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19 avril 2010 1 19 /04 /avril /2010 00:00

L'invitation au noir : "1 livre, 2 auteurs, 4 textes ! Un écrivain connu invite un(e) inconnu(e)."
Pour inaugurer cette nouvelle collection des éditions Après La Lune, c'est donc Caryl Férey qui invite Sophie Couronne, pas complètement inconnue puisqu'elle est l'auteur de D'amour et dope fraîche, un épisode du Poulpe qu'elle a co-écrit l'année dernière avec... Caryl Férey. Pas d'écriture à quatre mains ici, les auteurs signant chacun deux longues nouvelles.


Fond-de-cale
On commence par Fond de cale, par l'auteur de Zulu (et déjà publiée dans le recueil Brest, l'ancre noire, en 2003).
Marie, la vingtaine à la peine, revient au pays "avec pour prousterie une mélopée d'embruns". Trois ans plus tôt, elle "avait quitté Brest comme on se débarasse des poubelles : sans mélancolie."

La rage au coeur et quelques pièces en poche - le temps de voir venir... quoi ? -, elle part à la recherche de Pierrot. Son premier amour, son bon souvenir, Pierrot son Rimbaud et ses peintures/montages qu'ils collaient sur les murs de la ville, la nuit, comme on colle une gifle à la réalité.
Marie-la-zone retourne sur les quais, où elle l'a rencontré la première fois, demande aux rares dockers qu'ont encore du boulot et au type du bistrot. Pas trace de Pierrot. On l'aurait vu à l'ancienne prison. Marie y va, découvre des dizaines de collages, abimés par les intempéries. Elle décide de les restaurer, espérant y découvrir un message, il est quand même pas parti comme ça...   

Marie s'enferme dans ce bâtiment désaffecté. Un pigeon et des fantômes sur papiers collés comme seule compagnie. Exilée volontaire. En chute libre.


Marie qui sombre et Zita qui surnage, dans La décalcomanie, le texte de Sophie Couronne. "A quinze ans je me suis tuée". Zita se réveille sur un lit d'hôpital, après avoir jeté sa mobylette contre un camion. "Ejectée dans le fossé, trauma crânien et une jambe en miettes. C'est tout. Raté."
Les images et les souvenirs défilent dans sa tête, ceux de la caserne de gendarmerie où elle a grandi, entre le "militaire et la reine mère", mal-aimée, une "chierie" pour sa "génitrice". Les humiliations, l'incompréhension, le mépris. Un calvaire quotidien et le mal-être qui s'installe. De quoi vous déglinguer pour la vie. Alors on s'évade dans les livres, on se fait tout petit, on se blinde, on s'arme à coup de produits chimiques plus ou mois légaux. On se jette contre un camion et on se réveille malgré tout, en vie. Mourir de suite ou vivre à fond, Zita a choisi.


Dans Djeddah, Zita - devenue ingénieur du son - s'envole pour l'Arabie Saoudite en compagnie d'autres techniciennes pour assurer la sono au mariage d'un prince. Autres moeurs, autre temps et contretemps viennent quelque peu pimenter le voyage.
 

Un saut dans le futur pour Sophie Couronne, un dans le passé pour Caryl Férey, qui dans L'âge de pierre, se remémore son enfance, la complicité/rivalité avec son frère - musclé, sportif, parfois brutal - et lui la "lopette" chétive ; leurs jeux, leurs joies et leurs déceptions devant les exploits de Jimmy Connors, France-Allemagne 82, Bernard Hinault...

 

Deux textes plus personnels qui complètent un chouette recueil de nouvelles, à partir d'une idée intéressante, d'autant plus quand les textes se répondent et font écho. Qualité d'écriture, bons mots et sensibilité. Merci pour l'invitation.


Fond de cale ; L'âge de pierre / Caryl Férey, suivi de La décalcomanie ; Djeddah / Sophie Couronne (Après la Lune, L'invitation au noir, 2010)

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9 avril 2010 5 09 /04 /avril /2010 00:00

Si le paysage éditorial français fait la part belle aux grandes maisons (concentration urbaine ?), il est aussi très vaste, et en s'éloignant un peu des chemins balisés on trouve de très nombreux "petits", voire micro-éditeurs, comme en Limousin par exemple, où sont nées il y a quelques mois les éditions Ecorce.

