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20 août 2011 6 20 /08 /août /2011 00:00

Tout commence avec la mort du petit Rogelio. Accident domestique ou infanticide ? Moqué par la presse, le commandant Ojeda s'empresse d'accuser la mère de l'enfant, dont la fragilité l'émeut par ailleurs, et lui donne l'idée d'écrire le grand roman dont il rêve depuis toujours. Non content de piller Pessoa, Flaubert ou Garcia Marquez, il décide tout bonnement, pour l'aider dans son entreprise, de faire kidnapper le poète mexicain et Prix Nobel de littérature Octavio Paz...


Apportez-moi Octavio PazMoins subversif qu'impertinent, Apportez-moi (la tête d') Octavio Paz ne se prive cependant pas de pourfendre la corruption institutionnalisée et les connivences entre police, justice et médias.
Flics, avocats, journalistes, tous pataugent dans la même fosse à purin, torturant, falsifiant les preuves, fabriquant des coupables ou chassant le scoop juteux. Tournées en dérision, poussées jusqu'à l'absurde, leurs manigances et leur cupidité confinent au ridicule.

Tout n'est qu'imposture et leurre au Mexique de Federico Vite, y compris l'éminent Octavio Paz (un autre représentant de l'ordre établi, des Lettres celui-là), réduit ici au rôle d'un tartuffe s'octroyant indûment les mérites d'autrui et dont la fourberie n'a d'égal que son immense renommée.

Pour avoir osé déboulonner la statue du Commandeur, tous les exemplaires de Fisuras en el continente literario ont d'ailleurs été retirés des librairies mexicaines, sur la demande de la veuve du poète.
 
Pour finir, si ce bref roman (une centaine de pages) donne parfois l'impression d'une accumulation de scènes successives - mention spéciale à l'invasion d'un commissariat par une meute de chats ! -, ce n'est pas une raison suffisante pour se priver de cette mignardise, drôle et délicieusement caustique.


Conseil(s) d'accompagnement : dans Une saison de scorpions (chez le même éditeur), Bernardo Fernandez utilise sensiblement le même registre burlesque pour traiter des travers de la société mexicaine.


Apportez-moi Octavio Paz / Federico Vite (Fisuras en el continente literario, 2006, trad. de l'espagnol (Mexique) par Tania Campos. Moisson Rouge, 2011)

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7 juin 2011 2 07 /06 /juin /2011 00:00

Sunny Pascal, détective/garde-chiourme pour vedettes de cinéma, est engagé sur le tournage de La nuit de l'iguane de John Huston, afin de surveiller les alentours et d'éloigner les ennuis que ne manquent pas de provoquer une brochette d'acteurs névrosés, égocentriques et dédaigneux. J'ai nommé Ava Gardner, Deborah Kerr, Sue "Lolita" Lyon, ainsi que le couple mythique Richard Burton/ Liz Taylor, dont la love story mouvementée attire des nuées de paparazzi. 

Martini shootDans la chaleur tropicale de Puerto Vallarta, un village de pêcheurs situé sur la côté occidentale du Mexique et réquisitionné pour l'occasion, la tension et l'animosité entre les acteurs sont si fortes que John Huston a offert à chacun d'eux un pistolet en or et cinq balles d'argent gravées à leur nom (l'anecdote est avérée). L'ennui, c'est qu'une des balles est retrouvée dans un type tout ce qu'il y a de plus mort, forçant ainsi Sunny à descendre de son tabouret de bar.


Sous l'égide de Chandler et Taibo II (références un brin écrasantes, citées dans sa postface), Haghenbeck livre un roman noir à l'ancienne, d'où émerge le personnage de Sunny, paradigme du détective hard-boiled : à la fois désabusé et caustique, notre homme passe son temps à boire, à se faire casser la figure et fourrer son nez partout, naviguant entre femmes fatales et types louches, rançons et traquenards, projectiles et réparties, le tout copieusement arrosé d'alcool...

Mais au-delà du jeu des clichés, la partie la plus intéressante du roman réside dans le double jeu d'apparences - et d'artifices - qu'il met en scène : le vernis glamour des icônes hollywoodiennes craquelle peu à peu, laisant entrevoir des personnalités peu reluisantes, tandis que les décors du film dissimulent tant bien que mal les manoeuvres souterraines visant à transformer un petit coin de paradis en pompe à fric touristique*.
  
