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8 février 2012 3 08 /02 /février /2012 00:00

Californie, années 50. Depuis la mort de leurs parents, Lora King et son frère Bill sont très proches, la jeune enseignante bon chic bon genre et le policier intègre vivent d'ailleurs sous le même toit. Jusqu'au jour où Bill tombe amoureux et se marie avec l'énigmatique et pétillante Alice Steele, ancienne costumière pour le cinéma. A la fois troublée et fascinée, Lora tente d'en découvrir plus sur sa belle-soeur et les douteux personnages qui gravitent autour d'elle.


Premier roman de Megan Abbott - mais le troisième publié en France -, Red Room Lounge apparaît comme un canevas dont Absente et Adieu Gloria seraient les prolongements, des variations autour d'un même motif : revisiter, à partir d'une perspective féminine, l'univers symbolique et formel du film noir américain des années 40/50.
Chez Abbott, la femme ne se caractérise plus par rapport à son homologue masculin (qu'il soit flic, gangster, amant...), mais constitue désormais le centre de gravité du récit. Ainsi elle n'est plus seulement un objet de convoitise, de perte ou de récompense, mais existe par elle-même, gagne en complexité et en nuances, quand bien même elle continue d'obéir à un archétype (tentatrice, salvatrice ou victime expiatoire). Quant au "mâle", il est relégué le plus souvent à l'arrière-plan et réduit à une fonction, Bill occupant dans le cas présent celle de l'homme intègre et droit abîmé par une passion amoureuse. 
On retrouve par ailleurs cette esthétique du film noir propre à tous ses romans : décor urbain, jeu d'ombres et de lumières, caméra subjective (ici le récit adopte uniquement le point de vue de Lora), personnages rattrapés par un passé trouble, à l'instar d'Alice, dont la nouvelle vie de femme au foyer dévouée et d'épouse respectable va être mise à mal.


Red-Room-Lounge.jpgMettant en scène deux rivales se disputant les faveurs d'un homme, l'ingénue et la sulfureuse, la garce et l'oie blanche, Megan Abbott va peu à peu brouiller les rôles, déployant son récit dans cette zone indistincte et mouvante séparant le vice et la vertu, le monde policé de Lora et le monde interlope d'Alice. Lentement, les contrastes s'atténuent, les masques glissent, les certitudes morales s'effritent.

Soucieuse de protéger son frère contre l'influence néfaste - du moins le croit-elle - d'Alice, et afin d'étayer ses soupçons, Lora enquête et tente de relier les indices (les changements d'humeur d'Alice, les sous-entendus d'une de ses anciennes connaissances, l'irruption d'un mystérieux inconnu...). Mais ses tentatives pour interpréter les "signes" resteront vaines : non seulement elle a une vision tronquée des événements (1), mais elle se heurte, seule et impuissante, à un monde illisible, chaotique et gouverné par les passions (2). Dans ce monde, la loi et l'ordre, incarnées par Bill, n'ont pas voix au chapitre.

D'ailleurs le dénouement ne distinguera ni coupables ni victimes, ne dévoilera aucune vérité intangible, seulement un enchevêtrement d'existences désordonnées aux trajectoires capricieuses. Une fois les apparences levées, on verra au passage se dissoudre le modèle social dominant - la middle-class prospère des années 50 dans sa banlieue résidentielle proprette - ainsi que le rêve hollywoodien, machine à broyer les starlettes où cohabitent le strass et le sordide - prostitution, chantage, corruption.



A l'inverse d'Absente et d'Adieu Gloria qui offraient davantage de "prises" au lecteur (3), Red Room Lounge présente des angles moins saillants, son relief est moins accidenté et il ne s'y passe finalement pas grand-chose, du moins en surface. L'intrigue suit un cours souterrain, et repose presque entièrement (hormis la légère accélération finale) sur l'ambiguïté des personnages, l'ambiance feutrée et la tension sourde que l'auteure, avec beaucoup de finesse, presque imperceptiblement, instille peu à peu : aussi le frou-frou des étoffes, le tintement des verres et la saveur des mets, les joyeuses réceptions, tous ces plaisirs insouciants qui égrènent le récit, annoncent-ils à leur façon le désastre à venir.
Du coup, certains s'ennuieront sans doute, sevrés d'action et de rebondissements. Moins tranchant que les romans ultérieurs, Red Room Lounge me semble néanmoins plus riche, et susceptible de laisser un souvenir plus vivace. 




Red Room Lounge / Megan Abbott (Die a Little, 2005, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Jean Esch. Ed. du Masque, 2011)


(1) au fil des pages, comme contaminé par l'ambiance délétère, on finit d'ailleurs par ressentir à son égard un sentiment de méfiance : ses soupçons sont-ils fondés ? N'est-elle pas plutôt aveuglée par la jalousie ? Succombe-t-elle à la paranoïa ?

