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31 janvier 2012 2 31 /01 /janvier /2012 00:00

"Nuit après nuit, Kraus rêvait d'une femme qui avait une jambe normale et une jambe de bébé. Dans le rêve, elle se déplaçait bruyamment sur son genou adulte et sa jambe de bébé, en brandissant une hache, vacillante."

En une centaine de pages hallucinées, Baby Leg témoigne une fois encore de l'univers singulièrement macabre et fantasmagorique de Brian Evenson. Mais là où La confrérie des mutilés ou Inversion projetaient une représentation du réel suffisamment tangible pour arrimer le lecteur, Baby Leg ne lui laisse pratiquement aucun élément concret auquel se raccrocher, l'invitant dans une contrée où les frontières entre songe et réalité seraient complètement abolies. Un territoire peuplé d'êtres difformes et de cauchemars impalpables qui assaillent Kraus, manchot amnésique que se disputent un médecin sadique et une créature évanescente pourvue d'une jambe de bébé. 

   
Baby-leg.jpgBaignant dans une atmosphère lugubre, parfois gore, Baby Leg dégage un charme étrange mais a de quoi laisser perplexe, et légèrement frustré devant l'absence de mobiles et d'éclaircissements. Au mieux, cette sombre balade n'offre que des conjectures, quelques pistes d'interprétations qui, du reste, ne mènent peut-être nulle part.


La première a trait au fait religieux, auxquel l'auteur semble se référer de façon plus ou moins voilée, par exemple à travers la symbolique de l'eau et de la regénération baptismale, lorsque son personnage se retrouve plongé dans une cuve remplie de liquide. Impossible d'ailleurs de ne pas mettre en parallèle l'expérience personnelle d'Evenson (ancien mormon rejeté par sa communauté) et cette d'un homme fuyant désespérément un inquiétant prophète, alors même que celui-ci lui enjoint de "revenir au bercail" afin de le protéger de lui-même.
A l'instar du Kline de La confrérie des mutilés (le thème de la mutilation revient comme une douleur fantôme chez Evenson) qui tente de s'affranchir des dogmes, Kraus poursuit le même but : éloigner les chimères et recouvrer la liberté, dût-elle le priver d'une partie de lui-même. Cependant, si l'un doit se libérer d'une secte, l'autre est surtout prisonnier des tours que lui joue son esprit.

A partir de là, le versant métaphysique (on pourrait même parler de phénoménologie) peut être une autre voie de lecture : répétant les mêmes scènes, dans les mêmes décors (une cabane, une station-service, un grand bâtiment blanc), mais dans des circonstances et à des bornes chronologiques différentes, le récit opère une sorte de
distorsion du temps et de l'espace, dans lesquels dérive Kraus avant de revenir finalement à son point de départ. A travers cet homme à la mémoire défaillante, au libre-arbitre entravé et confronté à une série d'événements sans liens de causalité et dont il nie farouchement l'existence - tout ceci n'est pas réel, répète t-il à plusieurs reprises -, Baby Leg met en scène l'aliénation de la conscience face à des situations incompréhensibles et insolubles.

   
Publiée aux Etats-Unis dans une édition limitée, cette longue nouvelle déconcertera plus d'un lecteur, dérouté - on le comprend - devant cet exercice expérimental apparemment sans queue ni tête. C'est pourquoi je le conseillerais d'abord à ceux qui s'intéressent au travail de Brian Evenson.


Baby Leg / Brian Evenson (Baby Leg, 2009, trad. de l'américain par Héloïse Esquié. Le Cherche-Midi, Lot 49, 2012)

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29 décembre 2011 4 29 /12 /décembre /2011 00:00

Au dernier étage d'un immeuble de Buenos Aires, une vieille fille de 93 ans est en train de parler, à travers la porte, au garçon de 14 ans enfermé dans sa salle de bains, un jeune délinquant qui ce matin-là a tenté de la voler et s'est fait bêtement piéger. 

