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5 janvier 2010 2 05 /01 /janvier /2010 00:00
En attendant le dernier opus très attendu de la trilogie Underworld USA, j'ai bien fait mes devoirs de vacances, relu American Tabloïd cet été, enchainé sur American Death Trip cet hiver. 1750 pages plus loin (il faut un peu de temps devant soi, et les idées claires pour suivre le rythme démentiel d'Ellroy !), je suis quand même un peu essouflé, et surtout, impressionné.

Ellroy revisite, que dis-je, pénètre par effraction dans l'Amérique contemporaine, saccage les mythes - JFK en tête -, s'empare de l'Histoire, expurge, remodèle, rebranche les multiples inter-connexions, liens - incestueux pourrait-on dire - entre le pouvoir et la mafia, et recrache une histoire souterraine, imaginaire mais non moins réelle que l'officielle, qui l'éclaire brutalement, en mélangeant savamment fiction et réalité.


American TabloidNovembre 1958 - 22 décembre 1963. Exit John Fitzgerald Kennedy.
« Jack Kennedy a été l’homme de paille mythologique d’une tranche de notre histoire particulièrement juteuse (…) . Jack s’est fait dessouder au moment propice pour lui assurer sa sainteté. Les mensonges continuent à tourbillonner autour de sa flamme éternelle. L’heure est venue de déloger son urne funéraire de son piédestal et de jeter la lumière sur quelques hommes qui ont accompagné son ascension et facilité sa chute. »

Trois hommes de l'ombre vont être impliqués plus ou moins directement dans cet "énorme putain de hurlement" de Dallas. Trois personnages imaginés parmi une multitude d'autres protagonistes, réels ou inventés.

On a :
Pete Bondurant, factotum du milliardaire fantasque Howard Hugues, mercenaire, bouffe à tous les rateliers.
Ward Litell, agent du FBI : le Fantôme en mission confidentielle rapporte des biscuits à Bobby, marche sur les plate-bandes de la mafia.
Kemper Boyd, infiltré au comité McClellan (chargé d'enquêter sur les agissements de la pègre) par le patron du FBI, le tout-puissant Edgar Hoover qui se moque de la mafia autant qu'il est obsédé par les cocos. Hoover le sadique, le stratège machiavélique, la clé de voûte indéboulonnable d'un système pourri jusqu'à la moëlle.

1959 : Fidel Castro s'empare de Cuba et nationalise les casinos. Le spectre communiste frappe à la porte de l'Oncle Sam, la pompe à fric s'assèche : le gouvernement américain pisse dans son froc, les Godfathers ont des vapeurs. Main dans la main avec la CIA, ils vont financer la Cause. Camps d'entrainement, réfugiés cubains, encadrement assuré par des barbouzes. Objectif : déloger le Barbu. Résultat : le fiasco de la baie des Cochons.

Kennedy père a des liens avec la mafia. La mafia compte sur John pour récupérer ses billes à Cuba. La mafia met la main au portefeuille, lui paye la Maison Blanche. Discrètement. On lui dira après, quand il sera installé.
Problème : John installe son frère au Ministère de la Justice. Bobby hait le crime organisé. Bobby a les crocs plantés dans la couenne de Hoffa. Bobby est incorruptible. Bobby est dangereux.

John paiera pour son frère. Deux tireurs d'élite, un bouc-émissaire : Oswald, le coco notoire. Pour le pouvoir et le FBI, une version à ériger en vérité : un tireur isolé.


American Death TripSix ans après American Tabloid sort American Death Trip. Ellroy continue de saboter consciencieusement les fondations du Rêve américain déchu, de dévaliser l'Histoire officielle.
22 juin 63 - 08 juin 68. Exit Robert Kennedy.

On retrouve Ward Littell et Pete Bondurant. Un troisième larron entre en scène :
Wayne Tedrow Junior, fils d'une figure de l'extrême-droite, jeune flic dévoyé envoyé à Dallas pour descendre un type, va malgré lui être embringué dans le complot Kennedy. Wayne est recruté par Pete. Wayne tue des Noirs. Wayne est chimiste et prépare de la blanche. Wayne s'englue dans sa haine, fait des choses seulement pour se prouver qu'il peut les faire.