(2) c'est un thème majeur du roman noir américain de l'après-guerre, qui place souvent un individu désarmé face à un monde qu'il ne comprend pas, et luttant désespérément avant d'être anéanti.

(3) les circonstances de la mort de Jean Spangler (Absente) ou le violent affrontement entre les deux protagonistes d'Adieu Gloria
sont des éléments plus tangibles, plus spectaculaires et davantage à même de retenir l'attention du lecteur.
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4 novembre 2011 5 04 /11 /novembre /2011 00:00
"Pensez à du Virginia Woolf avec cadavres et poursuites de bagnoles..."
   

Récemment sorti en salles, primé au dernier Festival de Cannes, Drive a bénéficié de nombreux papiers (élogieux, pour la plupart), sans que le nom de James Sallis soit beaucoup cité, par ailleurs. Le film donne en tout cas l'occasion de lire le roman, de le relire même, afin d'en saisir toutes les subtilités.
Dédié à quelques figures tutélaires - Donald Westlake, Ed McBain et Lawrence Block -, et alors même que la brièveté et l'apparente simplicité du récit incitent à le lire comme tel, Drive déborde amplement du cadre étroit de l'exercice de style, aussi brillant soit-il.


Drive"Le Chauffeur" est cascadeur pour le cinéma et loue occasionnellement ses services à des braqueurs. "Je ne participe pas, je ne connais personne, je ne porte pas d'armes. Je conduis, c'est tout ", prévient-il. Un casse qui tourne mal va forcer le à sortir de sa réserve et à affronter - violemment - ceux qui l'ont doublé.

Elliptique, épuré, ascétique, Drive tient en quelques 170 pages, où compte chaque mot, chaque phrase, chaque passage à la ligne. Rien à ajouter, rien à retrancher.

Alors que le roman de casse fait habituellement la part belle à l'action, et décrit avec minutie la mécanique d'un audacieux cambriolage et son corollaire, le fameux grain de sable, Sallis s'en préoccupe assez peu ; l'essentiel du roman est ailleurs, sous-jacent, presque dérobé, niché dans les digressions d'un texte construit comme une sorte d'origami temporel, une succession d'analepses et prolepses savamment imbriquées et d'une grande fluidité. 
   

C'est dans ces replis narratifs qu'apparait en filigrane le portrait d'une Amérique désenchantée, ayant troqué ses mythes fondateurs pour des rêves manufacturés et aliénants. Le temps de la Conquête révolu, la dernière Frontière conquise, que reste-t-il ? La publicité, la culture de masse, les émissions de radio et de télé débilitantes, le cirque médiatique, la bouffe, une profusion de biens de consommation (les objets occupent une place importante dans le roman) et tout un "un musée de la culture américaine en miniature, une capsule temporelle éventrée - emballages de hamburgers et de tacos, canettes de bières et de sodas, préservatifs emmêlés, pages de magazines, vêtements...".
Quant à la liberté et la recherche du bonheur, valeurs fondamentales gravées dans la Constitution américaine, elle n'ont plus pour réceptacle qu'un fauteuil design inconfortable, une assiette débordante de nourriture ou une table en kit : le Chauffeur se souvient du jour où sa mère, excitée comme un enfant devant un sapin de Noël, ouvre le paquet contenant la table en kit tant convoitée et commandée par correspondance, avant d'éclater en sanglots, malade de frustration, devant cet "objet branlant, hideux, bas de gamme." "Elle avait l'air tellement jolie sur le catalogue. Tellement jolie. Pas du tout comme ça."


"L'histoire de l'Amérique est avant tout celle d'une frontière qui recule. Si on la repousse jusqu'à son extrême-limite, comme c'est le cas ici, au bout du monde, il ne reste rien, le serpent commence à se bouffer la queue."
Le bout du monde, en l'occurrence, c'est la Californie et Los Angeles, no man's land dont nous sillonnons l'arrière-boutique - bretelles d'autoroutes, zones commerciales, motels crasseux - en compagnie d'un solitaire monadique dont nous ne savons pas grand-chose, hormis quelques indices biographiques jetés ici et là.

Enfant placé dans une famille d'accueil après qu'un couteau à pain ait tracé une soudaine trajectoire main maternelle/gorge paternelle, l'anonyme Chauffeur est d'abord un être seul, un exilé volontaire en marge du monde et d'une époque vulgaire, dont l'isolement est encore accentué par les morts successives de ses (rares et marginaux) amis - Doc, Shannon, Irina... - et de sa mère, dernier chaînon qui le reliait à son passé. Lui aussi, d'ailleurs, par son manque d'empathie et sa propension à la violence, risque de cotoyer un jour ce "non-monde abstrait, sous-atmosphérique où sa mère s'est consumée à petit feu".

