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12 janvier 2010 2 12 /01 /janvier /2010 00:00

"Le monde que nous partageons est humainement inquantifiable et idéologiquement confus. lequel de ces deux-là est capable d'y mettre en oeuvre le bien ou le mal le plus reconnaissable ?"


Prologue : février 1964, braquage d'un convoi blindé. Billets et émeraudes. Trois convoyeurs-deux braqueurs sur le bitume. Butin envolé. 
Une scène d'ouverture hallucinante, typiquement/intrinsèquement polar, et le noeud gordien du roman, d'où s'étend une multiplication/superposition/fusion d'intrigues. Un vrai mille-feuilles narratif (
voyez le plan en coupe de l'ami Jean-Marc), composé d'histoires secondaires, souterraines, d'histoires d'amour antithétiques et superbes, de machinations, de coercitions, de destins individuels qui se greffent à l'Histoire, qui font l'Histoire. Une Histoire qui suit le cours de courants souterrains, de confluents.


Underworld USAChronologie : 14 juin 1968-11 mai 1972.
Adios Ward Littell, adios Pete Bondurant, adios Hoffa. Mais on retrouve :
Freddy Turentine l'as des micros, Fred Otash le roi de l'extorsion, le comique Milt Chargin, Sonny Liston le boxeur accro, Mesplède le mercenaire "franco-corse", et "cette tante" d'Hoover.
Hoover est affaibli, Hoover se soigne aux amphet', Hoover a la cervelle en marmelade. Seule sa HAINE - des "bamboulas", des "gauchistes", des "Rouges" - est intacte.

On retrouve Dwight Holly, "le bras armé de la loi", de retour au FBI. Fiche de poste : nervi de Hoover. Docile, efficace et... redevable. Une mission : recruter/téléguider/coordonner des informateurs chargés d'infiltrer des groupuscules Noirs, prévenir/provoquer des actes criminels afin de discréditer l'ensemble du Mouvement de lutte. Dwight s'exécute. Mais : Dwight s'acoquine avec une Rouge. Dwight a les convictions qui flanchent.

Wayne Tedrow Jr. a pris du galon, Wayne travaille pour la mafia, Wayne travaille pour et contre Howard "Drac" Hugues. Wayne est surmené. Wayne est brillant et très compétent. Mais : Wayne est politiquement instable. Wayne a des kas de konscience. Wayne fricote avec une "négresse". Wayne poursuit un but qui se situe au-delà de sa propre volonté.

Novembre 68 : Nixon remporte les élections. Les parrains ont mis la main à la poche, Richard le Roublard fait copain-copain. Les parrains viennent de "s'acheter quatre années d'opulence". Et d'impunité. Les Parrains s'envoient des cocktails et jouent au golf.
Wayne Tedrow poursuit le plan initié par Ward Littell : vente des casinos de Vegas à Hugues le Milliardaire, écrémage des bénéfices, blanchiment, ré-injection à l'étranger. Le nouveau terrain de jeu : la République dominicaine. Un pantin de droite au pouvoir, installé sur son trône par l'Oncle Sam. Police politique, misère, opposants muselés : situation politique stable. Par ici les casinos, par ici la monnaie, Bienvenidos !
République Dominicaine / chantiers de construction / ouvriers-esclaves / mercenaires-contremaîtres / vaudou - herbes haïtiennes - zombification !

Donald "Trouduc" Crutchfield, le p'tit nouveau. Crutch le Mateur, détective privé en sous-traitance, adore regarder par les trous de serrure. Crutch a le nez creux, Crutch est aspiré par le tourbillon de l'Histoire. Crutch apprend vite, Crutch est opinîatre, Crutch se sent pousser des cojones. Il accroche des cocos à son tableau de chasse. Son nouvel ami Mesplède le tueur l'adooore !


Des hommes mauvais.
Des hommes bien plus complexes qu'il n'y paraît, gouvernés moins par l'argent, le pouvoir, la justice ou la morale que par une nécessité, une quête personnelle, une tentative d'accomplissement. Placés sur une orbite personnelle, ils font ce qu'ils sont. Mais : en équilibre instable, hantés par des actes abominables, sujets à des excroissances de bonté, des tiraillements de conscience.

Cherchez la femme.
Face au trio de personnages principaux gravitent des dizaines d'autres et, surtout, une troïka de femmes. Voilà qui différencie grandement ce roman des précédents : Ellroy inclue et étoffe particulièrement des personnages féminins absolument magnifiques : Joan la Déesse Rouge, Karen la quaker circonspecte, Célia/Gretchen l'intrépide/l'insaisissable révolutionnaire.
Des femmes qui mettent leurs homologues masculins face à leurs doutes, leurs contradictions, leurs obsessions, leur secret désir de rédemption. Conjuration - expiation - sédition.


Une ribambelle d'acteurs/témoins. On écoute leurs pensées, on observe leur paysage mental se modifier. Ellroy incorpore des extraits de journaux, des conversations téléphoniques, des rapports... Vues au grand-angle, au télé-objectif. Vision périphérique, panoramique, omnisciente. Ellroy change de focale avec un brio et une cohérence étonnants.