Premier titre au catalogue : Retour à la nuit, un roman noir d'Eric Maneval, aussi court (120 pages) que percutant.


retouralanuitAntoine est veilleur de nuit dans un foyer d'enfants à caractère social, près de Limoges. Des cas sociaux, des délinquants multi-récidivistes, des gamins cassés par la vie - ou par leurs parents. "Les plus jeunes ont deux ou trois ans, le plus vieux en a dix-neuf". Les premiers temps ont été difficiles, mais Antoine a appris à les apprivoiser. Certains se sont même attachés à lui, comme Ouria, qui aime parler avec lui, la nuit venue.

Et qui est fascinée par les 
larges cicatrices qui zèbrent son torse et son dos. A l'âge de huit ans, Antoine a sauté dans une rivière en crue, un tronc l'a percuté. Il s'ést réveillé dans un fourgon, un homme penché au-dessus de lui - "Dis-moi, tu voulais te faire du mal ? (...) regarde-moi bien dans les yeux : je t'ai sauvé la vie, Antoine. Mais si tu veux te faire du mal, je peux te faire du mal. Je peux le faire à ta place. Tu comprends ?".

Un soir, devant une émission de télé, il reconnaît le visage de son "sauveur" sur un portrait-robot. C'est une affaire qui remonte à quelques années, un garçon avait été battu à mort. A l'époque, plusieurs personnes ont vu rôder un inconnu autour du lieu du crime, mais il n'a jamais été identifié. Le voisin de la victime, accusé et condamné pour le meurtre, a toujours clamé son innocence. Se pourrait-il que...

Antoine raconte son histoire. Journaliste, avocat, flic. La machine s'emballe. Les cicatrices démangent.


"La chair et la part obscure des personnages primeront sur l'intrigue elle-même"
, lit-on sur le site de l'éditeur (très beau, très sobre, faites-y donc un tour) en guise de vade-mecum, et Retour à la nuit se situe dans cette droite ligne éditoriale.

Un roman épuré, dépouillé même, resserré jusqu'à l'intime pour mieux dire les fêlures de l'âme, les blessures du corps.
D'une écriture précise et dénuée d'artifices, Eric Maneval parvient à faire naître un climat lourd, anxiogène, résonnant d'une violence sourde, où la tension s'accumule inexorablement, jusqu'au dénouement (inattendu). On y est d'autant plus sensible qu'on s'identifie très vite au narrateur.

Entretemps, il évoque avec beaucoup d'à propos (et parfois sans aménité) le travail des éducateurs sociaux, ainsi que les comportements et la psychologie de ces enfants à la dérive.

On observe d'ailleurs un contraste saisissant entre la réalité tangible du foyer, avec ses heurts et ses malheurs, et celle, voilée, brumeuse du récit d'Antoine, aux prises avec ses propres démons.


Alors, oui, Retour à la nuit aurait peut-être mérité quelques développements, une intrigue plus dense et des personnages secondaires plus travaillés.
Mais rien ne dit qu'alors cette petite musique (de nuit) qu'on entend tout du long ne se serait pas évanouie.
Alors un seul conseil : prenez deux heures, et écoutez-là.


Retour à la nuit / Eric Maneval (Ecorce, 2009)

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20 mars 2010 6 20 /03 /mars /2010 00:00
"J’aime le paradoxe du hérisson : les hérissons se pressent les uns contre les autres pour avoir chaud, mais s’ils se serrent trop, ils se blessent et meurent. Les voisins, c’est pareil." (Pascale Fonteneau, interviewée sur Bibliosurf)


propriétés privéesUn lotissement comme il en existe des milliers en France. Depuis que les Durant se sont fait cambrioler et que leur femme de ménage a eu la frousse de sa vie, les habitants ont organisé des rondes nocturnes dans le quartier.

Ce soir-là, durant leur maraude, Henri Frot et Robert Donnay tombent sur un cadavre encore chaud, près de la station-service désaffectée. Comme d'habitude, c'est Robert qui prend les choses en main, et à eux deux ils balancent le corps dans une rivière. Pas question d'attirer inutilement les soupçons des flics ou de prêter le flanc aux critiques des journalistes sur leurs "patrouilles de la trouille".

Le lendemain matin, la police frappe à la porte d'Henri : on a retrouvé un corps dans le coffre d'une voiture, elle appartient à un de vos voisins, vous l'avez vu hier ?
Les cadavres, ça fait désordre dans le quartier, où tout le monde se connaît et s'apprécie... ou feint de s'apprécier, écoeurant de sollicitude.