Ultime clin d'oeil de cette Amérique mythifiée, statufiée et craquelante, le duel final, à la sauce western urbain, oppose le taiseux Chauffeur au desperado Bernie Rose, l'homme venu de l'Est à travers les "étendues sauvages". Bernie perd, son corps est jeté à la mer - "De l'eau nous sommes venus. A l'eau nous retournerons" en guise d'épitaphe, pourrait être celle des premiers colons.

I'm a poor lonesome cow-boy
, peut alors susurrer le Chauffeur sur son fier destrier mécanique - les chevaux sont désormais sous le capot -, même s'il ne mène plus nulle part si ce n'est sur un plateau de tournage d'Hollywood, ultime et factice machine à rêves. "Relâchant l'embrayage, il sortit du parking de la plage pour s'engager dans la rue et pénétrer de nouveau dans le monde dont il avait atteint l'extrémité - moteur ronronnant en dessous de lui, clair de lune au-dessus, centaines et centaines de kilomètres à l'horizon."
Et puis ? Et puis rouler, aller sans but véritable, seulement en quête d'un peu de paix et d'éphémères instants de grâce, de ces "parcelles brillantes".


Eloge de la forme brève, remarquable d'intelligence et de finesse, Drive est une bonne entrée en matière pour faire connaissance avec James Sallis. Considéré parfois comme une parenthèse dans son oeuvre, il est peut-être, au contraire, son roman le plus personnel - "Le Chauffeur, c'est moi" (© Flaubert).
   

Drive / James Sallis (Drive, 2005, trad. de l'américain par Isabelle Maillet. Rivages/Noir, 2006, rééd. 2011)
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6 septembre 2011 2 06 /09 /septembre /2011 00:00

Pas comme ça / que c'était censé finir. / mais je suis le shérif de King County / et mon boulot / c'est faire respecter la loi / et cette responsabilité / ne s'arrête pas à ma porte.

KingCountyAdossé contre le puits d'où monte une supplique (Papa, mes jambes ne bougent plus !), dans cette clairière envahie de broussailles, près de cette cabane en ruine qui fut la maison de son enfance, le brave et apprécié de tous shériff Branches soliloque. 

 
Pense à son beau-fils Danny, là au fond du puits, au petit garçon adorable qu'il était et à leurs parties de pêche, avant qu'il grandisse et devienne quelqu'un d'autre, qu'il se mette à dessiner des croix gammées sur ses cahiers d'écolier et lise Blood & Honour. Pense à sa femme Mary, à l'assiette de burritos et au programme Vidéo-gags qui l'attendent à la maison. - "Qu'est-ce que je vais dire à ma femme ?"

Se remémore l'enfance coincée entre une mère apeurée et un ivrogne brutal. Et cette teigne de Bootlegger qu'il a massacré. Et tous ces chiens empoisonnés et ces deux saletés de Mexicains. Et cette "Mlle Je T'Allumes Chez Babe's" qui a fini au fond d'un arroyo. Et ces "8 pouces de canon qui s'enfoncent...". "J'ai tué des tas de types, fils."  



Etonnant texte que ce King County Sheriff, roman en vers libres de l'américain Mitch Cullin* renvoyant directement à l'univers de Jim Thompson et à ses shérifs détraqués, Nick Corey (1275 âmes) ou Lou Ford (Le démon dans ma peau).

Personnage sadique par excellence, le shérif Branches a une conception complètement désaxée du Bien et du Mal, invoque la loi pour légitimer ses actes et n'éprouve après coup aucune sorte de regret, concédant seulement quelques "erreurs" de jugement - en vérité une escalade meurtrière.

Dissimulant sous son insigne son complexe de toute-puissance, il se voit comme le "Justicier" délivrant le châtiment et le rédempteur rachetant les fautes d'autrui, par des crimes plus grands encore. Accusant le Ciel ("Alors me demande rien sur Dieu / C'est juste un fils de pute / qui décharge Ses semences / à tous vents / et se fait la malle / quand Ses enfants / Le réclament." ), il déplore en même temps l'impunité dont il jouit (Rien ne se passe. / Aucune botte d'homme de loi ne s'arrête. / Personne ne demande quoi que ce soit) :
tel les "héros" de Jim Thompson, Branches incarne la solitude morale et l'aliénation de la conscience dans un monde déserté à la fois par Dieu et la justice des hommes.