Cependant, l'auteur s'en tient à l'esquisse, et laisse le roman reposer essentiellement sur son imagerie et son ambiance, plutôt que sur l'intrigue, quasi-inexistante. Du coup certains resteront peut-être sur leur faim, et se consoleront en étanchant leur soif, chaque chapitre s'ouvrant sur une recette de cocktail, du Side-car au Mojito en passant par le Mai tai.
Rond et gouleyant, en somme. A vos shakers !




Martini shoot / F.G. Haghenbeck (Martini shoot, 2010, trad. de l'espagnol (Mexique) par Juliette Ponce, Denöel & d'ailleurs, 2011)

* suite au tournage (le film est sorti en 1964), les cabanes de pêcheurs ont fait place aux hôtels et aux buildings, et Puerto Vallarta est devenue une station balnéaire très courue des yankees.

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8 mars 2011 2 08 /03 /mars /2011 09:38

Chansons à la gloire des narcos - narcocorridos -, codes vestimentaires et langagiers, culte de l'argent et de l'hyper-violence : au Mexique la "narcoculture" est devenue un véritable phénomène de société, particulièrement prégnant le long de la frontière américano-mexicaine, auprès d'une jeunesse déshéritée.

S'en faisant le témoin et l'écho (dissonnant ?), la "narcolittérature" connait actuellement un immense essor éditorial et commercial, porté par quelques figures comme Arturo Perez-Reverte (La Reine du Sud), Eduardo Antonio Parra (Terre de personne) ou Elmer Mendoza, dont Balles d'argent paraît ce mois-ci à la Série Noire.


Balles d'argentCuliacán, capitale de l'Etat de Sinaloa, au nord-ouest du pays. Bruno Canizalez, fils d'un éminent homme politique et avocat prometteur, est retrouvé mort, tué d'une balle en argent. Quelques heures plus tard, sa maîtresse se suicide.

Tout le monde veut voir cette affaire enterrée, sauf l'inspecteur Edgar Mendieta, qui poursuit l'enquête malgré les pressions et menaces diverses. Peut-être une façon pour lui de tenir à distance ses traumatismes ainsi que son psy.  



S'il s'évertue sporadiquement à décrire la confiscation du pouvoir économique et politique par le crime organisé, et sa main mise sur les institutions (Canizalez père allant quérir la bénédiction du parrain Valdès avant de se lancer dans la campagne présidentielle ; ce dernier, contemplant la ville à ses pieds et pensant : "C'est moi qui ai fait prospérer ce lupanar, qui ai bâti des quartiers entiers et crée plus d'emplois que n'importe quel gouvernement."), Mendoza peine cependant à dépasser le stade du décorum (Hummer, santiags, AK47...).


Ce qui aurait pu malgré tout être un bon divertissement - non dénué d'humour, par ailleurs - s'enfonce progressivement dans un magma informe quand, parvenu aux deux tiers du roman, Mendoza semble éprouver toutes les peines du monde à boucler son intrigue, à relier les fils, tournant en rond sans trouver la sortie.
Choisissant peut-être, à l'instar de son inspecteur, de laisser "l'affaire se résoudre toute seule", il comble le vide de redites, raccourcis et coïncidences grossières, et finit même par désigner un coupable de dernière minute, en dépit du jeu proposé au départ : soupçonner tour à tour un échantillon de suspects préalablement sélectionnés.

Discutable, enfin, le choix de mettre en scène le personnage de Goga la-femme-fatale-au-capiteux-parfum, si ce n'est le rôle commode que veut lui faire jouer l'auteur à la fin. Entretemps, elle collectionne les scènes superflues, voire tout droit sorties d'un soap-opera quand elle apparait en compagnie d'un Mendieta pris entre le charme vénéneux de la belle et les ardeurs homicides de Samantha, la petite fille gâtée/givrée d'un baron de la drogue vieillissant.




On retiendra tout de même le parti pris stylistique de l'auteur, qui retranscrit les dialogues "au kilomètre", en écartant les signes typographiques habituellement admis - retour à la ligne, tiret, guillemets. Un exercice périlleux - on a parfois du mal à identifier les différents interlocuteurs - mais plutôt réussi et qui imprime au récit un rythme à la fois fluide et rapide (on retrouve sensiblement le même procédé dans L'aiguille dans la botte de foin d'Ernesto Mallo).