Henri Frot, la cinquantaine au chômage, vit ici depuis des lustres mais ne connaît pas grand-monde. Encore moins depuis que sa femme l'a quitté, du jour au lendemain, après trente ans de mariage. Il n'a jamais voulu d'enfant, peut-être parce que lui-même n'a jamais véritablement passé le cap de l'âge adulte.
C'est un type veule, pusillanime, passif, qui retrouve un peu de frisson et de fierté à la nuit tombée, durant ses patrouilles avec cette grande gueule de Robert. Le reste du temps, il patauge dans sa médiocrité, s'invente des histoires, s'imagine en héros courageux, en grand séducteur.

Henri le falot n'est pas méchant pour un sou mais tellement méprisable. On finit malgré tout par se demander : mince, si on avait tous en nous quelque chose d'Henri Frot ?


Des secrets qui remontent à la surface, des amitiés suspectes, des disparitions subites : Pascale Fonteneau s'amuse à faire voler en éclats ce théâtre des apparences, dans cette fable grinçante où les rapports de voisinage peuvent dire beaucoup sur la nature humaine, entre hypocrisie, faux-semblants et mesquinerie.


Propriétés privées / Pascale Fonteneau (Actes Sud, Actes noirs, 2010)
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13 mars 2010 6 13 /03 /mars /2010 10:37

Si les bons vieux road-movie/story ont souvent besoin d'espaces (américains), il n'y a aucune raison pour que ce soit toujours un yankee qui nous trace la route, et à ce titre Max Obione s'en tire très bien dans son dernier roman, un Scarelife nerveux et tranchant à souhait.


ScarelifeLibéré sur parole après 10 ans de prison et une condamnation pour meurtre, Mosley Varell vivote dans un coin paumé du Montana, en compagnie de Tana, une ancienne actrice de soap au sale caractère et qui "gonfle, boudine, boursoufle, déborde de partout".
Question carrière, Mosley n'a rien à lui envier. Hormis un biopic pour un projet de film sur l'écrivain maudit David Goodis, c'est un scénariste raté de dessins animés débilitants.
Bref, la vie s'écoule paisible comme un torrent de boue entre ces "deux solitudes que la vie ne console pas de ce qu'ils sont devenus".

Jusqu'au jour où Mosley reçoit une lettre à l'encre bleue, une lettre de son salaud de père. Peut-être parce qu'il faut bien faire face à ses démons, il fait son sac, quelques fringues et plusieurs paires de gants de soie pour protéger ses mains purulentes - un eczéma particulièrement virulent - et s'en va pour le Sud.

Des démons, Mosley en a aussi pleins la tête et ne va pas tarder à leur céder du terrain. De Missoula à La Nouvelle-Orléans, il entame un road-movie sanglant et 
sans espoir de retour.
Sur son chemin de croix, il va croiser pas mal de monde et donner l'extrême-onction à quelques-uns, persuadé de bien faire d'ailleurs, comme avec cet ancien combattant infirme dont il vient de se taper l'épouse ou ce routier avec son chargement de bibles qui n'arrête pas de le bassiner avec ses bondieuseries.

Un vrai samaritain ce Mosley. Le coeur sur la main et une bonne giclée de sang par-dessus ! Pas désagréable pour autant, un brin d'humour, avenant et toujours prêt à dépanner son prochain (j'ai beaucoup pensé à Martin Sheen et à La Balade sauvage de Terence Malick). Sauf que ce n'est pas l'avis d'Herbie Herbs, dit le "Nain", un flic qui l'a arrêté il y a bien longtemps mais ne s'est jamais remis de la clémence des juges envers son ennemi personnel. La chasse commence, et le territoire est immense.



Alternant différents récits - la traversée américaine de Mosley (qui fait figure de narrateur), la croisade d'Herbie le nabot et les extraits d'un biopic sur David Goodis (j'ai particulièrement aimé ces pages et ces scènes imaginaires, d'autant plus qu'on ne sait pas grand-chose de cet écrivain et de ses escapades) -, Max Obione emprunte aux mythologies américaines pour un chouette (mais trop court !) moment de lecture, dans une ambiance poisseuse - à la Goodis - et poissarde en compagnie d'un clochard céleste psychopathe.

En passant, il 
nous fait aussi le coup de "l'homme qui a vu l'homme qui a vu l'ours", puisqu'il nous parle d'un homme qui raconte la virée d'un autre qui raconte les virées d'un David Goodis... Ultime pirouette d'un roman enlevé qui fait défiler le bitume à 100 à l'heure et se lit d'une traite.
Un bon p'tit polar, comme on dit. Et même un peu plus que ça.