A travers sa voix, qui prend parfois des accents incantatoires, Mitch Cullin fait aussi le portrait de cette Amérique cul-terreuse des rednecks, où la peur et la haine, cultivées à l'ombre d'un machisme exacerbé et d'une fascination morbide des armes, produisent des monstres et détruient les plus faibles et les minorités - les seules victimes ici étant des Noirs, des immigrés mexicains, des homosexuels, des femmes et des chiens.
     

Au-delà de l'exercice de style et du jeu de référence, le "comté de King" mérite qu'on s'y arrête pour la beauté de ses formes, pour sa poétique du désenchantement, ou plus simplement pour ses paysages, arbres mesquites et poussière collante. 



King County Sheriff / Mitch Cullin (Branches, 2000, trad. de l'américain par Yoko Lacour. Ed. Inculte, 2011)

* auteur notamment de Les abeilles de Mr Holmes (qui met en scène un Sherlock Holmes usé de 93 ans) et de Tideland, adapté en 2006 par Terry Gilliam.

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24 août 2011 3 24 /08 /août /2011 00:00
Ce 16ème opus de la série consacrée au shérif cajun Dave Robicheaux dépare quelque peu des précédents. Par l'ampleur du sujet - l'ouragan Katrina qui a ravagé, remodelé et traumatisé la Louisiane. Par la colère redoublée et la désillusion croissante de James Lee Burke qui émanent à chaque page, puisqu'on lui a volé son paradis perdu.
Mais cela n'en fait pas forcément un bon livre : au final, La nuit la plus longue s'avère beaucoup trop longue, donnant un roman bancal, et plutôt poussif malgré quelques fulgurances.


La nuit la plus longueFaisons court : août 2005, l'ouragan Katrina dévaste La Nouvelle-Orléans et ses environs. En plein chaos, Robicheaux est chargé de retrouver deux jeunes Noirs ayant cambriolé un caïd local et impliqués par ailleurs dans une affaire de viol. 

On est habitué aux intrigues joliment emberlificotées d'un Burke qui parvient toujours à retomber sur ses pieds. On l'est moins quand, dans le cas présent, il multiplie raccourcis et coïncidences commodes (par exemple la façon inopinée dont les personnages sont liés).

L'essentiel est ailleurs, diront certains non sans raison : dans la qualité des personnages secondaires (notamment celui du gangster Sidney Lovick (1)), dans ce sensuel et perpétuel chant d'amour à la Louisiane et, surtout, dans le tableau apocalyptique d'une ville et d'une région tuées trois fois - par l'arrivée de la came dans les années 80 puis par Katrina, enfin par l'abandon du gouvernement.
Mais, même sur ce dernier point, on constate que Burke reste en périphérie du sujet, malgré quelques descriptions saisissantes, trop occupé à relier maladroitement les fils de son intrigue (2). Et l'intrigue étant le moteur du roman, on s'enlise...


L'essentiel est encore ailleurs, peut-être : au-delà du chaos engendré par Katrina, d'une Nouvelle-Orléans "revenue au temps du Moyen-Age" et des vestiges d'une civilisation, tout le roman gravite autour de l'idée de transcendance. Celle qui anime à la fois les coupables et les victimes, les uns aspirant à la rédemption, les autres (plus laïquement) à la résilience ; celle de l'esprit sain (symbolisé par cette mystérieuse luminescence sous-marine) sur la matière dévastée et l'hypothétique "renaissance" de la cité après le déluge.
Traversant toute l'oeuvre de Burke, la dimension mystique est plus prégnante encore, comme si, face à l'anomie d'une société, Dieu seul pouvait désormais sauver les hommes abandonnés à leur sort (selon son degré de résistance, on s'agacera ou non de cet accès de religiosité).  

L'autre point intéressant du roman tient au changement d'attitude de Robicheaux vis-à-vis d'une vieille compagne : sa propension à la violence. Croisant sur sa route un adversaire particulièrement retors, insensible aux menaces comme aux coups, il parvient, pour la première fois peut-être, à canaliser cette violence rentrée - allant même jusqu'à tempérer les ardeurs de son éternel et incontrôlable compère Clete Purcell. Ce qui fait indirectement du "méchant" Bledsoe le personnage le plus intéressant du livre, même si Burke tente inutilement d'en faire un Ted Bundy ou un BTK (3).



Pourquoi apprécie-t-on autant les séries policières et les personnages récurrents ? Pour le plaisir rassurant et confortable de retrouver un héros familier, d'affronter avec lui l'inconnu tout en gardant ses points de repères. C'est pour cela que j'aime les romans de James Lee Burke, entre autres. Et c'est aussi pour cela que La nuit la plus longue m'a déplu, en sus des raisons évoquées plus haut. Car la donne a changé, Katrina est passée par là.
D'une certaine manière, le caractère exceptionnel du sujet (Katrina) vient briser le caractère cyclique de la série, et j'incline à penser que Burke aurait mieux fait de délaisser pour cette fois son personnage fétiche comme son lyrisme bucolique(4), voire carrément d'escamoter la trame policière.