S'il est préférable d'avoir lu les deux premiers opus, on peut malgré tout commencer par celui-ci. Vous ferez l'impasse sur quelques allusions, quelques extensions, mais chaque roman possède sa propre unité, son propre souffle.

Et son rythme propre :
American tabloid : allegro ma non troppo.
American Death Trip :
allegro mosso.
Underworld USA : allegro moderato. Le tempo se fait plus lent, la narration plus fluide, les interjections/riffs plus rares. La musicalité, les tonalités, le rythme sont très travaillés : comme dans American Death Trip (mais avec moins de risques de troubles cardiaques !), vous calquez inconsciemment votre respiration sur celle du texte ! Saluons à propos l'excellent travail du traducteur Jean-Paul Gratias.


Underworld USA clôture de façon magistrale un cycle entamé il y a maintenant une quinzaine d'années, d'une force, d'une densité et d'une profondeur de vue exceptionnelles. Au final : un tryptique monumental.

Underworld, c'est la tectonique des plaques, et quelques séismes - maîtrisés tant bien que mal - en surface.
Underworld, c'est la contre-histoire de l'Amérique entre 1958 et 1972 : Ellroy a transformé Clio en putain sublime.
Underworld, c'est le temps des Croisades dans une Amérique en plein effondrement moral et institutionnel, minée par un racisme solidement enraciné, une corruption et une collusion crime organisé/pouvoir politique endémiques. 

Préparez-vous.


Underworld USA / James Ellroy (Blood's A Rover, 2009, trad. de l'américain par Jean-Paul Gratias. Rivages/Thriller, 2010)

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Published by jeanjean - dans amérique du nord
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commentaires

Zelig 04/02/2010 19:04


Vient de le finir, pas si convaincant que ça je trouve et très surestimé à mon goût... Mais tout n'est pas mauvais (vive les normands), du coup j'ai fait un pour et contre sur mon blog :p
A bientôt !


jeanjean 05/02/2010 09:42



Ah, un avis plus mitigé. Mais permet-moi de ne pas être d'accord quand tu trouve les personnages trop figés. Au contraire, Crutch, Dwight, Wayne évoluent énormément
au cours du roman, et leur vision du monde s'en trouve complètement modifiée.
Trop long ? Peut-être. Une question de goût. Si on aime le style d'Ellroy -assez répétitif, scandé, c'est vrai -, ça ne dérange pas. Mais je comprends.

Il est vrai que le dernier roman de Lehane est excellent. Mais Vendetta ?! J'ai lu une centaine de page et laissé tomber, la prose et les tournures d'Ellory m'ont fatigué. Je lirai quand
même Seul le silence.
@+



coltrane 28/01/2010 19:39


Je n'y croyais plus ! Franchement j'avais fini par me dire que la trilogie ne comporterait finalement que 2 titres ! Les 2 premiers étaient grandioses avec des personnages réels étonnants comme
Howard Hugues (voir aussi Aviator) et une famille Kennedy loin du glamour mais surtout une écriture, un style "énaurmes"...J'ai bien aimé aussi l'allusion à Russel Banks, un autre auteur immense.
Après Affliction (c'est aussi un film avec Nick Nolte) il faut aussi lire Sous le Règne de Bones...


jeanjean 28/01/2010 22:33


Il a mis le temps, mais quel bouquin !
Pas lu Banks depuis un moment et aucun de ceux que tu cites, faudra que je trouve un moment.


Emeraude 17/01/2010 22:34


ça y est, j'ai lu Ellroy. Et effectivement, c'est un monument que cet Underworld USA ! Je ne sais pas si je lirai les précédents, peut être un jour, mais je viens de passer une semaine de lecture
vraiment... monumentale. C'est le mot je crois!
Et oui au fait, on a insisté pour avoir une dédicace... malgré le côté non civilisé de la chose !


jeanjean 17/01/2010 23:29



Oui, c'est le mot !
Les 2 premiers sont du même tonneau, mais faut avoir un peu de temps, c'est sûr, pour s'immerger complètement.

eh bien bravo pour la dédicace, parce que de loin ça ressemblait à une véritable épreuve ! ;-)



BS 17/01/2010 18:24


Comme convenu, l'interview vidéo de James Ellroy est en ligne http://www.bibliosurf.com/Interview-de-James-Ellroy
Je suis curieux de connaître votre avis.


jeanjean 17/01/2010 23:12


Merci. Pas encore réussi à la visionner, mon ordi doit déconner. Partie remise.


BS 14/01/2010 08:28


Oui, la vidéo, c'est pour Bibliosurf. Si tout ce passe bien, elle sera en ligne dimanche soir voire lundi matin.
En attendant, si il y a des amateurs pour recevoir un exemplaire dédicacé, c'est par là http://www.bibliosurf.com/Underworld-USA


jeanjean 14/01/2010 11:17


Super ! J'irai voir ça. Alors bonne interview !


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