Trop peu pour un roman somme toute artificiel, bâclé et vaguement complaisant - Mendoza donnant plutôt l'impression de surfer à bon compte sur le folklore narco. 



A noter : la revue Books a consacré il y a quelque temps un dossier à la narcolittérature.


Balles d'argent / Élmer Mendoza (Balas de plata, 2008, traduit de l'espagnol (Mexique) par Isabelle Gugnon. Gallimard, Série noire, 2011) - en librairie le 17 mars.

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3 mars 2011 4 03 /03 /mars /2011 00:00

Golgotha est le premier roman traduit en France d'un jeune auteur présenté comme l'enfant terrible de la nouvelle scène polar argentine, notamment salué par Carlos Salem.
Alléchant, puis décevant.



GolgothaGolgotha, soit le chemin de croix de Lagarto, un vieux flic de Scasso, un quartier pauvre et violent en périphérie de Buenos Aires.

Un monde en lisière et de l'entre-soi, où bandits et policiers ont grandi ensemble et obéissent aux mêmes lois, au même code de l'honneur qui, poussé jusqu'à l'absurde, entretient indéfiniment le cycle de la violence.

Amorce du cycle : une jeune femme meurt dans la rue, elle fait une hémorragie suite à un avortement clandestin ; sa mère, impuissante et folle de chagrin, se suicide dans la foulée. Romàn, un policier et un proche de la famille, a juré "de ne pas laisser les choses en l'état", et désigne un responsable.

Emaillée de références à la culture religieuse et populaire - chansons, telenovelas, dessins animés... -, l'histoire nous est contée par Lagarto, qui raconte après coup la chute de son jeune collègue, aveuglé par sa colère et sa soif de vengeance. Ainsi que sa propre déchéance.


En filigrane, Leonardo Oyola fait le portrait d'un lieu et de ses habitants, prisonniers de ce qu'ils sont et du quartier qui les a façonnés ; d'hommes qui ne cèdent pas simplement à la violence, mais y consentent, prêts à mourir ou à donner la mort, par devoir, bêtise ou nécessité. Pile, face, on verra bien de quel côté la pièce retombe.


La matière est là, et suffisamment travaillée... Malheureusement, le récit se délite et ne repose sur aucun élément tangible : les lieux et personnages manquent de texture, les dialogues de naturel, l'intrigue de consistance (et cela n'a rien à voir avec la brièveté du texte). Aucune prise assez solide pour qu'on s'accroche véritablement à la réalité de ce quartier, de ses habitants et des événements en train de s'y dérouler.
Seule la préface de Carlos Salem, qui contextualise jusqu'à un certain point le roman de son compatriote, éclaire quelque peu cette réalité.


Au final, ni le saisissant dénouement ni quelques fulgurances éparses - ni davantage le vernis théologique (titres des chapitres, multiples références aux saints qu'ils soient païens ou catholiques, récit incantatoire du narrateur évoquant une prière) - ne sauraient masquer complètement la relative indigence du roman.

Rageur, plein d'énergie et certainement sincère, mais maladroit. Un coup de poing qui vous effleure au lieu de vous cueillir au menton.

Qui sait, un jour peut-être Oyola m'en mettra plein la figure : un de ses romans, intitulé Chamamé, a reçu le Prix Dashiell Hammett du festival de la Semana Negra en 2008.



Golgotha / Leonardo Oyola (Gólgota, 2008, trad. de l'espagnol (Argentine) par Olivier Hamilton, préface de Carlos Salem. Asphalte, 2011)

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19 octobre 2010 2 19 /10 /octobre /2010 00:00

Aujourd'hui, jour de grève et de "perturbations" dans les transports ferroviaires, il y a de fortes chances pour qu'en allumant la radio ou la télévision, on entende tout un tas de commentaires acerbes et offusqués, parmi lesquels le désormais fameux "On est pris en otage !". 
Eh bien, croyez-le ou non, c'est exactement ce qui vient de m'arriver, dans un petit train roulant paisiblement à travers la Patagonie et attaqué subitement par deux peones armés jusqu'aux dents.