La nuit la plus longue / James Lee Burke (The Tin Roof Blowdown, 2007, trad. de l'américain par Christophe Mercier, Rivages/Thriller, 2011)


(1) le gangster local est une figure récurrente dans les romans de Burke, et une image inversée de Robicheaux dont il partage le plus souvent des souvenirs communs. (Bellophoron Lujan dans La descente de Pégase, Merchie Flannigan dans Dernier tramway... etc)

(2)
alors qu'on suit de près les (sporadiques) avancées de l'enquête, on ne sait finalement pas grand-chose de la façon dont les choses se déroulent à La Nouvelle-Orléans, sinon quelques descriptions lorsque Robicheaud se rend là-bas. Et quand ce dernier, à deux reprises dans le récit, devient acteur des événements en prêtant main forte aux équipes de secours, le lecteur doit se contenter d'un "Il revint au bout de trois jours. Il était épuisé".

(3) Ted Bundy et Dennis Linn Rader dit BTK (Blind, Torture and Kill), célèbres tueurs en série américains.

(4) quoique Burke se fasse moins lyrique qu'à l'habitude - il faut dire que le sujet s'y prête moins -, il continue néanmoins de nous entretenir des pacaniers, des teintes du ciel ou de la pluie obscurcissant le feuillage des chênes verts, autant de descriptions qui contrastent bizarrement avec ce qui se joue de l'autre côté du Delta, dans une ville presque entièrement recouverte par les eaux, et sur lesquelles flottent cadavres et débris de toutes sortes. 
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26 juin 2011 7 26 /06 /juin /2011 00:00
Aussi prolifique qu'éclectique, William Kotzwinkle est l'auteur d'une quarantaine d'ouvrages - polar, SF, fantastique, jeunesse, scénarii...- mélangeant allégrement les genres et lorgnant très souvent vers le burlesque.
Comme l'atteste ce Midnight examiner débridé et totalement réjouissant, paru en 1989 et repassé le mois dernier par l'imprimerie. De quoi muscler sans effort vos zygomatiques entre deux bains de mer ou (dans le cas où vos valises seraient déjà fixées sur la galerie du break familial) soigner efficacement la dépression post-estivale.

Midnight examiner Publiant des revues aussi illustres que Midnight Examiner (L'enquêteur de minuit), Macho Man, Bottoms (Fesses) ou Young Nurses Romance (Jeunes infirmières en émoi), les éditions Caméléon abritent dans leurs locaux new-yorkais une bande de rédacteurs complètement azimutés, stakhanovistes du scoop saugrenu et inlassables chasseurs de manchettes : La Mère De Famille Etouffe Son Chétif Agresseur Entre Ses Seins Nus, Le Barman Etait Si Beau Que Je Suis Devenue Alcoolo ou encore le poétique Son Vibromasseur S'Emballe.

Des histoires à deux sous recyclées à toutes les sauces (entre Ici Paris, Détective et News of the world) par des journalistes de troisième zone néanmoins bourrés de talent et d'imagination, capable de torcher un article en deux temps trois mouvements et de passer ni une ni deux de la rubrique courrier du coeur à celle des faits divers.  

Après nous être boyauté un moment dans les bureaux de la rédaction en compagnie du narrateur-rédac'chef Howard Halliday, d'un maniaque de la sarbacane, d'un autre du crayon à fusain, d'un néo-cardinal très soigné de sa personne et de leurs homologues féminines non moins farfelues, Kotzwinkle nous emmène en virée dans un New-York bizarre et exubérant, un grand cirque que traverse à toute blinde leur taxi égyptien, 
digne héritier d'ancêtres pilleurs de tombes.
Aidée d'une prêtresse vaudou et armée jusqu'aux dents (canne à pêche, couteau suisse, étoile de ninja, entre autres), la joyeuse bande d'excentriques se prépare à affronter un ponte de la mafia (poils aux doigts).
 


Au final, 250 et quelques pages de nonsense, de blagues à gogo et (surtout) de folle dérision, où pointe furtivement une touche d'émotion, comme un sourire triste et fugace au milieu des fous rires. 

L'appétit venant en mangeant, vous allez sûrement réclamer du rab' : allez donc voir du côté de Tim Dorsey ou de Kinky Friedman pour quelques tranches supplémentaires (et plus ou moins fines) de franche rigolade.