Littell est désormais avocat de la mafia, Littell est rentré en grâce auprès de Hoover, Littell joue sur plusieurs tableaux, prépare le terrain pour la revente des casinos de Vegas à Howard "Dracula" Hugues, assure la défense de Jimmy Hoffa, joue les espions pour le FBI. Multi-activités. Littell compartimente, cloisonne, étanchéifie. Littell éponge sa culpabilité à coups de chèques envoyés à l'association du révérend King. Littell est fatigué. Littell veut reprendre sa liberté.

Pete revient de loin. Continue à jouer les gros bras pour la mafia. Deux mètres et cent kilos de force de persuasion. Loue ses services à la CIA. Villégiatures au Vietnam, trafics de dope, d'armes, faire du fric. Pete a gardé la "foi", Pete vit pour la Cause : Cuba.

Le KKK rentre en jeu. Eglises incendiées, chasse aux "nègres", kabotages en eaux cubaines, chasse aux scalps fidelistos. Kollusions KKK/CIA/mafia. Mais Fidel peut dormir tranquille, l'Histoire ne se passe plus là-bas. Jeux de dupes, poudre aux yeux, intérêts divergents.

Dans le Sud, le révérend King fait du bruit. Lutte pour les droits civiques, marches, rébellions. Hoover décharge sa haine. Exit Martin Lucifer King. Un porte-chapeau du Klan, un second tireur. des empreintes sur un fusil et un peu de nettoyage.

La convention démocrate approche. Bobby tergiverse. Puis se lance. Gagne les Primaires ! Danger danger danger s'écrient les mafiosi. Cette fois, ne pas attendre.


Pour creuser underworld, Ellroy y va au marteau-pilon (plus encore dans le second), mitraille ses phrases, tac tac tac sujet-verbe-complément. L'écriture est hachée, nerveuse, scandée. Rythme frénétique, sentiment d'urgence, lecteur au bord de la tachychardie ! Le procédé peut agacer parfois, mais le tout dégage une énergie folle.
D'autant plus qu'à la narration vient s'ajouter les rapports d'enquêtes, retranscriptions d'écoutes et de conversations téléphoniques, extraits de journaux...


Underworld USA 1 et 2 impressionnent par l'ampleur de la tâche, l'amplitude, la puissance, le sens du détail d'un récit foisonnant, où se succèdent à toute allure complots meurtres alliances trahisons magouilles ruses compromissions règlements de compte... La Grande Histoire a Grand soif : d'argent, de pouvoir, de vengeance. A l'échelle d'une Nation. De Los Angeles à Dallas, de Las Vegas à Miami, du Vietnam à Cuba.

Mais derrière la Grande Histoire, Ellroy, et ce n'est pas le moindre de ses mérites, nous en raconte mille autres, en narrant le quotidien de quelques hommes, aux trajectoires incertaines, aux ambitions mouvantes, traversés par le doute et des sentiments contradictoires.
"L'heure est venue d'ouvrir grand les bras à des hommes mauvais et au prix qu'ils ont payé pour définir leur époque en secret".

Epopée, évangile apocryphe, livre d'histoire, histoire du crime, crime novel étourdissant. Underworld USA est tout cela à la fois.

En attendant le dernier chapitre.