Sans vraiment se ranger sous la bannière polar, Plus léger que l'air emprunte au huis-clos et aux ingrédients qui vont avec : un brin de suspense (même si Jeanmaire est avare d'"effets") et une tension grandissante, asphyxiante, au gré des humeurs changeantes de la vénérable aïeule qui, trop heureuse d'avoir de la compagnie, se découvre une vocation de tortionnaire.

Plus-leger-que-l-air.gifLa réclusion va durer quatre jours, durant lesquels elle glisse des gâteaux secs sous la porte pour nourrir le captif, tout en lui confiant (elle y tient absolument) la mort tragique de sa mère et ses rêves de femme dans un monde d'hommes - une histoire dans l'histoire, le point commun entre les deux réside dans le titre, mais inutile d'en dire davantage.
Tout ce temps elle sermonne, gronde, disserte, console, menace, apaise, vocifére - contre les gauchos, les peronistes et les mâles en général.

Quant à l'adolescent reclus, il n'a pas voix au chapitre, c'est un simple récipient dans lequel la vieille pie déverse ses bavardages et ses sermons, un confident malgré lui (et le lecteur aussi, par extension). A aucun moment on ne l'entend, seule la voix de la vieille dame nous parvient, formant sur deux cent et quelques pages un long monologue décousu et geignard qui - et c'est là la grande réussite du roman, quand la forme colle au fond et n'est pas qu'un gadget narratif - illustre en définitive cette profonde et très ancienne solitude qui l'a rendue à moitié folle.
L'enfer c'est toujours l'Autre, aurait dit Sartre (encore un Huis clos...), à la fois geôlier et prisonnier, bourreau et victime, cet Autre qui nous révèle à nous-mêmes.


Federico Jeanmaire est argentin, spécialiste de Cervantès et auteur d'une vingtaine de romans, dont cet étonnant (et plus grave qu'il n'y parait) Plus léger que l'air, son premier traduit en France. Un nom à retenir.


Plus léger que l'air / Federico Jeanmaire (Más liviano que el aire, 2009, trad.de l'espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon. Joëlle Losfeld, 2011)

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31 mai 2011 2 31 /05 /mai /2011 00:00

Rouge gueule de bois, premier et singulier roman naviguant entre le polar et la SF à la papa, fait partie de ces Objets Littéraires Non Identifiés (avec soucoupe volante en prime) à la fois déroutants et enthousiasmants, formidables antidotes à la standartisation.


rouge gueule de bois couvArizona, 1965. Tandis que Buzz Aldrin est en orbite et que se profile la fin du monde, Fredric Brown, écrivain rincé et alcoolique notoire, écluse dans un bar de Tucson. Débarque Roger Vadim, réalisateur noceur de Et Dieu créa la femme. Alignant les verres, ils causent crime, mobile et alibi, jusqu'à ce que Brown se mette en tête de réaliser le meurtre parfait en se servant d'un sosie, un dénommé George Weaver*.

Après un détour par le Nouveau-Mexique, les deux compères entament une virée éthylique et loufoque dans une Amérique post-apocalyptique, peuplée de fantômes, d'Hell's Angels anthropophages, d'allumés New Age, et j'en passe. Poursuivis par la Reine noire de Sogo et un faux agent du FBI, il leur faut aussi retrouver la femme de Vadim, la voluptueuse Barbarella.



Ambiance pop et délicieusement kitsch, créatures éthérées et belles carrosseries pour un véritable gueuleton romanesque, festif, fantasque, fantasmagorique.

Tout entier porté par l'étrange beauté de sa langue et les surprenantes images qu'elle fait naître, Rouge gueule de bois est aussi le roman-miroir d'une Amérique des fifties tiraillée entre ses rêves de conquête spatiale et ses angoisses de guerre atomique. 


Ce qui ne gâche rien, le travail des éditions La Volte - format, police de caractères, couverture - est particulièrement soigné, et l'appendice (index, notes de voyages, citations...) apporte une saveur supplémentaire au livre.