Après Le Gros, le Français et la Souris et Les morts perdent toujours leurs chaussures, voici le troisième roman publié en France de l'argentin Raúl Argemi, qui n'a rien perdu de sa verve ni de sa fantaisie.


PatagoniaGenaro, ancien conducteur de métro à Buenos Aires licencié suite à la privatisation de la ligne, et Haroldo, un ex-marin, s'apprêtent à prendre la "Trochita", ce petit train argentin qui parcourt sans relâche et à faible allure la Patagonie sur des milliers de kilomètres.
Ils ont troqué leurs noms pour ceux de célèbres bandits, Juan Bautista Bairoletto et Butch Cassidy - dont Haroldo revendique un vague lien de parenté. Leur plan est simple et "froidement calculé" : libérer Beto, le frère de ce dernier, qui doit monter dans le train un peu plus loin et sous escorte policière.

Sauf que leur plan ne vaut pas tripette, que l'Argentine d'aujourd'hui n'est pas le Far West, et que nos deux desperados sont aussi méchants et dangereux qu'un pistolet à eau déchargé !

Le train compte deux wagons, un fourgon de queue et bien peu de voyageurs : un couple d'âge mûr, une jeune indienne sur le point d'accoucher, une bande de touristes européens et les deux cheminots, pas impressionnés le moins du monde quand Bairoletto leur collera sa pétoire sous le nez.


Après quelques instants de frayeur et de perplexité, voilà que nos otages prennent fait et cause pour les deux bandits qui n'en demandaient pas tant, bien qu'ils ne soient pas insensibles, par ailleurs, aux charmes de quelques dames. 
Et c'est parti pour une folle équipée, où nos deux compères preneurs d'otages vont successivement être débordés par la fibre contestataire des touristes, jouer une mémorable partie de football entre l'Argentine et le "reste du Monde" aux cris de "Maradooo...na, Maradooo...na !", se prêter plus ou moins à la ridicule mise en scène d'un faux-jeton de sénateur en campagne présidentielle... Autant de péripéties (abracadabrantesques, j'ai envie de dire) ponctuées par les sursauts de conscience d'un Beto apathique qui ne se réveille que pour se lancer dans de grandes exhortations internationalistes !




Quel plaisir de voyager à travers l'immense Patagonie avec cette bande d'énergumènes gentiment azimutés et irrémédiablement attachants, de profiter un peu de la chaleur du wagon, de partager pour quelques heures leurs aventures, leur camaraderie, leur naïveté et leurs (dés)illusions.

Servi par une écriture limpide et beaucoup d'humour (et un fond de tristesse aussi, comme un sourire désabusé), Patagonia Tchou-Tchou est aussi et surtout une ode à la fraternité, ainsi qu'un hommage à la Patagonie et au petit peuple argentin, fier, besogneux, généreux surtout, à tous ces paisanos exploités et broyés par un capitalisme aveugle.



Tout à l'heure, je prendrai un autre train pour aller arpenter le bitume, en compagnie de milliers d'autres. Et ce soir, à la télévision ou la radio, on entendra peut-être cette même rengaine : "toujours les mêmes, marre d'être pris en otages !" Alors je penserai à ce petit train patagonien - disparu aujourd'hui car non rentable -, et à tous ces gens, partout et de tous temps, pris en otages eux, par les seuls intérêts comptables.

Salut camarade, et n'oublie pas de prendre la "Trochita" !



Patagonia Tchou-Tchou / Raul Argemi (Patagonia Chu Chu, 2005, trad. de l'espagnol (Argentine) par Jean-François Gérault. Rivages/Noir, 2010)

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26 août 2010 4 26 /08 /août /2010 00:00

"J'ai perdu. J'ai toujours perdu. Ca ne m'irrite pas, ça ne m'inquiète pas. Perdre n'est qu'une question de méthode." (Luis Sepulveda, Un nom de torero)


En attendant Nécropolis 1209 qui paraît le mois prochain aux éditions Métailié, quelques mots sur le premier et savoureux roman du colombien Santiago Gamboa, Perdre est une question de méthode.

