vous n'avez jamais lu Dan Fante, commencez plutôt par ses romans (Les anges n'ont rien dans les poches est malheureusement épuisé, tentez votre chance à la médiathèque), mais vous pouvez tout aussi bien inverser la posologie, selon que vous préférez y aller crescendo ou non.
Et si vous ne connaissez pas Fante père, alors laissez tomber ce que vous êtes en train de lire et procurez-vous illico un de ses livres ! N'importe lequel fera l'affaire.

Attention : risque probable d'addiction !


Régime sec / Dan Fante (Short Dog, trad. de l'américain par Léon Marcadet. 13e Note, 2009)

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24 janvier 2009 6 24 /01 /janvier /2009 00:00
Si vous êtes de ceux qui classent et organisent leur bibliothèque personnelle (quelle idée !...), Valerio Evangelisti va vous poser quelques problèmes ! Arpentant à la fois les champs du roman noir, historique, d'aventures et même fantastique, il est l'auteur d'une oeuvre riche, variée et cohérente dont le sous-titre général pourrait être : une histoire de la violence à travers les peuples et à travers les siècles.

En voici un nouveau chapitre, avec ce roman ambitieux, dense, et très bien documenté. Evangelisti y retrace, de 1859 à 1890, la genèse de la nation mexicaine et de son identité.

Une histoire sanglante, où se succèdent sans répit carnages et batailles, dans laquelle vont se croiser personnages réels et fictifs, parmi lesquels William Henry, ranger sudiste puis mercenaire à la solde du Président mexicain, Marion Gillespie, une texane obsédée par le pouvoir et la respectabilité, Margarita la paysanne devenue révolutionnaire, le bandit galant Santos Cadena... Des individus bien peu recommandables pour la plupart, et qui forment un motif assez sombre des passions humaines.

Le Mexique traverse alors une période particulièrement mouvementée, et ses frontières sont aussi mouvantes que les régimes et les alliances politiques : ingérence américaine, lutte acharnée entre les conservateurs et les libéraux, les républicains et les monarchistes, émergence des idées socialistes, invasion armée des européens...
Le désordre et la barbarie sont partout. D'un camp à l'autre. Une seule constante : les pauvres sont exploités et maltraités, les noirs et les indiens massacrés à qui mieux mieux. Les idées de Progrès et de Liberté, même, poussent aux pires atrocités. Du ridicule au tragique il n'y a qu'un pas, et cette coulée de feu a le goût d'une farce macabre.  

Vu la profusion des personnages, des lieux, des dates, on a parfois un peu de mal à suivre le déroulement de l'histoire, d'autant plus qu'Evangelisti passe de l'un(e) à l'autre sans nous prévenir, au début d'un chapitre ou d'une nouvelle partie, ce qui nuit aussi à la fluidité du récit.
De ce point de vue, si la chronologie et les cartes, situées au début de l'ouvrage, sont les bienvenues, une liste des personnages ainsi qu'un glossaire des termes espagnols n'auraient pas été superflus.
En tout cas, lire La coulée de feu nécessite d'avoir l'esprit clair et concentré, inutile donc de reprendre la lecture après une journée bien chargée : 1 page en avant, 2 en arrière pour vérifier quelques chose, et vous allez irrémédiablement revenir au début du texte ! Heureusement les nombreux dialogues permettent d'aérer un peu 400 pages compactes et riches en détails.

Mais le principal reproche que je peux faire à ce roman, c'est son manque de souffle et d'entrain. Si le propos de l'auteur est très intéressant, sa prose et son sens de l'intrigue impeccable, je n'ai pu me défaire de cette impression d'assister à un cours magistral - "Naissance de la nation mexicaine, entre diplomatie et lutte armée" ... ! - , brillant certes, mais quelque peu dénué d'émotion. Si bien que j'ai gardé, tout au long du récit, une certaine distance par rapport aux événements et aux itinéraires des personnages.


Donc, je suis à la fois content de l'avoir lu et... de l'avoir terminé.
Vous voyez ?
a) Oui, je vois très bien, j'ai déjà ressenti cela à la fin d'un bouquin.
b) Non, ça ne veut rien dire, qu'est-ce que c'est que ce blog ?!
c) Pas vraiment, mais je peux aller voir un autre avis, sur Actu-du-noir par exemple.


La coulée de feu / Valerio Evangelisti (Il collare di fuoco, trad. de l'italien par Serge Quadruppani. Métailié, 2009)
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