Conseil(s) d'accompagnement : même s'il est plus sombre et moins burlesque, Scarelife m'a fait penser par certains aspects au roman de Rich Hall, Otis Lee Crenshaw contre la société. L'occasion de vous recommander une fois de plus ce formidable roman paru il y a quelques semaines aux éditions Rivages.


Scarelife / Max Obione (Krakoen, 2010)

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12 mars 2010 5 12 /03 /mars /2010 00:00

Les éditions Adam Biro, spécialisées dans les beaux-livres, inaugure une nouvelle collection... polar : " Les sentiers du crime regroupe des faits divers réels relatés sous forme de " docu-fiction ", respectant la véracité des événements ". Chaque volume est aussi agrémenté de photos ou d'illustrations.


Grand amateur de rock devant l'éternel, Marc Villard inaugure cette collection avec Sharon Tate ne verra pas Altamont, qui nous replonge à la fin des années 60, quand le Power Flower commence à prendre du plomb dans l'aile.

altamont couv69 année dramatique : Sharon Tate - la femme de Roman Polanski, alors enceinte - et plusieurs de ses amis sont sauvagement assassinés par la "Famille" de Charles Manson, Brian Jones meurt noyé dans sa piscine, et le concert des Stones à Altamont (Californie) se transforme en bain de sang, avec la mort d'un jeune Noir tué par un certain Alan Passaro, un des Hell's Angels qui assuraient le service d'ordre et tabassaient le public à coups de queues de billard.


Voilà pour les faits.
C'est là que la fiction entre en scène : en partant de ces trois événements, l'auteur invente une histoire et des personnages, comme Sheryl 
Gibson. Mêlée malgré elle à la tuerie organisée par Manson et au meurtre de Meredith Hunter au concert du 5 décembre 1969, elle sert de fil conducteur au récit, où on croisera aussi ce cinglé de Charles Manson et quelques Hell's Angels bas du front.


Marc Villard, avec ce court roman bien balancé, évoque "toute une époque" et esquisse en même temps la fin d'un monde. La fin des espérances et des illusions d'un mouvement hippie au crépuscule. Peace and love ? Les sixties s'achevaient dans la violence. Bientôt une autre histoire allait commencer. De quoi en raconter bien d'autres.


Sharon Tate ne verra pas Altamont / Marc Villard (Adam Biro, coll. Les sentiers du crime, 2010)



PS : pour le lancement de leur collection, les éditions Biro organisent un concert-signature le jeudi 18 mars de 18 à 20h au Onze Bar à Paris (83 rue Jean-Pierre Timbaud, XIème arr., métro Couronnes). Marc Villard sera présent et dédicacera son livre, sur des morceaux des Rolling Stones et des Beatles interprétés par Milan Cohen. 
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4 février 2010 4 04 /02 /février /2010 00:00
"Toute forme d'amalgame entre la délinquance et l'immigration serait particulièrement odieux, et la France doit rester un pays d'ouverture. " (Nicolas Sarkozy, nov. 2009)

"Comment un grand parti peut-il recycler sur son site officiel des stéréotypes de cette nature ?" Patrick Lozès (Président du CRAN), à propos d'une photo publiée sur le site de l'UMP montrant cinq jeunes Noirs vues de dos, et intitulée "Délinquance : en finir avec l'angélisme".

"Lorsqu'il est autorisé par la loi à utiliser la force et, en particulier, à se servir de ses armes, le fonctionnaire de police ne peut en faire qu'un usage strictement nécessaire et proportionné au but à atteindre". (Code de déontologie de la police nationale, art. 9)



Bien-Connu-SN"Panteuil", banlieue nord de Paris. Son canal, ses cités, ses friches, ses squats. Son commissariat, et sa palette - contrastée - de fonctionnaires de police.
 
D'abord, la commissaire Le Muir. Froide, ambitieuse, calculatrice. "La Muraille" a des idées très précises en matière de sécurité. Et l'oreille du Ministre de l'Intérieur, justement en train d'élaborer et de théoriser sa politique sécuritaire, en vue de l'élection présidentielle. 

Puis : les cow-boys de la BAC ; Paturel, leur chef de bande, un teigneux à la main leste ou baladeuse ; Pasquini, au passé chargé - milices des années 80 aux relents d'extrême-droite ; le jeune Doche qui débarque de son Nord natal "pour retrouver une place à soi dans un groupe solidaire et dans un monde ordonné". Dans ses bagages : quelques mauvais souvenirs et beaucoup d'illusions sur le métier de policier.