Perdre est une question de méthodeVictor Silanpa, chroniqueur judiciaire dans un journal de Bogota et détective dilettante  (pour de peu glorieuses chasses à l'adultère) un brin désabusé, n'a pas spécialement l'étoffe d'un héros. Mais comme il faut bien que quelqu'un cherche la vérité...

Après la découverte d'un cadavre crucifié et empalé, il s'empare de l'affaire et cherche à identifier la victime.

Aidé par Estupiñan, un petit fonctionnaire, les deux hommes commencent à gêner quelques messieurs haut-placés. Politicien corrompu, avocat véreux, promoteur mafieux, tous magouillent pour récupérer l'acte de propriété d'un terrain idéalement placé.


Un détective, une police aux abonnés absents, une femme fatale, des méchants qui se retournent les uns contre les autres : on a tous les ingrédients du roman noir classique.

Si ce n'est que Gamboa y imprime ce je-ne-sais-quoi de latin, de mélancolique, de tragi-comique, et que son enquêteur n'a pas grand-chose d'un dur-à-cuire. Il a une poupée comme confidente et ses déboires amoureux ne font rien pour arranger son moral déjà défaillant.

Quant à sa méthode, elle se résume quelque peu à ça : "Il pensa avec amertume qu'il s'y prenait mal mais se consola en se disant que si on avait détruit sa voiture et si on surveillait son appartement, c'est qu'il y avait au moins un truc sur lequel il ne s'était pas trompé." Ce qui ne l'empêche pas, sans vraiment calculer, de semer une belle pagaille...


Tout y est !
Une construction dynamique, des personnages saisissants - notamment ce couple "donquichottesque" Silanpa/Estupiñan -, une bonne dose d'ironie ("Il avait quelque chose qui relève du miracle dans ce pays : une vision de l'avenir"), et de burlesque (ah, la scène du taxi !), le tout entrecoupé des confessions drôlatiques d'un commissaire boulimique, font de ce roman un vrai petit bijou.

Bien-sûr, si vous cherchez de l'intrigue millimétrée et de la procédure à gogo, vous en serez pour vos frais, mais si vous voulez un polar décalé, fin et plein d'humour, vous devriez vous régaler.


Perdre est une question de méthode / Santiago Gamboa (Perder es cuestión de método, 1997, trad. de l'espagnol (Colombie) par Anne-Marie Meunier. Métailié, 1999, rééd. Points Roman noir, 2009)

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16 juin 2010 3 16 /06 /juin /2010 00:00

"Ce roman raconte une histoire vraie. Il s'agit d'une affaire mineure et désormais oubliée de la chronique policière, mais qui à mes yeux, au fur et à mesure que je faisais des recherches, a acquis la lumière et le pathos d'une légende."


Argent brûléC'est l'histoire d'un braquage et des événements qui ont suivi. Septembre 1965 : une bande de gangsters attaquent un fourgon blindé dans la banlieue de Buenos Aires. Ils tuent plusieurs hommes et volent plus d'un demi-million de dollars avant de se réfugier en Uruguay. Le 05 novembre, l'appartement qu'ils occupent à Montevideo est encerclé par des centaines de policiers. Le siège - plutôt le bain de sang - va durer plus de 15 heures.


A la fin du volume, Ricardo Piglia explique qu'il a voulu respecter "la continuité de l'action et le langage de ses protagonistes et des témoins de l'histoire". Pour cela, il s'est beaucoup aidé des archives, des enregistrements radio, des témoignages, autant de sources qu'il cite tout au long du récit ("d'après un indic"... "aux dires d'un témoin"...).

 

S'il s'appuie sur des faits tangibles, l'auteur n'en oublie pas moins la dimension romanesque, et s'attache notamment à rendre les protagonistes plus... réels, s'attardant sur chacun d'entre eux, Malito, Mereles le Corbeau, et surtout les "jumeaux" "Bébé" Brignone et le Gaucho Dorda - dont la relation homosexuelle imprègne tout le récit. Focus et flash-back éclairent tour à tour leur passé, leur personnalité et leurs obsessions.

Sans oublier Silva, le flic qui veut leur peau. Un homme tout aussi mauvais symbole d'un régime corrompu (les voleurs ont d'ailleurs bénéficié de complicités dans l'administration et la police) et violent, qui a recours à la torture ou à l'emprisonnement arbitraire.