Si je ne vous ai pas suffisamment aiguisé l'appétit, vous pouvez toujours lire l'interview de Léo Henry par Christophe Dupuis.
   

clef-abri-atomique-300x200                                                     "Quand les abris atomiques étaient en vogue"



Rouge gueule de bois / Léo Henry (La Volte, 2011)

* George Weaver n'est autre que le personnage principal de La fille de nulle part, un roman de Brown paru en 1951. Les nombreuses allusions et références à l'oeuvre de l'écrivain américain devraient d'ailleurs ravir ses fans.

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12 avril 2011 2 12 /04 /avril /2011 09:39

Si Ferdinand von Schirach, avocat de la défense à Berlin depuis une quinzaine d'années, s'est certainement inspiré de son expérience, ces onze histoires criminelles, au-delà de leur caractère insolite, valent d'abord par leur qualité littéraire et les interrogations qu'elles portent en elles.
 
Crimes von Schirach"Qui peut bien connaître l'âme humaine ?" se demande l'un des personnages. Qu'est-ce qui pousse ainsi le Dr Fähner, après quarante ans de vie commune, à tuer sauvagement son épouse ? Et ce gardien de musée, d'où lui vient cette obsession pour cette statue ? Pourquoi ce jeune homme ne peut-il s'empêcher de tuer et d'énucléer les moutons de son village ? Cet homme qui a tué froidement ses agresseurs n'a t-il pas fait preuve d'une violence disproportionnée ?
Et cet autre, petit malfaiteur devenu bienfaiteur dans son pays d'adoption, mérite-t-il son châtiment ? 


Concises, factuelles, dénuées de la moindre théâtralité, ces nouvelles sont quelque peu austères au premier abord, mais cette sécheresse est radoucie par l'empathie diffuse qui s'en dégage.
La distanciation de l'auteur - et de son double - face aux événements permet à l'inverse d'y confronter directement le lecteur, partagé entre amusement, effroi, compassion, incertitude, chaque destin lui soumettant un cas de conscience.

S'il s'attarde momentanément sur les rouages de la justice allemande - le rôle de l'avocat, la procédure pénale -, von Schirach s'intéresse surtout au cheminement sinueux qui mène à l'acte criminel ("Un braquage de banque est-il seulement un braquage de banque ?"), à l'infinie complexité des ressorts et des motivations humaines. Et, parrallèlement, à l'infinie difficulté qu'il y a à juger et punir son prochain. Si l'homme est faillible, son juge aussi.


(Au passage, on ne manquera de faire le lien avec l'actuelle politique française en matière de justice, qui peut se résumer en un mot : automatisation.)


Crimes
/ Ferdinand von Schirach (Verbrechen, 2009, trad. de l'allemand par Pierre Malherbet. Gallimard, 2011)

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7 janvier 2011 5 07 /01 /janvier /2011 00:00

Paru en 2006 chez un petit éditeur, Court, noir, sans sucre avait bénéficié d'un joli bouche-à-oreille, notamment parmi les amateurs de nouvelles. Devenu introuvable, il a été réédité début 2010 par les éditions Quadrature, augmenté de deux textes inédits.


Court, noir, sans sucreQuinze nouvelles, quinze contes de la folie ordinaire, racontés à mi-voix, sourdine et timbre clair. Un univers à la fois familier et parrallèle, comme des instants et des images glissant sur nos rétines mais qu'Emmanuelle Urien aurait, elle, réussi à fixer.
L'existence banale de gens ordinaires. Des femmes, pour la plupart. Solitaires, délaissées, isolées. Confrontées à la maladie, à la mort. La chute est souvent brutale, soudaine et définitive. Le titre annonce la couleur.


Court, noir, sans sucre...
Quinze parfums, à chaque fois un goût différent et néanmoins voisin. Vous connaissez ces dosettes de café qui font fureur depuis quelques années, offrant quantité de variétés ? Idem ici. Qu'est-ce que je vous sert ? Tendre, macabre, comique, cruel, pathétique, grinçant ? Un mélange ?