Un roman de non-procédure policière.
Doche atterrit au "bureau des pleurs". On lui donne très vite le mot d'ordre : du chiffre ! Culture du résultat, dictature des statistiques. Deux plaintes de femmes battues dans la même journée ? Une de trop, on prend pas.
Du chiffre. Des flics pressurisés. Des petits nouveaux lancés dans le grand bain, trop jeunes, inexpérimentés.
Du chiffre, la BAC en fait. Toutes les nuits. Contrôles, interpellations, gardes à vue. Entre deux visites au cheptel de pouliches que la loi antiputes a exilé de l'autre côté du périph' : on vous laisse bosser, en échange on se sert sur la marchandise et on ramasse un pourliche.

Noria Ghozali (qui s'est aguerrie depuis Nos fantastiques années fric), des RG, a eu vent des virées des bacmen. S'intéresse de près à Le Muir et à son entourage. Monte un dossier. Branche les connexions flics/truands.

Ce soir, les bacmen ont eu un tuyau. Se planquer près du terrain vague. Ils assistent en direct à l'embrasement d'un squat d'immigrés maliens et arrêtent deux jeunes qui passaient par là, ça pourra toujours servir.

Incendie volontaire. A qui profite le crime ? 
Le Muir jubile. Les journalistes assurent le service minimum. La machine politique se met en branle. On instrumentalise, on criminalise, on prépare le terrain électoral. La formule est simple : immigrés=délinquants=insécurité. "...aujourd'hui, c'est la peur de l'insécurité, fortement corrélée à la peur de l'étranger, la hantise du ghetto, à la fois hyper réel et fantasmé, qui sont les ferments de la cohésion sociale".
 

Le credo :  à travers la fiction, éclairer une réalité pas belle à voir. Escalade de la violence. Les bavures, plus ou moins lourdes, la crainte, l'incompréhension et la défiance réciproques entre la police et la population, les heurts avec les "jeunes issus de l'immigration", la multiplication des infractions pour "outrage" et "rébellion", les abus de pouvoir, les écarts de conduite, les faits qu'on maquille, les preuves dont on se passe, le racisme latent, les brutalités policières...

Mais elle ne se contente de pointer son faisceau sur un commissariat de banlieue. Elle élargit le spectre, et au fil d'une intrigue millimétrée, décrypte véritablement (plutôt que dénonce) les manipulations et les stratégies de communication d'un pouvoir politique qui s'empare d'abord de ces questions pour en tirer un bénéfice. 


On retrouve aussi le style Manotti : rythmé, ciselé, très travaillé. Phrases courtes, interjections, force des dialogues, récit en kaléidoscope - variation rapide des plans et des points de vue, parfois d'un paragraphe à l'autre, hyper-réalisme, impression de vitesse (il y a du Ellroy chez elle). 


Un roman particulièrement abouti, remarquable de maîtrise et de densité. 


Bien connu des services de police / Dominique Manotti (Gallimard, Série Noire, 2010)

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2 février 2010 2 02 /02 /février /2010 00:00

"En 2009, le nombre de seniors au chômage a encore augmenté de 25,7 %." (La Voix du Nord, 28/01/10)
   

"Total annonce qu'une décision définitive sur l'avenir de sa raffinerie des Flandres, près de Dunkerque (Nord), devrait être prise d'ici à la fin du premier semestre. (...) Total publiera ses résultats annuels dans 10 jours, le 11 février. Les analystes anticipent en moyenne un bénéfice net de huit milliards d'euros au titre de 2009." (Reuters, 01/02/10)
   

Manager : n.m. ‹ 1896, manager cycliste ; empr. à l'anglais manager "celui qui s'occupe de qqch" (XVIè s.), de to manage "mener, diriger un cheval", empr. probable à l'ital. maneggiare (dont le déverbal maneggio a donné manège). (Dictionnaire culturel en langue française, Le Robert)



cadresnoirs couvMême si le chômage, les fermetures d'usines et le blues des cadres ne datent pas d'hier, on peut dire que le nouveau roman de Pierre Lemaitre est tristement d'actualité.


Alain Delambre, cadre de 57 ans, est au chômage depuis 4 ans. Son entreprise a été rachetée : fusion-restructuration-compression du personnel. Depuis, l'ancien DRH se serre la ceinture et enchaîne les p'tits boulots, entre deux visites au Pôle emploi.

Jusqu'au jour où un cabinet de consultants, chargés de recruter un responsable des ressources humaines pour une grosse boîte, retient sa candidature. 
Alain n'ose y croire, mais malgré son âge, les désillusions, les innombrables refus, il ne peut s'empêcher d'espérer, c'est humain. 