Malheureusement, le contexte politique de l'époque - les tensions entre péronistes, radicaux, extrême-droite, sur fond de répression et de coup d'Etat - est très peu mis en avant, et seules les explications du traducteur nous apportent quelques clés.


En multipliant les points de vue, en jouant sur plusieurs registres (esthétique, réaliste, journalistique...), Ricardo Piglia fait preuve d'une certaine dextérité, mais a contrario le tout manque un peu de cohérence et d'unité, un peu comme s'il hésitait constamment entre plusieurs façons de raconter l'histoire.
 


Il réussit quand même un petit tour de force : tandis que la fin approche, que le destin des "voyous" est scellé, on se prend d'une curieuse (et dérangeante) sympathie pour ces hommes qui ont "ont choisi leur mort" et font preuve d'un certain courage. A une époque et dans un pays où la vie humaine n'avait pas beaucoup de valeur, on se surprend à se préoccuper du sort de ces assassins dénués de scrupules, gavés de came et animés d'une volonté farouche.
Un peu comme si, enfermés avec eux dans cette planque assiégée par des centaines de policiers, nous étions victimes du syndrome de Stockholm...


Au final, Argent brûlé reste un bon roman noir, malgré des choix narratifs un peu "mous" à mon goût. Et si Piglia, à travers le nihilisme et la résistance héroïque des truands, ne parvient pas véritablement à donner à ce fait divers une dimension épique, il possède tout de même un sens certain de la dramaturgie.

Paul Maugendre et Anne-Sophie sont plus enthousiastes.


Argent brûlé / Ricardo Piglia (Plata quemada, trad. de l'espagnol (Argentine) revue et corrigée par François-Michel Durazzo. André Dimanche, 2001, rééd. Zulma, 2010)


 

Un film a été tiré de ce roman en 2000 par le réalisateur argentin Marcelo Pineyro, sous le titre Vies brûlées (Plata quemada), et a reçu le Prix Goya du meilleur film étranger.
 

 

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28 septembre 2009 1 28 /09 /septembre /2009 10:00

"Que voulez-vous savoir d'autre ?
- J'ai cru comprendre qu'on le suspectait d'avoir des idées de gauche.
- Aujourd'hui la moitié du pays en est suspectée.
- Et vous ?"

Dégoter du bon polar dans l'énorme production éditoriale revient parfois à trouver L'aiguille dans la botte de foin. L'argentin Ernesto Mallo nous facilite le boulot avec ce bien nommé premier roman qui en annonce d'autres, nous dit-on sur la quatrième de couverture. J'en salive déjà.


Pas facile d'être un flic intègre à Buenos Aires sous le régime Videla, alors que les militaires contrôlent le pays et pourchassent, torturent et assassinent sans vergogne des milliers d'opposants politiques. Nous sommes en Argentine à la fin des années 70 et la "guerre sale" bat son plein.
Lascano "Pero" - le "chien", le flair - n'est ni un justicier ni un preux chevalier, mais un simple enquêteur qui veut simplement bien faire son job, dans lequel il s'investit corps et âme depuis la mort de sa femme, un an plus tôt, qui ne cesse de le hanter.

On l'appelle un matin, après qu'un passant ait signalé deux cadavres abandonnés dans un recoin de la ville. Quand Lascano arrive sur place, ils sont trois : deux jeunes ayant reçu plusieurs balles dans la tête - la signature des militaires - et un homme plus âgé, bien vêtu, blessé à l'abdomen. Ça ne colle pas. S'il ne peut rendre justice aux deux premières, Lascano tient à remonter la piste de la troisième victime.


Si la mécanique de l'enquête est bien huilée, la résolution de l'intrigue n'en est pas moins secondaire, occupant l'arrière-plan d'un tableau bien plus grand : l'Argentine sous dictature militaire, où règne une politique de terreur et de répression instaurée par l'Etat contre ce qu'il nomme vaguement "la subversion". Rafles, exécutions sommaires, cadavres abandonnés et anonymes, disparus dont on ne retrouvera jamais les corps.

Au milieu de ce chaos et des raclures en tous genres, Mallo met en scène une paire de personnages absolument magnifiques et particulièrement touchants. Et malgré les morts, les injustices et la peur permanente qui suinte de ces pages, on s'efforce de vivre malgré tout, de célébrer l'amitié, la complicité, de faire l'amour et, pourquoi pas, d'espérer.