Midnight Examiner / William Kotzwinkle (The Midnight Examiner, 1989, trad. de l'américain par Philippe R. Hupp. Rivages/Thriller, 1990, rééd. Rivages/Noir, 1991, 2011)

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24 mai 2011 2 24 /05 /mai /2011 10:47

Avertissement préliminaire : si vous choisissez de lire ces quelques lignes, sachez que le roman perdra dès lors de son intérêt. Intérêt déjà faible par ailleurs, qui se résume en tout et pour tout à cette énigme : 
"Imaginez que vous receviez une lettre anonyme, vous demandant de penser à un nombre entre 1 et 1000. Imaginez, jointe à ce courrier, une seconde enveloppe, où se trouve le nombre exact auquel vous venez de penser."



658 VerdonPour le reste, John Verdon nous sert l'éternelle soupe liophylisée du thriller arôme serial killer : le duel entre un psychopathe machiavélique à l'enfance traumatisante et un flic légendaire marqué par un drame familial.

Le tout délayé dans 450 pages de mauvaise graisse romanesque, à commencer par les maladroits atermoiements du héros et son mariage à vau-l'eau, qui échouent à donner chair à un personnage à peine moins caricatural que les autres et ne suscitant aucune émotion particulière - une lacune rédhibitoire alors que ce type de roman repose essentiellement sur l'empathie du lecteur, sa capacité à s'identifier au(x) protagoniste(s), à "trembler" pour lui.

Dans un bon jour, cependant, il n'est pas exclu qu'on se laisse entraîner dans le jeu de piste, dodelinant de la tête à mesure que le roman oscille entre énigme, procedural et action, échafaudant paresseusement quelques stratagèmes, empruntant docilement les fausses pistes que l'auteur nous soumet, et jouant aux devinettes... Comment le tueur graphomane parvient-il à deviner les pensées de ses futures victimes ? "Lorsque vous avez éliminé l'impossible, ce qui reste, si improbable soit-il, est nécessairement la vérité", disait Sherlock. Si inepte soit-il, est-on tenté d'ajouter ici : imaginez que le bonhomme sélectionne ses futures victimes grâce... au publipostage.

Une fois le mystère des nombres éclairci, reste à démasquer le méchant et boucler l'enquête, ce qui donne lieu à 50 pages de clichés éculés et de scènes grand-guignolesques, entre freudisme de comptoir (ah, l'arme cachée dans la peluche/doudou...), ficelles grosses comme le poing et happy-end lacrymal.
Dans le même genre, ça ne devrait pas être très difficile de trouver mieux.


658 / John Verdon (658, 2010, trad. de l'américain par Philippe Bonnet et Sabine Boulongne. Grasset, 2011)

juste pour rire...

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15 mai 2011 7 15 /05 /mai /2011 00:00
En lisant le dernier Pelecanos, je pensais à ce vieil ami de la famille qu'on écoutait d'une oreille, gamin, alors qu'il se mettait en tête de vous "expliquer la vie". Jusqu'à ce qu'un de vos proches vienne à votre secours : "Arrête avec tes histoires, George, tu vois pas que tu l'ennuies ?".

Mauvais filsL'histoire, c'est celle de Chris Flynn, qui a force de multiplier les conneries, se retrouve dans un centre de détention pour mineurs, au grand dam de ses parents, des blancs de la classe moyenne. On le retrouve quelques années plus tard, en train de bosser dans la petite entreprise familiale, "Les Sols fabuleux de Flynn".

Si leurs relations se sont apaisées, père et fils ont toujours du mal à communiquer et à dénouer ce gros noeud de déceptions, de frustrations et d'incompréhensions mutuelles. Thomas Flynn, qui nourrit depuis toujours un complexe d'infériorité en croisant les médecins ou les avocats de son quartier, espérait autre chose pour son fils que de poser des moquettes toute sa vie. 
Chris, lui, veut juste mener une existence normale et s'en tire plutôt bien. Jusqu'au jour où avec son pote Ben ils découvrent un gros paquet de fric, planqué sous un parquet. 


Très proche d'Un jour en mai par sa structure (et son happy-end sirupeux, hélas, avec coeurs gravés sur les arbres), Mauvais fils brasse quelques-uns des thèmes chers à l'auteur : les relations père/fils, l'éducation, la "seconde chance", la responsabilité individuelle, ainsi que la géographie humaine de Washington.
Sauf qu'ici Pelecanos donne l'impression de réciter sa leçon, surlignant maladroitement son propos, et délivrant par ailleurs un discours un brin didactique et lénifiant sur la répression/prévention/réinsertion des délinquants juvéniles.