... corsé.
On se frotte le cou après Jardin secret, on a la gorge serrée avec La place du mort, gorge déployée à la fin de Tristesse limitée, râclée avec La mer à boire, on déglutit avec Assistance technique ou au bout du Chemin à l'envers...


Des histoires, destins brefs ou morceaux de vie, tissées à petites touches. Avec ironie, pudeur, finesse, affection, ainsi qu'une certaine distance, ou plutôt un petit saut de côté qui modifie d'un coup toute la perspective.

De chaque phrase découle la suivante, une cascade de mots où chacun prend sa place, sans que jamais la concision ne filtre les émotions. Une écriture à la fois sobre, élégante, imagée, et même, non dénuée de grâce. 
 
 


Conseil(s) d'acompagnement : on pense aux nouvelles d'Annie Saumont, C'est rien ça va passer, Moi les enfants j'aime pas tellement ou... Noir comme d'habitude.


Court, noir, sans sucre / Emmanuelle Urien (L'Etre minuscule, 2005 ; rééd. Quadrature, 2010)

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21 septembre 2010 2 21 /09 /septembre /2010 00:00

25 ans après Moins que zéro, Bret Easton Ellis imagine une suite à son premier roman, avec le très attendu Suite(s) impériale(s) - tirage de 100 000 exemplaires et plan media en béton armé.

Le passage n'a rien d'obligatoire, mais du coup j'ai préféré relire Moins que zéro, qui, il y a une dizaine d'années, m'avait paru insipide, sans relief ni sens. J'avais tort. Ce qui n'avait ni relief ni sens, c'était simplement la vie des personnages. Et à la deuxième lecture, j'ai été tout bonnement impressionné. Comme quoi il y a des livres qu'on lit trop tôt ou trop jeune ou trop vite...

Je commence donc par celui-là, d'autant plus que Suite(s) impériale(s) m'a laissé sur ma faim, j'essaierai d'expliquer un peu pourquoi.



Moins que zéroClay, le narrateur, rentre chez lui pour la période de Nöel. Ses amis ont pour nom Trent, Rip, Julian, Blair... Leurs parents sont producteurs de cinéma, metteurs en scène, acteurs... Ils ont 17, 18, 19 ans, et se ressemblent tous - de jeunes hommes bronzés aux cheveux blonds coupés courts. Ils carburent au valium, à la coke, à l'héro et autres confiseries. Ils habitent les quartiers chics, fréquentent les boutiques de luxe et roulent en Porche ou BMW, écument Bel Air, Beverly Hills, Malibu, Palm Springs, regardent MTV en boucle et voient un psy. 

Quatre semaines avec la jeunesse désoeuvrée et très argentée de Los Angeles dans les années "fric" 80.
Des enfants gâtés cyniques et arrogants ? Même pas, si l'on considère que le cynisme est déjà en soi une posture morale. Non, ils sont seulement vides, sans moelle, léthargiques. Ils ne s'amusent pas. Leurs fêtes et leurs trips sont sans objet. Ils sont dénués d'émotions et leurs sentiments sont factices. Ils flottent dans un ersatz de réalité aussi brumeux que le smog qui recouvre la Cité des Anges.


C'est un roman où il ne se passe rien, à première vue. On va de beuverie en coucherie et de "party" en party". Tout suinte l'ennui et la vacuité. Des dialogues qui ne mènent nulle part, des questions qui n'appellent pas de réponse, des scènes qui tournent à l'absurde. Des personnages qui errent sans but, attendant vaguement un signe, une révélation, quelque chose qui les tirera de leur torpeur. Qui se distrayent bruyamment en attendant Godot. A la différence près que les protagonistes d'Ellis ne savent même pas qu'ils attendent... Ce qui est encore plus effrayant.

Bret Easton Ellis adopte une écriture "à plat", expurge toute émotion, toute empathie, "se contente" d'un compte-rendu circonstancié qui ressemble à un rapport d'autopsie tant ses personnages ont l'air mort. Aussi morts que le cadavre que Clay et quelques autres contemplent sans mot dire dans une des scènes du livre.