Mais ce qui m'a particulièrement saisi dans ce roman, c'est l'impression qu'il donne d'avoir été écrit pendant les événements, si bien qu'on ne ressent à aucun moment "l'a posteriori" du récit, l'empreinte du recul historique. C'est peut-être dû à l'empathie d'Ernesto Mallo pour ses personnages, qui donne à son texte une force d'évocation assez incroyable.
S'il ne se prive pas d'une réflexion politique, il n'essaye pas non plus de dresser un panorama précis et objectif de la situation, ni de décortiquer les rouages de la barbarie. Non, il nous plonge tête la première dans ce quotidien de peur, de suspicion et de violence irrationnelle. C'est oppressant, révoltant, et donc parfaitement restitué. C'est difficile à exprimer, mais on en garde comme une impression de vérité brute.


Voilà un bon et beau roman noir, relevé à la sauce hard-boiled mais gardant une fibre toute latine, entre sensualité et mélancolie.
Vous m'avez compris, inutile de chercher plus loin l'aiguille dans la botte de foin.


L'aiguille dans la botte de foin /
Ernesto Mallo (La aguja en el pajar, trad. de l'espagnol (Argentine) par Olivier Hamilton. Rivages/Noir, 2009)

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11 septembre 2009 5 11 /09 /septembre /2009 00:00

"Le positivisme, le désir de tout comprendre, de tout expliquer, telle est la maladie de l'époque. La tour, d'où on voit la ville entière, et l'Exposition, qui prétend montrer tout ce qui existe, ne sont que les signes majuscules d'un monde sans secrets. Et vos détectives encouragent les constructeurs, encouragent les scientifiques. Ils ne savent pas qu'eux aussi vivent parce que le secret existe et que quand le secret disparaîtra eux-mêmes s'éteindront."


En cette année 1889, alors que l'Exposition universelle s'apprête à ouvrir ses portes, les plus grands détectives du monde, accompagnés de leur assistant, se réunissent à Paris.

Le détective argentin Renato Craig, affaibli et miné par sa dernière enquête, envoie l'un de ses élèves assister Arzaky, son homologue parisien, en vue de l'Exposition à laquelle doivent participer le Cercle des Douze, du nom que se sont donnés les fameux enquêteurs.
Sigmundo Salvatrio, bercé depuis son enfance par les récits narrant leurs exploits, est impatient de rencontrer ses héros.
Mais il se rend bientôt compte que le club est le lieu de rancœurs et de rivalités profondes, qui s'accentuent quand Darbon, l'un des détectives, est retrouvé mort au pied de la tour Eiffel, dont la construction vient de s'achever. 


Aux ordres d'Arzaky, Sigmundo participe à l'enquête, qui l'entraine vers des personnages inquiétants et fantasques, adeptes d'occultisme, satanistes et autres illuminés. Sans le savoir, c'est lui qui va précipiter les événements et bouleverser l'ordre établi parmi le Cercle des Douze. Un conclave qui s'est mué en véritable théâtre des passions humaines, le rationalisme dont se réclament les détectives laissant place à l'envie, la jalousie, l'orgueil et l'ambition.

Comble de l'ironie, le Cercle a des relents sectaires, enclavé dans sa propre croyance de la "Méthode", l'art de l'enquête et de la déduction. Un art bientôt obsolète face aux changements du monde, comme le pressent l'un des détectives face à ses coreligionnaires: "Nous nous sommes perdus depuis longtemps déjà. Nous essayons vainement d'appliquer nos méthodes dans un monde de plus en plus chaotique. Nous avons besoin de criminels ordonnés pour que nos théories fonctionnent, mais nous ne trouvons que des douleurs sans fin et des malheurs sans raison."

De la même façon, l'effervescence ésotérique de l'époque diminue tandis que se profilent les temps modernes, incarnés par l'Exposition, ses machines extraordinaires et la fée électricité.
D'ailleurs, l'auteur évoque de belle façon et avec une langue discrètement surannée le Paris de l'époque, et en particulier les préparatifs de l'Exposition universelle, où règne une folle agitation et où se côtoient hommes, bêtes, objets et curiosités de tous horizons.
J'aurais d'ailleurs aimé qu'il s'attarde un peu dans les rues de la capitale et aux abords du Champ-de-Mars, quitte à ajouter quelques dizaines de pages supplémentaires...