Il passe avec succès le test, est convoqué pour un entretien. La dernière épreuve : un jeu de rôles, grandeur nature. L'employeur va organiser une... prise d'otages ! Les candidats, dont Alain, seront jugés sur leur capacité à évaluer les cadres présents, la façon dont ils réagissent en situation de stress intense, leur loyauté à l'égard de l'entreprise.

Alain se prépare, Alain révise, il est prêt à tout pour décrocher le poste. A ravaler ses convictions, à contrarier sa femme, à impliquer ses filles. Sans se douter encore que ce jeu va l'entraîner beaucoup plus loin qu'il ne l'imaginait et qu'il n'est finalement qu'un simple rouage. Inversement, un simple rouage peut dérègler toute la machine.


Si Cadres noirs, comme Robe de marié, tient du thriller psychologique, la trame sociale est ici omniprésente (tout au moins les 3/4 du récit, avant qu celui-ci ne bascule dans l'action pure), et en particulier le monde du travail, dans ce qu'il a de plus aliénant et de plus impitoyable, dominé par le rapport de forces, les luttes de pouvoir, la compétition effrénée.


Embarqué dans ce manège, on a un type ordinaire pris dans la spirale précarité-exclusion-chômage, un engrenage terrible que Pierre Lemaitre décrit avec beaucoup de finesse et de simplicité, où se mêlent pêle-mêle frustration, colère, culpabilité, perte de confiance et d'estime de soi, humiliation...
Un type qui se bat avec ses maigres armes, sa bonne volonté et des restes de dignité, mais un simple pion sur l'échiquier des grandes entreprises, qui font preuve d'une malfaisance et d'un cynisme absolus, surfant sur un capitalisme débridé qui saccage tout sur son passage. L'état des lieux est accablant.

D'accord, Karl Marx avait déjà théorisé tout cela, mais ça fait du bien de le rappeler !, et puis certaines choses ont changé, malgré tout. Par exemple, il ne suffit plus aujourd'hui de travailler pour l'entreprise, il faut adhérer à ses "valeurs". Dérive sectaire à la mode libéralisme. Nouvelles idoles : marketing & management, "les deux grosses mamelles de l'entreprise contemporaine". Pressurisation. Processus de déshumanisation.


Si le piège se referme sur Alain Delambre, impossible pour le lecteur de ne pas se laisser lui-même prendre au piège.
D'une part parce qu'on s'identifie immédiatement au personnage, d'autre part parce que le principe du page-turner fonctionne à merveille : on est véritablement happé dans la machine mise au point par Lemaitre, qui décidément s'y entend en intrigues bien ficelées.
Rebondissements et retournements de situation alimentent généreusement le suspense, la tension monte comme une poussée de fièvre et les pages défilent sans qu'on y prenne garde.



Cadres noirs /
Pierre Lemaitre (Calmann-Lévy, 2010)

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25 janvier 2010 1 25 /01 /janvier /2010 00:00
Avant de mourir trop tôt, avant de devenir une grande plume du polar, avant d'enseigner, Thierry Jonquet travaillait en milieu hospitalier - comme ergothérapeute -, un matériau tout trouvé pour écrire son premier roman, Le bal des débris. 

On connait surtout le Jonquet très sombre (Moloch, Mygale...), mais il y a aussi le Jonquet qui pétille, qui décape à l'humour noir, qui encaustique au sarcastique. Celui de La Bête et la belle ou du Bal des débris, justement. On patauge toujours dans le purin, mais avec le sourire...


Bal des débrisQuatre ans déjà que Fredo bosse à l'hospice, traîne-savate et pousse-chariots, à promener les vieillards entre la rééduc' et le plumard. Des malades, des séniles, des laissés-pour-compte, des presque-mort. Heureusement qu'il a sa Jeannine à la maison, même si elle lui bourre le mou avec son syndicat, ses tracts et sa fête de l'Huma. Les jours passent, gris, dans cette banlieue sud et grise.

Jusqu'au jour où un certain Alphonse Lecointre est hospitalisé dans le service. Pas gâteux l'ancien ! Lui a gardé les idées claires, et quelques restes de l'époque costard croisé - tractions avant...
Loin d'avoir raccroché les béquilles, il tenterait bien encore un coup. Le vieux truand et le jeune Fredo, copains comme cochons, guettent l'opportunité, qui ne tarde pas
à venir : une veuve septuagénaire pleine aux as et entourée de vigiles. Pas facile de l'approcher, à moins de...