American Tabloid (American Tabloid, 1995, trad. de l'américain par Freddy Michalski. Rivages, 1995 ; rééd. poche 1997)
American Death Trip (The Cold Six Thousand, 2001, trad. de l'américain par Jean-Paul Gratias. Rivages, 2001 ; rééd. poche 2003)


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Published by jeanjean - dans amérique du nord
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commentaires

jean-claude Ramdam 08/01/2010 11:00


Après les fantaisies, un peu de sérieux. Ayant lu les 2 premiers tomes en 1998 j'avoue les avoir lus et relus et je suis bien certain que j'en relirai encore des passages avec beaucoup de plaisir.
Je suis accablé quand on traite Ellroy de facho et/ou de raciste; sur le site de l'Ina il y a une petite vidéo sur fond de "Lune sanglante" ou en quelques phrases concises l'auteur fait une mise au
point très convaincante. Je te félicite pour ta chronique car ce n'est pas facile de résumer avec autant de clarté une oeuvre aussi dense.Non, je ne serai pas à Paris Lundi; tu sais pour moi le
Bordelais, le nord de la Loire c'est la Sibérie...je serai peut-ëtre chez Mollat le 16 et en tout cas je regarderai l'émission sur la 5 le 14(Ferney parle très bien des livres et aux auteurs).
J'attends tes commentaires sur Underworld avec impatience. A bientôt!


jeanjean 08/01/2010 18:44


Ellroy facho, c'est un truc qu'on a souvent entendu, sorti de la bouche de gens qui ne l'avaient sûrement pas lu, ou qui lui ont collé cette étiquette dès qu'ils ont
lu les mots "moricaud", "barbouze"... Ellroy doit sûrement s'en amuser.
A une moindre échelle, on peut observer un peu la même chose en France avec des auteurs comme Chainas ou DOA, qui sortant un peu du shéma "polar social", sont immédiatement catalogués "à droite",
tu as remarqué ?

Je ne savais pas qu'une émission était prévue, merci pour l'info.

Et un billet disons... lundi, ou mardi.
@+


Nicolas 08/01/2010 08:17


Bonjour,
Je viens de découvrir votre blog via l'annuaire je vous souhaite une bonne année et vous présente mes meilleurs vœux pour cette année qui commence.
A l'occasion venez voir ce blog, www.nicolaslizier.com je suis graphiste.
Bonne continuation pour votre blog.
A bientôt
Nicolas graphiste à Montréal


jeanjean 08/01/2010 18:48


salut,
mais dis-moi... tu arroses tous les blogs ?


jean-claude Ramdam 07/01/2010 14:23


Ellroymaniaques, bonjour! Avant d'aller ouïr le maître à Paris tel Démosthene sur l'agora, je vous communique un petit lien sympa qui vous montrera un Ellroy en cheveux + moustache et toujours
aussi terrible: totalvod.com/07-07-09/location/james-ellroy-american-dog-984915.html Quand vous serez sur ce lien vous découvrirez d'aures vidéos sur le même sujet. see you and take care...


jeanjean 07/01/2010 21:16


Merci pour le lien. J'ai vu American Dog y a quelques années déjà, ça m'a donné envie de le revoir.

Tu seras aussi à Paris lundi soir ?


jean-claude Ramdam 06/01/2010 11:46


Naan! c'est pas suffisant. Petit Ours Brun ça manque de sexe! Enfin c'est ma petite fille qui me l'a dit.


jeanjean 06/01/2010 11:50



eh ben elle a pas la langue dans sa poche ! Remarque, la mienne m'a dit qu'elle allait avoir un bébé avec le papa de petit ours... ça doit être l'oedipe.



jean-claude Ramdam 06/01/2010 11:02


Ah! je me disais aussi; sur Ellroy ça m'étonnerait qu'il n'y ait pas un billet de Christophe dont je partage absolument les analyses sur "Frère James". Emporté par son enthousiasme il a quand même
forcé la dose sur les temps de lecture...Le premier opus fait 780 pages et le second 951.. Brrr. Alors enfermé chez lui pendant 48 heures à lire tout ça, le lecteur libéré à l'aube du 3° jour sera
aperçu errant dans les rues, les yeux exorbités et hurlant: je vais tuer Hoover, je vais tuer Hoover...


jeanjean 06/01/2010 11:15


ahahah !
c'est sûr qu'après 15 jours de régime Ellroy, on doit ressortir complètement halluciné, regarder sans arrêt derrière soi et voir des tireurs embusqués partout ! dans ce cas, faut enchainer sur un
truc genre Petit Ours brun !


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