Le risque, c'est évidemment que le roman tourne en rond. Il n'en est rien. Disons plutôt qu'il tourne sur lui-même à grande vitesse, pourvu d'une force centrifuge qui vous aspire et vous laisse complètement vidé, lessivé.




Passons maintenant à Suite(s) impériale(s).

suites imperiales25 ans après, voilà Clay de retour à Los Angeles, une fois de plus. Clay est devenu un scénariste à succès. S'il a gagné en assurance, il n'a pas chassé pour autant le jeune homme névrosé et narcissique qu'il était. Les "première" ont succédé aux "party", l'alcool et la came coulent toujours à flots. Clay retrouve de vieilles connaissances, Trent, Blair, Rip... Ils sont devenus producteurs, metteurs en scène... Certains sont méconnaissables, à force d'être passés entre les bistouris des chirurgiens esthétiques ! Leur visage ressemble à un masque, dans une ville où chacun porte le sien. 

Comme dans Moins que zéro,  Los Angeles est peut-être le personnage principal du roman. Tentaculaire, impersonnelle, vampirique. "On peut disparaître ici sans même s'en apercevoir". Une "non-zone" où se croisent sans se voir vraiment des créatures étranges qui courent après un rôle ou coupent leur dose avec du xanax. Une jungle où se poursuivent prédateurs et animaux à sang froid, comme Clay et ses comparses.




Si Moins que zéro est le roman du mouvement circulaire, Suite(s) impériale(s) va d'un point A à un point B. Un récit plus conventionnel dans sa structure, et qui emprunte beaucoup au roman noir, à commencer par l'un de ses principaux ingrédients : la femme fatale, jouée ici par une dénommée Rain Turner, avide de notoriété et prête à tout, qui a séduit Clay dans le but d'obtenir un rôle dans un film dont il est co-producteur.

Tandis qu'on le met en garde et lui conseille de s'éloigner de l'amante vénéneuse (ou religieuse), Clay devient accro. Mais il n'est pas le seul à en pincer pour la dame, qui a tendance à jouer les filles de l'air. Il remarque bientôt que son appartement est surveillé et qu'il est suivi à chacun de ses déplacements. Et puis un type d'Hollywood, une vague connaissance, vient d'être retrouvé mort, sauvagement torturé. Clay sent monter une peur irraisonnée.


Si le début est prometteur (une mise en abîme où Clay se rend à la projection du film adapté de Moins que zéro !, qui montre qu'Ellis aime décidément brouiller les lignes entre réel et fiction), la suite manque de liant, l'intrigue a tendance à se disperser. Le tempo est enlevé - de courts paragraphes, pas de chapitres - mais c'est comme si la mélodie était jouée juste un ton trop haut ou trop bas.

C'est peut-être dû à l'atmosphère à la fois opaque et évanescente qu'installe l'auteur, qui relègue à l'arrière-plan les éléments tangibles du récit (comme le trafic de drogue ou les tueurs colombiens dont il est vaguement question), qui dilue la réalité des événements et des personnages ; des personnages aux contours flous, aux motivations vagues, aux agissements incertains. De la même façon, le registre polar qu'adopte Bret Easton Ellis devrait donner un peu plus de tranchant à son roman, mais il ne l'exploite pas vraiment, et l'intrigue est un brin émoussée. 


Cela dit, si vous aimez les ambiances à la David Lynch - celui de Twin Peaks ou Mulholland Drive -, vous devriez vous régaler. Pour ma part, j'y suis peu sensible, ou en tout cas je trouve que le récit manque de corps, de consistance. Après, c'est une affaire de goût.


Un roman décevant au final que Suite(s) impériale(s), qui à mon sens ne possède ni l'unité ni la force d'attraction du premier volet.

Mais il faudra peut-être que je le relise... dans une dizaine d'années !


En attendant, je serais curieux d'avoir votre avis, et en particulier celui des fans d'Ellis.