A moins de profiter de la petite sauterie organisée par le directeur : un bal masqué.
"Comment ? Est-ce possible ? Des masques de Zorro pour cacher les pustules ? Des escarpins cendrillonesques sur les pieds-bots ? Des confettis sur les crânes chauves ? De la barbe à papa en garniture de dentier ? Du champagne plein les penilex ? De la guimauve dans les zonas ? Du caviar dégoulinant sur les herpès ? Tchin-tchin, à coup de prothèses ? (...) Du flonflon pour les moignons ? Du sylvaner pour les cancers ? Du charleston pour Parkinson ?".

Evidemment, rien ne va se passer comme prévu pour nos deux zouaves et... et je vous laisse découvrir ça vous-même.


Et goûter la féroce ironie de Jonquet, qui lève le voile sur ce grand cirque gériatrique, et un système qui infantilise, qui humilie des gens enfermés dans des mouroirs puant la mort, l'abandon et la détresse... A côté, tout n'est que turpitudes, bassesses, hypocrisie, jalousies de bureau, p'tits chefs mesquins... 

Le bal des débris, c'est aussi le bal des faux-culs : les bonnes âmes, les grenouilles de bénitier, les psys, ceux qu'ont des beaux discours plein la bouche mais les mains bien propres. Tous ceux qui "sont prêts à venir faire les andouilles avec les vieux, devant la télé régionale, histoire de se caresser l'intellect, de se caresser le nombril, de se masturber la glande à pitié, afin que repose en paix (...) la purée gélatineuse qui leur fait office de Conscience."

Le spectacle est affligeant mais comme c'est Jonquet qui présente, on rit quand même. Jaune le plus souvent.

Un petit roman, pour un grand coup de poing dans la gueule de la bêtise et de l'indécence.


Le bal des débris / Thierry Jonquet (Fleuve noir, 1984 ; rééd. Points Roman noir, 2010)

PS : en mars paraîtront quatre de ses romans réunis en un volume, chez Omnibus. On en reparlera.
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22 janvier 2010 5 22 /01 /janvier /2010 00:00
Un p'tit Poulpe, ça peut pas faire de mal, surtout quand on voit réapparaître Brigid Waterford du vrai con maltais, de Marcus Malte. Une grande rousse aux yeux verts, et l'arrière-arrière petite fille de Brigid O'Shaughnessy, l'actrice qui séduit Bogart dans Le Faucon maltais. Dans le film, Bogart devait choisir entre deux femmes. Même chose pour le Poulpe : Cheryl, l'amour de toujours, ou l'ensorcelante Brigid ?


memepasmalteMais revenons en peu en arrière : neuf ans que Gabriel n'avait plus de ses nouvelles, jusqu'à ce jour où, ruminant ses idées noires sur le zinc du Pied de porc à la Sainte Scolasse, son point de chute habituel, il tombe sur un entrefilet du Parisien, où il est dit qu'une certaine Brigid Waterford a découvert le corps d'une femme, aux pieds desquels reposait un vase afghan de grande valeur. Le cadavre s'appelait Laure Brenner, veuve pleine aux as d'une espèce d'aventurier faisant du commerce d'oeuvres d'art.

Ni une ni deux, voici Gabriel embauché comme simili-garde du corps, et nos deux tourtereaux partis démanteler un réseau de traficants d'oeuvres d'art afghanes, entre Barcelone, Cadanques, Séville, Paris et Londres... 
La combine est bien rôdée, et bien-sûr tout le monde profite de ce que le pauvre paysan afghan crève de faim et vende des babioles archéologiques pour une bouchée de pain, pour s'en mettre plein les poches. Et en bout de chaîne, d'honorables salles des ventes comme Sotheby's préfèrent ne pas y regarder de trop près...


Seulement, les nobles causes et Brigid, ça fait deux. La sirène a une idée en tête et a été claire : faire main basse sur les comptes de Laure Brenner et aller se dorer sur les plages maltaises jusqu'à la fin de ses jours. Ce qui n'est pas sans poser quelques problèmes d'ordre moral à Gabriel... vite balayés par le charme de la dame.


Eminemment sympathique cet épisode, bien que je l'ai trouvé un brin alambiqué parfois, un peu tiré par les tentacules, avec des personnages ou des situations qui tombent un peu trop à pic.
Mais enfin, passons, puisque ça fait toujours plaisir de retrouver notre grand échalas, d'autant plus que Maïté Bernard s'amuse à le tourmenter à coups de soleil espagnol et de femme fatale.