On aura écouté l'ami George jusqu'au bout, mine de rien. Reste qu'il s'est déjà montré beaucoup plus inspiré.  


Mauvais fils / George Pelecanos (The Way Home, 2009, trad. de l'américain par Etienne Menanteau. Seuil Policiers, 2011)

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10 mai 2011 2 10 /05 /mai /2011 00:00

"Je la détestais.
Et je me sentais plus proche d'elle que jamais.
Maudite Gloria."

Adieu GloriaJupe en tweed et corsage blanc, elle (narratrice anonyme) est comptable dans un club de seconde zone et s'ennuie fermement. Jusqu'au jour où la sublime et glaciale Gloria la remarque et entreprend de faire son éducation.
Ramasser et déposer des "enveloppes" dans les casinos, les salles de jeux, les hippodromes. Savoir s'habiller, se tenir, garder la tête froide, toujours avoir "trois coups d'avance". Ambitieuse, la fausse ingénue apprend vite, et s'amourache bientôt d'un flambeur fauché et bonimenteur...

Roman d'apprentissage sauce gangsters et ambiance fifties pour ce polar vintage qui mêle rivalité féminine, trahisons, jeux de pouvoir et de séduction.

C'est tout un imaginaire* que convoque une Megan Abbott fascinée par l'Amérique des années 40/50 (elle tend même à lui conférer une dimension mythologique, en omettant de situer précisément l'époque à laquelle se déroule le récit).
On imagine les voix chaudes et suaves des égéries, le glissement de la robe-fuseau sur leurs hanches et le chuintement du vison, la lumière tamisée d'arrière-salles enfumées, le bruit de la roulette et des jetons qui s'entrechoquent, le danger qui guette et le drame imminent...

Aussi brillant soit l'exercice de style, l'original vaut souvent mieux que la copie, me direz-vous. Sauf qu'Adieu Gloria, e
n inversant les prises mâle et femelle, revisite astucieusement certains clichés du genre, à commencer par l'archétype du "trio infernal" : la tentatrice est ici un tentateur, "un homme fatal" qui va semer la zizanie entre deux femmes (le maître et son novice, un autre couple/cliché). Dès lors, l'affrontement des tough girls est inévitable. Sur qui allez-vous miser ?


Adieu Gloria / Megan Abbott (Queenpin, 2007, trad. de l'américain par Nicolas Richard. Ed. Du Masque, Grands formats, 2011)

* un imaginaire brouillé cependant par la traduction, certains termes argotiques ("pépée", "un cave" ou "turbin") renvoyant davantage à Audiard qu'à Billy Wilder ou Robert Siodmak, si vous voyez ce que je veux dire. On peut écouter Nicolas Richard, le traducteur, dans l'émission Ondes Noires)

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26 avril 2011 2 26 /04 /avril /2011 00:00

"Vous comprenez ça vous-même. S'il restait vivant, il n'était qu'une source d'ennuis." 

Publié à la Série Noire dans les années 50 (certainement dans une version tronquée), Noires sont les ailes de mon ange (sacré titre, quand même...) est aujourd'hui réédité chez Rivages, dans une nouvelle traduction. C'est le seul roman publié en France d'Elliott Chaze (1915-1990), journaliste et romancier américain encensé notamment par Bill Pronzini.


Noires sont les ailes de mon angeL'histoire est simple et rassemble quelques grands thèmes du roman noir : cavale, braquage et femme fatale. Qui dit fatale dit fatalité, et celle-ci pèse comme une enclume sur le récit de Timothy Sunblade, qui raconte rétrospectivement ce qui l'a amené là - au fond d'une cellule ou d'un puit, vous le saurez à la fin.

Récemment évadé de prison, Tim rencontre Virginia, une call-girl en fuite. Il pensait l'abandonner assez vite, au bord d'une route ou dans une station-service. Mais on ne croise pas tous les jours ce genre de femme, capable d'éclipser toutes les autres en une seconde. Tim a le démon dans la peau, et dans la tête un plan génial pour gagner beaucoup d'argent très rapidement. L'issue, bien-sûr, sera funeste.



Reposant principalement sur la relation passionnelle, ambivalente entre les deux protagonistes, chacun entraînan
t l'autre dans sa fuite en avant, ce roman nous propose aussi une petite virée dans une Amérique des fifties bien propre sur elle dont Chaze écorne au passage le mode de vie et les valeurs - "J'ai payé un mois d'avance à l'agent immobilier. Il dit qu'il espérait que Milligan Street nous plairait, et que lui-même avait vécu là, autrefois. Il donnait l'impression que je pourrais moi aussi me hisser vers une rue plus chic, si je faisais attention, si je me couchais tôt, si j'arrosais suffisamment ma pelouse."