Cela doit tenir au plaisir enfantin qu'on éprouve à la lecture de ce très bon roman d'aventures - qui nous offre aussi une énigme à résoudre -, dans une atmosphère qui rappelle les romans de Conan Doyle, de Gaston Leroux ou d'Eugène Sue.

On aurait presque envie de parcourir les pages à la lumière d'une lampe de poche, dans son lit, quand vient l'heure de se coucher...



                                           Affiche pour l'Exposition universelle de Paris, 1889



Conseil(s) d'accompagnement : l'excellent Fromental et l'Androgyne, de Alain Demouzon et Jean-Pierre Croquet, qui se déroule à Paris à la même époque, évoque aussi l'avènement d'une nouvelle société marquée par la révolution industrielle.


Le Cercle des Douze / Pablo de Santis (El enigma de París, trad. de l'espagnol (Argentine) par René Solis. Métailié, 2009)

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8 mai 2009 5 08 /05 /mai /2009 00:00

On en apprend tous les jours. Je connaissais de nom les éditions L'Atinoir (auparavant une collection chez L'Ecailler), mais n'avais pas encore lu les romans de cette nouvelle maison d'édition spécialisée dans le polar latino-américain ("latine noire") et dont le conseiller éditorial est un certain... Paco Ignacio Taibo II. C'est chose faite avec ce Boléro noir du cubain Lorenzo Lunar - je remercie au passage JM Laherrère et Sébastien Rutès (un des auteurs de la maison dont je parlerai bientôt) qui m'en ont donné l'occasion.

Nous ne sommes ni à Santiago de Cuba ni à La Havane, mais à Santa Clara, un quartier populaire en périphérie d'une ville de province. Là vivent prostituées, petits délinquants, voleurs, et Léo Martín, chef du bureau de police local. Et comme il dit :

"Le quartier est un monstre, comme dit mon pote el Puchy.
Le quartier, il te réduit en purée, il te bringueballe, t'éduque, te pousse, te traîne, te relève, te jette à pierre et te piétine.
Il fait de toi un homme ou un débris. (...)
Mais ce monstre, tu l'aimes et t'as aucune intention de le quitter. Parce que tu t'es habitué à lui, parce que t'as besoin de son désordre pour vivre."

 
Là, un crime a été commis. Tout le monde aimait le vieux Cundo pourtant, et surtout Léo, qui s'est promis d'arrêter le salaud qui a fait ça. Pas facile, pourtant : s'il possède les codes du quartier et partage ses souvenirs d'enfance avec ses habitants, ceux-là ne se confient pas facilement, qui plus est à un flic.

L'unité de lieu (le périmètre restreint du barrio) et de temps (une journée) rappelle le roman d'énigme à l'anglaise. Et comme dans ce dernier, on passe en revue tous les suspects potentiels, les mobiles, les alibis, avant de trouver le coupable.
Mais nous sommes surtout, et d'abord, dans un roman noir et social : c'est la vie de ce quartier et de ses habitants, contraints pour survivre à la contrebande et aux petits trafics, que nous voyons se dessiner au fil des pérégrinations et des rencontres de Léo Martín.


Si Lunar montre une certaine empathie, voire de la tendresse vis-à-vis de ses personnages, il bannit tout sentimentalisme. En à peine une centaine de pages particulièrement cinglantes et éloquentes, il donne simplement à voir une réalité quotidienne. Sans emphase ni effets dramatiques, mais avec un sens aigu de l'observation et des mots affûtés et précis.

Boléro noir constitue la première chronique d'une trilogie. Je sais déjà que je retournerai à Santa Clara.


Boléro noir à Santa Clara / Lorenzo Lunar (Que en vez del infiernoencuentres gloria, trad. de l'espagnol (Cuba) par Morgane Le Roy. L'Atinoir, 2009)


PS : à noter la pertinente préface qui restitue le roman dans le contexte socio-historique cubain et revient aussi sur la riche tradition de l'ile en matière de roman noir (Padura, Chavarria et bien d'autres...).

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