Moins que zéro (Less than zero, 1985, trad. de l'américain par Brice Matthieussent. 10/18, 1986 ; rééd. R. Laffont, 2010)

Suite(s) impériale(s) (Imperial Bedrooms, 2010, trad. de l'américain par Pierre Guglielmina. R. Laffont, 2010)

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29 janvier 2010 5 29 /01 /janvier /2010 00:00

"Votre père à vous est le diable et vous voulez accomplir les désirs de votre père. C'était un tueur depuis le commencement, établi hors de la vérité, car sans vérité en lui, parlant faux, selon sa nature qui est le mensonge, et du mensonge il est le père." (Evangile de Jean, chapitre 8, verset 44)


Père des mensongesAu sein de la Corporation du Sang de l'Agneau, une communauté religieuse conservatrice et très hiérarchisée, le respectable doyen Eldon Fochs est notamment chargé de veiller sur les jeunes ouailles.

Afin de se débarrasser de "pensées et rêves perturbants", et sur l'insistance de sa femme, il consulte un psychothérapeute. Diagnostic provisoire : trouble dissociatif, personnalité multiple. 
Malgré tout, le docteur Alexandre Feshtig a l'impression d'être manipulé, et soupçonne très vite Fochs de laisser libre cours à ses fantasmes pédophiles.
Des garçons l'accusent de viol. Une jeune fille de la communauté vient d'être assassinée. L'étau se resserre, le doute grandit, les hallucinations de Fochs se multiplient. Feshtig décide d'agir, mais il va se heurter aux responsables religieux, qui mettent tout en oeuvre pour étouffer le scandale.


Père des mensonges est une plongée en eaux profondes, où se nichent les pires ignominies et la folie schizophrène d'un homme d'autant plus abject qu'il se pare des vertus du Bien. L'immersion dans ce cerveau malade est d'autant plus glaçante que le narrateur n'est autre que Fochs. La façon dont il se justifie et se dédouane de ses actes, dont il travestit la vérité, est fort bien rendue. 

Mais derrière une personnalité, c'est tout un système qui est en cause. L'auteur - "contraint de quitter l'Eglise mormone en raison de la nature de son oeuvre" - dresse un réquisitoire contre l'Eglise, sa duplicité, son hypocrisie, ses manipulations ; contre le fondamentalisme qui obstrue la raison, annihile le sens critique et le libre-arbitre.


Si le brillant et bluffant 
La confrérie des mutilés se démarquait par son originalité, Père des mensonges - premier roman de l'auteur - est plus sobre, plus conventionnel, et pourrait à ce titre en décevoir certains.
Mais il n'en est pas moins 
prenant, habilement construit, et s'attaque à un sujet particulièrement tabou.


Père des mensonges /
Brian Evenson (Father of Lies, 1998, trad. de l'américain par Héloïse Esquié. Le Cherche-Midi, Lot 49, 2010)

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16 janvier 2010 6 16 /01 /janvier /2010 09:57

"Un jour, il faudrait bien inventer le ciseau à couper les ficelles, toutes les ficelles, celles qui nous lient les uns aux autres et abolir du même coup la loi de la pesanteur."

Après l'imposant Underworld USA, que lire ? Pour ma part, je vous conseillerais bien un roman de Pascal Garnier. Court, percutant, un univers singulier qui n'appartient qu'à lui, à la fois improbable et familier.

Si son précédent roman était un huis-clos, celui-ci tient plus de l'équipée sauvage...


Le grand loinDrôle de bonhomme ce Marc. Un peu à côté de ses pompes, comme on dit. Divorcé, une nouvelle femme, Chloé, une fille, Anne, internée en hôpital psychiatrique et qu'il visite régulièrement. Un type sans histoires, plutôt introverti, docile face aux événements.

En arrêt sur un pont d'autoroute, il médite face à l'incessant et hypnotique défilé de véhicules ; à quatre pattes, il observe à la loupe le tapis de son salon, étonné d'y découvrir un territoire à la fois microscopique et immense, "dont les les motifs évoquaient tour à tour des fleuves tumultueux, des forêtes tropicales ou des déserts arides." Sur un coup de tête, il achète un vieux chat, aussi placide que lui. Boudu le chat.
Un étranger au monde et à soi-même. A moitié absent, à moitié vivant.