Malgré quelques longueurs, Noires sont les ailes de mon ange est un solide polar aux allures de classique, même s'il a du mal à soutenir la comparaison avec un David Goodis ou un James Cain (le rapprochement est de Manchette), notamment au niveau de la dimension tragique, voire métaphysique. Chaze fait tout de même un bon sparring-partner, et c'est déjà pas mal.


Noires sont les ailes de mon ange / Elliott Chaze (Black Wings Has My Angel, Série noire, 1954 ; nouv. traduction de l'américain par Christophe Mercier, Rivages/Noir, 2011)

PS : ce roman a été adapté en 1990 par Jean-Pierre Mocky sous le titre Il gèle en enfer.

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1 avril 2011 5 01 /04 /avril /2011 00:00

Continuant d'explorer les liens du sang et Les ombres du passé, Thomas Cook le fait avec une force et une inspiration renouvelées.

Dense, soulevant quantité de questionnements - l'atavisme, la filiation, le pêché d'orgueil, l'accomplissement de soi, les clivages sociaux... -, Les leçons du Mal est un roman aux multiples facettes, et donc susceptible d'être abordé sous différents angles.
Loin d'en faire le tour, je me bornerai ici à en dévoiler quelques-uns, pas nécessairement les plus saillants, mais ceux auxquels j'ai été le plus sensible.


Les leçons du malUltime héritier d'une honorable famille du Mississipi, Jack Branch est devenu enseignant, comme son père avant lui. En cette année 1954, il dispense à ses élèves un cours thématique sur l'histoire du Mal.
Se prenant d'affection pour l'un d'entre eux, il lui conseille de choisir son père comme sujet de fin d'études, afin qu'il se libère du poids familial et ne soit plus simplement considéré comme "le fils du tueur de l'étudiante".

"Si tu vas dans la foule sans orgueil à tout rompre"
Seulement, et de la même façon qu'il se repait de son érudition et de son éloquence, la sollicitude dont Jack fait preuve à l'égard du jeune Eddie Miller n'obéit en réalité qu'à son propre désir : nourir, à travers les progrès du jeune homme, la haute estime qu'il a de soi et de son rang.

Sa vanité sera évidemment l'instrument du drame, non pas le fruit d'un quelconque concours de circonstances mais un geste intentionnel, aussi banal soit-il : se taire et refermer une porte. Ainsi, tel le Iago de Shakespeare, Jack sera "non pas le meurtrier qui tient le couteau, mais celui qui, insidieusement, le place dans la main d'un autre."



Au fil du récit s'opère un subtil jeu de correspondances et d'analogies, autour notamment des thèmes de la filiation (jeux de miroirs entre l'attitude paternelle de Jack à l'égard d'Eddie, la passion de Branch père pour Abraham Lincoln, le Père de la nation, l'ombre du fils disparu du shérif Drummond...),
... du mal (plusieurs des exemples que prend le professeur pour illustrer son cours entrent en résonnance avec ses propres actes),
... du passé et du présent : a
u fond, Jack tend à exercer le même pouvoir que celui dont ont usé ses ancêtres vis-à-vis des déclassés et des pauvres, lorsque ceux-là venaient travailler sur leurs plantations.


Autant de motifs dont la symétrie, par ailleurs, contraste avec le chaos imminent et la confusion des sentiments dans laquelle s'agite Jack, à mesure que son influence sur Eddie diminue - incompréhension, ressentiment, jalousie... Aveuglé par son orgueil, il semble être le seul à ne pas pressentir le danger, impression d'autant plus frappante pour le lecteur, premier témoin de son fourvoiement, que Jack et le narrateur ne font qu'un. 



Par d'habiles va-et-vient temporels, Cook ménage le suspense, laissant entrevoir le drame à venir - et le procès qui l'a suivi -, ainsi que la façon dont celui-ci, après de longues années, continue de hanter les principaux acteurs.
Au premier rang desquels Jack Branch, un homme détruit, occupant seul désormais le domaine familial, dernier vestige d'un temps révolu. Un homme qui, bien qu'il semble s'être délesté de sa morgue, n'assume jamais pleinement sa responsabilité.
Entre illusions perdues et regrets éternels, il ne se sera jamais résolu à "tuer le père", prisonnier de sa caste comme de son déshonneur.




Comme je vous le disais au début, ce livre peut susciter des approches différentes, je vous invite d'ailleurs à prendre connaissance de celles de Noirs desseins et du Vent sombre.

Je vous invite surtout à lire ce roman, vous l'aurez compris.


Les leçons du Mal / Thomas Cook (Master of the Delta, trad. de l'américain par Philippe Loubat-Delranc. Seuil Policiers, 2011)

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