Voilà notre poulpe écartelé entre deux femmes, deux amours, deux histoires, tranformé en simple bodyguard et pas loin de finir gigolo pour femmes fortunées et flétries ! Bref, le mâle dominant en prend pour son grade !

Et finalement, ce que j'ai encore préféré, ce sont ces agréables digressions, sur l'histoire de la petite ceinture parisienne, le flamenco, l'art...

Bref, les amateurs du Poulpe devraient s'y retrouver.

A lire : une interview de Maïté Bernard sur Bibliosurf.


Même pas Malte / Maïté Bernard (Baleine, 2010)

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4 décembre 2009 5 04 /12 /décembre /2009 09:33
London Calling, mythique album des Clash, a 30 ans. Une déflagration sur la scène musicale de l'époque, et un disque qui a durablement marqué les esprits, à commencer par "toute une génération" de frenchies.  

Pour fêter cet anniversaire (ainsi que les luttes et les révoltes concomitantes ?), le journaliste Jean-Noël Levavasseur (qui signe lui-même un des "morceaux"),  a réuni 19 auteurs, chacun s'inspirant d'un des 19 titres de l'album pour écrire une nouvelle. Rock + polar.


Certains auteurs prennent s'éloignent un peu de Brixton, quand d'autres impliquent directement les Clash dans leurs nouvelles. Comme Michel Leydier, par exemple, qui imagine Joe Strummer devant Saint-Pierre, plutôt contrarié par les frasques terrestres du chanteur, ou Pierre Mikaïloff qui à partir d'interviews imaginaires, s'amuse à pister le mystérieux Jimmy Jazz, guitariste éphémère (et inexistant) du groupe !

Mais toutes ces histoires ont un point commun : elles parlent des sans-grades, des gagne-petit, des gens acculés par la peur ou la misère, de ceux qu'en prennent plein la poire quand d'autres s'en mettent plein les fouilles, des "fâchés avec le monde", des marginaux, de tous ceux qui, même s'ils ont échoué ou se sont égarés, ne se sont jamais vendus.

Petites frappes rattrapés par la scoumoune, types rentrés dans le rang qui envoient tout valser dans un dernier baroud d'honneur ou qui se retournent sur leurs 20 ans, jeunes désœuvrés en vadrouille, rixes qui tournent mal, supporters d'En-avant Guingamp !...


Et on a aussi en filigrane : la guerre en Irlande du Nord et les prisonniers politiques, les années 80 qui se profilent, le régime Thatcher, les ouvriers sur le carreau, la grande lessive du pognon-roi, et sieur Capitalisme Forcené montant sur son trône tandis qu'à ses pieds crèvent les espoirs et les illusions d'une génération, dans les derniers soubresauts de la "Révolution rock".



Alors, ce qui aurait été vraiment chouette, c'est que l'album soit livré avec ! Mais bon, voilà un bel hommage et l'ensemble est fort sympathique, rempli à ras bord de rage et d'énergie brute.
Après, certaines nouvelles sortent du lot, bien-sûr, et pour ma part j'ai particulièrement apprécié les riffs de Mouloud Akkouche, Michel Leydier, Caryl Férey et Jean-Luc Manet - sa nouvelle Lost in vain, qui clôt le recueil, est absolument superbe.

Et puis personnellement, ça m'aura donné l'occasion d'écouter London Calling (trouvé sur mes étagères, encore cellophané...), et d'enrichir ma ridicule culture rock ! Et là, je dois avouer que j'ai été assez impressionné.
J'ai envie de dire simplement : "Quel p.... d'album ! ", mais je préfère laisser la parole à Antoine de Caunes, qui développe un peu, dans la préface : "C'est vraiment un classique, qui résiste à 12000 écoutes, quand beaucoup d'albums de la même période ont pris un sacré coup de vieux. La production, la composition, la cohérence du disque par-delà les nombreuses variations et les styles explorés, de la country au jazz en passant par le punk, la rage qui sous-entend l'ensemble : tout est vraiment magnifique".


London Calling, 19 histoires rock et noires / nouvelles de Jean-Hugues Oppel, Thierry Crifo, Pierre Mikaïloff, Max Obione, Olivier Mau, Annelise Roux, Jan Thirion, Marc Villard, José-Louis Bocquet, Mouloud Akkouche, Michel Leydier, Jean-Noël Levavasseur, Thierry Gatinet, Sylvie Rouch, Jean-Bernard Pouy, Frédéric Prilleux, Christian Roux, Caryl Férey, Jean-Luc Manet ; illustrations de Serge Clerc ; préface d'Antoine de Caunes (Buchet Chastel, 2009)

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