L'envie lui vient de s'échapper un peu, d'aller voir plus loin s'il y est. Envie d'aller au bout, pour une fois. Au bout de quoi ? Loin, c'est tout. S'extraire un peu de la glu du quotidien, casser l'ordonnancement des jours.  

Tiens, s'il allait voir sa fille aujourd'hui ? On n'est pas le 14, et alors ? Tiens, si on se faisait une petite virée sur la côte, "marcher dans le sable, regarder les trucs qui bougent dans les flaques, comme quand tu étais petite" ?
Anne est d'accord. Direction Le Touquet, villas closes, plage déserte, coma artificiel de hors-saison.

Mince, il n'a pas prévenu Chloé de son départ. Pas envie de rentrer chez lui, de toute façon. Alors, Marc poursuit le voyage, accompagné de ses deux fauves - le chat Boudu "qui dort, qui bouffe, qui chie", Anne et son énergie brute, qui vit dans l'immédiateté, agit à l'instinct, sans réfléchir ni mesurer ses actes. 

La petite escapade se transforme en fugue. Descendre vers le sud, Limoges, Agen, jusqu'au bout de l'impasse, jusqu'au grand loin.
Des incidents bizarres surviennent, des gens disparaissent soudainement. Mais que se passe-t-il donc ?


Garnier aime bien les duos et nous en a encore concocté un bien curieux. Des personnages à la fois fragiles, banals, imprévisibles, dont il sonde les failles, passant de la caresse au pincement. L'un suit une trajectoire rectiligne, l'autre est bringuebalé, irrésolu, ne trouvant aucune prise sur les parois lisses de son existence. L'un entraine l'autre au bout de sa folie.  

Avec bon goût, il cause aussi du mauvais goût de l'époque, de ses futilités. Et toujours avec cet humour, cette poésie, ce sens aïgu de la métaphore.

Lire un roman de Pascal Garnier, c'est se retrouver en suspension, entre deux eaux, deux courants - air froid/air chaud, en sachant que le pire n'est jamais loin et que la chute sera brutale.

C'est un clin d'oeil suivi d'un sourire carnassier. 
 

Conseil(s) d'accompagnement : Marc Villard pose les questions, Lalie Walker lit des extraits, Pascal Garnier parle de lui et de ses romans : ça donne une très chouette interview et c'est sur le site des Habits Noirs.


Le Grand Loin / Pascal Garnier (Zulma, 2010)

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30 juillet 2009 4 30 /07 /juillet /2009 00:00

C'est la couverture qui a attiré mon regard. Ces trois jeunes types, jeans retroussés, penchés sur le capot d'une bagnole, ça fleure l'Amérique des années 50, le rockabilly et la fureur de vivre.

Outsiders a connu dès sa parution en 1967 aux Etats-Unis un immense succès, avant d'être adapté au cinéma par Francis Coppola en 1983 (vu la bande-annonce, ça a l'air d'avoir bien vieilli quand même...). Le livre sort en France la même année, avant de s'épuiser gentiment jusqu'à cette réédition en poche.


1966, Tucson, Oklahoma. Ponyboy Curtis, 14 ans, vit avec ses frères, Darry et Sodapop. Quand leurs parents sont morts dans un accident de voiture, ils ont eu l'autorisation de rester ensemble à condition de "bien se tenir". Darry, l'aîné, a pris le rôle du père, et bosse comme un fou pour permettre à son jeune frère de continuer l'école.

Ils vivent dans les quartiers pauvres de la ville et sont des greasers, autrement dit des voyous, des loubards. Enfin, plus turbulents que délinquants. A part peut-être Darry, qui a déjà fait de la prison et qui "hait le monde entier".
La vie n'est pas rose tous les jours pour Ponyboy, mais il y a les copains - Steve, Grain-de-sel, Johnny... -, et il sait qu'il peut toujours compter sur eux. Ensemble, ils traînent dans les rues, refont le monde, et surtout, se bagarrent contre l'ennemi juré, les Socs, "les mecs du gratin, les richards des quartiers ouest, quoi".
Jusqu'au jour où... tout bascule, quand l'un des Socs est tué.


Outsiders n'évite pas certains écueils mélodramatiques mais témoigne quand même d'une grande maturité quand on sait qu'il fut écrit par une fille de... 16 ans, "révoltée par les injustices sociales dont elle est témoin au lycée".
 
Dans la tradition du roman d'initiation, voilà un beau récit sur la jeunesse, l'amitié et la différence, à travers la voix de cet adolescent confronté très tôt à la violence et à l'injustice du monde.

Passez donc un moment avec Ponyboy Curtis, il mérite qu'on l'écoute.


Conseil(s) d'accompagnement : en plus dur et plus costaud, Les seigneurs de l'américain Richard Price raconte aussi des histoires de bandes, dans le Bronx des années 60. Price, on en parle bientôt d'ailleurs, avec un nouveau roman à paraître à la rentrée.


Outsiders /
Susan Heloise Hinton (Outsiders, trad. de l'américain par marie-Josée Lamorlette. Le Livre de poche, 2009)

 

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28 juin 2009 7 28 /06 /juin /2009 00:00

Helen, une schizophrène victime d'hallucinations et condamnée pour un double infanticide ; sa psychiatre, le Dr Forrest, dont la santé mentale laisse apparaître quelques lignes de faille ; Ike, ex-flic reconverti comme gardien de prison ; et enfin Angie, jeune starlette hollywoodienne frivole.
Ces quatre personnages vont tisser des liens plus ou moins solides et dessiner un paysage pour le moins accidenté des relations humaines.


Un récit à plusieurs voix qui nous plonge de suite dans l'univers carcéral : privations, commerce sexuel avec les gardiens, homosexualité, astuces diverses et variées pour améliorer le quotidien...
Darla, Keesha, Wanda, Shirley, LizAnn, Aida... Meurtrières, dépressives, psychotiques, droguées, prostituées... Derrière les crimes, parfois atroces, se dissimulent des traumatismes graves et, souvent, l'empreinte d'un homme. La plupart ont été abandonnées, violées, maltraitées, et perpétuent une violence qui leur a été infligée très tôt.

Le Dr Forrest les écoute. Séances de groupes, entretiens individuels. Et leur témoigne une profonde sympathie. Question confusion mentale, elle n'est d'ailleurs pas en reste. C'est l'un des principaux ressorts du récit : l'empathie excessive du docteur pour ses patientes et qui altère son jugement, un processus d'identification assez malsain dont on pressent dès le début le danger.

Sur le mode intimiste et avec compassion, Susanna Moore brosse le portrait de femmes à tendance dépressive, à l'enfance traumatisante, à la sexualité entravée, et en extirpe peu à peu les angoisses, les phobies, les secrets, les espérances.


Malgré ses nombreuses qualités, Adieu, ma grande m'a laissé un léger sentiment d'inachevé. Peut-être à cause de l'intrigue, plutôt maigre, du manque de tension dramatique (la crispation ne se mue jamais en appréhension ni inquiétude).
En fait, ce roman possède plusieurs ressorts narratifs - le rôle d'Ike (un personnage assez peu fouillé, ce qui crée un léger déséquilibre par rapport aux autres voix), l'attitude ambigue du Dr Forrest, les tendances suicidaires d'Helen - mais pas de véritable fil conducteur.

Pas la force escomptée, donc,  mais beaucoup de finesse : Adieu, ma grande reste un beau roman, à l'atmosphère troublante. Il décrit non seulement un univers largement méconnu mais nous livre surtout une réflexion tout en nuances sur la violence intrinsèque des rapports humains, le poids du vécu et des déterminismes.


Adieu, ma grande / Susanna Moore (The Big Girls, trad. de l'américain par Laëtitia Devaux. L'Olivier, 2009)

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